‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 64 sur 215 · LES S ARGON IDE S · texte numérisé non relu

LES S ARGON IDE S

attaques s’amortirait avant d’atteindre la vallée du Nil.

La coalition, qui se forma sous les aspiccs de Bocchoris, englobait presque tout ce qui subsistait de Syriens valides. C’était au nord Jahoubîd1, roi de Hamath, usurpateur comme Sargon lui-même et le personnage' le plus important de la région, depuis que Rézon II était mort ; c’étaient encore les chefs d’Arpad et de Damas, les Phéniciens de Simyra, les quelques hébreux demeurés à Samarie. Les Tyriens, toujours en armes depuis la mort de Tiglatphalasar, défiaient tous les efforts tentés pour les réduire. Les chefs philistins, les rois de Moab et d’Àmmon, Juda lui-même, étaient ouvertement ou secrètement hostiles à l’Assyrie. Depuis 727, Jérusalem était gouvernée par Hizkiah (Ezéchias), fils d’Achaz. Ézéchias avait montré dès sa jeunesse une piété ardente : le plus célèbres des prophètes hébreux, Isaïe, fils d’Amoz, devint son conseiller et presque son ministre. La vocation d’ïsaïe s’était décidée l’année de la mort d’Azariah, et lui-même en a conté l’occasion dans une page célèbre : « J’aperçus le Seigneur assis sur un « trône élevé, et les pans de son vêtement emplissaient le « temple. Les séraphins étaient près de lui et chacun d’eux « avait six ailes : de deux ils se couvraient la face, de « deux ils se couvraient les pieds, et de deux ils volaient. « Et ils se criaient l’un à l’autre et disaient : « Saint, « saint, saint est Jahvéh des armées! toute la terre est « pleine de sa gloire! » Et le seuil trembla jusqu’en ses « fondements à la voix de celui qui criait, et la salle « s’emplit de fumép. Lors je dis : « Hélas sur moi ! c’en « est fait de moi, car je suis un homme aux lèvres souil- « lées, et je demeure parmi un peuple aux lèvres souillées, c et mes yeux ont vu le roi Jahvéh des armées ! » Mais l’un j« des séraphins vola vers moi, tenant à la main un char- « bon vif qu’il avait pris sur l’autel avec des pincettes, et « il en toucha ma bouche et dit : « Voici, ceci a touché « tes lèvres; c’est pourquoi ton iniquité te sera ôtée et ton « péché te sera pardonné2. » Ce sont bien là tous les traits

1. II est nommé ailleurs Iloubid, par échange du nom divin Iahou Jahvéh, avec le nom divin Ilou. — 2. Isaïe , VI. 17.

du dogme primitif, le sol ébranlé jusque dans ses fondements rien qu’à la vois des messagers divins, la fumée qui obscurcit la salle; mais ds ne représentent plus rien de réel aux yeux du prophète, et ils ne sont que des images destinées à rehausser la grandeur de Dieu1. Isaïe sentait le danger de Jérusalem plus vivement encore qu’Amos et que Hoshéa ; aussi quand Acliaz, menacé par Rézon II et par Pékakh, eut son cœur « et le cœur de son peuple ébranlé comme les arbres des forets sont secoués par le vent », et implora l’appui de l’Assyrie'2, il s’éleva de toutes ses forces contre cette alliance impie. Les projets des ennemis de Juda sont vains, et Jabvéli en dit : « Ils n’auront point « d’effet et ne s’exécuteront point; avant qu’un enfant conçu « au moment où il parle soit arrivé à l’âge où l’on sait re- « jeter le mal et choisir le bien », les deux rois ne seront déjà plus. Mais si les descendants de David appellent euxmèmes l’étranger, « Jahvéh fera venir sur toi, Acliaz, et sur « ton peuple et sur la maison de ton père, par le roi d’As- « sour, des jours tels qu’il n’y en a pas eu de semblables « depuis qu’Éphraïm se sépara de Juda. Et il arrivera qu’en. « ce jour-là Jahvéh sifflera aux moustiques qui sont aux rives « des canaux d’Égvpte, et aux abeilles qui sont en Assour, « el elles viendront, elles se poseront dans toutes les vallées « désertes ei dans les trous des rochers, et sur tous les « buissons et par tous les halliers5. » Sa voix ne fut entendue d’abord que de quelques témoins fidèles, d’Urie, le prêtre, et de Zacharie, fils de Jérébékhiah* : Acliaz dédaigna de l’écouter. Ézéchias fut plus docile que son père : quand le moment vint de décider si Juda se joindrait à la ligue sous les auspices de Pharaon, il se rangea à l’avis du prophète et il resta neutre dans la querelle. L’événement montra combien il avait eu raison d’agir de la sorte, lahoubid fut battu à Karkar, assiégé, pris et écorché vif6; lui tombé, la Cœlé-Svrie se soumit, et la résistance se concentra au Sud.

1. Tiele, Vergelijkende Geschiedenis,p. 700 sqq. — 2. Voir plus haut, p. 471-472. — 5. Isaïe , VII, 2-7, 14-19. — 4. Ibid., VIII, 2. — 5. Oppert, Giande Inscription du palais de Khorsabad, p. 84-93; J. Ménant, Annales, p.182 et 200-201 ; G. Smith, Assyrian History, dans la Zeitschrift. 1809, p. 97.

LES SA UG ON HJ ES.

Rtle n"y fut pas plus heureuse. Sargon choqua les troupes de Hannon, roi de Gaza, à Rapihoui (Raphia), dans 1 endroit

même où, cinq siècles plus tard, Ptolémée Philopator assaillit Antioclius le Grand : les Philistins furent, vaincus, Hannon fait prisonnier, et la défaite de Raphia dissipa les rêves de

Le palais de Sargon à Khorsabad.

liberté dont la Syrie s’était bercée un instant : la répression fut si terrible que sept années s’écoulèrent avant qu’elle songeât à reprendre les armes (720) b

La paix, à peine confirmée à l’Ouest, fut rompue au Nord par l’Ourartou. Shardouris, assagi par sa défaite, s’était tenu tranquille jusqu’à sa mort (730), mais son successeur, Rousas. que les inscriptions ninivites appellent Oursa, reprit les projets ambitieux de Menouas et d’Argishtis; dix années durant, de 750 à 720, il travailla à rétablir l’hégémonie qu’ils avaient exercée sur les tribus du Nord et de l’Est et à susciter une coalition contre l’Assvrie. Vers l’Ouest, il trouva un auxiliaire fidèle et résolu dans Mitâ, le chef des Moushki ; à l’Est, le prince de Mannaï, Iranzou, fit la sourde oreille à ses propositions. Rousas, impuissant à le détourner de ses devoirs, noua des intrigues secrètes avec plusieurs des roitelets qui dépendaient de lui : Mitâtti, de Zikartou, se souleva à l’instigation de l’Ourartou. Sargon se hâta au secours de son vassal : il enleva d’assaut les deux villes de Souandakhoul et de Dourdoukka, qui avaient ouvert leurs portes à Mitatti, il les livra aux flammes et il en exila les habitants en Syrie (719). Mais tandis qu’elles l’occupaient, des révoltes graves, fomentées encore par Rousas, éclatèrent à l’autre extrémité de l’empire et l’empêchèrent de poursuivre ses avantages; il lui fallut user deux années à vaincre le seigneur de Shinoukhta (718) et à détrôner Pisiris de Gargamish (717). Lorsqu’il revint au Mannaï, Iranzou était mort, son fils Aza avait été poignardé dans une émeute et remplacé par Oullou- . soun, qui avait remis vingt-deux de ses forteresses à Rousas, en gage de fidélité. U battit Oullousoun et Mitatti, et il ravagea leurs territoires, depuis le lac d’Ouroumiyèh jusqu’au lac de Van; il écorcha vif Bagadatti, roi du mont Mildish, à l’endroit même où Aza avait été assassiné. Oullousoun, craignant un sort pareil, « s’enfuit comme un oiseau», puis vint se prosterner aux genoux du vainqueur : Sargon le

1. Maspero, les Empires , p. 252-237. Hannon avait, parmi ses alliés, le général d’une principauté de Mousri que les premiers Assyriologues crurent être] l’Égypte : ils identifièrent avec Sabacon, ce général qui s’appelait Shâbé (Oppert, Mémoire sur Iss rapports âe l'Égypte , p. Il- 15); l’erreur a été reconnue par Wincklèr.

