BIST. ANC. DE LORIENT. — MASPERO
La poésie populaire, qui avait défiguré sa vie et substitué des histoires fabuleuses au récit véritable de ses actions, s’attacha à faire de lui le portrait idéal d’un prince d’Orient : il devint grâce à elle le plus brave, le plus doux, même le plus beau des hommes. En fait, il paraît avoir eu toutes les qualités d'un général, l’activité, l’énergie, la bravoure, l’astuce et la duplicité si nécessaires en Asie au succès de la conquête : large et tolérant pour les religions étrangères, il n’eut pas les vertus d’un administrateur, et il ne se soucia pas de réunir en un seul corps constitué solidement les peuples divers qu’il avait su ranger sous sa loi. En Lydie et en Chaldée seulement il installa un gouverneur perse : partout ailleurs il se contenta d’une déclaration d’obéissance et il confia le gouvernement aux mains des indigènes. 11 avait conquis tous les pays du vieux monde, l’Égypte exceptée, et fondé l’empire perse : il laissait le soin de l’organiser à ceux qui viendraient après lui L
Cambyse, Amasis et Psammétique III ; conquête de l’Égypte (525); tentatives sur la Libye et l’Éthiopie;
le faux Smerdis.
Cyrus avait légué la couronne à l’aîné de ses enfants, Kam • bouzia 11, que les Grecs appelèrent Ivambysès, et le commandement de plusieurs provinces à Bardiya (Smerdis), son second fils2. Réglant sa succession par avance, il s’était flatté de prévenir les querelles qui accompagnent d’ordinaire un changement de règne en Orient. Son vœu ne fut
Aristobule ( Fragm . 57, édit. Müller-Didot) . Cf. Pseudo^Callisthènes . 1. II, ch. xviii, où l’auteur place à côté l’un de l’autre le tombeau de Cyrus et celui de « Nabonasar, que les Grecs appellent Naboukhodonosor ». Selon Oppert, le petit édifice de Mourghâb où l’on a voulu reconnaître le tombeau de Cyrus, n’est en réalité que le tombeau de sa femme Kazandané (Journal asiatique , 1872, t. XIX, p. 548, et le Peuple et la langue des Mèdes, p. 110-111). — 1. G. Rawünson, The five great Monarchies , t. III, p. 383-390. — 2. Hérodote, I, ccvm; Ctésias , Persica,$ 8, édit. Müller-Didot, p. 47; Xénopbon, Cyropédie, VIII, 7, § 11. Ctésias donne à Bardiya le nom de Tanyoxarkès et lui attribue le gouvernement de la Bactriane, des Khorasmiens, des Parthes et des Carmaniens. Xénophon l’appelle Tanaoxarès et le fait régner sur les Mèdes, les Arméniens et les Cadusiens.
LA CONQUÊTE PERSE
pas exaucé : Cambvse, à peine assis sur le trône, égorgea son frère. Le crime fut commis avec tant de prudence et de secret qu’il passa inaperçu du vulgaire : le peuple et la cour crurent que Bardiya avait été enfermé dans quelque palais éloigné de la Médie, et ils s’attendirent à le voir reparaître bientôt L
Après s’être débarrassé d’un rival qui menaçait de devenir dangereux, Cambyse ne songea plus qu’à la guerre. L Égypte, protégée par le désert et par les marais du Delta, bravait encore la puissance des Perses. Depuis son alliance malheureuse avec la Lydie, Amasis s’était toujours conduit de manière à ne fournir aucun prétexte de guerre à ses voisins. 11 se borna à rétablir en Chypre l’antique suzeraineté de l’Égypte1 2 et il n eleva pas plus haut son ambition. Grâce à sa prudence inaltérable, il évita tout conflit avec Cyrus, et il profita des années de tranquillité qui lui furent accordées pour développer les ressources naturelles de son royaume. Le réseau des canaux fut réparé et agrandi, l’agriculture encouragée, le commerce étendu. « On dit que l’Égvpte ne fut jamais plus florissante ni plus heureuse, que jamais le fleuve ne fut aussi bienfaisant pour la terre, ni la terre aussi féconde pour les hommes, et qu’on y comptait alors vingt mille villes habitées3 *. » Les carrières de Troiou*, de Souan5 et de Rahanou6 furent rouvertes et exploitées comme aux plus beaux jours. Thèbes, à demi indépendante, sous l’administration de la reine Onkhnas, fille de Psammétique 11, reprit quelque animation sur ses deux rives; les monu-
