L’EMPIRE PERSE
LA CONQUÊTE PERSE
Le monde oriental à l’avènement de Cyrus : Crésus et Nabonide; conquête de la Lydie (546) ; les Perses dans l’extrême Orient (545-559) ; chute de l’empire chaldéen (558). — Cambvse, Amasis et Psammétiquelll; conquête de l’Égypte (525), tentatives sur la Libye et l’Éthiopie. — Gaumatâ et Darius Ier; réorganisation et division de l’empire perse; expéditions vers le Nord et vers l’Est, en Scythie et en Grèce.
Le monde oriental à l’avènement de Cyrus :
Crésus et Nabonide; conquête de la Lydie (546); les Perses dans l’extrême Crient (545-539); chute de l’empire chaldéen (538).
Depuis le traité de 585, la paix n’avait pas été troublée entre les deux grands États qui se partageaient l'Asie Mineure, la Médie et la Lydie. Chacun d’eux, sûr de la neutralité de l’autre, avait concentré ses efforts contre les régions où il comptait ne pas rencontrer de rivaux sérieux : la Médie contre les pays de l’extrême Orient et contre Babylone, la Lydie contre les colonies grecques et contre les nations indigènes de la péninsule. Alyatte n’avait plus songé qu a consolider sa situation, soit par des alliances de famille, soit par la force des armes. Le mariage d’une de ses filles avec Mêlas d’Éphèse lui assura dans cette ville l’appui d’une
faction considérable1. Son fils Grésils, qu’il avait eü d’une Carienne, reçut en apanage la Mysie propontide2, et son fils Adramytios la Mysie méridionale, où il bâtit la forteresse d’Adramytion3 : la Bithynie elle-même fut entamée4 *. 11 employa les dernières années de son régné à la construction d’un tombeau gigantesque, à peine inférieur pour la masse aux édifices de l’Égypte et de Babylone3. Toutes les ressources du royaume suffirent à peine à ce travail : il fallut suspendre les guerres pour l’achever. Aussi Crésus eut-il quelque peine à faire prévaloir ses droits à la couronne ; son frère Pantaléon, fils d’une Ionienne, lui disputa longuement le pouvoir avec l’appui des mécontents6. Débarrassé de ce rival incommode, il essaya de la politique pacifique et il s’ingénia à enrichir les sanctuaires grecs, ceux dé l’Europe comme ceux de l’Asie : l’Apollon et F Athéné de Delphes, l’Apollon de Didvme et celui de Thèbes furent comblés de cadeaux. Une pitié aussi méritoire lui valut le droit de cité grecque et aux Lydiens le privilège de siéger sur le premier rang dans les Jeux Olympiques7, mais les habitants de la côte ionienne ne se crurent pas obligés pour cela de sacrifier leur liberté. Alors Crésus renonça à la douceur et il déclara la guerre aux villes qui lui fermaient l’issue des vallées-du Caystre et de l'Hermos. Éphèse succomba la première, malgré les relations personnelles du roi avec le banquier Pamphaês8, malgré la présence aux affaires d’un de ses neveux, Pindaros, fils de Mêlas ; l’acropole fut démolie, et la population descendit dans la plaine autour du temple d’Artémis. Smyrne éprouva le même sort, puis les
1. Élien, Var.Hist., III. 26. — 2. Nicolas de Damas, dans les Fragm , II. Græc., t. III, p. 597. — 3. Et. de Byzance, s. v. ’Aopafi-uxetov. — 4. Et. de Byzance, s. v. 'AXuaxta, '/copcov EUOuvcaç, àuo A^uàxxouç
xpaxrjaavxoç xov totiov. — 5. Hérodote, I, xcm. Le tumulus d’Alyattèsi
Bin BirTépé a été décrit par Hamilton, Asia Minor, vol. II, p. 145-146,
et par Ch. Texier, Asie Mineure , vol. II, p. 252,399; il a été fouillé par M. Spiegenthal, consul de Prusse à Smyrne ( Monatsb . cler K. P. Aka-
demie der Wissensch. zu Berlin , 1854, p. 700-702) et par Dennis. —
6. Hérodote, I, xcn. — 7. Hérodote, I, l, lxxvii, xcii; V, xxxvi; VIII,
xxxv. Cf. Théopompe, Fragm. 184, dans les Fragm. H. Græc., t.
p. 309. — 8. Nicolas de Damas, Fragm. II. Græc., t. III, p. 597; Élien Var. hist., IV., 27.