LES SARGONIDES.

reçut en grâce et lui restitua ses domaines. Rousas allait être atteint quand une insurrection le sauva : la province de Kharkhâr contraignit son gouverneur à appeler Dalta, roi d’Ellibi. Sargon la châtia rudement (716) ; ramené un moment vers le nord par une révolte d’Oullousoun, il n’eut qu’à paraître pour faire rentrer tout dans le devoir, puis il redescendit au sud afin d’achever la conquête de l’Ellibi ( 7 j 5). Libre de ce côté, il frappa enfin le coup décisif . il envahit brusquement l’Ourartou, défit l’armée royale, saccagea méthodiquement les campagnes (714). Rousas s’échappa presque seul dans les montagnes, et il y erra près de cinq mois sans trouver un asile. Partout où il allait, Sargon le suivait et faisait le désert autour de lui : il ne lui resta plus bientôt qu’un seul allié, Ourzana de Moussassir, encore celui-ci ne tarda-t-il pas à être vaincu et dépossédé1. A la nouvelle de ce malheur, il désespéra de sa cause et il se tua.

Sa mort n’entraîna pas la soumission des siens; son frère Argishtis II lui succéda et affronta les Assyriens non sans bonheur. Toutefois, la puissance de l’Ourartou pour l’offensive était brisée, et désormais ce pays n’obtint qu’une place secondaire dans les préoccupations de l’Assyrie : il retomba dans la médiocrité d’où trois générations de grands rois l’avaient tiré, et le résultat de son affaiblissement fut de donner à Sargon ses coudées franches pour abattre l’un après l’autre tous les souverains que Rousas avait impliqués dans sa coalition. En 71b, il parcourut la Médie et il y mit des garnisons nombreuses (715), puis il passa aux régions du nord-ouest, Cilicie et pdys de Koumanou (Comana), et il leur imposa un roi de sa façon (712) ; son autorité sur l’Asie Mineùre s’étendit jusqu’à l’Halys et au Saros. Cependant, les peuples de Syrie commençaient à oublier la leçon qu’ils avaient reçue au début du règne : Sargon avait levé, vers 715, le blocus de Tyf, en se contentant d’une soumission nominale, et cet insuccès avait été mal balancé par l’hommage du Mouzri et d’une reine des Arabes (715). D’ailleurs

1. Le cachet d’OUrzana est aujourd’hui au Musée de la Haye. Il a été publié pat Dorow, Ùiê Assyriche Keilschrift , t. I, et pair Eullimore;

Cylinders , pl. VIII, 40.

line révolution venait de s'accomplir en Égypte, qui pouvait avoir des conséquences graves pour la paix de la Syrie. La vingt-quatrième dynastie n’avait pas triomphé des divisions qui nuisaient à la prospérité de la vallée : les princes féodaux, d’abord inclinés devant Bocchoris, avaient redressé la tète promptement, et le peuple, perdant sa foi dans la fortune des Saïtes, ne s’inquiétait plus que des prodiges menaçants qui semblaient leur présager une fin prochaine1. Kashto était mort vers 715, laissant pour héritiers un (ils, Shabakou (Sabacon), qui eut l’Éthiopie, et une fille, Amoncrtais, qui fut installée à Thèbes comme souveraine. Sabacon était, ainsi que l’événement le prouva bientôt, un prince ambitieux et tenace, aux yeux de qui les Pharaons indigènes étaient des usurpateurs qu’il importait de châtier. Sitôt couronné à Napata, il partit pour l'Égypte comme Piônklu naguère, et une partie des nomes se rallia à lui aussitôt par jalousie contre la maison de Tafnakhti : Bocchoris, pris dans Sais après sept ans de règne, subit le supplice des rebelles aux mains de son vainqueur et périt par le feu2. On dut croire celte fois que c’en était fait des Saïtes : les héritiers de Bocchoris se réfugièrent dans les marais de la côte, et l’histoire de leur vie précaire donna naissance à la légende de l’aveugle Anysis, caché dans un îlot du Menzaleh et y attendant cinquante ans l’expulsion des Éthiopiens3.

Sabacon ne voulut pas se contenter, comme Piônkhi l’avait fait, d’une sorte de protectorat sur l’Égypte : il fut couronné roi selon les formes, et il imposa si bien sa suprématie qu’on le considéra comme le chef d’une dynastie légitime que les annalistes inscrivirent officiellement dans la série chronologique comme la vingt-cinquième de leurs dynasties humaines. 11 venait à peine de s’affermir sur le trône, que les mécontents syriens s’adressèrent à lui : ne commandait-il pas à la vallée entière, des régions fabuleuses de l’Éthiopie aux bords de la Méditerranée, et ne pouvait-il

1. Ainsi l’apparition d’un bélier à deux têtes et à huit pattes qui’ trouva la parole pour prédire la ruine de l’Égypte (Élien ,11. An., xu, 5, cl’. Manèthon, éd. Unger, p. 241). — 2. Manèthon, éd. Unger,-p. 246. — 5. Hérodote II cxxxvii-cxi. L’ilot où Anysis se réfugia ne serait, d’après Lepsius, autre que celui de Tliennésis.

LES SARGONIDES. 4&ï

pas opposer aux régiments assyriens les lioides sans nombre des nègres africains. Ses agents éveillèrent partout les mêmes sympathies et les mêmes méfiances que ceux de Bocchoris avaient rencontrées sept ans auparavant. Édom, les Philistins, la Phénicie, Moab manifestèrent les meilleures dispositions à leur égard : Juda et son roi les auraient suivis volontiers, si le prophète Isaïe ne les en eût détournés par ses prédictions. Une révolution de palais, survenue dans Ashdod, précipita les événements. Azouri, qui régnait sur cette ville, avait refusé le tribut aux Assyriens. Le gouverneur de Syrie le remplaça par son frère Akhmiti, mais les habitants ne voulurent pas accepter cette substitution : ils chassèrent leur nouveau maître et ils donnèrent la couronne à un aventurier, peut-être à un Ionien de Chypre. Celui-cf, inquiet pour son pouvoir et pour sa vie, précipita les pourparlers avec ses voisins, avec Juda, avec Édom, avec l’Égypte, mais la décision et l’énergie de Sargon empêchèrent les négociations d’aboutir. Avant même que les confédérés eussent eu le temps de rassembler leurs troupes, le général en chef des Assyriens, le Tartan, était en Palestine. Juda, Édom et les Philistins ne firent même pas mine de résister; l’ionien s’enfuit au pays de Miloukhkha1, dont le roi le livra enchaîné aux Assyriens (711). L’année était sans doute trop avancée pour qu’on poussât plus loin ces succès et qu’on attaquât Pharaon. Les contemporains eurent pourtant l’impression qu’un choc entre les deux empires était imminent,

1 . On a considéré parfois Miloukhkha comme le nom de Méroé : mais Méroé s’appelait Beroua et ne renfermait aucun h ou kk final. Le Miloukhkha «st ici la partie de la péninsule arabique voisine de l’Égypte.

icvq CHAPITRE X»

ot Isaïe s’aventura même à en préciser la date. Il se pro~ mena nu et déchaux dans les rues de Jérusalem» et il expliqua sa conduite en répétant ces mots que Jahvéh lui avait dictés : « De même que mon serviteur Isaïe a marché nu « et déchaux trois années durant comme un signe et un « prodige contre 1 Égypte et contre Ivoush, de même le « roi d’Assyrie emmènera les prisonniers de l’Égypte et « les déportés de Koush, les jeunes et les vieux, nus et « déchaux, les reins découverts, à la honte de l’Égypte. Et « ils seront contristés et humiliés à cause de Koush, leur « espoir, et de l’Égypte, leur gloire* Et les habitants de la « côte diront : Voilà donc ce qu’était notre espoir, le peuple « en qui nous nous sommes confiés pour nous aider, afin « d’être délivrés du roi d’Assyrie; nous donc, comment « échapperons-nous à notre sort1? »