1. Hérodote, III, xxx; J. Ménant, les Archémémdes, p. 106. D’après Hérodote, l’assassinat eut lieu pendant l’expédition d’Égypte; d’après l’inscription de Behistoun (II. Rawlinson, Inscription of Darius on the Rock at Behistun dans les Records of the Past, t. I, p. 112; Oppert, le
Peuple et la langue des Mèdes, p. 117), il eut lieu auparavant. — 2. Hérodote, II. cLxxxiii ; Diodore de Sicile, I, 68, qui paraît considérer la campagne d’Amasis comme une suite naturelle de celle d’Apriès. —
3. Hérodote, II, clxxvii. — 4. Hérodote, II, clxxv.— 5. Inscriptions de
Bigèhdans Champollion,NToh'côsma«uscrzYes,t. I,p.l63 ; Lepsius, DenAm.,
III. pl. 284 p. — 6. Inscriptions des architectes et ingénieurs envoyés
en l’an XLÎV d’Amasis pour chercher la pierre nécessaire aux monuments du roi, Lepsius, Denkm., III. pl. 75 a-d; cf. Uevéria, Monument biographique de Bakenkhonsou p. 24-29.— 7. Le sarcophage de la reine
ments de Karnak furent restaurés avec soin, et quelques riches particuliers se creusèrent des tombeaux qui ne le cèdent en rien aux tombes d’autrefois pour l’étendue et pour le fini des bas-reliefs1. Le resle de la haute Égypte était déjà trop dépeuplé pour qu’il y eût intérêt à en embellir les cités; les forces vives du pays se concentrèrent sur Memphis et sur les villes du Delta. A Memphis, Amasis bâtit un temple d’isis qu’Hérodote qualifie de « très grand et très digne d’être vu » ; ce temple a disparu malheureusement, ainsi que le colosse couché de soixante-quinze pieds de long que le même prince avait consacré devant le temple de Phi ah 2. Il décora Bouto, Sébennvtos, Mendès, Tanis, la plupart des localités même secondaires. Il construisit, à Sais, dans le temple de Neith, des propylées « qui surpassaient beaucoup les autres ouvrages de ce genre, tant par leur élévation et leur grandeur que par la grosseur et la qualité des matériaux ». Ils étaient ornés de colonnes énormes et précédés d’une longue avenue de sphinx. On y admirait deux obélisques gigantesques, une statue couchée, en tout semblable à celle de Memphis, et une chapelle monolithe en granit rose que le roi y avait amenée des carrières d’Abou. Deux mille bateliers avaient ôté occupés pendant trois ans à la transporter. Elle avait à l’extérieur environ onze mètres de hauteur, sept mètres trente-huit centimètres de profondeur et quatre mètres de largeur; évidée à l’intérieur, elle pesait encore près de cinq cent mille kilogrammes. Elle n’arriva jamais au fond du sanctuaire. « On conte que l’architecte, au moment même où elle atteignit son site actuel, poussa un soupir, songeant au temps qu’avait exigé le transport, et lassé par ce rude labeur. Amasis entendit le soupir et, le tenant à présage, point ne voulut qu’on menât plus loin la pierre. D’autres disent toutefois qu’un des ouvriers employés à la manœuvre fut écrasé et tué par la masse et
Onkhnas est aujourd’hui au Britisli Muséum (S. Sharpe, Egyptian Antiquities in.the Brilish Muséum , p. 104-185). La reine elle-même figure souvent sur les sculplures de deux petits édilices élevés à Karnak sous Amasis et sous Psammétique III (Lepsius, Denkm ., III, pi. 273- 274). — i. Champollion, Notices manuscrites , t. I, p. 552-555. — 2. Hérodote, II, clxxvi. -
LA CONQUÊTE PERSE
que ce Tut la raison véritable pour quoi on la quitta à l’endroit où elle est maintenant1 * * * V,, »
La révolution qui avait porté Amasis au trône avait été suscitée par le parti national égyptien contre les étrangers. Les mercenaires et les marchands grecs s’étaient prononcés en faveur d’Apriès contre son rival : on pouvait craindre que celui-ci, une fois vainqueur, ne les chassât de son royaume. Il n’en fut rien : Amasis roi oublia les injures d’ Amasis prétendant à la couronne. Ses prédécesseurs avaient bien accueilli les Grecs; lui, les aima passionnément2, et il se fit aussi Grec qu’il était possible à un Égyptien de le devenir.