LA G'ONQliW' PL!;.,- CM
villes de moindre ihrportance tombèrent Tune après l’autre. Crésus eut un moment la pens-ée d’équiper une flo^ç et de s’emparer des Cyclades ; l’inexpérience des Lydiens en matière de navigation le força de renoncer à ce projet1. Il se retourna alors contre l’intérieur et il subjugua en quelques années les Maryandiniens, les Tliraces d’Asie, les Bithyniens, les gens de la Paphlagonie, les tribus phrygiennes qui avaient échappé à ses prédécesseurs, la Lycaonie, la Pamphylie ; sauf la Lycie et la Cilicie, tous les pays
Le tumulus d'Alyatte.
compris entre le Pont-Euxin, l’Halys et la Méditerranée lui payèrent le tribut2. L’acquisition de tant de provinces fertiles et industrieuses fit de lui un des souverains les plus opulents, et la générosité avec laquelle il prodigua ses trésors excita l’admiration des contemporains au plus haut degré3. Les Grecs lui restituèrent en éloges et en reconnaissance ce qu’il leur donna en présents ; ils l’entourèrent d’un renom de richesse qui dure encore.
En apprenant la chute de l’empire mède, il se sentit assez perplexe sur les conséquences que cet événement
1. Hérodote, I, xxvi-xxvii. — 2. Hérodote, I, xxvm. — 3. Cf. Hérodote, VI, cxxv, l’Histoire des dons qu’il fit à l’ Athénien Alcméon.
pouvait entraîner pour lui. Les traités de 585 se trouvaient annulés du coup, et si, d’un côté, la Lydie perdait une alliance qui avait aidé à sa grandeur en assurant sa sécurité, d’autre part, elle rentrait en possession de sa liberté d’action et rien ne l’empêchait plus de passer l’Halys. Le moment était d’ailleurs favorable à une attaque, tandis que la puissance de Cyrus était mal établie encore et que les provinces orientales de l’empire mède ne s’étaient pas ralliées à sa domination. Crésus se résolut donc à la guerre et il se chercha des alliés au dehors. L’Égypte accueillit d’autant mieux ses ambassadeurs qu’Amasis lui-même voyait dans l’avènement des Perses un danger prochain pour son rovaume. Une alliance offensive et défensive fut conclue1, à laquelle Nabonide de Babylone et les Lacédémoniens adhérèrent bientôt2. En 545, le roi de Lydie était à la tête d’une coalition qui aurait eu raison des Perses aisément, si son action avait pu se produire d’ensemble; par malheur, la trahison d’un chef de mercenaires grecs révéla à Cyrus le danger qui le menaçait et précipita les événements. La tradition lydienne prétendit saisir dans la chute de Crésus la volonté expresse du destin : trois années durant Apollon fit échec à la fortune, mais le moment arriva où aucune force clivine ne put la contenir plus longtemps. Le roi s’était adressé aux différents oracles de la Grèce pour connaître l’avenir, et il avait reçu d’eux plusieurs réponses ambiguës qu’il lui plut interpréter de la manière la plus favorable à ses désirs ; on lui avait dit que, s’il attaquait les Perses, il délruirait un grand empire, et que la suprématie de sa race durerait jusqu’au jour où un mulet s'assiérait sur le trône de Médie3. Il crut que les dieux lui promettaient la victoire et il ne songea plus qu’à porler la guerre sur le territoire ennemi. Les rares documents qui nous sont parvenus prouvent pourtant que, loin d’assumer l’offensive, il fut surpris par son adversaire. A peine prévenu, Cyrus s’était mis en campagne; il traversa sans autorisation la partie nord de l’empire chaldéen et il déboucha
1. Hérodote, I, lxxvii. — 2. Hérodote, I, lxxxii. Cf. Xénophon, Cyropédie, VI, 2, §§ 10-11, où les alliés et les sujets de Crésus sont énumérés d’une manière assez exacte. — 3. Hérodote, I, un, iv.
