‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 81 sur 215 · HIST. ANC. DE L’ORIENT. — MASPERO · texte numérisé non relu

HIST. ANC. DE L’ORIENT. — MASPERO

suspendus, où les femmes au Harem se promenaient dévoilées, à l’abri des regards profanes. Dans le même temps on rétablissait les canaux qui amenaient les eaux du Tigre et qui unissaient ce fleuve à l’Euphrate; on réparait les réservoirs où les rois des vieilles dynasties avaient reçu et emmagasiné les crues annuelles ; on reconstruisait le pont par lequel les deux rives communiquaient entre elles ; on bâtissait le temple de Nabo à Barsip. Toutes les ressources dont les ingénieurs du temps pouvaient disposer furent employées à protéger la capitale. Un double mur l’entoura ainsi que Barsip : il était percé de cent portes fermées par des battants en bronze, et l’épaisseur en était telle que deux chariots couraient de front sur la crête. Les districts environnants eurent leur part des embellissements : on nettoya le réservoir de Sippar, le canal royal, une partie au moins du lac Pallacopas. Les richesses accumulées dans ce, coin de terre étaient de nature à tenter les voisins, et d’ailleurs les rapports avec la Médie étaient moins amicaux, depuis l’intervention de la Chaldée dans les affaires de Lydie1. Nabuchodorosor, dans la prévision d’une guerre prochaine, traça, en avant des grands canaux, le mur médique dont la ligne, appuyée sur Sippar, barrait entièrement l’espèce d’isthme formé'en cet endroit par le Tigre et par l’Euphrate. Infatigable dans ses entreprises, il fut pour la Chaldée ce que Ramsès II avait jadis été pour l’Égypte, le roi-maçon par excellence. Il travailla sans relâche à toutes les cités et à tous les temples : il n’y a pas autour de Babylone un endroit où l’on ne lise son nom et où l’on ne signale la trace de sa merveilleuse activité (562) 2.

Son successeur, Amilmardouk (Evilmérodach), fut assassiné, après deux ans de règne (560), par son beau-frère Nergalsharoussour (Nériglissor), qui lui-même s'éteignit en 556, sans autre héritier qu’un enfant du nom de Lâbashimardouk (Laborosoarkhod). Neuf mois après son avènement,

1. Evers, Bas Emporkommen der Persischen Macht unter Cyrus, p. 4-5. — 2. Oppert, Inscription de Nabuchodotiosor sur les merveilles de Babylone , in-12, Reims, 1866; cf. G. Rawlinson, The five great Monarchies , t. III, p. 55-58; J. Menant, Babylone et la Chaldée, p. 196-

Lâbashimardotik fut tué et remplacé par Nabounâhîd (555)*, La lignée de Nabopolassar finit avec lui, et l’imagination populaire, étonnée d’une chute si rapide après tant de grandeur, vit la main de Dieu dans cet événement. La tradition nationale racontait que, vers la fin de ses jours, Nabuchodorosor, saisi de l’esprit prophétique, était monté sur le toit de son palais et avait prédit aux Chaldéens la ruine prochaine de leur empire2. La légende juive, implacable pour le prince qui avait renversé Jérusalem et détruit le temple, disait qu’enivré de sa gloire il s’était cru l’égal de Dieu et qu’il

avait été changé en bête par la colère de Jalivéh. Sept années durant il avait vécu dans les champs, se nom rissant d’herbes comme les bestiaux, puis il avait recouvré sa loi me première et il avait repris possession de la royauté J.