Il resta en bons rapports avec les Doriens de
Uu Gsiris couché de son long.
Cyrône: une fois môme il intervint comme arbitre dans leurs affaires domestiques. Le Battes, qui avait triomphé si facilement des soldats d’Apriès, avait eu pour successeur Arkésilas. Des querelles de palais, compliquées d’une guerre contre les trihus libyennes où il avait eu le dessous, indispo-
1. Hérodote, II, clxxv ; Letronne, la Civilisation égyptienne depuis
l'établissement des Grecs , sous Psammitichus jusqu'à la conquête
d'Alexandre , p. 23-26. Le naos deTmaï, le seul qui approche des dimen¬
sions d’Hérodote, a sept mètres de haut ( Description de l’Égypte, Ant.,
V, pl. 29; Champollion, l'Egypte sous les Pharaons, t. Il, p. 114). Les dimensions données par Hérodote diffèrent tellement de celles que 1 on trouve dans les naos connus aujourd’hui, que j’admets, comme Ivenrick Ta fait ( The Egypt of Iierodotus, p. 219, et Ancient Egypt , t II, p. 370), qu’Hérodote a vu le monument d’Àmasis couché sur le côté, et qu’il a pris pour la hauteur ce qui était en réalité la largeur. Le Musée du Louvre possède un naos monolithe plus petit que le naos décrit par Hérodote, mais taillé, comme lui, sous le règne d’Amasis (D,29; publié par Pierret, Recueil d' inscriptions inédites , t. I, p. 74-80). — 2. Hérodote II, cxxxvm, l’appelle cptAsXVnv
sèrent contre lui les Égyptiens qu’il avait à sa solde : son frère Laarclios l’assassina et le remplaça avec l’approbation des mercenaires, puis il fut tué à son tour par Éryxo et par Polyarchos, femme et beau-frère de sa victime. Les partisans de Laarchos s’adressèrent au Pharaon, et celui-ci se préparait à les appuyer de son armée quand la mort de sa mère arrêta les préparatifs. Polyarchos accourut en Égypte pendant la durée du deuil royal, et il plaida si bien sa cause qu’il la gagna : Battos le Boiteux, fils d’Arkésilas et d’ Éryxo, fut proclamé par son puissant voisin L Plus tard même une alliance plus intime resserra les liens qui unissaient les deux États : moitié politique, moitié caprice, Amasis épousa une femme de Cyrène, Ladikê, fille, selon les uns, d’Arkésilas ou de Battos, selon les autres, d’un riche particulier nommé Critoboulos1 2.
Les Grecs d’Europe et d’Asie n’eurent pas moins à se louer de lui que leurs frères d’Afrique : il noua des relations amicales avec les principaux sanctuaires de l’Hellade et il leur octroya à plusieurs reprises des présents magnifiques. En 548 le temple de Delphes brûla, et les Alcméonides s’engagèrent à le rebâtir moyennant trois cents talents, dont un quart fourni par les Delphiens. Ceux-ci, trop pauvres pour se procurer une somme aussi forte, quêtèrent chez toutes les nations amies : Amasis leur donna pour sa part mille
1. Hérodote raconte ces événements sans parler d’Amasis V (clxclxi), et sa version fut adoptée avec quelques modifications par Nicolas de Damas (fragm. 52 dans les Fragm. H. Gr., édit. Müller-Didot,
III, p. 387). L’intervention d’Amasis n’est mentionnée que par Plutarque [De Mulier. virt., II, p. 260) et par Polyen ( Strat ., YIII, 41), mais remonte évidemment à un auteur plus ancien, peut-être à Hellanicos de Lesbos, qui paraît avoir raconté avec quelque détail certains faits de l’histoire des derniers rois d’Égypte (cf. dans les Fragm. H. Gr , édit. Müller-Didot, t. I, p. 66). Le passage d’Hérodote se trouve d’ailleurs englobé dans des récits d’origine Cyrénaïque ; ses informants avaient intérêt à se rappeler des faits glorieux pour leur patrie, comme la défaite d’Apriès à Irasa (IV, eux), nullement des faits aussi humiliants qu’une intervention du Pharaon. D’autre part, le succès tout pacifique obtenu par Amasis n’était pas de nature à laisser une trace dans l’esprit des Égyptiens. Tout cela explique qu’Ilérodote n’ait fait aucune allusion au rôle joué par l’Égypte en cette affaire. —