I. Revue Critique , 1873, t. I, p
2° Période thébaine (onzième-vingtième dynasties). — Suprématie de Thèbes et des rois thébains. — Cette période est divisée en deux parties par l’invasion des Pasteurs :
a. Ancien Empire thébain. Onzième-quatorzième dynasties.
b. Nouvel Empire thébain. Dix-septième-yingtième dynasties.
5° Période saïte (vingt et unième-trentiême dynasties). — Suprématie de Saïs et des autres villes du Delta. — Cette période est divisée en deux parties par l’invasion perse :
a. Première période saïte. Vingt et unième-vingt-sixième dynasties.
b. Deuxième période saïte . Vingt-septième-trentième dynasties.
Menés et les dynasties thinites.
Jusque dans ces dernières années les princes thinites, si bien assurée que leur existence fût par le témoignage des listes royales, n’étaient pour nous que de simples fantômes, presque aussi insaisissables que les douteux serviteurs d'Horus , dont la tradition peuplait le monde primitif1. On nous racontait qu’après son avènement Ménès n’avait point voulu fixer le siège de son gouvernement au lieu de sa naissance. A nouvel empire, nouvelle capitale : il fonda Memphis, sur la rive gauche du Nil, à quelques lieues au sud du Delta*. « Jadis en etfet tout le fleuve coulait vers la Libye, le long de la montagne sablonneuse (qui borne l’Égypte à l’occident) : Ménès, à cent stades au-dessus de Memphis, combla le bras qui va vers le midi, mit à sec l’ancien lit, et contraignit le fleuve à couler au milieu de l’espace qui sépare les deux montagnes. Encore maintenant les Perses surveillent avec le plus grand soin ce bras du Nil qui coule dans un lit distinct, et consolident la digue chaque année ; car, si le fleuve voulait la rompre et déborder de ce côté, il serait à craindre que Memphis entière ne fût inondée. Lors donc que Ménès, le premier qui se fit roi, eut enclos de
1. Voir p. 24. — 2. Diodore (1, 50) attribue la fondation de Memphis à un autre Pharaon, qu’il nomme Ouchoreus.
L’ÊGYPTE PRIMITIVE.
digues un terrain solide, il y bâtit cette ville qui est aujourd’hui appelée Memphis (car Memphis, elle aussi, est dans la partie étroite de l’Égypte) ; en dehors de la ville et tout autour d’elle, il creusa un lac qui,- dérivé du fleuve, va vers le nord et l’ouest, car le côté de l’orient c’est le Nil qui l’enclôt1. »
11 est impossible de dire ce qu’il y a de vrai dans cette tradition, non plus que dans celles qui nous représentent Ménès comme le type achevé du monarque égyptien, à la fois constructeur, législateur et soldat. Il construit le grand temple de Phtah2 et il règle le culte des dieux3; il est conquérant à l’occasion et il conduit des armées hors de ses frontières4; enfin, on assure qu’entre temps il perdit son fils unique à la fleur de l’âge : le peuple composa à ce sujet un cbant de deuil, le Manéros, dont l'air et les paroles se transmirent de siècle en siècle5. On ajoute qu’il se montra ami du luxe, qu’il inventa l’art de servir un dîner, et qu’il enseigna à ses sujets la manière de manger étendu sur un lit6. Aussi un prince saïte, Tafnakhiti, père du Bocchoris de la vingtquatrième dynastie, pendant une expédition contre les Arabes, où l’aridité du désert le força de renoncer à la pompe et aux délicatesses de la royauté pour mener quelques jours durant le train d’un simple particulier, maudit solennellement Ménès, et fit graver ses imprécations sur une stèle dressée dans le temple d’Amon, à Thèbes7. Cela n’empêcha point le premier roi humain de rester toujours cher aux Égyptiens : son nom se retrouve en tête de presque toutes les listes royales, et son culte se perpétua jusque sous les Ptolémées8.
