‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 75 sur 215 · Héro · texte numérisé non relu

Héro

aimée. Jusqu’alors, celle-ci n’avait été qu’une assemblée hétérogène de milices féodales : chaque tribu fournissait son contingent, qui agissait séparément sous les ordres du roi. Cyaxare on rompit l’unité, et il rangea, d’après les affinités, les éléments dont ils se composaient, groupant les cavaliers avec les cavaliers, les archers avec les archers, les piquiers avec les piquiers, selon l’ordonnance assyrienne. Nul danger ne pouvait être plus sérieux pour l’Assyrie que l’établissement d’une grande puissance militaire sur ses marches orientales. Une agression lancée d’Égypte ou d’Àsie-Mineüre avait à traverser l’empire dans toute sa largeur avant d’atteindre les bords du Tigre. La distance était moins longue à parcourir pour un ennemi venant de l’Ourartou ou de l’Élam, mais les obstacles naturels opposés par les montagnes et par les rivières étaient presque insurmontables. 11 n’en était pas de même lorsque la Médie était le point de départ : une ibis forcée la chaîne de forteresses qui couvrait la frontière, l’attaque tombait droit sur Ninive par une route courte et facile, et elle frappait l’empire au cœur. Cyaxare défit les généraux d’Assourbanal, et pour la première fois depuis un siècle, l’Assvrie propre connut les horreurs de l’invasion étrangère. Les Sargonides, prévoyants de l’avenir, avaient transformé lentement le triangle compris entre le confluent du petit Zab et du Tigre en un vaste camp retranché, dont le front nord était couvert d’une ligne de châteaux-forts et à qui Ninive et Ivalakh servaient de réduits. Les obstacles y étaient accumulés avec une telle profusion que Cyaxare aurait dû reculer devant les difficultés de l’entreprise. L’idée que les trésors de.Suse, de Babylone, de la Syrie, de l’Égypte, étaient là, presque à portée de sa main, derrière les murailles, stimula son courage : il refoula les restes des vaincus dans Ninive et il commença le blocus de la place1.

4. Hérodote, I, cm. Pour la mise en œuvre du témoignage d’Hérodote et des autres documents, v. Maspero, les Empires . p. 467-471.

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La Judée : la renaissance de PÉgypte

Le bruit de ce désastre dut produire un mouvement d’attente et de surprise dans toutes les provinces et chez les vassaux, qui s’étaient habitués à considérer leurs maîtres comme vraiment invincibles. Ils pensèrent sans doute que l’heure de la délivrance était proche ; étaient-ils eux-mêmes en état de profiter des circonstances et de faciliter sa tâcht au Mède qui les vengeait?

La Babvlonie était trop fortement sous l’impression de s> dernière défaite, mais les petits royaumes encore indépendants de la Syrie, les Phéniciens, les Juifs, les gens de Moab et d’Ammon, relégués aux extrémités de l’Empire, avaient la partie belle. Le désastre que Sennachérib avait éprouve dans le désert d’Égypte avait été l’occasion d’un grand triomphe pourries prophètes hébreux. Isaïe et le petit cercle qui l’entourait, Ézéchias lui -même et ses proches, avaient attribué la délivrance à un miracle1, et ils s’étaient sentis confirmés dans leur piété par la destruction soudaine des bataillons vainqueurs. La preuve était faite du pouvoir de Jahvéh et de son aversion pour tout ce qui était culte idolâtre ou alliance avec l’étranger. Samarie avait suivi les anciens errements et elle avait imploré le secours de Pharaon, malgré les avertissements répétés d’en haut2 : elle avait succombé sanç espoir de relèvement . Jérusalem s’était repentie au bon moment et elle avait surmonté la rage de son adversaire ; Sennachérib avait vu « la vierge fille de Sion le mépriser, la fille de Jérusalem hocher la tête derrière lui3 » . Lajoie d’échapper au danger ne fut pas cependant assez vive pour faire oublier à Ézékias combien la puissance de l’Assyrie restait. redoutable. Non seulement il respecta les conditions de la paix, mais tout semble montrer qu’il se renferma jusqu’à sa mort dans

î. Voir plus haut, p. 507-508. — 2. Isaïe, xxxi, 1-3. « Malheur à ceux qui en appellent au secours de l’Égypte ... Les Égyptiens sont d<rs hommes, et non Dieu, leurs chevaux sont chair et uon espri — 3. Isaïe, xxx vu, 22-

une réserve complète, et qu’il s’appliqua à ne pas provoquer un retour offensif par quelque manœuvre inconsidérée. Cette prudence, que la politique mondaine lui conseillait, Isaïe et les prophètes ne cessaient de la lui recommander au nom de Dieu. Sans doute Jahvéh est toutpuissant et s’il promet de détruire les ennemis, « comme « je l’ai résolu, ainsi cela sera ; — comme je l’ai arrêté, « ainsi cela s’accomplira ! — J’écraserai l’Assyrien dans son « pays, — sur mes montagnes je le foulerai aux pieds. — « pour que son joug ne pèse plus sur eux, — pour que son h fardeau soit ôté de leurs épaulés 1 ». Mais le peuple n’est pas encore mûr pour la religion idéale. Il regrette au fond du cœur les hauts lieux, les bois mystiques, la pompe des holocaustes, les joies bruyantes et les voluptés des fêtes d’autrefois ; avant d’être complètement digne de sa destinée, il doit périr presque entier, et les désastres récents de Damas et de Samarie, ces deux rivaux héréditaires de Juda, laissent assez comprendre quel sort l’Assyrien préparait au reste des douze tribus, le jour où le roi de Ninive, fatigué des révoltes du peuple de Dieu, songerait sérieusement à la vengeance. Le massacre, l’exil, la déportation en pays lointain étaient procédés habituels de la politique orientale. Juda les avait vu appliquer à ses voisins trop souvent pour ne pas pressentir le jour où on les lui appliquerait à lui-même. Mais il ne saurait être mauvais tout entier, sinon, Dieu l’aurait-il choisi pour être son peuple ? 11 porte en lui une « semence sainte2 » qui ne germera que dans l’exil, au milieu du remords et de l’angoisse. Si Jérusalem est brûlée, si le temple est rasé, si Juda est emmené en servitude, ce ne sont qu’épreuves passagères : Dieu veut purifier Sion par la douleur et par le sang. Lorsque les jugements dont il accable toutes les nations, les foiles aussi bien que les faibles, seront accomplis, quand, dans Juda, le criminel et le pécheur, le serviteur des idoles et le faux prophète, auront disparu, « quand il aura lavé la souillure des filles de Sion, et qu’il aura essuyé le sang de Jérusalem d’au milieu d’elle 3, » quand « le reste d’Israël et