LA CONQUÊTE PERSE
en Cappadoce, mais là, il se heurta aux avant-postes lydiens. Crésus, averti par des émissaires de Nabonide, avait ras» semblé ce qu’il avait de troupes disponibles, et avant l’arrivée des Perses il avait envahi la Cappadoce, au printemps de 546. Il s’v empara de Ptéria, dont la citadelle commandait la route de Sinope, et il en dévasta les environs comme pour interposer entre lui et l’ennemi une large bande de désert. Cyrus, battu à la première rencontre, proposa une trêve de trois mois que Crésus accepta pour donner à ses alliés le temps de le rejoindre. Cyrus essaya de soulever une révolte sur les derrières de son adversaire et manda des messagers aux Grecs d’Ionie pour les invitera se joindre à lui. Ils refusèrent, moins par amitié pour le Lydien que par crainte de la domination perse. A la reprise des hostilités, la chance tourna et les Lydiens, pliant sous le nombre, durent se replier derrière FHalys après une journée de lutte acharnée : Crésus se retira lentement, dévastant le pays sur son passage pour retarder la poursuite. L’hiver était proche, il crut la campagne terminée, et il licencia ses mercenaires; il envova à ses alliés de Grèce, de Chaldée et d’Égypte l’intimation de se préparer pour une1 campagne offensive au printemps suivant. Il avait compté que les Perses hiverneraient en Cappadoce : mais Cyrus comprit que, s’il attendait quelques mois encore, sa cause serait sinon perdue, au moins gravement compromise. Attaqué de front par les contingents de la Lydie et de Lacédémone, menacé en flanc et sur ses derrières par les Égyptiens et par les Chaldéens, il serait contraint de reculer ou de diviser ses forces. Il franchit donc l’Halys malgré l’hiver et il poussa droit vers Sardes. Crésus rassembla à la hâte ce qu’il avait de troupes indigènes et offrit la bataille. Même en ces circonstances défavorables, il aurait remporté la victoire si sa cavalerie, la meilleure qui fût au monde, avait pu donner. Mais Cyrus avait couvert le front de ses colonnes d’une ligne de chameaux ; l’odeur en effraya tellement les chevaux lydiens qu’ils se débandèrent et refusèrent de charger1. Une seconde défaite sur les confins de la plaine de
1. Xénophon ( Cyropédie , VI, 2, §§ 11,14) place le lieu de l’action au
l'Herir] os acheva de désorganiser la résistance. Crésus se retrancha dans Sardes et dépêcha message sur message à ses alliés, afin de hâter leur venue. La citadelle était bien défendue et passait pour imprenable ; elle avait déjà repoussé un assaut et elle paraissait disposée à tenir longtemps encore, lorsqu’un coup du hasard consomma sa ruine. Un soldat de la garnison laissa tomber son casque du haut des murailles, descendit le ramasser et remonta par le même chemin. Un aventurier ruarde, nommé Hyrœadês, l’aperçut, escalada les .rochers que les ingénieurs avaient négligé de fortifier, les croyant inaccessibles, et pénétra avec quelques-uns de ses compagnons dans le cœur de la place. Elle succomba après quatorze jours de siège (546) L La Lydie hors de combat, la coalition se dénoua d’ellemême. Les Lacédémoniens restèrent chez eux2; Amasis, que son éloignement protégeait encore, se garda de bouger ; Nabonide demeura sur la défensive. Si Crésus avait remporté la victoire, il n’aurait pas changé sensiblement la face du monde. La Lydie était trop loin de l’Iran pour pouvoir jamais établir sa domination sur la Médie de façon durable : Cyrus aurait refait son armée plus ou moins vite, et il serait revenu à la charge jusqu’à l’achèvement complet de ses projets. Son triomphe marqua une ère décisive dans l’his-