La prophétie ne s’accomplit pas aussi vite qu Isaïe le supposait. L’Égypte paraissait trop redoutable pour être affrontée avec une partie seulement des bataillons assyriens , et comment disposer de l’armée entière, tant que la Chaldée était là, prête à intervenir quand son ennemi serait engagé ;!U loin dans le continent africain? Les circonstances étaient favorables à un assaut contre Babylone. Mérodachbaladan, d’abord acclamé par ses sujets, avait bientôt mérité leur haine pour la préférence qu’il témoignait à ses Chaldéens : il dut châtier sévèrement Coutha, Sippar, Borsippa, et sa domination ne se perpétua désormais que par la terreur. C’était là pour lui une cause de faiblesse, et de plus l’Elam, son alliée, ne pouvait plus lui prêter un appui aussi énergique que précédemment : Shoutrouknakhounta2, qui avait succédé à Khoumbanigash en 717, avait fort à faire de contraindre ses vassaux à le respecter. Sargon décida de reprendre l’offensive, et il manoeuvra de manière à séparer Mérodachbaladan de Shoutrouknakhounta. Il partagea son armée en deux corps. Le premier, opposé aux Susiens, entra dans le canton de Râshi3 et força les Elamites à se replier dans

1. Isaïe, xx. — 2. C’est l’orthographe des inscriptions susiennes : les textes de Sargon appellent ce prince Soutikraknakhpundi. — 3. La Mésobgtère des géographes classiques. Cf. Fr. Delitzsch, Wo lag dat Paradies? p. 322.

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la montagne pour couvrir Suse et Madaktou. Le second, aux ordres du roi lui-même, descendit vers la nier en côtovant le Tigre, soumit au passage le pays d’Yatbour, défit un des généraux de Mérodachbaladan sous les murs de Dour- Atkharas, prit cette ville, y logea une garnison et s’empara de tout le Gamboulou. Le but principal de la campagne était atteint; Mérodachbaladan, coupé de ses alliés, n’essaya même pas de défendre Babylone. Il déroba une marche aux Assyriens, franchit le Tigre et tenta de briser la ligne de postes qui l’enveloppait à l’est. Repoussé, il n’eut plus d’autre ressource que de se rencoigner vers le sud, au bord de la nier, dans son ancienne principauté de Bit-Iâldn, où il se fortifia de son mieux. Babylone ouvrit ses portes, mais « Méro- « dachbaladan avait mis à contribution les villes d'Üurou, « de Larsam et de Kisik, la demeure du dieu Lagouda; il « avait concentré ses forces à Dour-Iâkîn et il avait armé sa « citadelle. » La bataille décisive se livra sous les murs de Dour-Iâkîn, en vue de la mer. « J’étendis mes combattants « en même temps 'sur toute la ligne de ses canaux, et ils « mirent l’ennemi en fuite. Les eaux du fleuve roulèrent « les cadavres de ses soldats comme des troncs d’arbres.... « J’anéantis les gardes du corps et les gens de Marsan, et « j’emplis de la terreur de la mort le reste des bataillons g ennemis. Mérodachbaladan abandonna dans son camp les « insignes de la royauté, le palanquin d’or, le trône d’or, le « sceptre d’or, le char d’argent, les ornements d’or, et il « s’échappa par une fuite clandestine. » Dour-Iâkîn tomba bientôt après aux mains du vainqueur et fut détruite. « Mé- « rodachbaladan, reconnaissant sa propre faiblesse, fut ter- « rifié, la crainte immense de ma royauté s’empara de lui ; « il quitta son sceptre et son trône en présence de mon « envoyé, il baisa la terre. Il abandonna ses châteaux, il « s’enfuit, et l’on ne revit plus ses traces. » Sargon établit le fils du vieux roi comme prince de Bît-Iâkîn (709), puis il revint à Babylone et il s'y fit investir roi, de la même manière que Tiglatphalasar et Salmanasar avant lui1, ün

1. Son nom, légèrement altéré en ’Apxéavo; pour [Sjapxéavoç figure à partir du commencement de 709 dans ie canon royal de Ptolémée.

succès inattendu couronna la fin de cette année. Chypre était alors partagée à peu près également entre les Phéniciens et les Grecs. Ces derniers possédaient le nord et le centre de Pile, fias ou terre ionienne : sept de leurs rois payèrent le tribut de plein gré.

Deux échecs assombrirent les derniers jours de cette vie glorieuse. Pendant que les armées assyriennes étaient occupées en Chaldée, l'Ourartou était sorti de ses ruines. Moitié force, moitié adresse, Argishtis II avait reconquis presque toutes les provinces que son frère avait possédées; les Assyriens eux-mêmes avaient été l’objet de ses attaques et n avaient pu garder le Mannai. En 708, menacé par le retour de Sargon, il détourna l’orage sur le Koummoukh; il en coûta la couronne et la vie au roi de ce pays, mais Argishtis ne fut pas inquiété et resta ep possession du Mannai, dont il lit une de ses résidences favorites. Une guerre contre l’Élam ne tourna pas mieux. Shoutrouknakhounta, battu dans 1 Eli ibi on 707, eut sa revanche l’année suivante; non seulement il recouvra les districts qui lui avaient été ravis en 710, mais il ravit aux Assyriens plusieurs de leurs villes frontières (706). Sargon ne survécut pas longtemps à sa défaite : en 705, il fut assassiné dans le palais de Dour- Sharoukîn1 qu’il achevait de construire, et remplacé par son fils, Sinakhêirbâ, le Sennachérib de la Bible2. Son règne marque l’apogée de la grandeur assyrienne. A l’exemple de Tiglatphalasar, il s’efforça de substituer aux rois vassaux des gouverneurs assyriens mouvant directement de Ninive; la Syrie du Nord, Israël, la Cœlé-Syrie perdirent leurs dynasties nationales et s’abaissèrent' à la condition de simples provinces. Autour de ce noyau central, il laissa subsister une ceinture de principautés tributaires destinées à tenir a distance les invasions des peuples étrangers et à servir comme de cuirasse à l’empire. Ses descendants continuèrent et jusqu’à un certain point agrandirent son œuvre : ils ne réussirent pas à la consolider et à la rendre durable.

1. Aujourd’hui Khorsabad. C’est de là que viennent la plupart des monuments assyriens du Couvre . — 2. Pour les sources et le détail de l'instoire de Sargon, voir Maspero, les Empires , p. 221-275.

LES SARGOMDES.

Sennachérib (70.5-681) et Ézéchias; guerres contre l’Éîam; Asarhaddon (681-667).

La nouvelle du meurtre se répandit rapidement par tout l’empire et elle y réveilla les instincts de révolte que Sargon avait mal étouffés. LaChaldée donna le signal Un des frères du nouveau roi, qu’il avait donné aux Babyloniens pour les gouverner, fut assassiné au bout de quelques mois, et un certain Mardoukzakirshoumou, d’ailleurs parfaitement inconnu, lui succéda (704).

Moins d’un mois plus tard,

Mardoukzakirshoumou fut tué par ordre de Mérodachbaladan, qui reparaissait en scène. Dès son retour, il chercha des alliés qui pussent faire diversion en sa faveur et dont l’action simultanée obligeât les Assyriens à diviser leurs forces. Il s’adressa naturellement à l’Élam, puis aux États de la Syrie. Ceux-ci étaient, comme toujours, prêts à agir. Louliya (Elulæos), de Sidon, refusa le tribut, et son exemple entraîna le prince d’Ascalon. Les habitants d’Ékron, mécontents de Padi, le chef que Sargon leur avait imposé, le saisirent et l’envoyèrent enchaîné à Ézéchias de Juda. Celui-ci hésita un instant à accepter leur cadeau, mais l’arrivée des messagers de Mérodachbaladan et l’appui qu'ils lui offraient le décidèrent enfin. Il jeta Padi en prison, il mit dans la ville une garnison juive ; puis, ce pas franchi, il se retourna vers la puissance qui, depuis un demi-siècle, apparaissait à tous les Syriens comme leur protectrice naturelle contre la rapacité Ninivite, à l’Égypte. Celle-ci avait accru considérablement ses ressources depuis quelques années, et elle semblait être plus que jamais en état de balancer la fortune de sa rivale. Si Sabacon s’était montré brutal à ses débuts, il avait eu PhabU