1. Isaïe, XIV, 24-25 (trad Reuss). — 2. Isaïe, iv, 13. — Isaïe, x, 20-21.

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les débris de la maison de Jacob seront convertis au Dieu fort et puissant 1 », des ruines de la Jérusalem coupable une Jérusalem parfaite sortira, gouvernée par un roi idéal, dont la gloire se répandra partout. « Or il arrivera, sur la fin des « jours, — que la montagne de la maison de l’Éternel — « se dressera à la tète des montagnes et s’élèvera au-dessus « des collines — Et toutes les nations y afflueront, et des peuples « nombreux viendront et diront — « Allons monter à la monta- « gne de Javhéh, — à la maison du Dieu de Jacob, — pour « qu’il nous instruise dans ses voies — et que nous mar- « chions dans ses sentiers ! — Car c’est de Sion que viendra « l'enseignement, — et la parole de l’Éternel de Jérusalem. « — Et il sera l’arbitre des générations, — et à de nom- « breux peuples il dictera ses arrêts, — et de leurs épées « ils forgeront des socs de charrue, — et de leurs lances « des serpettes : — une nation ne lèvera plus l’épée contre « l'autre, — et elles ne sauront plus rien de la guerre. — « Maison de Jacob 1 allons, marchons dans la lumière de « l’Éternel*! » Ainsi s’exprimait un prophète inconnu, et plus d’un parmi les gens de l’entourage d’Ézéchias devait partager son sentiment, car Isaïe et Michée ont recueilli ses paroles et les ont insérées dans leurs propres prédictions. On n’en était déjà plus, comme au temps d’Amos, à crier « malheur contre ceux qui désiraient le jour de Javhéh », ce jour « qui est ténèbres et non lumière ». L’espoir certain d’un bonheur éternel dans un Juda nouveau rendait la vue des misères présentes presque supportable5.

Les vieilles idées et leurs défenseurs, les prophètes et les prêtres de l’ancienne école, s’étaient tus tant qu’Ézéchias régna. Lorsque son fils Manashshèh monta sur le trône, à l’âge de douze ans, ils relevèrent la tête et, remontés au pouvoir, ils rétablirent le culte de Javhéh tel qu’il avait été au temps d’Achaz. Ils rouvrirent les chapelles locales, ils remirent les images sur pied, ils replantèrent les bois sacrés, « ils bâtirent des autels à toute l’armée des cieux dans les deux parvis de la maison de l’Éternel. » Le Baal et TAstarté phéni-

1. Isaïe , v, 4. — 2. Isaïe , ii. 2-12; cf. Michée, iv, 1-4. — 3. Kuenen, Religion nationale et religion universelle , p. 98-99, 111, etc.

eienne furent adorés sur la montagne de Sion ; la vallée de Hinnom, où Acbaz avait déjà sacrifié un de ses enfants, vit s’allumer de nouveau le bûcher. « Manashshèh passa son fils par les flammes, pronostiqua les temps et observa les augures, dressa un oracle de démons et de diseurs de bonne aventure ; il fit de plus en plus ce qui déplaît à Javhéh pour l’irriter1. » C’étaient là des scandales en Israël, mais la plus grande partie du peuple ne s’en offusqua point. 11 y eut, comme devant, autant de dieux qu’il y avait de villes2, et, en multipliant les lieux d’adoration, on crut, d’accord avec le dogme antique, multiplier les liens qui rattachaient Jahvéh aux siens. Si, au temps de Sennachérib, la campagne avait été ravagée tandis que Jérusalem était épargnée, n’était-ce point que les sanctuaires provinciaux avaient été renversés par Ézéchias et que le temple restait seul debout? Où Jahvéh avait des autels, il veillait sur son peuple : sa protection ne couvrait point les places où on ne lui offrait pas de sacrifices. La réaction ne fut pas sans rencontrer quelque résistance parmi les prophètes et leurs fidèles. « Manashshèh répandit une grande abondance de sang innocent jusques à en, remplir Jérusalem d’un bout à l’autre5. » D’après les traditions rabbiniques, le vieil Isaïe .périt pendant la persécution ; le roi, importuné de ses conseils et de ses anathèmes, le fit enfermer dans un tronc d’arbre évidé et scier en deux. Un prince absorbé par les préoccupations religieuses n’était guère à craindre pour l’Assvrie : le fils du rival de Sennachérib resta l’humble vassal d’Assourbanabal sa vie durant, et il mérita par là de mourir en paix sur le trône (640) 4 .

Le règne d’Amon ne fut que le prolongement de celui de Manashshèh. Il se termina par un crime : Amon fut assas-

1. II Rois , xxi, 1-9; cf. Kuenen, The religion of Israël , t. II, p. 2-6. — 2. Jérémie , n, 26-30; cf. xi, 13, où il compare le nombre des autels à celui des rues de Jérusalem. — 3. Il Rois, xxi, 16. — 4. Je n’ai pas cru devoir parler de sa captivité en Assyrie, cet événement ne nous étant connu que par le témoignage des Chroniques (II Chron., xxxm, 11-15). Cf. cependant le mémoire de J. Halévy, Manassé , roi de Juda , et ses contemporains , dans les Mélanges de critique et d’histoire relatifs aux peuples sémitiques , p. 24-37, et Schrader Die Keilinsehriften und das Testament, 1883, p. 366-372.

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siné (638), remplacé par Josias, un enfant de huit ans, et le parti de la réforme l’emporta de nouveau. Un royaume en minorité, divisé entre des sectes religieuses, n’eût pu songer à profiter de ce qui se passait en Assyrie que s’il y eût Hé incité par son voisin puissant, par l’Égypte, or l’Égvpte, rendue méfiante par l’expérience du passé, demeurait dans l’expectative et ne se hâtait pas de renouer les fils de sa politique syrienne. Le récit de la manière dont Psammétique y devint seul maître nous est parvenu sous la forme d'un

plites Grecs.

roman populaire1. En ce temps-là, disait-on, la vallée était partagée entre douze princes confédérés ; mais un oracle avait prédit qu elle appartiendrait entière à celui des douze qui verserait une libation au dieu Phtah dans une coupe d’airain. Un jour qu’ils étaient au temple de Memphis, le grand-prêtre leur présenta les coupes d’or dont ils avaient accoutumé de se servir; il se trompa sur le nombre, et Psammétique n’en eut point. Alors il ôta le casque d airain qu’il avait sur la tête et il en usa pour faire la libation. Les autres s’ën aperçurent : ils se rappelèrent 1 oracle et ils exilèrent le suspect dans les marais du Delta, avec défense de jamais en sortir. Là donc, la déesse de Bouto lui prédit que

1. Pour l’indication des monuments relatifs a la XXVIe dynastie, cf. Wiedemann Geschichte Ægyptens von Psametich Ibis auf Alexander den Grossen, Leipzig, 1880.

la vengeance lui viendrait de la mer, le jour où les hommes d'airain en sortiraient. Il crut d'abord que les prêtres se raillaient de lui ; mais, peu de temps après, des pirates cariens et ioniens descendirent à terre revêtus de leurs cuirasses. L Égyptien qui en apporta la nouvelle n avait jamais vu un soldat armé de toutes pièces : il raconta que des hommes d’airain, sortis de la mer, pillaient la campagne. Psammétique reconnut aussitôt que l’oracle était accompli : il courut à la rencontre des étrangers, les enrôla à son service et renversa les onze rois1.