11 mourut sous la dent d’un hippopotame après soixante
1. Hérodote, II, xcix. — 2. Hérodote, II,xcix. — 3. Diodore, I, 94, qui en cet endroit donne à Ménès le nom de Mnévis ; d’après Élien, Hist Anirn ., XI, 10, il aurait institué le culte d’IIapi. — 4. Manéthon, édit. Unger, p. 78. — 5. Hérodote, II, lxxix. Cf. sur le Manéros, Hésycliius, s. v. Maviptoç, Suidas, s. vv. Mavspwç et IIcpi p.avcoç. — 6. Diodore, I, 45. — 7. Diodore, I, 45; De Iside et Osiride, § 8, où Tafnakhiti et son fils sont appelés Tvé9or/0oç ou Té*/vaxiç et B cocxoptç. — 8. Stèle d ’Ounnofri au Louvre, Salle historique, 421. Cf. E. de Rougé, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dy?ia$ties de Manéthon , p. 30-31.
ou soixante-deux ans de règne, et le peu que nous savons de ses successeurs tient plus du roman que de l'histoire. Manéthon énumérait avec une complaisance superstitieuse les miracles qui avaient attristé ou réjoui leurs règnes. Une grue à deux têtes apparue dans la première année de Téti, le fils de Ménès, avait été pour l'Égypte le présage d’une longue prospérité1 * * *; sous Ouénéphès une famine terrible avait décimé le peuple*, Çà et là, quelques détails trop brefs sur les constructions royales ; Téti avait jeté les fondations du grand palais de Memphis5, et Ouénéphès élevé les pyramides de Kô-kornè, près du bourg actuel de Saqqarah4. Plusieurs de ces vieux rois, si éloignés de nous qu’on a peine à s’imaginer qu’ils ont vécu, avaient, dit la tradition, ambitionné le renom d’écrivain ou de savant. Téti avait étudié la médecine et composé des traités d’anatomie8; le chapitre rxiv du Livre des Morts6 et l’un des ouvrages contenus au Papyrus Médical de Berlin passaient pour avoir été découverts « dans les jours de la sainteté du roi des deux Égyptes, Housaphaïti, le véridique7». Sous Sémempsès, petit-fils d’Housaphaïti, la peste ravagea la contrée : les lois se relâchèrent, de grands crimes furent commis, et des révoltes éclatèrent, qui amenèrent bientôt la chute de la première dynastie.
La seconde n’était pas mieux partagée que la première. Manéthon n’avait enregistré du fondateur Boêthos que la mention d’un désastre épouvantable : un gouffre s’était creusé près de Bubaste et avait englouti beaucoup de gens8. Kakoou aurait proclamé dieux l’Hapi de Memphis, le Mnévis d’ Héliopolis et le bouc de Mendès : aussi son nom royal signifie-t-il « le mâle des mâles » ou « le taureau des taureaux » , par allusion sans doute aux idées symboliques qui
1. Élien, //. Amm., XI, 40, qui donne au fils de Ménès le'noqi
d’Otvtç. — 2. Manéthon, édit. Unger, p. 7Q. — 3. Id ., p. 78. 2* Mané¬
thon, éd. Unger, p. 78-81. — 4. JW.,p, 79; Brugsçh, G.lnschr. I, p. 124,
240; Mariette, Histoire d'Égypte, 2* édit., p. 134, qui croit devoir reconnaître dans la pyramide à degrés la pyramide d’Ouénéphès. —
5. Manéthon, édit. Unger, p. 78. — 6. Goodwin dans la Zeitschrift ,
1867, p. 55-56. — 7. Papyrus Médical , édit. Brugsch, pl. XV, 1. 1-2;
Papyrus Ebers, pl. GUI, 1. 1-2. — 8. Manéthon, édit. Unger, p. 84;
E de Rougé, Recherches sur les monument f, p. 20-21
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prévalaient de son temps, et auxquelles cbvinisation des animaux conféra une confirmation éclatante1. Son successeur, Binôthris, aurait accordé le droit de succession aux femmes de sang royal. On ne savait des autres que quelques histoires ridicules : sous Nepherkherês, le Nil avait roulé du miel onze jours durant, et Sésochris passait pour avoir été un géant2. Pourtant leur figure s’ébauchait déjà plus réelle que celle de leurs prédécesseurs, et quelques-uns des inastabas disséminés dans les cimetières de Memphis, le tombeau de Thothhotpou à Saqqarah, la grande stèle de Shiri au Musée du Caire5, les statues de Sapi au Louvre4, semblaient pouvoir être reportés jusqu’à leur époque. Les fouilles de ces dernières années ont rompu enfin le charme d’oubli, qui