leté de faire oublier l’odieux de son origine étrangère par la sagesse de son administration. 11 respecta 1 autonomie des princes ses vassaux, mais il les surveilla de près et il les contraignit à remplir leurs devoirs d’allégeance avec la même exactitude que s’ils eussent été de simples officiers royaux. La paix rétablie entre eux, il reprit les travaux de construction que les guerres civiles avaient suspendus depuis plus d’un siècle : il répara les chaussées, il nettoya les canaux, il exhaussa le sol des villes principales pour les mettre à l’abri des inondations. Bubastis surtout gagna à ce régime1, mais Memphis ne fut pas négligée. Plusieurs de ses temples, qui étaient en ruines, furent relevés, et les inscriptions effacées par le temps furent gravées à nouveau2. Thèbes profita largement de la présence d’Amenertaïs, la sœur de Sabacon : la décoration de la porte principale du temple de Louxor y fut refaite en entier, et plusieurs des édifices de Karnak furent restaurés dans la limile du possible. On dit, plus tard, qu’afin de se procurer les bras nécessaires Sabacon remplaça la peine de mort par celle des travaux publics, et que cette mesure de politique bien entendue lui valut son renom de clémence5. Le pays entier, ainsi administré, refleurit sous l’influence de cette vitalité merveilleuse dont il avait -fourni tant de preuves. Depuis 1 échauffourée d Ashdod, en 714, Sabacon avait vécu en paix avec l’Assyrie; toutefois, la fin tragique de Sargon dut lui inspirer 1 espoir d’intervenir heureusement en Asie, et peut-être avait-il noué déjà quelques relations avec les princes syriens lorsque lui-même mourut en 703 A Son fils Shabitkou se trouva appelé, dès son avènement, à prendre part dans les affaires d’Assyrie. Il accueillit les ouvertures d’Ézéchias, et la promesse de son appui réconforta un peu le roi juif des mauvaises nouvelles qui lui arrivaient des bords de l’Euphrate.

La Chaldée venait, en effet, de succomber avant même qu’aucun de ses alliés eût pu lever le bras pour sa défense. Sennachérib, se sentant menacé de toutes parts, avait

1. Hérodote, II, cxxxvn; Diodorede Sicile, 1,65. — 2. Shàrpe, Egyplian Inscriptions , I, 7)0; cf. E. de Rouge, Sur quelques monuments du règne de Tahraka, dans les Mélanges, t. I, p.12, 20-21. 5. Hérodote, II, cxxvi-

xcxxxvm ; Diodore, I, 65. — 4. Maspero, les Empires, p. 273-276.

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couru sus aux Babyloniens, contre le point où le danger était le plus pressant. Il les battit près de Kishou1, et Mërodachbàladân, échappé presque seul au carnage, se réfugia auprès du roi d’Élam. Après huit mois de domination araméenne, Bâbylone retomba aux mains de ses maîtres assyriens; soixante-dix-neuf villes fortës et plus de quatre cents villages furent la proie du vainqueur. Pourtant Sennachérib ne se soucia pas d’assümér la rovauté lui-même; il la conféra à un Assy-, rien, « Bélibni, le fils d’un devin, qui avait été nourri dans son palais, comme üh petit chien » . Pendant le retour, il saccagea à loisir le territoire des Araméens du moyen Euphrate, il empala leurs chefs, il razzia leur bétail et il rentra à Ninive avec un butin considérable. Une marche rapide dans les montagnes du Kourdistan ramena au sentiment du devoir les peuples de PEllibi : une partie de leurs terres fut colonisée militairement avec les prisonniers araméens, élàmitesetchaldéèns de l’année précédente, et réduite en province assyrienne. La tranquillité était assurée au nord, à l’est et au sud, par cette suite de succès ininterrompus; mais la Syrie demeurait inquiétante, ët l’intervention annoncée de l’Égypte menaçait de rendre l’insurrection universelle. Là encore la célérité de l’attaque déjoua les pro-

i. Aujourd'hui llynier, à dix milles environ au sud de Bâbylone (G. Rmith, History of Senndckërib , p. 41 j.

Shabitkou.

jets de l’ennemi. Louliya fut- le premier atteint, et se relira dans une des colonies insulaires. Sidon la Grande, Sidon la Petite, Bil-Zitti, Sarepta, Mahallib, Oushou, Akzib, Akko, toutes ses villes ouvrirent l’une après 1 autre leurs portes aux vainqueurs; son royaume dévolut à Ithobaal II, et Sennachérib, comme ses prédécesseurs, grava sa stèle de victoire sur les rochers du Nahr-el-Kelb, à côté des stèles de Ramsès II. Leschéikhs d’Arad, deBvblos, d’Aslidod, d’Ammon, de Moab, d’Édom, s’empressèrent de faire acte d’obéissance et d’apporter leurs présents au camp assyrien, près d Oushou. Le roi d’Ascalon, Zidkia, s’obstinant dans la révolte, Joppé, Bné-Barak, Azor, les villages qui dépendaient de lui, se rendirent à discrétion; lui-même fut saisi, déporté en Assyrie avec toute sa- famille, et Sharloudari, fds de Roukibti, intronisé en sa place. La résistance sérieuse ne commença que sous les murs d’Ékron : au premier bruit de l’arrivée des Assyriens, Shabîtkou avait donné ordre aux princes du Delta de convoquer leurs milices et de passer l’isthme. La rencontre eut lieu près d’Altakou1, mais la fortune d’Assour prévalut sur celle de l'Égypte : les Égyptiens perdirent dans la déroute la majeure partie de leurs chars et les enfants d’un de leurs rois. Le fruit immédiat de la victoire fut la prise -d’Altakou, puis celle de Timnath, forteresse voisine : Ékron succomba la dernière. « Je dégradai les officiers et les dignitaires qui s’étaient révoltés, et je les tuai; j’empalai leurs cadavres sur les enceintes de la ville ; je vendis comme esclaves les hommes qui avaient commis des violences et des vilenies. Quant aux personnes qui n’avaient pas perpétré de crimes ou de péchés et qui ne méprisaient pas leurs maîtres, je prononçai leur absolution2. »

Seul de tous les rebelles, Ézéchias était encore debout. On se demande pourquoi il n’avait pas joint son contingent aux bandes égyptiennes, afin d’écraser les Assyriens dans une affaire décisive; peut-être comptait-il calmer les rancunes du monarque assyrien en s’abstenant de faire acte

1. Eltékéli, sur l’ancien territoire de la tribu de Dan ( Josué , xix, 44). - — 2. Cylindre de Taylor , col. III, 1. 47-85, col. IV, 1. 1-7; cfr. ; G. Smith, II is tory of Sennacherib, p. 53-60.

LES SARGONIDES.

d’hostilité patente. Il se trompait. Après la prise d’Ékron, Sennachérib envahit Juda. « Aidé, dit-il, par le feu, le massacie, les combats et les tours [de siège, j’emportai les villes, je les occupai : j’en fis sortir 200 150 personnes, grandes et petites, mâles et femelles, des chevaux, des ânes, des mulets, des chameaux, des bœufs, des moutons sans nortibre, et je les saisis comme butin. » Le souvenir resta si amer au cœur des Juifs, que, six siècles après, leur historien Démétrius considérait cette expédition comme leur ayant été aussi funeste que la ruine de Samarie ou que la captivité finale de Babylone1. Ezéchias cependant essayait de mettre sa résidence en état de défense2. Depuis quelque temps seulement on avait observé que les brèches de la cité de David étaient grandes, et l’on avait jeté bas des maisons afin de rapiécer la muraille. On boucha à la hâte les fontaines qui sont hors de la ville et le torrent qui coulait dans la vallée. On établit un réservoir entre les deux remparts pour emmagasiner les eaux du vieil étang. « Et le roi ordonna des capitaines de guerre sur le peuple et les assembla auprès de lui dans la place de la porte de la ville et leur parla selon leur cœur en disant : « Fortifiez^vous, ne craignez point et ne soyez pas effrayés à cause du roi des Assyriens et de toute la multitude qui est avec lui; mais Jahvéh, notre Dieu, est avec vous pour vous aider et pour conduire vos batailles3 » Cependant, Sennachérib n’avait pas daigné présider lui-même au siège : il bloqua Lakish et il envoya devant la capitale deux de ses officiers, le tartan et le rabchakèh. Jérusalem passa de longs jours isolée du reste du monde. A la fin, Ézéchias, se rangeant aux conseils d Isaie, se décida à traiter et il députa à cet effet Éliakîm son préfet du palais, Shebna le scribe, et le chancelier Joali. Le tartan reçut ces délégués avec des paroles hautaines, au nom de son maître : « Où est maintenant ta confiance présomptueuse? Tu parles, mais ce ne sont que des paroles vaines, de projets et de moyens de guerre, et en qui t’es-tu confié pour te rebeller contre moi? Tu t’es confié en l’Égypte,