Écartons de ce récit ce qu’il renferme de merveilleux. Quand Psammétique reprit les projets ambitieux de sa famille, il avait devant lui les barons du Delta, commandés sans doute encore par ce même Paqrourou qui était leur chef principal depuis la mort de Néchao. Vaincu une première fois et contraint de se réfugier dans les marais, il enrôla des bandes de mercenaires ioniens et cariens que le hasard avait amenés en Ëgvpte, et il implora l’assistance de Gvgès le Lydien qui venait de vaincre les Cimmériens2. C’était le moment où Shamashshoumoukîn cherchait des alliés pour l’aider dans sa révolte contre l’Assyrie3, et envoyait des ambassadeurs partout afin de s’assurer l’appui des mécontents4. La certitude (Dune diversion puissante sur le Tigre et sur l’Euphrate encouragea le Saïte à tenter la fortune. La bravoure de ses auxiliaires cariens et grecs lui assura la victoire : les confédérés, battus près de Momemphis, furent détrônés ou réduits à la condition de vassaux5. S’il y avait encore des troupes assyriennes en garnison dans les places fortes, elles furent entraînées dans la défaite des roitelets égyptiens, et Assourbanabal, empêché par la révolte de Babylone, ne fit rien pour ressaisir la province qui lui échappait. Le Delta délivré, la Thébaïde, qui depuis longtemps déjà ne pesait plus d’au-

1. Hérodote, II, cxlvii-clii. Selon Polven, Strat ., 1. VII, § 3, l’oracle avait conseillé au roi d’Égypte, Témenthès. de se méfier des coqs . Psammétique apprit que les Cariens avaient les premiers piqué des aigrettes sur leurs casques et prit un grand nombre d’entre eux à sa solde. — 2. G. Smith, llistory of Assurbanipal , p. 66. — 3. Voy. plus haut, p. 546. — 4. G. Smith, History of Assurbanipal , p. 158, où par Miloukhkhi il faut nécessairement entendre l’Égypte (cf. Schrader Keilinschriften und Geschicbtsforschung , p. 286 sqq., note 4). — 5. Diodore, I, 66.

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cun poids dans les destinées du pays, se soumit sans résistance. Sabacon en avait jadis confié le gouvernement à sa sœur Amenertaïs, et celle-ci épousa un certain Piônkhi dort nouà avons quelques monuments. De cette union était née une

fille, Sliapenouapît, en qui s’incarna le droit héréditaire des vieilles dvnasties .

Psammétique l’obligea à adopter comme héritière une de ses filles, qui prit le nom de Shapenouapît, et cette adoption prêta à son autorité le caractère de légitimité qui lui manquait.

Jusqu’alors il n’avait été qu'un usurpateur heureux : il fut désormais le seul roi légal au Sud comme au Nord1. On ne sait pas exactement ’ en quelle année cet événement s’accomplit.

Psammétique faisait dater son avènement officiel de la mort de Taharqou (666) . L’expulsion des Assyriens , la dernière conquête éthiopienne, princes, remplirent au moins

Psammétique I".

les guerres contre les petits me dizaine d’années. Ce fut en

1. Legrain, deux stèles trouvées à Karnak, et Erman, Zu den Legrain schen Inschriften , dans la Zeitschrift , t. xxxv, p. 16-19, 24-29

658 que l’adoption eut lieu, et qu’il resta seul maître du pays situé entre la première cataracte et les côtes de la Méditerranée1. Le but que ses ancêtres avaient poursuivi sans défaillance depuis un siècle était enfin atteint.

L’Égypte était dans un état déplorable de misère et d’abandon. Toutes les grandes villes avaient plus ou moins souffert. Memphis avait été assiégée et pillée à plusieurs reprises, T bébés saccagée et brûlée deux fois par les Assyriens : de Syène à Tanis il n’y avait pas une bourgade qui n’eût été maltraitée par l’une ou par l’autre des invasions. Les canaux et les routes, réparés sous Sabacon, avaient été négligés après lui ; les campagnes avaient été dévastées et la population décimée périodiquement, Psammétique évoqua une Égypte nouvelle des ruines de l’ancienne. Il rétablit les canaux et les routes, rendit la tranquillité aux campagnes, favorisa le développement de la population, exécuta les travaux nécessaires à l’achèvement et à la restauration des édifices sacrés, A Memphis, il construisit les propylées du temple de Phtah, qui sont à l’orient et au midi2 3, et la grande cour où l’on nourrissait l’Apis régnant5. L’Apis mort eut, lui aussi, à se louer de ses bons oflices. Depuis que Kamsès II avait creusé le grand souterrain du Sérapéum pour les taureaux défunts, tous les princes qui avaient commandé à Memphis s’étaient fait un point d'honneur d’entretenir soigneusement la tombe commune et d’v célébrer en pompe les rites de l’enterrement divin. Taharqou avait encore enseveli un taureau la dernière année de son règne, au moment même où les Assyriens le menaçaient le plus sérieusement4 : Psammétique n’eut garde de dédaigner cette partie importante de ses devoirs royaux. Il se contenta d’abord d’agir comme ses prédécesseurs, mais, un éboulement s’étant produit dans la partie de l'hypogée où le dernier Apis,

1. Diodore fait durer la dodécarchie quinze années après la retraite

des Éthiopiens (I, 66). — 2. Hérodote, II, clx; Diodore, I, 67. —

3. Hérodote, II, eut. — 4. Louvre, Sérapéum, , st. n° 190, publiée par

Mariette, Renseignements sur les soixante-quatre Apis trouvés dans les souterrains du Sérapéum , dans le Bulletin archéologique de V Athénéum

français , août et septembre 1856, et dans le Sérapéum de Memphis, III. pl. 36; Lepsius, Kônigsbuch.