Si, pendant son règhé,-- Nabuchodorosor n était pas entré en lutte avec la Médie, cela tenait partie à la prudence qu il avait apportée dans ses relations dvec son puissant voisin, partie au caractère pacifique du prince qui siégeait alors à Ecbatane. Ishtouvégou, que les Grecs ont nommé Astyagès, fils de Cvaxare, n’avait pas été élevé, comme son père, pour la vie des champs de bataille. Saul une attaque dirigée contre les Cadusiens4, et qui se termina par la soumission

1. Bérose, dans Josèphe, C. Ap., 1,21, et dans Eusèbe, Prœp. Evang., IX 40-41 ; Fr. Lenormant, Histoire, t. II, p. 239-241; cf. G. Rawhnson, The five qreat Monarchies , t. III, p. 02-64. Une variante du nom d Nabounâhîd est Nabounîtouk, d’où semble provenir la variante grecqu NaêovvriôoYo;. — 2. Bérose et Abvdène dans Eusèbe, Prœp. Evang. IX 41 — 3 Daniel , iv. — 4. Nicolas de Damas, dans les Fraam M

momentanée de ce peuple, il n’entreprit aucune expédition. Cruel et superstitieux, il végéta dans le faste d’une cour orientale, entouré de gardes et d’eunuques, sans autre passetemps que la éhasse à travers les parcs de ses palais ou sur les confins du désert1. La révolte de son vassal Kouroush (Cyrus) ne le tira de son engourdissement que pour lui ravir sa couronne. Cent ans à peine après l’événement, la tradition se plaisait déjà à compliquer de fables romanesques le récit de sa chute2. Quelques-unes de celles qui nous sont parvenues se ressentent de la tendance qu’ont les conteurs populaires à prêter une origine ignoble aux fondateurs d’empire. Comme Shargina en Chaldée5, comme Gvgôs en Lydie4, Cyrus n’aurait été issu d’aucune famille royale : sa mère gardait les chèvres, son père appartenait à la tribu sauvage des Mardes et vivait de rapines. Remarqué pour sa bravoure et envoyé contre les Cadusiens à la tète d’une armée, il noue des intrigues secrètes avec l’ennemi, conspire avec le Perse Œbaras, puis, dénoncé par une chanteuse et rappelé à Ecbatane, il se déclare ouvertement en rébellion, bat Astyage et le fait prisonnier. Astyage avait marié sa fille Amytis à ùn seigneur mède nommé Spitamas : Cyrus tue Spitamas, épouse la veuve et se proclame roi à la place de soniteau-père5. Le plus grand nombre des légendes semble inspiré par la vanité nationale et n’a d’autre objet que de rattacher le destructeur de l’empire mède à la lignée de Cyaxare. Astyage n’avait pas d’enfant mâle : le sceptre devait passer après lui enlre les mains de sa fille Mandanê et des fils de sa fille. Une nuit, il rêva que l’eau jaillissait d'elle en telle abondance que non seulement Ecbatane, mais l’Asie

Græc ., t. III, p. 599. Moïse de Khoren (I, 25-29) lui attribue de longues guerres avec un monarque arménien du nom de Tigrane. — 1. Cf. Rawlinson, The five great Monarchies , t. II, 415-417. Sur sa cruauté, Hérodote, I, cxxx; Diodore, 1. IX/frag. 24. — 2. Hérodote (I, cxv) dit avoir connu quatre versions de l’histoire de Cyrus et ne donner que celle qui lui a paru la plus vraisemblable. — 5. Voir p. 188-189. — 4. Voir p. 601-602. — 5. Cette légende a été recueillie par Ctésias, Persica, § 2 sqq., édit. Müller-Didot, p. 45-46 (A. Bauer, Die Kyros-Sage, p. 29-35). La légende de l’origine Marde de Cyrus (Nicolas de Damas, dans les Fragm. H. Græc., t. III, p. 398) n’est peut-être qu’un souvenir lointain du titre de roi d’Anshân que ce prince portait.

entière en était inondée, et les devins lui conseillent de ne pas la marier avec lin Mède. Il la donne donc à un seigneur perse, de sang royal, Cambyse ; car les Perses étaient alors tributaires des Mèdes. Un second rêve trouble bientôt la sé-

Cyius l'Acliéménide.