î. Démétrius ap. Cl. d’Alexandrie, Strom., I, p. 405. — 2. Isaïe, xxii, 9-11, — 3. II Chron., xxxn, 6-8.

en ce roseau cassé qui perce et blesse la main de qui s’y appuie; car tel est Pharaon, roi d’Égypte, à tous ceux qui se confient à lui. Que si vous me dites : « Nous nous confions à Jahvéh, notre Dieu! )) n’est-be pas lui dont Ezéchias a détruit les hauts lieux et les autels, disant à Juda et à Jérusalem : « Vous vous prosternerez devant cet autel « qui est à Jérusalem! » Comme il criait dans sa colère, si bien que la foule entassée sur le mur l’entendait, les légats d’Ezéehias le supplièrent d’employer la langue araméenne, mais non point la langue judaïque, afin que le peuple ne le comprît point. Au lieu de se rendre à leurs prières, le rabshakèh s’exclama à haute voix en langue judaïque, et, parla, et dit : « Écoutez la parole du grand roi, le roi des Assvriens. Ainsi a dit le roi : « Qu’Ézéchias ne vous abuse point, car il ne pourra point vous sauver de ma main. Et ne vous laissez pas entraîner par Ézéchias à vous confier en Jahvéh, disant : Jahvéh indubitablement nous délivrera, et cette ville ne sera point livrée entre les mains du roi des Assyriens. N’écoutez point Ézéchias, car ainsi a dit le roi des Assyriens : Composez avec moi, et sortez vers moi; et vous mangerez chacun de sâ vigne, et chacun de son figuier, et vous boirez chacun de l’eau de sa citerne, jusqu’à' ce que je vienne, et que je vous emmène en un pays qui est, comme votre pays, un pays de froment et de bon vin, un pays de pain et de vignes, un pays d’oliviers à huile, et un pays de miel, afin que vous y viviez et que vous n’y mouriez point. Mais n’écoutez point Ezéchias, quand il vous voudra persuader, en disant : Jahvéh nous sauvera. Les dieux des nations ont-ils sauvé chacun leur pays de la main du roi des Assyriens? Où sont les dieux de Hamath et d’Arpad? Ou sont les dieux de Sépharvaïm, de. Hénah et d’Ivah? Même ont-ils délivré Samarie de ma main? Qui sont ceux d’entre tous les dieux de ces pays-là qui aient sauvé leur pays de ma main, pour dire que Jahvéh sauvera Jérusalem de mfcmain? » Et le peuple se tut, et on ne lui répondit pas un mot, car le roi avait commandé, disant : « Vous ne lui répondrez point. » Après cela, Éliakim, fils de Hilkiah, maître d’hôtel, et Shebnahle secrétaire, et Joah, fils d’Asaph, commis sur les registres, s’en revinrent, les vête-

LES SARGONIDES.

ments déchirés, vers Ézéchias, et ils lui rapportèrent les paroles de réchanson1. »

Les conditions furent moins dures que ces discours brutaux ne donnaient lieu de l’espérer. Ézéchias livra ses femmes et ses filles en otages, il s’engagea à payer un tribut et il versa immédiatement une rançon de 30 talents d’or et de 800 talents d’argent : le trésor royal n'y suffisant pas, il dut arracher les feuilles d’or dont il avait revêtu les portes et les linteaux du temple quelque temps auparavant2. Il relâcha Padi, qui se réinstalla dans Ékron, et qui reçut quelques villes de Juda comme une indemnité après sa longue captivité. Mitintî d’Ashdod et Zillibel de Gaza eurent chacun une ou deux parcelles du territoire hébreu en récompense de leur fidélité. Il ne restait plus à Sennachérib qu’à continuer vers le Sud et à franchir le désert de l’isthme pour punir l’Ethiopien de son attaque injustifiée : il tenta l’entreprise, mais son armée fut à moitié détruite en route par quelque épidémie. La tradition juive disait qu’en partant il avait menacé Jérusalem de sa vengeance une fois encore : « Que ton Dieu en qui tu te confies ne t’abuse point en te disant : Jérusalem ne sera point livrée entre les mains du roi des Assyriens. Voilà, tu as entendu ce que les rois des Assyriens ont fait à tous les pays, de manière à les ruiner entièrement; et tu échapperais? Les dieux des nations que mes ancêtres ont détruites, ceux de Gozan, de Kharran, de Rezeph, et des enfants d’Éden, qui sont en Télassar, les ont-ils délivrées? Où est le roi de Hamath, le roi d’Arpad, et le roi de la ville de Sépharvaïm, de Ilénah èt d’Ivah5? » Ezéchias, après avoir entendu ce message, se serait prosterné en larmes et en prières, et Dieu lui aurait parlé par la bouche d’Isaïe : « Je t’ai exaucé dans ce que tu m’as demandé touchant Sennachérib. Il n’entrera point dans cette ville, il n’y jettera même aucune flèche, il ne se présentera point contre elle avec le bouclier, et il ne se dressera point de terrasse contre elle. Il s’en retournera par le chemin par lequel il est venu, et il n’entrera point dans cette ville, dit Jahvéh. Car je

1. II Rois, xviit, 28-57. — 2. Isaïe, xxvir, 14-16. — 3. II Rois, xix,

garantirai celte ville, afin de la sauver, pour l’amour de moi, et pour l’amour de David, mon serviteur. » Il arriva donc cette nuit-là qu’un ange de Jahvéh sortit, et tua cent quatre-vingt-cinq mille hommes en l’armée des Assyriens; et quand on fut levé d’un bon matin, voilà, c’étaient des corps morts. Et Sennachérib, roi des Assyriens, leva son camp, s’en alla, et s’en retourna, et demeura à Ninive1. » Les Égyptiens de leur côté firent honneur de la catastrophe à leurs dieux. Quand Sennachérib pénétra en Égypte, « la caste guerrière refusa de se battre pour le roi Séthon, prêtre de Phlah, qui l’avait dépouillée d’une partie de ses privilèges. Le prêtre, enveloppé dans ces difficultés, monta au temple et, devant la statue, se lamenta au sujet des dangers qu’il allait courir. Pendant qu’il gémissait, le sommeil vint à lui et il lui sembla, en une vision, qu’un dieu, se tenant à ses côtés, le rassurait et lui promettait qu’il n’éprouverait aucun échec en résistant à l’armée des Arabes : car lui-même devait envoyer des auxiliaires. Plein de confiance en ce songe, il réunit ceux des Égyptiens qui voulurent le suivre pour les conduire en armes à Péluse, porte de l’Égypte de ce côté. Nul des guerriers ne l’accompagna, mais de petits marchands, des foulons, des vivandiers. Ils arrivèrent à leur poste, et, durant la nuit, une nuée de rats des champs se répandit sur leurs adversaires, dévorant leurs carquois, les cordes de leurs arcs, les poignées de leurs boucliers, de telle sorte que, le lendemain, les envahisseurs, se voyant dépouillés de leurs armes, s’enfuirent, et qu’un grand nombre fut tué. On voit maintenant dans le temple de Phtah la statue en pierre de ce roi, ayant sur la main un rat, et cette inscription : « Que celui qui me regarde soit pieux2. »

Sennachérib ne revit jamais la Palestine. Non que la perte d’une seule armée fût une épreuve assez rude pour amener, comme le prétend Josèphe, la destruction de son einpire: il se guérit promptement de sa blessure, et il reparut sur les champs de bataille plus formidable que jamais, mais des guerres sanglantes vers l’orient et le nord ne lui per-

1. Il Rois, xix, 52-56. — 2. Hérodote, II, ch. cxli; cfr. Maspero, le» Empires, p. 279-295.

LES SARGOMDES.

irent plus d’envoyer des forces suffisantes pour triomr de l’Égypte. Tandis qu’il était occupé aux confins delà

Sennachérib reçoit les légats juifs au camp devant Lakish.