bourg de Thymbrara, sur le Pactole ; Hérodote (I, lxxx) prétend qu’elle se livra à l’ouest de la ville, c’est-à-dire du côté opposé à celui d’où venaient les Perses. — 1. Hérodote, I,lxxxiv; Xénophon, Cyropédie, VIII, 2, § 1-13; Ctésias, Persicd , §4 (édit. Müllèr-Didot, p.46), et Xantliosde Lydie ( Fragm . H. Græc., 1. 1, p. 41-42) rapportaient l’issue du siège différemment (Polyen, Strat ., VII, 6, §§2, 10). Environ quatre siècles plus tard, Sardes fut enlevée de la même manière par un des généraux d’Àntiochus le Grand (Polybe, VII, 4-7). La date de la prise de Sardes resta l’une des dates les plus célèbres de l’histoire grecque et servit de point de repère aux événements qui avaient précédé ou qui suivirent. Elle a été fixée de différentes manières : Büdinger ( Krôsus ’ Sturz, eine Clironologische Untersuchung , in-8°, Vienne, 1878, p. 19-20) la met en 541 ou 540; Unger ( Kyaxares und Aslyages, p. 8 sqq.) en 546-545; Gelzer ( Das Zeitalter des Gyges , dans le Rheinisches Muséum , XXX, p. 242) en 541 ; Lenormant ( Histoire ancienne , t. II, p. 392) en 545- 544. La date de 546 est celle que la découverte des Annales de Nabonide rend le plus vraisemblable. Pour la manière et les sources d’après lesquelles cette histoire a été reconstituée, voir Maspero, les Empires , p, 609-621. — 2. Hérodote, I, lXxxi-lxxxviii. /
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foire. Tous les rois d’Orient, les grands comme les petits, comprirent qu’ils étaient désormais à sa discrétion, et ils s’ingénièrent à éviter le moindre sujet de querelle avec lui ; une campagne de quelques jours avait détruit l’œuvre
Crésus sur son bûcher.
de trois années de négociations. L’affaissement soudain de la monarchie lydienne frappa les Grecs de stupeur. C’était la première fois qu’ils voyaient se jouer sous leurs yeux une de ces grandes tragédies dont l’histoire du monde oriental est remplie. La dynastie de Gygès les avait effrayés par sa vigueur, éblouis par son opulence, gagnés par ses largesses ; ils l’avaient crue invincible et ils ne concevaient pas qu’elle eût péri par un jeu de causes naturelles : ils imaginèrent que Crésus avait expié le crime qui avait élevé
656 CHAPITRÉ Xïîî.
Gygès au trône. Au moment où les Perses pénétraient dans la citadelle, il avait fait ce que tant de monarques avaient fait avant lui, Shamashshoumouldn et Saracos à Babylone et à Ninive : il avait mis le feu à son palais pour échapper au vainqueur. Le sacrifice s’accomplit-il jusqu’au bout? Il est probable, mais le peuple ne put se résigner à le croire. Bacchylide affirmait dans une ode célèbre, qu’au moment où la flamme montait, Apollon avait enlevé le prince qui avait si largement enrichi ses autels et qu’il l’avait transporté chez les Byperboréens1. La version d’Hérodote est plus développée. Crésus, aux jours de sa grandeur, avait eu la visite de P Athénien Solon et il lui avait demandé qui était le plus heureux des hommes? Solon avait énuméré successivement Tellus d’Athènes, les Argiens Cléobis et Biton, et, comme le roi se récriait, il lui avait déclaré qu’on ne peut juger du bonheur d’un homme tant qu’il vit, « car souvent le dieu nous donne un éclair de prospérité et il nous plonge ensuite dans la misère ». Crésus ne comprit pas la sagesse de cet avis sur le moment ; mais, bientôt après le départ de l’Athénien, son fils Atys fut tué à la chasse par un de ses hôtes, et il n’était pas encore consolé de ce malheur quand la prise^de Sardes fit de lui un mendiant et un esclave. Il faillit être tué dans la foule par un soldat perse 'qui ne le connaissait pas; un autre de ses fils, sourd et muet de naissance, vit le danger et en fut si effrayé que la parole lui jaillit aux lèvres : « Soldat, cria-t-il, ne tue pas Crésus ! » Crésus, mené devant le vainqueur, fut condamné à mourir. Il était déjà sur le bûcher quand les discours de Solon lui revinrent à l’esprit avec tant de force qu’il s’écria par trois fois : « Solon! » Cyrus l’interroge, apprend son histoire et lui accorde sa grâce. La flamme refusait de s’éteindre . un orage amassé par Apollon éclate soudain et noie le bûcher en quelques instants2. Bien traité par Cyrus, le Lydien devint l’ami fidèle et le conseiller de son vainqueur, l’accompagna désormais partout et lui fut utile en plus d’une cir-
1. Bacchylide, Ode III, 25-62. — 2. Hérodote, I, xxix-xlvi, lxxxv-xci. Cf. Ctésias, § 4, édit. Müller-Didot, p. 46, et Nicolas de Damas, dans les Fragm. H. Græc., t. III, p. 406-409, où certaines circonstances du récit primitif sont passées ou adoucies.