ai ri té que ce mariage lui inspirait : il voit sortir du sein de sa fille une vigne dont' les rameaux couvraient toute l’Asie, et les devins consultés de nouveau lui prédisent que son petit-fils le détrônera. L’enfant né, il le confie à Harpage, qui, après bien des hésitations, se décide à le faire exposer dans les bois par un des bergers royaux. L’enfant, allaité par une chienne, aurait néanmoins succombé si la femme

du berger n’avait pas accouché d’un enfant mort1. Elle persuade à son mari de recueillir le jeune Cyrus, et elle l’élève comme son fils. Le chien était un animal sacré chez les Iraniens2 : l’intervention de la chienne est donc en réalité une sorte d’intervention divine, mais les Grecs, qui soupçonnaient peu cette particularité du mazdéisme, en furent choqués et ils cherchèrent une explication rationaliste à la tradition perse. Ils supposèrent que la femme du berger avait porté le nom de Spako : Spako signifie en effet chienne en langue médique3, Cyrus grandit, est reconnu pour le fils de Mandanê et revient auprès de son grand-père. Il ne tarde pas à remarquer combien l’humeur pacifique d’Aslyage avait affaibli la constitution militaire des Aryens de Médie et les laissait impuissants sous leur apparence de force et de grandeur. Il conçoit donc le dessein hardi de substituer à leur empire l’empire du peuple dont lui-même était issu. Abrités par leur éloignement contre la corruption des mœurs babyloniennes, les Perses avaient conservé plus de simplicité et plus d’énergie que les Mèdes ; Cyrus, qui le savait, décide son père à courir les risques d’une révolte. Il s’échappe de la cour, disperse une troupe envoyée à sa poursuite et rentre en Perse. Vaincu dans une première bataille et son père tué, il est vainqueur dans la seconde et il fait Astvage prisonnier : le roi captif, la Médie ne résiste plus et elle s’abandonne tout entière au vainqueur4.

L’histoire réelle, ou du moins le peu que nous en entrevoyons, est moins romanesque. D’après les inscriptions, Cyrus appartenait à la famille Aehéménide, et il était roi d’Anshân comme ses trois prédécesseurs immédiats l’avaient été avant lui, Téispès, Cyrus Ier et Cambyse Ier. Nous avons vu qu’on peut attribuer la conquête de l’Anshân à Téispès3 :

1. L’épisode de la chienne est dans Justin, I, 4» probablement sur l'autorité de Dinon (À. Bauer, Die Kyros-Sagb, p. 12-13). — 2. Voir p. 617. — 3. Hérodote nous a transmis cette version rationaliste de riiisloire (I, ex). Il l’avait trouvée dans un écrivain antérieur, probablement dans Xant.hos de Lydie (A. Bauer, Die Kyros-Sage, p. 25). — 4. Les légendes relatives aux premières années de Cyrus ont été recueillies et analysées dans le remarquable mémoire de A. Bauer, Die Kyros-Sage nnd Verwandtes, Wien, in-8°, 1882 (Extrait des Sitzungsberiçhtc de l’Académie de Vienne, 1882, p. 495-578). — 5. Voir plus haut, p. 564.

ia iradition classique assure que les rois perses demeurèrent les vassaux des Mèdes, et rien ne prouve qu’elle se soit trompée en cela comme en tant d'autres choses. Deux générations plus tard, Cyrus II monta sur le trône vers 558. Il prit les armes contre son suzerain vers 553 ou 552, et il battit Astyage; sur quoi, l'armée mède se révolta et elle livra son maître à l’ennemi, puis Ecbatane succomba et ses dépouilles enrichirent le trésor du vainqueur1. L’empire de Gyaxare s’écroula (549), mais ce fut un changement de dynastie plutôt qu’une conquête étrangère : Astyage et ses prédécesseurs avaient été rois des Mèdes et des Perses, Cyrus et ses successeurs furent rois des Perses et des Mèdes.

1. Maspero, les Empires , p. 600, où l’on trouvera l'indication des documents originaux.

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