Syrie, la Clialdée, fatiguée du gouvernement de Belibni, avait rappelé Mérodachbaladan une fois de plus. Celui-ci, qui s’at-

tendait à une attaque immédiate, avait tâché tout d’abord de se ménager des auxiliaires : la complicité d’un certain Mardoukoushézib lui valut l’appui des Araméens et il se tourna du côté des Élamites. Mais Sennachérib ne laissa pas à ses rivaux le temps de se concerter : il fondit à l’improviste sur Mardoukoushézib et sur Mérodacbbaladan. Les deux complices, culbutés et poursuivis jusque dans les marais de la Basse Chaldée, se réfugièrent en Élam, où le premier mourut peu après. Sennachérib, de retour à Babyloue, y établit comme roi Assournàdinshoumou, son fils aîné. Toutefois la paix n'était rien moins que sûre tant que les vaincus se trouvaient encore libres sur sa frontière; il résolut donc de franchir la mer à son tour et de frapper les Araméens de telle sorte qu'ils fussent désormais sans ressort contre lui : des troubles éclatés au nord-ouest l’empêchèrent d’accomplir son projet sur-le-champ. Il alla relancer les tribus du mont Nipour jusque dans leurs repaires1. « Elles avaient perché leurs demeures comme des nids d’oiseaux, en citadelles imprenables, au-dessus des monticules du pays de Nipour, sur de hautes montagnes, et ne s’étaient pas soumises. Je laissai les bagages dans les plaines du pays de Nipour, avec les {rondeurs et les porteurs de lances, et les guerriers de mes batailles incomparables; je me posai devant elles comme un portique de colonnes. Les débris des torrents, les fragments des hautes et inaccessibles montagnes, j’en façonnai un trône; j’aplanis une des cimes pour y poser ce trône, et je bus l’eau de ces montagnes, l’eau auguste, pure, afin d’étancher ma soif. Quant aux hommes, je les surpris dans les replis des collines boisées; je les vainquis, j’attaquai leurs villes, et, les dépouillant de leurs habitants, je les détruisis, je les démolis, je les réduisis en cendres. » Au delà du Nipour, il fut entraîné à entreprendre une expédition contre les Dahæ, et contre les peuples pillards de la Cilicie-Trachée et de la Mélitène. « Perché sur les hauteurs des crêtes inaccessibles, le roi Maniya, fils de Bouti, attendait l’approche de mon armée; il avait abandonné la ville d’Oukkou, la ville de sa royauté, et s était enfui ver$ le loin. J’assiégeai et je pris la

t. Elles étaient situées non loin du haut Tigre, près d’Amida

LES SARGONIDES.

ville d’Oukkou, j’emmenai les habitants, j’emportai de la ville ses biens, ses dépouilles, le trésor de son palais, je le gardai comme bonne prise. J occupai trente-trois villes de son territoire; les hommes, les bêtes de somme, les bœufs et les moutons, je les enlevai des villes que je détruisis, démolis et réduisis en cendres . »

La défaite de Mérodachbaladan avait eu son contre-coup en Élam: les nobles, inquiets de la mollesse que Shoutrouknakhounta avait déployée en cette circonstance, l’avaient emprisonné et remplacé par son frère Khalloudoush. Sennachérib, certain maintenant d’une intervention Élamite, résolut d’en finir avec les deux princes chaldéens avant que Khalloudoush fût en état de les joindre. Ils se croyaient bien en sûreté à Nagîtou, derrière la mer, dans leurs marais; il employa une année entière à préparer une flotte qui pût jeter son armée à l’improviste sur un point de la côte susienne. Comme les marins de la Chaldée n’y suffisaient pas, il se procura des matelots phéniciens et grecs1. « Leurs guerres fréquentes sur la côte syrienne avaient familiarisé les Assyriens avec l’idée, sinon avec la pratique de la navigation ; comme la suzeraineté qu’ils exerçaient sur la Phénicie mettait à leur disposition une quantité considérable d’ouvriers habiles et nombre des meilleurs marins qu’il y eût au monde, ils furent tout naturellement amenés à employer des forces de mer aussi bien que des forces de terre à l’agrandissement de leur domination. Nous avons vu que, dès le temps de Salmanasar, ils s’étaient hasardés sur des vaisseaux et, d'accord avec les Phéniciens du continent, avaient livré bataille aux galères de la Tyr insulaire2. Il est probable que le précédent ainsi établi fut suivi par les rois postérieurs, et que Sargon et Sennachérib eurent, sinon d’une manière permanente, du moins par occasion, l’appui d’une flotte opérant sur la Méditerranée. Mais il y avait une énorme différence à se servir des marines vassales dans les parages où elles étaient accoutumées, et à transférer aux extrémités opposées de

1. Fr. Lenormant, les Origines de l’histoire , p. 11 ; c’étaient probablement des Grecs de Chypre ou de Cilicie. — 2. Voir plus haut, p. 484 de cette Histoire.

l’empire les forces jusqu’alors confinées dans la Méditerranée. Le premier, Sennachérib, conçut l’idée d’avoir une escadre sur les deux mers qui baignaient son empire, et, comme c’était sur la côte occidentale seulement qu’il possédait une quantité suffisante d’ouvriers adroits et de matelots, il résolut de transférer de la côte occidentale à la côte orientale ce qu’il faudrait de Phéniciens pour lui permettre d’accomplir son projet. Les constructeurs de Tyr et de Sidon furent amenés à travers la Mésopotamie sur les bords du Tigre; ils y construisirent pour le monarque assyrien des navires semblables aux leurs, qui descendirent la rivière jusqu’à son embouchure, et étonnèrent les populations riveraines du golfe Persique parla vue d’un spectacle jusqu alors inconnu sur ces eaux. Bien que les Chaldéens eussent navigué depuis des siècles dans cette mer intérieure, cependant, ni comme matelots, ni comme constructeurs, leur habileté n’était comparable à celle des Phéniciens. Les mâts et les voiles, la double rangée de rames, les éperons pointus des nefs syriennes, furent probablement des nouveautés pour les habitants de ces contrées lorsqu'ils virent pour la première fois déboucher du Tigre une flotte, avec laquelle les leurg étaient incapables de lutter1. » Mérodachbaladan et les gens de Bît-Iâkîn avaient tout prévu pour une attaque par terre, et ils avaient massé leurs soldats le long de l'Euphrate. L’invasion maritime les prit entièrement au dépourvu. « J’emmenai captifs les hommes de Bît-Iâkîn, et leurs dieux, et les serviteurs du roi d’Elam. Je n’y laissai pas le moindre reste debout, et je les embarquai dans des vaisseaux et les menai sur les bords opposés ; je dirigeai leurs pas vers l’Assyrie, je détruisis les villes de ces districts, je les démolis, je les réduisis en cendres, je les changeai en déserts et en monceaux de ruines. » 11 rentra à Niuive avec son butin, mais Khalloudoush, exaspéré de l’affront que lui infligeait cette violation de son territoire, envahit la Chaldée presque sur les talons des arrière-gardes assyriennes, et la révolte suivit son apparition. Assournâdinshoumou, saisi par scs sujets, fut dépêché à Suse, et son trône

1. G. Itawlinson, The five great Monarchies , t. II, p. 171-172.

LES SARGOiN'IDES.

usurpé par un Nergaloushézîb, qui se mit aussitôt en campagne (694) : il remporta d’abord des succès, mais il fut fait

prisonnier dès 693 près de Nipour. Remplacé par Moushézîbmardouk, celui-ci se défendit si vaillamment, avec l’aide des Élamites,que Sennachérib dut renoncer à le forcer pour le

BIST. ANC. DE l’oRIKNT. -

MASPERO

La flotte de SeDnaoherib dans le golfe Persique

moment et le laissa en paix (692). Le résultat dernier du coup de main de Nagîtou fut donc pour l’Assyrie la perte momentanée de Babylone. Les révolutions de l’Élam lui fournirent bientôt une occasion de prendre une revanche éclatante. La déroute de Nergaloushézîb avait provoqué un mécontentement général à Suse : Koutournakhounta en profita pour détrôner Khalloudoush, comme celui-ci avaii détrôné Shoutrouknakhounta. Dès que Sennachérib le sut, il franchit la frontière aux environs de Dourîlou. « Trente-quatre grandes villes et les petites villes des environs, dont le nombre est sans égal, je les assiégeai et les pris ; j’enlevai les captifs, je les démolis et les réduisis en cendres; je fis monter dans les vastes deux la fumée de leurs incendies comme celle d'un seul sacrifice. » La nouvelle de ces désastres déconcerta Koutournakhounta étrangement ; il évacua Madaktou, où il se sentait en danger, et il rétrograda avec toutes ses milices vers la ville de Khaïdali, dans les districts peu connus qui bordaient la Médie, afin d’y préparer une résistance désespérée, à l’abri de ses montagnes. Au moment où Sennachérib l’allait relancer dans sa retraite, « des orages violents éclatèrent, il plut et il neigea sans relâche, les torrents et les ruisseaux de la montagne débordèrent » : il préféra renoncer à som entreprise. Trois mois après, Koutournakhounta mourut, et, selon la coutume du pays, son jeune frère Oummanminanou lui succéda (692).