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constance. En passant l’Halys il avait détruit un grand empire, mais cet empire était le sien. Le fils de Cambyse le Perse et de la femme mède, le Mulet, comme l’avait appelé l’oracle, retourna à Ecbatane après sa victoire et* laissa à ses lieutenants le soin de consommer l’annexion. Mazarès réprima une révolte de Sardes, enleva l’une après l’autre les colonies grecques de la côte et mourut à la peine. Son successeur, Harpage, acheva sa tâche et conquit la Lycie, qui avait résisté aux Mermnades avec succès. Les gens de Phocée et de Téos s’expatrièrent, la population entière de Xanthos se fit massacrer plutôt que de se rendre : le reste se résigna à son sort et subit docilement la souveraineté des Perses1.
Tandis qu’Harpage achevait la pacification de l’Asie Mineure, Cyrus s’enfonçait dans les régions lointaines de l’extrême Orient. Nous n’avons sur cette partie de son règne que des renseignements isolés et presque sans valeur. S’il faut en croire Ctésias, la Bactriane fut frappée la première. Ses habitants comptaient parmi les meilleurs soldats du monde, et ils combattirent d’abord avec bonheur; Ctésias affirme qu’ils posèrent les armes en apprenant que Cyrus avait épousé une fille d’Astyage2. On ne voit pas trop en quoi le mariage du conquérant avec une princesse mède pouvait exercer quelque influence sur leur décision; Ctésias a dû reproduire une légende reçue de son temps à la cour de Suse. L’annexion de Bactres entraînait celle de la Margiane, de l’Ouvarazmiya (Khorasmie5) et de la Sogdiane; Cyrus y construisit plusieurs places fortes, dont la plus célèbre, ' Gyropolis ou Cyreskhata, commandait un des gués principaux du fleuve laxartès4. Les steppes de la Sibérie arrêtèrent sa marche vers le nord, mais à l’est, dans les plaines de la Tartarie chinoise, les Çakâ ou Saces, renommés pour leur bravoure et leur richesse, n’échappèrent pas à son ambition. Il les assaillit, prit leur roi Amorgès et crut les
1. Hérodote. I, cxli-clxxvi, où sont racontées les aventures des Phocéens à la recherche d’une patrie nouvelle. — 2. Ctésias, Persica § 2, édit. Müller-Didot, p. 46. — 5. Aujourd’hui le pays au sud de la mer d’Aral, entre l'embouchure de l’Amou-Daria et le golfe de Kara-Boghâz. Cf. Ctésias dans Étienne de Byzance, s. v. Xcopaixvatot. — 4-. Arrien, Anabasis, IV, 2, § 1 ; 5 § 1-5.
avoir réduits; mais Sparèthra, femme d’Amorgès, rassembla ses derniers fidèles, et repoussa les envahisseurs. Elle les aurait même contraints à lui rendre son mari en échange des prisonniers qu’elle avait faits1 : malgré sa victoire, les Saces se déclarèrent tributaires2, et ils formèrent désormais l’avant-garde de l’empire contre les Nations de l'Est. En les quittant, Cyrus remonta vers le sud sur le plateau de l’Iran et il parcourut l’Haraïva (Arie), les Thatagous (Sattagydie), l’Haraouvati, le Zaranka, le pays entre la rivière de Caboul et le fleuve Indus5. Eut-il le temps de descendre au delà du lac Hamoun et parvint-il aux bords de la mer. Erythrée? Une tradition d’époque postérieure prétendait qu’il avait perdu son armée dans les déserts sans eau de la Gédrosie4. On ne saurait avoir confiance dans ces récits : le fait seul de la conquête subsiste, les détails en étaient oubliés depuis longtemps lorsqu’on s’avisa de les recueillir.