LES DÉBUTS DE LA MÉDIE v

décédé en l’an XX, avait été déposé, il ordonna aux ingénieurs, on fan LIÏ, d’entamer une galerie nouvelle dans une veine de ealcaire plus solide. Ce fut le point ée départ d’une restauration complète. Les caveaux des anciens Apis furent inspectés un à un , les maillots et les coffres des momies réparés, la chapelle remontée et pourvue des bois, des étoffes, des parfums, des huiles indispensables aux cérémonies funèbres 1 A Thèbes, il releva les portions du temple de Karaak détruites ^pendant l’invasion assyrienne. La vallée -du Nil devint comme în vaste atelier où l’on travailla avec une activité, sans égaie,

Bas-reiiet provenant d’un tombeau saîte.

et les arts, encouragés par le roi lui-même et par les hauts fonctionnaires, ne tardèrent pas à refleurir. La peinture et la gravure des hiéroglyphes atteignirent une finesse admirable; les belles statues et les bas-reliefs se multiplièrent. L’école saïte est caractérisée par une élégance un peu sèche, par l’entente du détail, par une habileté merveilleuse dans la façon d’assouplir les matières les plus rebelles au ciseau. Les proportions du corps s’amincissent et s’allongent; les membres sont traités avec plus de souplesse et de vérité. Ce n’est plus le style large et quelque peu réaliste des époques memphites, ce n’est pas la manière grandiose et souvent rude des monuments de Ramsès II : c est un faire doux ôt pur, .plein de

1. Louvre, Sérapéum, st. n° 230, publiée par Mariette, Renseignements, dans le Bulletin archéologique , août et septembre 1856.

finesse et de chasteté1. Il excelle surtout dans les sujets de petite dimension, amulettes en terre émaillée ou en lapislazuli, statuettes en bronze, en argent et en or, bagues, bijoux : jamais on n’a su mieux donner une allure libre et puissante à des figures dont beaucoup ont à peine quelques centimètres de haut.

Ce ne fut pas seulement dans les arts que l’avènement de la vingt-sixième dynastie marqua une renaissance véritable ; la politique extérieure redevint ce qu’elle avait été au temps des rois thébains, large et intelligente. L’Égypte n’était plus comme jadis entourée de petits États ; au sud et au nord-est, elle touchait à deux empires conquérants, l’Éthiopie et l’Assyrie; même à l’est, la fondation de Cvrène par les Grecs (entre 648 et 625 av. J.-C.) avait prêté quelque consistance aux populations flottantes de la Libye. Il s’agissait avant tout de fortifier les points vulnérables du pays, les débouchés de la route de Syrie à l’est, les environs du lac Maréotis à l’ouest, et au sud ceux de la première cataracte. Contre les Assyriens, Fsammétique fortifia Daphné, près de l’ancienne forteresse de Zarou. Des garnisons nombreuses, cantonnées près d’Abou et Marée, protégèrent la Thébaïde et les régions occidentales du Delta contre les Libyens et les Éthiopiens2. En Syrie, les souvenirs de sa jeunesse ne devaient pas lui inspirer le désir de se mêler aux affaires : la moindre intervention de sa part aurait risqué d’attirer des représailles terribles, et une défaite l’aurait exposé à être traité en vassal rebelle. Il se serait pourtant laissé tenter peut-être à profiter de l’occasion que la victoire de Cyaxare semblait lui offrir, si une révolution accomplie récemment à l’intérieur de son royaume ne l’eût privé d’une partie de ses ressources.

A Limitation des grands Pharaons d’autrefois, il avait attiré les étrangers auprès de lui. Après la chute de Samarie et les guerres de Sennachérib, un grand nombre de Juifs et de Syriens s’étaient réfugiés dans le Delta. A côté de ces populations sémitiques toujours croissantes il voulut placer des

1 . Voyez au Musée du Caire la statue de la reine Amenertais ; au Musée du Louvre, les statues A 85, 84, 86, 88, 91, 95. 94, les sarcophages D 8, 9, 10: le naos D 29; les stèles d’Apis S 2240, 2245, 2244, 259, el le beau bon de Serapeum. — 2. Hérodote, il, 50.

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tribus de race différente : il concéda des terres le long de la branche pélusiaque aux Cariens et aux Ioniens, dont les services lui avalent été utiles1. Il eut soin de séparer les Ioniens des autres par toute la largeur du Nil : la précaution n’était pas superflue, car leur réunion sous un même drapeau n’avait pas éteint leurs haines nationales et ne ^suffît pas toujours à prévenir les hostilités entre mercenaires d’origine diverse2. Des colons milésiens, encouragés par leur exemple, abordèrent avec trente navires à l’entrée delà branche bolbitine, et y fondèrent un comptoir qu’ils nommèrent le Camp des Milésiens*. D’autres bandes vinrent successivement les renforcer, et le roi leur confia des enfants auxquels ils enseignèrent la langue grecque4. Le nombre des interprètes s’accrut rapidement, à mesure que les relations de commerce et d’amitié devenaient plus fréquentes ; ils formèrent dans les villes du Delta une véritable classe, dont la fonction unique était de servir d’intermédiaire entre les deux peuples 5. En mettant ses sujets en contact avec une nation active, industrieuse, entreprenante, pleine de sève et de jeunesse, Psammétique espérait sans doute se faire bien voir d’eux. Il se trompait : l’Égypte avait trop souffert depuis deux siècles des étrangers de toute nature pour être disposée à les bien accueillir sur son territoire, même quand ils se présentaient comme alliés. Elle tolérait les peuples qu’elle connaissait depuis longtemps, et dont les mœurs n’étaient pas trop éloignées de ses usages, les Phéniciens, les Juifs, même les Assyriens : elle refusa d’accepter les Grecs. Les Grecs, au contraire, frappés d’étonnement à la vue de cette civilisation si forte encore et si imposante dans sa décadence, s’enamourèrent d’elle : ils rattachèrent à ses dieux l’origine de leurs dieux, à ses races royales la généalogie de leurs familles héroïques. Mille légendes naquirent dans les marines du Delta sur le roi Danaos et- sur son exil en Grèce après une révolte contre son frère Armaïs6, sur les migrations de Ivékrops et sur l’identité d’Athênê avec la Nît de Sais7, sur la lutte d’Hercule contre le

1. Hérodote, II, cxlv. — 2. L’observation est de Kenrick, Ancient Eggpt under the Pharahos , I. II, p. 225. — 5. MiXr^îwv xeî'/oç, Strabon, 1. XVII, 1. — 4. Hérodote, II, cxliv. — 5. Hérodote, II, cliv. — 6. Manéthon, édit. Unger, p. 158, 195-198. — 7. Diodore, I, 14.

H1ST. ANC?. DE i/ORlENT. - MASPERO.

tyran Busiris, sur le séjour d'Hélène et de Ménélas à la cour du roi Protée1. En retour de tant d’admiration l’Égypte ne rendit à la Grèce que mépris et défiance. L’Hellène fut pour elle un être impur, à côté duquel on ne pouvait vivre sans se souiller. Les gens des classes inférieures refusaient de manger avec lui, d’employer son couteau ou sa marmite2. Les gens des hautes classes le traitaient comme un enfant sans passé et sans expérience, dont les ancêtres n’étaient que des barbares quelques siècles auparavant5.