Oummanminanou fut, dès ses débuts, saisi, comme ses prédécesseurs, dans l’engrenage des affaires chaldéennes. Moushézîbmardouk lui envoya les trésors des temples babyloniens afin de l’attirer de son côté au jour du danger. « 11 ouvrit le trésor du grand temple pyramidal ; l’or et 1 argent de Bel et de Zarpanit et des temples, il le pilla pour le donner à Oummanminanou, roi d’Élam, qui manquait de sagesse et de jugement, et lui manda : « Dispose tes troupes et assemble ton camp, marche vers Babylone et fortifie nos mains, car tu es un maître en l’art de la guerre. » Le Susien convoqua le ban et l’arrière-ban de ses feudataires. Les tribus de Parsouas, d’Anzan, d’Ellibi et du bas Euphrate opérèrent leur jonction avec lui, et se réunirent à Babyaux levées araméennes de Moushézîbmardouk. « Leur*

LES SARGONIDES.

bataillons se précipitèrent, comme des essaims de sauterelles sur la campagne. Quand ils se présentèrent pour me livrer bataille, au-dessus de la terre monta aux vastes deux, sous leurs pas, comme une nuée d’orage prête à crever, la poussière de leur marche. » L’action s’engagea près deKhalouli, sur le Tigre, non loin du confluent de cette rivière avec le Tournât. « Je ceignis ma tète de la tiare et de la couronne pour le combat, je chevauchai joyeusement sur mon chariot redoutable, le destructeur des ennemis; le cœur enflammé du désir de la vengeance, je saisis Tare puissant qu’Assour m’avait donné et je serrai entre mes doigts la massue destructive de vie. Contre l'armée entière des infâmes rebelles, je changeai hardiment et superbement, je me ruai comme Adad. » Le général en chef des Élamites, Khoumbaoundash, tomba au premier choc, et sa chute sema le trouble dans les rangs des alliés ; Nabouzikirishkoun, fils de Mérodachbaladan, fut fait prisonnier ; Oummanminanou et Moushézîbmardouk s’enfuirent sains et saufs, mais l’aristocratie chaldéenne périt presque entière dans la mêlée. 11 semble que les Assyriens remportèrent vraiment la victoire, ainsi qu’ils s’en vantent, mais J’affaire avait été si chaude et les pertes furent si considérables des deux côtés que la campagne fut suspendue d’accord commun : chacun des rois regagna sa capitale et les choses demeurèrent à peu près en l’état où elles étaient avant la bataille (690). Sennachérib revint pourtant à la charge l'année suivante et la fortune le favorisa. Oummanminanou fut frappé d’apoplexie ; il demeura paralysé, et son incapacité à gouverner désorganisa les forces de la Susiane. Moushézîbmardouk, réduit à ses seules res sources, n’osa pas affronter les Assyriens en rase campagne; assiégé dans Babvlone, il se rendit après une résistance très légère et Sennachérib eut enfin à sa merci la cité qui le bravait depuis si longtemps. Ses prédécesseurs, fascinés par le prestige que lui prêtaient son antiquité et la sainteté de ses religions, l’avaient toujours traitée doucement : exaspéré par ses révoltes perpétuelles, il en ordonna la destruction. « La ville et les temples, depuis leurs fondations jusqu’à leur toit, je les abattis, les minai, les brûlai par le feu ; le mur, le rempart, les chapelles des dieux, le*

pyramides en briques et en terre, je les abattis, et je comblai le grand canal de leurs débris. » Dans un des sanctuaires violés, il découvrit les statues du dieu Adad et de la déesse Shala, que le roi Mardoukiddinakhè avait ravies dans la ville deHékali, après la défaite de TiglatphaJasar Ier, quatre cent dix-huit ans auparavant, et le sceau de Salmanasar Ier, consacré par Adadbaliddina victorieux aux dieux de sa patrie. Ces souvenirs des antiques défaites, devenus les trophées d’une revanche éclatante, furent rapportés à Ninive et réintégrés solennellement dans un des temples. d’Assour*. Pendant huit années, Babylone resta sans roi et presque sans habitants, sous l’autorité d’un des fils du vainqueur, Asarhaddon2. Sa ruine termina triomphalement la carrière militaire de Sennachérib. Au moins ne connaît-on que deux expéditions, toutes deux assez insignifiantes, qu’on puisse attribuer à ses dernières années: l’une, dirigée contre les Arabes, se dénoua par la soumission de leur roi Khazael ; dans l’autre, qui eut la Cilicie pour théâtre, il eut affaire aux Grecs, qu’il battit sur terre et sur mer3.

Au milieu de ces guerres incessantes, on se demande comment il eut le loisir de songer à l’administration de son empire et à la construction de temples ou de palais. Cependant, il est peut-être celui de tous les rois d’Assyrie qui nous a légué le plus de monuments. Grâce à sa prodigalité, grâce aussi aux nombreux prisonniers qu’il enleva de leur pays natal et qu’il emmena travailler à ses édifices, l’art assyrien prit sous son règne un essor extraordinaire, et dépassa toutcequ’on avait imaginé jusqu’alors. « Le caractère le plus frappant de l’ornementation qu’il adopta est un réalisme très puissant et très accentué. Ce fut sous lui que la coutume se généralisa de compléter chaque tableau par un fond sem-

1. Maspero, les Empires , p. 295-309. — 2. D’après Polyhistor, Sennachérib aurait donné la royauté de Babylone à son fils Asordanès (Polyhistor, apnd Eusèbe, Chron., Can., 1, 5), qui ne serait autre qu’Esarhaddon (Budge, The History of Es arhaddon, p. 2.) — 3. Bérose dans Alexandre Polyhistor, apud Eusèbe, Chron. arm., édit Mai, p. 19. Un autre fragment, conservé parAbydène, parle d’un Pylhagore qui aurait été au service du roi d’Assyrie, et qu’on prétendait avoir été le philosophe, contre toute vraisemblance.

LES SARGONIDES.

blable à celai qui existait au temps et dans la localité de l’événement représenté ; les montagnes, les rochers, les arbres, les routes, les rivières, les lacs furent figurés régulièrement, et l’on s’ingénia à reproduire les lieux tels qu’ils étaient avec autant de vérité que le permettaient l’habileté de l’artiste et la nature des matériaux. Dans ces essais on ne se bornait pas à reproduire les traits principaux et les grandes lignes de la scène. Évidemment, on voulait comprendre tous les menus accessoires que l’œil observateur de l’artiste aurait notés s’il avait tracé son croquis d’après nature. Les différentes espèces d’arbres sont indiquées dans les bas-reliefs; les jardins, les champs, les étangs, les joncs sont dessinés avec soin ; les animaux sauvages, cerfs, sangliers, antilopes, sont introduits avec leurs signes caractéristiques; les oiseaux volent d’arbre en arbre, ou sont perchés sur leurs nids, tandis que leurs petits allongent le cou vers eux; les poissons jouent dans l’eau; les pêcheurs exercent leur métier; les bateliers et les ouvriers des champs s’adonnent à leurs travaux, la scène est pour ainsi dire photographiée, et tous les détails — les moindres comme les plus importants — sont également marqués, sans qu’on ait essayé de choisir entre eux ou de poursuivre l’unité artistique.