Ces guerres l’occupèrent cinq ou six ans, de 545 à 559 5 ; dès le retour, il se prépara à marcher contre la Chaldée. La Chaldée avait l’apparence plus que la réalité d’un ennemi redoutable : ses luttes incessantes contre l’Assyrie l’avaient usée peu à peu, l’effort par lequel elle s’était délivrée et avait renversé sa rivale, les batailles de Nabuchodorosor, les discordes de ses successeurs avaient achevé de l’épuiser. La décadence était aussi prompte que l’élévation avait été soudaine : moins de trente ans après la mort du conquérant, on pouvait déjà prédire la chute imminente de son œuvre. Nabonide n’avait rien du héros ni même du soldat : c’étail un monarque indolent et paisible, occupé du culte des dieux plutôt que de l’entretien des places et des armées. Dans les premières années, il réprima quelques rébellions insignifiantes en Syrie6 et il régla la succession des rois de Tyr.
1. Ctésias, Persica , §3, édit. Müller-Didot, p. 46, place cette guerre avant la campagne de Lydie. — 2. Hérodote, III, xcm. — 3. Aujourd’hui le Kohistân et le Kaferistan. Cf. Arrien, Historia Indica , 1,2. — 4. Strabon, 1. XV, i, 5; Arrien, Anabasis , VI, 24, § 3, d’après Néaraue ( Fragment 23, édit. Müller-Didot). Cf. Spiegel, Eranische Alterthumskunde, t. II, p. 286-287.— -5. Hérodote, I, clxxvii, les résume en quelques mots : Tà avoù «ÙTpç [xrjç ’Acrt^ç] ocüt'oç Kvpoç avaarata inoUe, itav &6vo; xava- <jTp£<pô|xsvcK xai oùôèv Ttapieîç. — 6. Pinches, On a cuneiform Tabiet , dans les Transactions of the Society of Biblical Archaeology , t. VII,
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Plus tard, quand la Médie se fut écroulée, il voulut avoir sa part des dépouilles et il s’attribua la ville de Kharrân avec le district environnant1. Là se bornèrent ses exploits : il préféra employer à construire les ressources de son royaume. Où il trouvait un édifice en ruines, il le réparait ou il le rebâtissait entièrement : il recherchait dans les fondations les cylindres que le roi dédicateur y avau entouis pour perpétuer la mémoire de sa dévotion aux dieux, et sa joie était vive lorsque les fouilles lui livraient le nom d’un prince qui avait fleuri quelques centaines ou même quelques mi Hier ti d’années avant lui2. A Larsam, à Ourou, à Sippar, il restaura les monuments des vieux chefs chaldéens, et le soin qu’il eut de ces villes et de leurs divinités excita des sentiments de jalousie chez les prêtres de Babylone. Cependant Cyrus grandissait toujours et les alliés de la Chaldée disparaissaient l’un après l’autre, la Médie d’abord, la Lydie ensuite : en l’an xvn, les riverains de la Méditerranée se soulevèrent et Nabonide ne fit rien pour les ramener à l’obéissance3.
Les Juifs étaient trop faibles encore pour imiter l’exemple que leurs anciens voisins leur donnaient : mais si leur dispersion leur défendait d’agir efficacement, ils ne dissimulaient déjà plus la joie dont l'isolement de Babel les comblait. La sentence d’exil lancée contre eux par Nabuchodorosor n’avait pas été aussi générale qu’on le croit d’ordinaire, l.a population des villes secondaires et des campagnes, ou bien n’avait pas quitté ses foyers pendant la guerre, ou bien y était rentrée aussitôt après, avec assez d’empressement pour que les Chaldéens ne fussent pas obligés, comme les Assyriens lors de la chute de Samarie, à la renforcer par des colonies d’étrangers. Jérusalem elle-même n’avait pas été
p. 141-145. — 1. Pinches, On some recent Discover tes, dans les Pro * ceedings of ihe Soc. of Bibl. Archæology , 1882, p. 7. — 2. Il raconte qu’il découvrit à Sippar, dans le temple Ébara du dieu Soleil, les cylindres de Naramsin, lils de Surdon, que Nabuchodorosor avait cherchés en vain et qu’aucun roi n’avait vus avant lui; cf. Pinches, On some recent Discoveries, dans les Proceedings of the Soc. of Bibl. Arch.y 1882, p. 8 et 12. — 3. Pinches, On a cuneiform Inscription relatmg to the Capture of Babylon by Cyrus, dans les Transactions of ths Society of Bibl. Arch., t. VII, p. 143.