pesait si lourdement sur ces vieux souverains et elles onf ramené à la lumière leurs monuments, chapelles ou tombeaux5- C’est sur le territoire même du nome dont ils étaient originaires, à l’ouest de Thinis, dans la nécropole d’Abydos, c’est à Neggadèh et à Kom el-Ahmar dans la Haute Égypte, c’est à Sakkarah» près de Memphis, qu’ils ont reparu au jour, et désormais pous pouvons espérer que les traces de leur activité se manifesteront partout, du Delta à la première cataracte. Les tombeaux d’Abydos, les plus nombreux jusqu’à présent, sont comme l’ébauche grossière des pyramides de la plaine memphite, des constructions rectangulaires s’élevant médiocrement au-dessus du sable et bâties de briques posées à cru sans mortier. La chambre funéraire, en partie creusée dans le roc, avait un toit plat
1. Manéthon et de Rougé, toc. cit. — 2. Manélhon, édit. Unger, p.84. — 3. Maspero, Guide du Visiteur au Musée du Caire , p. 18. — 4. E. de Rougé, Notice des principale monuments , 1855, p. 50-7. — 5. Le rnérite d’avoir découvert et reconnu le premier les monuments thinites revient à Amélineau, qui a fouillé la nécropole d’Abydos quatre années de suite, de 1895 à 1899. Il en a publié les résultats dans trois volumes intitulés Les nouvelles fouilles d' Aby dos, 1897 -190 2 et le Tombeau d'Osiris, 1899. Morgan découvrit, en 1896, le tombeau de JMéqès à Neggadèh et le publia dans ses Recherches sur les origines , t. 11. Les fouilles de Quibell à Kom el Àhmar, celles de Petrie à Abydos sur le champ déjà exploité par Amélineau, celles de Maspero à Sakkarah ont augmenté le nombre des rois connus : Petrie a essayé de les classer dans ses Royal Tombs of tke First Rynasty, t. I et JI, mais sans grand succès.
de poutres, recouvert d’une couche de sable d’un mètre d’épaisseur; le plancher était de bois également, et le cadavre du souverain y était posé au milieu, environné de son mobilier funéraire. De petites chambres ménagées symétriquement autour de la pièce principale recevaient le gros des provisions, et souvent aussi les corps d’esclaves, de femmes et d’animaux domestiques, sacrifiés au jour de l’enterrement pour accompagner le maître dans l'autre monde. Des stèles grossières se mêlent aux présents, dont beaucoup contiennent le nom de ses serviteurs ou l’épitaphe de ses nains et de ses chiens favoris; des tablettes d’ivoire, d’os ou de schiste, sculptées habilement, représentent les scènes des funérailles ou certains des exploits du mort. Les offrandes sont en substance les mêmes que celles qui abondent dans les tombeaux des âges postérieurs et qui sont inscrites sur les listes funèbres, les gâteaux, les differentes sortes de pains, les vins, la bière, les liqueurs, les légumes, les fruits, la volaille, la viande de boucherie. Le mobilier comprend, outre les nattes et les étoffes du trousseau, des chaises, des tabourets, des fauteuils, des lits à pieds et à têtes de lions, et une quantité prodigieuse de vases en terre cuite ou en pierres dures, telles que le granit, le cristal de roche, l’albâtre, sur lesquels le prénom et les titres royaux sont gravés. Les outils et les armes sont en un silex blond, travaillé d’une perfection qui n’a d’égale en aucune partie du monde, parfois avec la poignée en or estampée. Au-dessus du tombeau, deux stèles se dressaient sur lesquelles on lisait en hiéroglyphes massifs le nom d’intronisation dti souverain, celui qu’il recevait comme descendant d’Ilorus et comme identifié à Horus lui-même : c’est devant elles qu’aux jours de fêtes les sacrifices s’accomplissaient et qu’on entassait les viandes et les pains destinés au double pour la suite des siècles. Des tombeaux privés se groupaient autour de chaque hypogée royal, où venaient reposer les officiers de l’entourage du souverain, si bien que la Majesté défunte était entourée après sa mort des mêmes personnages qui l’avaient servie durant sa vie terrestre.