Sourde au début, l’hostilité contre les Septentrionaux ne tarda pas à se manifester ouvertement. Psammétique avait comblé de ses faveurs les Ioniens et les Cariens qui avaient travaillé à l’introniser roi : il avait fait d’eux sa garde du corps et il leur avait confié le poste d’honneur à l’aile droite de l’armée. Les Grecs avaient là ce qu’ils prisaient si fort, l’honneur et le profit : au titre de garde du corps était attachée une haute paye considérable4. Quand les Mashouasha et les soldats indigènes se virent dépouillés par les nouveaux venus des avantages qui leur avaient été réservés jusqu’alors, ils commencèrent à murmurer. Une circonstance fâcheuse mit le comble à leur mécontentement : les garnisons établies à Daphné, àMaréaet dans file d’Abou ne furent pas relevées une seule fois dans l’espace de trois ans. Ils résolurent donc d’en finir, et, comme une tentative de révolte leur parut présenter peu de chances de succès, ils prirent le parti de s’exiler. Deux cent quarante mille d’entre eux s’assemblèrent avec armes et bagages et se dirigèrent vers l’Éthiopie. Psammétique, averti trop tard de leur projet, se lança à leur poursuite avec une poignée de monde, les atteignit et les supplia de ne pas abandonner les dieux de leur patrie, leurs femmes, leurs enfants. L’un d’eux lui répondit, avec un geste brutal, qu’ils étaient sûrs de se créer une famille partout où ils iraient. Le roi de Napata les accueillit avec joie ; il les enrôla à son .service et il leur accorda la permission de conquérir pour son compte un territoire occupé par ses ennemis.

1. Hérodote, II, cxn-cxxi; cf. Odyssée, IV, 82 sqq.; Cléno. d’Alex,, Strom., I, p. 520, a. — 2. Hérodote, II, xli. — 5. Ôn sait l’apostrophe un prêtre égyptien à Platon. — 4. Hérodote, II, ctxvm.

LES DEBUTS DE LA MEDIE

Ils s’établirent dans la presqu’île que le Bahr-el-Azrek et le Bahr-el-Abyad forment à partir de leur réunion, et ils s’y multiplièrent au point de devenir un peuple considérable. En souvenir de l’insulte qui leur avait été faite, ils s’appelèrent eux-mêmes les Asmakh, les gens à la gauche du roi L Les voyageurs grecs leur donnèrent tour à tour les noms d’Automoles et de Sembrites, qu’ils conservèrent jusque vers les premiers siècles de notre ère2.

Cette désertion en masse, au moment, où l’Égypte avait plus que jamais besoin de toutes ses ressources, ne lui permettait pas d’intervenir utilement en Syrie ni d’y fomenter les intrigues qui auraient pu y susciter des révoltes décisives. Assourbanabal put concentrer ses forces pour repousser l’irruption des Mèdes, Le siège se prolongea, et le moment semblait si proche où Ninive allait subir enfin le sort qu elle avait infligé à ses rivales, qu’une voix de prophète s’éleva en Judée pour l’annoncer, « Malheur à la cité sanguinaire, cria Nahoum l’Elkoshite, toute de fraudes, pleine de crimes « et qui ne cesse ses rapines! — Écoutez! le fouet! Écoutez! « un bruit de roues, un galop de chevaux et de chars qui « bondissent! les cavaliers se ruent, l’épée brille, la pique « étincelle. Quelle multitude de tués? quelle niasse de ca- (( davres! Des morts à n’en pas finir, on butte partout contre « leurs corps ! Et tout cela pour les intrigues de cette cité « perverse, de cette belle et artificieuse enchanteresse, qui « séduisait les nations par ses caresses et les peuples par « ses enchantements! Me voici? c’esi ton tour, dit Jahvéh « Sabaoth ; je relèverai ta jupe sur ton visage pour montrer <( ta nudité aux nations, ta honte aux royaumes. Je jetterai « des ordures sur toi, je te conspuerai, je t’exposerai en « spectacle et quiconque te verra fuira en disant ; INinive est « ruinée! Qui voudra la plaindre? Où te chercherais-je des « consolateurs? Thèbes, la cité d’Amon, n’a pas échappé

1, Cf. b de Horraek, dans la Revue archéologique , 1834. — 2. Hérodote II, xxx; Diodore, I, 67; Ératosthène dans Strabon, 1. XVII, 2; Pline I. VI, 3Q; Ptçdémée, IV, 7. Malgré l’exagération des nombres çt la bizarrerie de certains détails, je tiens le fond du récit d’Ilérodotè pour véritable, contrairement à l’opinion de M, VViedemann, Gesclucht* Ægyplens, p. 154-138.

« à la ruine, pourquoi Ninive serait-elle soustraite au sien? « Puise de l’eau pour le siège ! Refais tes remparts! Foule « l’argile et corroie la glaise! Répare le four à briques! « Malgré tout le feu te dévorera, l’épée t’exterminera, elle te « rongera comme la sauterelle, fusses-tu en masse comme la « sauterelle et comme le criquet! Tes marchands étaient « nombreux comme la saulerelle! — La sauterelle dépouille, « puis s’envole. Tes soldats étaient comme des sauterelles, « et tes officiers comme des essaims d’insectes campés dans « des haies par un jour de froid; le soleil paraît-il? ils « partent et l’on ne sait plus la place où ils sont. Tes bergers « sommeillent, roi d’Assyrie; tes capitaines sont au repos; « ton peuple est dispersé sur les montagnes et il n’y a plus « personne pour le rassembler ! — - Point de remède à ta « blessure, ta plaie est mortelle. Tous ceux qui entendent « parler de toi applaudissent à la destinée : car sur qui ta « méchanceté n’a-t-elle pas passé1? »

L’Invasion scythe : Josias et Néchao.

La chute de Ninive (608).

Assour échappa, pour peu de temps encore, h la désolation que le prophète lui annonçait. Si l’on en croyait la tradition courante deux siècles plus tard dans l’Asie Mineure, une horde de Scythes qui s’était lancée à la poursuite des Cimmériens franchit le Caucase par les Portes Caspiennes, et se heurta contre les Mèdes dans le bassin de Cvrus ; elle les battit et leur défaite obligea Cyaxare à lever le siège de Ninive2. Le hasard ne joua probablement aucun rôle dans cette crise. Depuis quatre-vingts ans bientôt que les Assyriens étaient entrés en rapport avec les Scythes, ils avaient toujours essayé d’entretenir de bons rapports avec eux, et Asarhaddon avait donné une de ses fdles en mariage à leur roi Bartatoua3. Je ne sais si Madyès,fds de Bartatoua avait, pour mère la princesse en question et s’il n’était pas le propre ne-

1. Nahoum, III, 2-7, 12-19. — 2. Hérodote, I, cm-civ; les détails empruntés par Justin (II, 3) et par Jordanès [de Origine Getarum , 6) k Trogue Pompée dérivent probablement de binon. — 3. Voir plus haut, p. 526, de cette Histoire.