transplantée entière en Chaldée : beaucoup de ses habitants l’avaient abandonnée à temp* s’étaient réfugiés en Égypte1. Le nombre des déportés n’avait pas dépassé peut-être vingt mille en trois fois2, mais, à défaut de la quantité, la qualité leur méritait d’être considérés comme la représentation d’Israël entier. C’étaient d’abord les deux derniers rois, Joïakîn et Zédékias, puis leur famille, l’aristocratie de Juda, le clergé du temple et son grand prêtre, les prophètes5. Ils furent répartis entre Babvlone et les cités voisines. Lestexles contemporains ne nous signalent d’une manière précise qu’un seul de leurs établissements, celui de Tel-Abîb, sur le Kébar4, mais plusieurs des colonies juives qui florissaient en ces régions vers l’époque romaine prétendaient remonter jusqu’au temps de la captivité : une légende recueillie dans le Talmud affirmait que la synagogue de Shafyâthib, près de Nehardaa, avait été bâtie par le roi Joïakîn avec des pierres arrachées aux ruines du temple de Jérusalem5. Ces communautés jouissaient d’une autonomie complète. Pourvu quelles acquittassent l’impôt et les corvées réglementaires, elles étaient libres de pratiquer leur religion et de s’administrer comme elles l’entendaient. Les cheïkhs, les anciens de la famille et de la tribu, qui avaient joué un rôle prépondérant au pays d’origine, conservèrent leur rang6 : le Chaldéen les acceptait pour chefs de leur peuple et il ne les gênait aucunement dans l’exercice de leur autorité. Comment les autres arrangèrent leur existence, à quelles industries ils s’adonnèrent pour gagner le pain de chaque jour, pour conquérir
1. Voir p. 636 de cette histoire. — 2. Le convoi de 597 se composait de dix mille personnes, dont sept mille appartenaient à la classe aisée, mille à celle des artisans, et le reste était composé de gens attachés à la cour (II Rois, xxiv, 14-16). Pour le convoi de 586, l’auteur de l’écrit inséré dans Jérémie (lu, 28-29) énumère trois mille vingt-trois habitants de Juda et huit cent trente-deux habitants de Jérusalem. Pour le convoi de 581, on ne trouve plus que sept cent quarante-cinq exilés (Jérémie, lu, 30). Ces chiffres sont assez modérés pour avoir quelque chance d’être exacts, néanmoins ils sont loin d’être certains (Kuenen, The religion of Israël, t. II, p. 174-182). — 3. II Rois, xxiv, 14-16; xxv, 11. — 4. Ézéchiel, ht, 15. Le Kébar est parfois identifié au Khabour de Mésopotamie, c’était plutôt un canal de Chaldée, peut-être le Nahar Malka, le grand canal royal. — 5. Neubauer, la Géographie du Talmud, p. 322, note 4; p. 350-351. — 6. Ézéchiel , vin, 1; xx, 1.