L’usage de graver sur les monuments non pas le nom propre du Pharaon, mais son nom d’Horus, ne nous a point
L’ÉGYPTE PRIMITIVE
permis encore de classer d’une manière certaine tous les rois qui surgissent ainsi de la poussière : Manéthon et les listes antiques ne nous ayant transmis que les noms propres, il nous est impossible d’assimiler les membres de leurs dynasties thinites aux maîtres des tombeaux d’Abydos, sauf dans les cas, fort rares, où les deux sortes de noms se trouvent réunies sur l’un des objets recueillis récemment. C’est le cas pour Ménès probablement, et pour trois de ses successeurs, Miébis, Ousaphaîs et Sémempsès1, mais toutes les tentatives faites jusqu’à présent pour identifier les autres n’ont produit aucun résultat sérieux. Et pourtant, malgré cette incertitude, quels progrès cette résurrection ne nous a-t-elle pas procurés dans la connaissance de l’Égypte primitive? Ces rois étaient des conauérants et des construc-
JL
teurs : leurs victoires sont représentées avec les noms des peuples ou des villes qu’ils vainquirent. La religion et les rites funéraires étaient déjà complètement fixés sous eux, et le système d’écriture qu’ils employaient ne diffère que par des détails de celui que nous déchiffrons sur les inscriptions des temps memphites ou thébains. Enfin leurs bijoux, leurs armes, leur vaisselle sont d’un fini d’exécution qui suppose une longue habitude. Les quelques stèles et les quelques statues que noüs avons d’eux jusqu’à présent ne trahissent pas plus que le reste les caractères d’un art encore dans l’enfance. Sans doute les hiéroglyphes y sont comme en désordre et les figures ébauchées à grands coups plutôt que finies; mais ces imperfections prouvent simplement que les pièces tombées entre nos mains n’étaient pas des plus soignées. Il y a de mauvaises œuvres à toutes les époques, et le hasard des fouilles ne nous a pas rendu ce que les sculpteurs de ces premières dynasties avaient exécuté de mieux : si rudes que soient les statues de Sa pi et la stèle de Shiri, elles ne sont pas plus grossières que mainte statue ou, mainte stèle de la IVe ou de la VIe dynastie.
Avec le dernier roi de la deuxième dynastie s’éteignit probablement la descendance directe de Ménès. Elle avait régné
1. Sethe, die atteste geschichtliche Denkmàler der Ægypter, dans la Zeitschrift , 1897, p. 1-6.
rjS CHAPITRE î,
cinq siècles et demi, et accompli durant cet intervalle une œuvre qui n’était ni sans gloire ni sans difficulté. Les princes des nomes durent s’habituer difficilement à leur vasselage, et ils saisirent sans doute tous les prétextes de révolte que la cruauté ou la faiblesse de certains rois leur offrirent. Il est vraisemblable que plusieurs d’entre eux réussirent à regagner leur indépendance et même à établir des dynasties collatérales, qui disputèrent le pouvoir suprême à la famille régnante ou parfois la réduisirent à une impuissance momentanée, La plupart des noms royaux, qui figurent sur certaines listes pharaoniques et ne se retrouvent pas dans des listes de Manéthon, appartiennent probablement à ces dynasties illégitimes. Les descendants de Ménès finirent par triompher de ces résistances et par s’imposer au pays entier. Les clans se mêlèrent et se fondirent « d’Abou jusqu’à Adlipu », d’Éléphantine au Delta. Ménès avait fondé un royaume d’Égypte : se.s successeurs des deux premières dynasties en unirent les éléments disparates çt ils en formèrent une nation égyptienne,
EMPIRE MEMPIilTE DE LA TROISIÈME A LA DIXIÈME DYNASTIJK (ANCIEN EMPIRE)
Les tombes memphites : la quatrième et la cinquième dynastie. — La littérature égyptienne pendant la période memphitp. — De la sixième à la dixième dynastie.
Les tombes memphites :
La quatrième et la cinquième dynastie.
La troisième dynastie était memphite, mais malgré cette origine elle dut au début ne faire autre chose que continuer la tradition des dynasties thinites. Les historiens de l’époque classique n’avaient donc conservé d’elle que des légendes analogues à celles que nous possédons sur les deux dynasties précédentes1. Le règne du premier de ses Pharaons fut marqué, nous dit-on, par des désordres sérieux. Les Libyens, tributaires depuis Ménès, se révoltèrent contre le roi Nékhérôphès et menacèrent l’intégrité de l’empire. Au moment
1. Voici, restitué aussi complètement qu’on peut le faire en ce moment, le tableau de ces deux premières dynasties à demi-légendaires :
Ire Dynastie (thinite).
II® Dynastie (thinite).