« Dans le même esprit de réalisme, Sennachérib élut, comme sujet de décoration, les scènes triviales de la vie journalière. Les longues files de serviteurs qui circulaient chaque jour dans son palais avec du gibier pour son dîner, des gâteaux et du fruit pour son dessert, ont encore sur les murs des corridors l’apparence exacte qu’ils avaient au temps où ils passaient à travers les cours chargés des friandises que le roi aimait. Ailleurs il expose devant nous les’ procédés employés à la sculpture et au transport d’un taureau colossal, depuis le moment où l’on tire de la carrière l’énorme bloc dégrossi jusqu’au moment où on le dresse sur le tertre artificiel qui sert de soubassement à la résidence royale, afin d’en décorer la porte monumentale. Ce son d’abord les gens du halage qui traînent au cours d’une rivière la pierre brute posée sur un bateau à fond plat : ils sont groupés par peloton, sous les ordres de contremaîtres

qui jouent du bâton à la moindre provocation. La scène doit être représentée entière : aussi tous les haleurs sont-ils là, au nombre de trois cents, costumés chacun à la mode de son pays, et sculptés avec autant de soin que s'ils n’étaient pas la reproduction exacte de quai re- vingt-dix-neuf autres. Puis le bloc est tiré à terre, et taillé rudement en forme de taureau : dégrossi, on le charge sur un traîneau, et des compagnies d’ouvriers, arrangés à peu près de la même manière qu’auparavant, l’amènent par un terrain uni. jusqu’au pied du tertre où il doit être placé. La construction du tertre luimême est représentée en détail : les briquetiers moulent les briques à la base, tandis que des maçons, la hotte au dos, pleine de terre, de briques, de pierres ou de décombres, montent péniblement — car déjà le tertre est à moitié de sa hauteur - et déchargent leur fardeau. Alors le taureau, toujours couché sur son traîneau, est hissé jusqu’au sommet, le long d’un plan incliné, par quatre escouades de manœuvres, en présence du monarque et de sa suite. Après quoi, on achève de le sculpter : le colosse, debout sur ses pieds, est conduit à travers la plate-forme jusqu’à la place exacte qu’il doit occuper1. »

De toutes les villes de l’empire, Ninive fut celle qu’il se plut à embellir. Abandonnée par Sargon et déchue du rang de capitale, elle s’était dépeuplée rapidement. Ses murailles étaient percées de brèches eu maint endroit, ses aqueducs étaient rompus; le Tigre, mal encaissé entre ses quais, la menaçait de ses débordements. Quant au palais, ce n’était plus qu’une ruine. «JLa cour des dépendances, les rois, mes pères et prédécesseurs, l’avaient construite pour y déposer les bagages, pour exercer les chevaux, pour la remplir d’ustensiles. Son soubassement ne se prêtait plus à ce qu’on l’habitât; son pourtour sculpté était rongé du temps ; sa pierre angulaire avait cédé ; ses assises s’étaient effondrées; son sommet s’était incliné. » Il rendit à ces édifices désolés leur antique splendeur, il récura les aqueducs envasés et il en devisa de neufs, il consolida les quais du Tigre, il rectifia l’enceinte, il répara les monuments. « J’ai

4. G. Rawlinson, The five great Monarchies , t. II, 'p. 181-183.

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reconstruit les rues anciennes, j’ai élargi les rues étroites et

j'ai fait de la ville entière une cité resplendissante comme

CIIAPITT.E X.

le soleil. » Le vieux sérail fut abattu et une vaste colline artificielle élevée de ses débris, « puis dans un mois heureux, au jour fortuné, je construisis, selon le vœu de mon cœur, au-dessus de ce soubassement, un palais d’albâtre et de cèdre, produit de la Syrie, et son donjon, dans le style de l’Assyrie.... Je le restaurai et le complétai, depuis ses fondations jusqu’à son pignon, puis j’v mis la consécration de mon nom. A celui de mes fils qui, dans la suite des jours, sera appelé à la garde du pays et des hommes par Assour et Islitar, je dis ceci : Ce palais vieillira et s’effondrera dans la suite des jours! Que mon successeur en relève les ruines, qu’il rétablisse les lignes qui contiennent l’écriture de mon nom. Qu’il retouche les peintures, qu’il nettoie les bas-reliefs et qu’il les rajuste en leur place ! Alors Assour et Ishtar écouteront sa prière. Mais celui qui altérera mon écriture et mon nom, qu’ Assour le grand dieu, le père des dieux, le traite en rebelle, qu’il lui enlève son sceptre et son trône, qu’il abaisse son glaive. » L’avenir, et un avenir prochain, se chargea de démentir les promesses d éternité que renfermaient ces paroles orgueilleuses; entre la dédicace du palais et la destruction irréparable, il n’y a guère plus de quatrevingts ans1.

Le règne se termina par une tragédie. Un jour que Sennachérib priait dans la maison de Nisroch,son Dieu, « il arriva qu’Adrammelech et Sharézer, ses fds, le tuèrent avqç l’épée2. » Les meurtriers ne profitèrent pas de leur crime. Sharézer ceignit aussitôt le diadème, et une moitié de l’armée le reconnut, ainsi que les provinces du Nord; mais son frère aîné, Ashshourakhéiddin (Asarhaddon), né d’une Babylonnienne, fut acclamé par les troupes d’Arménie qu’il commandait, et le défit au delà de l’Euphrate, à Khanigalbat. Au dire des uns, Sharézer périt dans le combat ; d’après les autres, il s’échappa avec son frère et il se réfugia en Arménie5. Sa

1. Maspero, les Empires p. 309-520. — 2. II Bois , xix, 37. — 5. Moïse de Khorène, Hist. Arm., t. I, p. 52. Les fragments mutilés du seul récit qui nous ait été conservé de cette guerre montrent le roi courant sans s’arrêter du Sud-Est au Nord-Ouest de Tempire pour rejoindre les rebelles et pour les écraser, avant que leur révolte n’eût le temps de gagner les provinces du centre et la Syrie.

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révolte aurait pu tourner autrement si les provinces babyloniennes, avaient pris partie pour lui contre son frère. Mais Asarhaddon avait pour mère une Babylonienne, et il avàit toujours traité ses demi-compatriotes avec bienveillance du temps qu’il était prince héritier : la Mésopotamie ne bougea pas, et sa fidélité facilita la répression. Une fois consolidé sur le trône, Asarhaddon voulut la récompenser et il se résolut à relever Babylone. Ce ne fut pas sans avoir délibéré pendant longtemps qu’il prit cette décision si grave. Sennachêrib, en détruisant la ville, n’avait pas commis un acte de sauvagerie irréfléchi : il avait fait ou cru faire œuvre de saine politique. Il avait supprimé la rivale qui balançait 1 autorité de 1 Assyrie depuis des siècles et qui l’empêchait de dominer le bassin entier du Tigre et de l’Euphrate : n était-ce pas rétablir la situation qu'il avait tranchée si radicalement et remettre en danger Ninive que de ressusciter Babylone? Asarhaddon crut que la leçon infligée par son père porterait ses fruits, et, de fait, Babylone semblait considérer le désastre qui 1 avait atteinte comme une punition de Mardouk pour ses insurrections perpétuelles contre ses maîtres assyriens. Le dieu avait déchaîné contre elle les pouvoirs malfaisants, et 1 Arakhtou1, débordant parmi les ruines, les avait balayées : dix années durant, la solitude avait régné sur le site maudit. Et voici que, la onzième année, la colère des dieux s apaisa soudain : Asarhaddon supplia Shamash, Adad, Mardouk luimême, de lui révéler leur volonté à 1 égard de la cité, et les devins consultés lui apportèrent bientôt comme réponse l’ordre de rebâtir les maisons et de relever le temple d’Ésagilla.

Il rassembla donc tous les prisonniers de guerre qu’il avait à sa disposition et il les mit à la fabrication des br iques : il creusa ensuite les fondations, dans lesquelles il versa des libations d’huile, de miel, de vin de palme et de diverses espèces de vins, puis il saisit lui-même la truelle du maçon et, avec des outils d’ébène, de cyprès et de chêne, il moula la première brique pour le sanctuaire nouveau (680). L’œuvre était colossale : elle exigea plusieurs années (680-676) d’un

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