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l’aisance et même la richesse, aucun de ceux qui écrivaient alors n’a eu souci de nous le dire1. Ouvriers ou laboureurs, employés ou marchands, il fallait vivre, et l’on vécut, et, selon le conseil de Jérémie2, on travailla à ne pas laisser perdre la semence d’Israël. Quelques siècles plus tard, on s’imaginait volontiers que les exilés avaient été plongés tout entiers dans la pénitence et dans l’inertie. « Au bord des fleuves de Babel — nous étions assis et nous pleurions, — en nous souvenant de Sion. — Aux saules delà campagne — nous avions suspendu nos lyres; — car là nos ravisseurs nous commandaient des paroles de chant, — nos oppresseurs des accents de joie : — « Chantez-nous des cantiques « de Sion ! » Comment chanterions-nous le chant de Jahvéh — sur la terre étrangère3! » Cela n’était vrai que des prêtres et des scribes. Le vide s’était fait dans leur vie, du jour que le conquérant les avait arrachés à cette routine de prières et de rites minutieux dont l’accomplissement leur semblait être le privilège le plus enviable auquel l’homme pût aspirer. Le temps qu’ils avaient, consacré jadis au service du temple ils le consumaient à se lamenter sur les malheurs de la nation, à s’en accuser eux-mêmes et les autres, à se demander quel crime leur avait mérité la ruine et pourquoi Jahvéh, qui avait absous si souvent leurs pères, n’avait pas étendu sa clémence jusque sur eux.
C’est dans la patience même de Dieu qu’Ézéchiel leur montrait la cause de leur déchéance. Nourri dans le temple dès l’âge le plus tendre, puis déporté en 597 avec Joïakîn, il avait médité sur l’histoire du passé et elle lui était apparue comme un long conflit entre la justice divine et 1 iniquité juive. Jahvéh s’était engagé envers la maison d’Israël du temps qu’elle était encore en Égypte, et il ne lui avait réclamé qu'un peu de fidélité en échange de sa protection : « Jetez chacun de vous les idoles de ses yeux et ne vous souillez pas avec les faux dieux du pays d’Égypte; moi, Jahvéh, je suis votre Dieu! » Cette condition si douce, les enfants d’Israël ne l’avaient jamais observée et c’était l’origine de leurs
1. Kuenen, The religion of Israël, t. Iï, p. 90-101. — 2. Jérémie , xxix, 1-7; cf. p. 631-062 de cette histoire. — 3. Psaume cxxxvn,l sqq. (trad. Reuss).
maux; avant même d’échapper à Pharaon, ils avaient trahi leur maître, et celui-ci avait songé à les accabler de sa colère, « mais j’agis par égard pour mon nom, pour qu'il ne fût pas avili aux yeux des peuples au milieu desquels ils se trouvaient, et en présence desquels je m’élais révélé à eux, et à l’effet de les tirer d’Égypte. Je les tirai donc d’Égvpte et les conduisis dans le désert. Et je leur donnai mes préceptes et je leur promulguai mes commandements, que l'homme doit pratiquer pour s’assurer la vie. Et de plus, je leur assignai mes sabbats pour servir de signe entre moi et eux. Mais ils furent rebelles à mes ordres ». Comme ils avaient fait en Égypte, ils firent au pied du Sinaï. Cette fois encore Jahvéh ne put se résoudre à les détruire ; il se borna à décréter que nul d’entre eux n’entrerait dans la Terre Promise, et il se retourna vers leurs fils. Mais les fils ne furent pas plus sages que n’avaient, été les pères; à peine entrés dans la contrée qui leur était dévolue, « un pays de lait et de miel, le plus beau de tous les pays, ils jetèrent les yeux sur toute colline élevée, sur tout arbre touffu, ils y immolèrent leurs victimes, ils y déposèrent le parfum de leur encens, ils y versèrent leurs libations ». Et, non contents de profaner leurs autels par des cérémonies et par des offrandes impies, fis s’inclinèrent devant des idoles : « Soyons comme les autres nations, comme les peuples de tous les pays, adorons le bois et la pierre. » — « Par ma vie ! dit le Seigneur, f Éternel; d’une main puissante et le bras étendu, et déversant sur vous mon courroux, je vous gouvernerai1! » Si légitime que fût le châtiment, Ézéchiel ne croyait pas qu’il dût être perpétuel. Dieu est trop juste pour rendre les générations futures responsables à jamais de la faute des générations passées et présentes. « Qu’avez-vous donc, vous autres d’Israël, à répéter sans cesse : « Les pères ont mangé « du verjus, et les dents des fils en ont été agacées? » — « Par ma vie! dit le Seigneur f Éternel : ne répétez plus ce « proverbe en Israël ! Car voyez : toutes les personnes sont « à moi, la personne du père et la personne du fils, mais « c’est la personne coupable qui mourra... Celui qui est