LES DÉBUTS DE LA MÉDIE

veu d’Assourbanal : il nie paraît certain que, puisqu’il intervint aussi opportunément dans la lutte, ce ne lut point par aventure, mais pour répondre à un appel du roi d’Assyrie. 11 prit la Médie à revers, et Cvaxare ne put faire autrement que de lâcher sa proie et de courir à la rencontre de cet adversaire inattendu. Le choc eut lieu, soit sur les bords de l’Araxe inférieur, soit en tout cas au nord du lac d’Ouroumiyéh, dans la région habitée jadis par les Mannaï. Vainqueur, Madyès ne s’arrêta pas au point où son allié l’aurait souhaité, mais, après avoir mis à sac le territoire des Mèdes, il se rua sur Assourbanabal et sur ses vassaux. L’Assyrie propre fut la première à souffrir des barbares. Elle était épuisée par ses longues guerres contre l’Élam, contre la Chaidée, contre la Médie, et elle n’avait plus la vigueur nécessaire pour réagir : elle fut dévastée tout entière, et, si Ninive échappa, les autres villes royales, Kalakh, Assour, furent brûlées et saccagées de fond en comble. Comme les Huns dix siècles plus tard, les Scythes n’épargnaient ni l’âge ni le sexe. Us détruisaient les moissons, ils abattaient ou iis volaient les troupeaux, ils incendiaient les villages, pour le seul plaisir de détruire ou d’effrayer; les habitants qui n’avaient pas réussi à se sauver dans la montagne ou à s’enfermer dans les citadelles étaient massacrés ou ravis en esclavage. Trop ignorants en l’art de la guerre pour mener un siège selon les règles, ils laissaient d’ordinaire les villes fortes en repos moyennant un léger tribut; si les richesses que l’une d’elles renfermait leur faisaient espérer un riche butin, ils la bloquaient jusqu’à ce que la famine la contraignît à se rendre. Mainte vieille cité où les trésors s’étaient accumulés fut mise à feu et à sang; maint canton fertile et populeux fut ruiné et désolé. Le royaume d’Ourarti disparut dans la tourmente. Les Mouskhi et les Tabal, qui avaient, huit siècles durant, résisté avec succès aux armes des Assyriens, n’échappèrent à la destruction qu'en très petit nombre. « Ils sont descendus au tombeau et tout leur monde avec eux, — et leurs sépulcres sont autour d’eux, — incirconcis tous, égorgés par l’épée, — pour avoir répandu la terreur dans le séjour des vivants. — Mais ils ne reposent pas avec les guerriers — tombés d’entre les incirconcis, — qui sont descendus dans le

tombeau avec leurs armes, et à qui on a mis leurs épées sous la tète1. — Leurs crimes sont restés sur leurs ossements» 1 — parce qu’ils ont semé la terreur dans le séjour des vivants2. » Leurs débris furent refoulés vers le Nord, dans les montagnes de Pont-Euxin» où les Grecs connurent leurs descendants, les Mosques et les Tibarènes3. Les Cimmériens eurent le même sort que leurs voisins. Après quelques succès partiels, près de Zéla 4 notamment, leur roi Kôbos, dont la tradition ancienne inscrivait les exploits sur la même ligne que ceux de Sésostris» fut fait prisonnier par Madyès5. Ses sujets, incorporés aux hordes scythiques, s'associèrent désormais à leurs incursions» et les nations civilisées de l’Asie, qui avaient appris à les redouter de longue date, appliquèrent leur nom à leurs maîtres8. Scythes et Cimmériens, ils s’en allèrent de province en province, de la Mésopotamie à la Syrie du Nord et à la Phénicie, de la Syrie du Nord et de la Phénicie au pays de Damas et à la Palestine7.*

11 y avait douze ans déjà que Josias régnait sur Jérusalem, quand le péril scythe se leva sur l’horizon de la Judée. Lorsque les prophètes apprirent coup sur coup et la défaite de Cvaxare et l’humiliation de l’Assyrie et le malheur de tant d’Etats puissants» ils commencèrent à se demander si ce n’étaient pas les signes de la colère, de Dieu et si le jour de Jahvéh n’était point proche. Un arrière-petiUfils d’Ézéchias, un certain Zéphaniah, surgit pour l’annoncer: « Je vais effacer complètement toute chose de dessus la face de la terre, dit Jahvéh; je vais consumer homme et bête; je vais consumer les oiseaux du ciel et les poissons de la mer, et les criminels et les méchants, et je retrancherai l’homme de dessus la face de la terre, dit Jahvéh. Et j’étendrai ma main sur

1. Gela signifie sans doute que les Tabal ont. été assez complètement Vâincüs pour n’ètre plus en état de donner à leurs guerriers morts sur les champs de bataille une sépulture honorable» l'épée sous la tête et les armes sur le corps. —• 2. Éiéehiel, xxxm, 26-27. — 5. Fr. Lenormant, les Origines de i Histoire , t. Il, p. 458-461. — 4. Strabon, XI, vin, 4, où la défaite des Saces est attribuée à des Perses. — 5. Strabon, I, l!i, 21. — 6. Schrader, Kèiiinschriftenund Geschiehtsfortchung » p. 150; Fr. Lenormant, les Origines de l' Histoire, t. II, p. 547 sqq, «• 7. Hérodote, I, cv; Justin, u, 3.

LES DÉMJTS DE LA MÊME

Juda et sur tous les habitants de Jérusalem... Car ce jour est un jour de colère, un jour de trouble et de détresse, un jour de ravages et de désolation, un jour de ténèbres et d’obscurité, un jour de nuages et de ténèbres épaisses, un jour de trompettes et d’alarmes contre les cités murées et contre les hautes murailles. Et j’amènerai la misère aux hommes, si bien qu’ils marcheront comme des aveugles, parce qu’ils ont péché contre Jahvéh, et leur sang sera répandu comme de la poussière, et leur chair comme de l’ordure. Ni leur or, ni leur argent ne les pourra sauver le jour de la colère de Jahvéh, mais tout le pays sera dévoré par le feu de sa jalousie, car il en finira, oui, terriblement, avec tous ceux qui habitent en ce pays1. » Une autre voix plus puissante retentit sous le coup de l’émotion, celle de Jérémie, fils de Hilkiah, qui devait être l’un des plus grands parmi les prophètes d’Israël. Lorsque Jahvéh lui ordonna d’aller proclamer sa parole, il s’écria, plein de terreur : « Eh ! Sei- « gneur Dieu, vois, je ne puis parler, je ne suis qu’un « enfant! » Mais Jahvéh le rassura, et touchant ses lèvres, il lui dit : « Vois, j’ai mis mes paroles dans ta bouche ; ce « jourd’huy, je t’ai élevé sur les nations et sur les royaumes, « pour arracher et pour briser, pour détruire et pour ren- « verser, pour bâtir et pour planter,. » Le prophète aperçut donc une chaudière bouillante dont la forme se montrait vers le Nord, car «voici le mal qui fondra du Nord sur les « habitants du pays2. » Déjà l’ennemi approche : « Voici, il « viendra comme une nuée et ses chars seront comme des « tourbillons, et ses chevaux seront plus rapides que des « aigles. » C’est à peine si les Scythes ont été annoncés et déjà ils menacent Jérusalem, et le prophète s’évanouit presque d’horreur au bruit de leur approche : « Mes entrailles, mes « entrailles ! Je souffre au fond même de mon cœur et mon « cœur est inquiet en moi : Je ne puis me tenir en repos, « car tu l’as entendu, ô mon cœur, le son de la trompette. « le tumulte de la guerre. On crie partout destruction sur a destruction, **ar tout le pays est dévasté, et c’est à moi « dans un moment. Combien de temps encore verrai-je les

î. Zéphaniah , I, 2-7. — 2. Jérémie , I, 4-14.

« étendards et entendrai-je le son de la trompette1?» Il est probable que les montagnes sauvèrent Juda des attaques ; mais l’impression de terreur fut si vive qu’elle n’était pas encore effacée plus de quarante ans après, et qu’elle fournissait au prophète Ézéchiel les traits les plus énergiques : (( C’est à toi que j’en veux, Gog, prince de Rosh 2, de Meshekh et de Toubal ! Je vais te faire marcher, toi et toute ton armée, chevaux et cavaliers, tous dans le plus bel accoutrement, une foule immense avec boucliers et rondaches,

tous l’épée à la main . Gomer avec tous 'ses bataillons,

ceux de Togarmah, du fond du Nord, avec tous leurs bataillons des peuples nombreux, tes alliés!... tu t’avanceras, tu viendras comme l’ouragan, comme la nuée orageuse pour couvrir le pays, toi et tous tes bataillons et des peuples nombreux avec toi 3 ! »

Le flot de l’invasion expira aux frontières de l’Égypte . Psammétique Ier écarta les Scythes par de riches présents. Ils revinrent sur leurs pas et ils ravagèrent le pays des Philistins. « Gaza sera déserte, disait vers ce temps le prophète Zéphaniah, et Askalon en ruines ; Aslidod, on la chassera en plein midi, et Égron sera dévastée. Malheur aux habitants du pays de la côte, au peuple des Crétois! Le district de la côte ne^sera plus qu’une steppe à huttes de pâtres et à parcs de moutons4. » Ils pillèrent au passage le temple de Derkéto, près d’Ascalon, mais, à partir de ce moment, leur pouvoir ne cessa de décliner, et les générations suivantes virent dans leur chute un châtiment de la déesse dont ils avaient violé le sanctuaire5. Il n’y avait pas besoin d’inventer des causes, surnaturelles pour expliquer leur affaiblissement. Engagés chaque année dans des entreprises nouvelles, ils comblaient difficilement les vides que la victoire creusait dans leurs rangs; les excès de toutes sortes les décimèrent, leur nombre diminua et leur empire s’écroula aussi vite qu’il s’était élevé. On ne voit trop ce qu’il advint d’eux en

1. Jérémie, IV, 43-16, 19-21. — 2. Cf. Lenormant, les Origines de

l'histoire, t. Il, p. 455 sqq., où le pays de Rosh est identifié au pays

de Raslii des inscriptions cunéiformes. — 5. Ézéchiel, xxvin, 1-9. —

4. Zéphaniah, II, 4-6. — 5. Hérodote, 1, cv: d’après Trogue Pompée

(Justin, 11, 5, 14) les marais seuls auraient arrêté les Cimmériens.

LES DÉBUTS DE LA MÉDÏE

Syrie et dans l’Asie Mineure : les Mèdes portèrent le coup mortel au gros de la nation. Ils avaient réparé leurs pertes assez promptement, mais, avant d’affronter la lutte ouverte, ils voulurent se débarrasser de Madyès. Hérodote raconte que Cyaxare l’invita lui et ses principaux officiers à un grand banquet : après les avoir enivrés, il les tua et, dès le lendemain, prit la campagne1. Malgré la trahison qui les avait privés de leurs généraux, les barbares tinrent bravement tête à l'orage : ils ne furent expulsés qu’après une guerre

Les Cimmériens en bataille avec des hoplites ioniens.

longue et sanglante, dont la légende ne nous a pas conservé les détails. Selon son habitude, Ctésias de Cnide a brodé sur ce thème toutes sortes d’aventures mervei lieuses ou romanesques. Les Scythes unis aux Partîtes étaient, dit-il, commandés par la reine Zarinæa, qui battit les Mèdes plusieurs fois et traita enfin avec eux à conditions égales ; la paix signée, elle se retira dans sa capitale Roxanakè et elle y termina ses jours2. Le seul fait certain, c’est que Cyaxare chassa les Scythes de Médie: ce qu’ils devinrent ensuite, nul ne le sait. Une bande rentra, dit-on, en Europe par le Caucase3; une autre erra quelque temps entre l’Araxe et l’Halys, cher-

1. Hérodote, I, cv. Pour des exemples analogues empruntés à l’histoire moderne de l’Asie, cfr Nôldeke, Au fsàlze zur Persiscken Geschichte , p. 8, note 2. — 2. Diodore, n, 54, d’après Ctésias de Cnide (cf. Ctésias, Medica, fr. 26-27, édit. Müller-Didot, p. 44-15); Nicolas de Damas, fr. 12, dans les Fragm.H. Græc., t. 111, p. 564-565; Anonymus dtclarii mulieribus , § 2. — 5, Hérodote, IV, i.

chant, un canton vide oii s’établir. Hérodote affirme qu’ils dominèrent vingt-huit ans èn Asie, depuis leur première victoire jusqu'au soulèvement des Mèdes1. Il semble que leur pouvoir dura une vingtaine d’années au plus, de 654 à 614.

Ce court espace de temps suffit à changer la face du monde asiatique. Les vieux États, qui jusqu’alors avaient joué le rôle principal dans l’histoire, avaient été bouleversés ou même supprimés. Le vieil Assourbanabal était mort en 625, terminant dans la misère un des règnes les plus glorieux de l’histoire. Son fds Assourétililâni essaya vainement de réparer le désordre. Sur les ruines des palais somptueux élevés à Ivalakh par ses ancêtres, il rebâtit à la hâte une sorte de maison grossièrement maçonnée et plus grossièrement décorée. Ce sont des pièces de petites dimensions, dont les murs en briques crues sont revêtus jusqu’à la hauteur d’un mètre environ de dalles en calcaire à peine dégrossies, sans sculptûres et sans inscriptions : au-dessus, il n’y a qu’un enduit de plâtre mal plané2. On ne sait combien de temps il demeura sur le trône, mais vers 620, on trouve à sa place un de ses frères, Sinsharishkoun, le Saracos des Grecs, qui d’abord régna sur Babylone comme sur Ninive. Toutefois la Chaldée ne lui obéissait plus que par la force de l’habitude, et un prétexte s’offrit à elle, vers 611, de rompre le lien qui l’attachait à l’Assyrie. Elle avait, pour la gouverner, un Chaldéen d’ancienne race, un certain Nabopolassar, qui prit le titre de roi à la mort d’Assourétililân?, tout en restant le vassal de Saracos. La tradition rapporte qu’une armée immense de barbares venue on ne sait d’où débarqua soudain aux embouchures du Tigre et de l’Euphrate ; peutêtre faut-il comprendre qu'il s’agit d’une révolte du Bit- Iâkin et des districts maritimes, analogue à celles qui causèrent tant de soucis à Sargon, à Sennachérib, et même à Asarhaddon. Saracos ordonna à Nabopolassar de marcher contre ces barbares, ce qu’il fit ; toutefois, au lieu de les attaquer, il négocia avec eux et, quand il se fut assuré leur appui, il se déclara indépendant. Affaiblie qu’était Ninive.

i. Hérodote, I, cvi. — 2. Layard, Nineveh and Babylon , p. 655.

LES DÉBUTS DE LA MÉDTE

elle inspirai L encore une terreur telle -que les cités du Bas- Euphrale lui demeurèrent fidèles. Saracos se mit en mesure de châtier son vassal insolent, et peut-être y aurait-il réussi, si Mardouk, qui jamais n abandonne ses dévots, « n’avait « point suscité du secours à Nabopolassar et ne lui avait gagné à un allié*. »

Lès yeux de l’Asie étaient tournés vers Gyaxare depuis qu’il avait brisé pour toujours le pouvoir des Scythes. C’est

Soldats mèdes en lutte avec des Scythes.

à Cvaxare que Nabopolassar s’adressa, et celui-ci lui promit son aide : on dit que, pour cimenter l’alliance, un mariage fut arrange entre la fille du roi Mède, Amytis, et 1 héritier du trône de Babylone, Nabuchodorosor2. Il semble que, même alors, le prestige assyrien demeurait si vivant que nul des sujets de l’empire n’osa se joindre à l’attaque suprême. Nabopolassar lui- même se borna à réduire les garnisons* qui détenaient les villes de la Chaldée méridionale, et il laissa aux Mèdes la gloire d’en finir avec l’ennemi commun. Sinsharishkoun lut vaincu en rase campagne, et s’en-

1. Cylindre de Nabonide, col. II, 1. 1-12. — 2 Syncelle, p. 596, note. Les sources classiques ta donnent pour la fille d’Astyage, ce que la comparaison des dates rend impossible à admettre.

ferma dans le triangle assyrien avec le reste de ses troupes Il y tint longtemps, plusieurs années dit-on, et l’énergie de sa résistance fit espérer jusqu’au bout qu’il finirait par lasser la patience des Iraniens et par reprendre l'ascendant : l’histoire de Josias en est la preuve. L’invasion des Scythes écoulée, Psammétique Ier s'était hasardé enfin à mettre le pied en Syrie, et il avait rétabli la vieille autorité de l’ Égypte, sinon sur la Philistie entière, au moins sur l’une des grandes cités philistines, Ashdod1. Peut-être avait-il tenté de négocier avec Juda, mais le parti prophétique s’était déclaré hostile à toute alliance avec lui, et il n’avait pas insisté. Il avait employé les dernières années de sa vie à refaire ses milices désorganisées par la défection des Mashaouasha 2 et à équiper une Hotte. Mais- lorsqu’il mourut en Ml, après un règne de cinquante-quatre ans, son successeur, qui s’appelait Néchao comme son .grand-père, passa outre aux considérations qui l’avaient arrêté. C’était, autant qu’on en peut juger, un roi actif et hardi, taillé sur le modèle des giands Pharaons thébains, et à qui il ne manqua, pour égaler les succès des Thoutmôsis et des Ramsès, que de disposer de ressources égales aux leurs. Psammétique lui avait légué une armée solide; il acheva de la mettre sur le pied de guerre. Ninive, toujours assiégée par Cyaxare, était aux abois: Il voulut avoir sa part des dépouilles, et il se jeta sur la Syrie. 11 pensait bien que les petits États syriens l’accueilleraient comme un libérateur, et il avait raison en ce qui concernait Tyr et la Phénicie: l’événement lui montra qu’il s’était trompé en escomptant le bon vouloir de Josias. Celui-ci n’avait pas souffert de l’invasion scythe; mais l’impression qu’il en avait reçue avait redoublé sa ferveur religieuse. Juda, déclaraient les prophètes dont il s’entourait, Juda n’avait plus de refuge qu’en Jahvéh seul, et tout espoir de salut lui était ravi, s’il persistait dans les doctrines qui avaient enflammé la colère de Jahvéh contre les infidèles : il fallait briser les idoles, réformer les rites, concentrer le peuple autour de l’autel unique et du temple de

1. Hérodote, II, ci. vu, où il est dit, d’après un récit de drogman, que le siège de la ville dura vingt-neuf ans. — 2. Voir plus liant, p. 578-579.

LES DÉBETS DE LA MÉDIE

Salomon, en un mot, en revenir à l’observance stricte de la Loi telle que les ancêtres l’avaient connue. Mais, comme cette Loi vénérable ne se trouvait dans aucun des Livres sacrés qui avaient cours en Israël, on se demandait, non sans anxiété, si elle existait encore et dans quelle cachette elle reposait, oubliée de tous. v

Dans la dix-huitième année de son règne (623), le roi Josias envoya au temple Shaphan, fils d’Açalijahou, fils de Meshoullam, pour recevoir du grand prêtre Hilqiah l’argent recueilli aux portes et qui servait à L’entretien de l’édifice1. L’affaire achevée, Hilqiah dit : « J’ai trouvé dans le temple le livre de la Loi », et il donna le livre à Shaphan, qui le parcourut. De retour au palais, le scribe présenta son rapport : « Tes serviteurs ont versé l’argent qui s’est trouvé « au temple, et l'ont réparti entre les directeurs des travaux »; puis il ajouta : « Le prêtre Hilqiah m’a remis un livre », et il le lut devant le roi. Lorsque Josias entendit les paroles du livre de la Loi, il fut saisi d’anxiété et il déchira ses vêtements; puis, se sentant incapable de prendre une décision par lui-même, il envoya Hilqiah, Shaphan et d’autres officiers royaux consulter Jahvéh pour lui et pour le peuple. Ceux-ci, au lieu de s’adresser aux prophètes officiels, recoururent à une prophétesse Houldah, qui demeurait à Jérusalem, au deuxième quartier, et qui était attachée à la cour par un office que son mari y exerçait. Elle leur répondit au nom de l’Éternel : a Voyez, j’amène une calamité sur ce lieu et a sur ses habitants, tout ce qui est dans le livre que le roi « de Juda vient de lire, p,arce qu’ils m’ont abandonné et ont « encensé d’autres dieux. Quant au roi lui-même, puisque « son cœur est docile et qu’il s’est .humilié devant Jahvéh « en entendant ce que j’ai dit contre ce lieu et contre scs g habitants, et qu’il a déchiré ses vêtements et qu’il a pleuré « devant moi, moi aussi j’écoute, dit Jahvéh, et pour cela, « vois-tu, je te réunirai à tes pères, et tu iras les rejoindre « dans ton sépulcre en paix, et tes yeux ne verront pas tous « les malheurs que j’amènerai sur ces lieux. » Alors le roi convoqua tous les chéikhs de Juda et de Jérusalem, puis il

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