I. Khnoumibrî, Ahmasi II Sineit. ’'A[AO)cri<; P', ’Agao-tç
II, Onkhkenrî Psamitik III. ^Fau.p.e'/epiTYiç, 1Fapp.T|VtToç.
d’Amasis et brûla la momie1 * III,. Cet acte de vindicte posthume accompli, il traita avec déférence Ladikê, veuve de l’usurpateur, et il la renvoya chez ses parents2. Il ordonna qu’on évacuât le grand temple de Nît, où des troupes perses s’étaient logées au mécontentement des dévots, et il répara à ses frais les dommages qu’elles avaient causés; il poussa le zèle jusqu’à s’instruire dans la religion, et il reçut l’initiation aux mystères de la déesse des mains du prêtre Ouzaharrîsniti3. C’était agir à l’égard de l’Égypte comme son père avait agi à l’égard de Babylone, et il avait des raisons majeures de montrer une condescendance pareille envers les vaincus de la veille : il songeait à prendre Memphis et le Delta pour hase de ses opérations dans l’Afrique septentrionale. Il parut n’attacher que peu d’importance à la soumission volontaire de Cvrène : au moins, la tradition dorienne assurait qu’il dédaigna les présents d’Arkésilas III et qu’il jeta par poignées à ses soldats les cinq cents mines d’argent que ce prince lui avait payées en signe de vasselage4. Les Grecs de Libye n’étaient pas assez riches à son gré : la renommée de Carlhage, accrue encore par l’incertitude et par la distance, excitait seule son avidité. Carthage était alors à l’apogée de la grandeur : elle dominait sur les anciennes possessions phéniciennes de la Sicile, de l’Afrique et de l’Espagne, sa marine régnait sans rivale sur le bassin occidental de la Méditerranée, ses marchands pénétraient au loin dans les régions fabuleuses de l’Europe septentrionale et de la Mauritanie. Cambyse voulut d’abord l’assaillir par mer, mais les Phéniciens qui montaient sa flotte refusèrent de servir contre leur ancienne colonie5. Forcé de l’aborder par voie de terre, il expédia de Thèbes une armée de cinquante mille hommes chargée d’occuper
1. Hérodote, III, xvn ; cf. Diodore, fragm. 13, 2. Plus tard, les partisans d’Amasis, pour laver sa mémoire de cet outrage, prétendirent
que, prévenu par un oracle, il avait ordonné qu’on substituât à son corps un autre corps embaumé royalement; c’était cette fausse momie que Cambyse avait détruite, tandis que la momie du roi reposait en paix dans un caveau secret. — 2. Hérodote, II, clxxxi. — 3. Sur ces détails, déjà signalés en partie par Ampère, voir E. de Rougé, Mémoire sur la statuette naophore du Vatican , p. 13-20. — 4. Hérodote,
III, xin. — 5. Hérodote, III, xvii, xix.
l’Oasis d’Amon et de frayer la route au reste des troupes. Le sort de cette avant-garde ne fut jamais bien éclairci. Elle traversa la Grande Oasis, puis elle se dirigeavers le nord-est dans la direction du temple d’Amon. Les indigènes racontèrent plus tard qu’arrivée à mi-chemin elle fut assaillie pendant une halte par une rafale soudaine et ensevelie sous des monceaux de sable.
(1 fallut bien les croire sur parole : quelque diligence qu’on fit, on n’apprit rien d’elle, si ce n’est qu’elle n’atteignit pas l’Oasis et qu’elle ne revint jamais en Égypte1.
L’entreprise paraissait plus aisée vers le sud, car il semblait qu’en longeant toujours le Nil on n'éprouverait pas de difficulté à pénétrer au cœur de l’Afrique. Depuis la retraite de Tandamanou, le royaume de Na* pata avait rompu ses relations avec les nations de l’Asie. Attaqué par Psammétique Ier et Psammétique II, il avait conservé son indépendance et brisé les derniers liens qui l’attachaient à l’Égypte. Les contrées dé la Nubie inférieure, si peuplées au temps des Pharaons égyptiens, étaient devenues presque désertes : les villes fondées par les princes de la XVIIIe et de la XIXe dynastie gisaient en ruine et leurs temples disparaissaient sous les sables. A peu près à mi-chemin entre la première et la seconde cataracte, on rencontrait les grands-
La statue d’Ouzaliarrîsniti au Vatican.
1. Hérodote, III, xxv, xxvi. Cf. Diodore, X, 15, § 5, et dans Arnen, Anabase, III, 3, le récit de la marche d’Alexandre à travers le désert de Libve.
gardes éthiopiennes. Le royaume de Napata se divisait en deux régions comme celui d'Égypte : dans le To-Qonsit s’échelonnaient, en remontant le fleuve, PnoubsS Dongour2, la capitale Napata, sur la Montagne Sainte3, Astamouras, au confluent du Nil et de l’Astamouras4, Beroua enfin, la Méroé des géographes alexandrins; au delà de Beroua commençait le pays d’Alo5, qui s’étalait entre le Nil Blanc et le Nil Bleu jusque dans la grande plaine de Sennaar. Sur la frontière méridionale d’Alo résidaient les Asmakh, descendants des soldats égyptiens émigrés au temps de Psammétique Ier6. A l’est, au sud et à l’ouest, entre le Darfour, le massif d’Abyssinie et la mer Rouge, vivaient une foule de tribus à moitié sauvages, les unes noires, les autres de race africaine, d’autres de race sémitique, les Rohrehsa, au sud de Beroua, entre le Nil Bleu et le Tacazzé7, les Madi ou Maditi, entre le Tacazzé et la chaîne de montagnes qui bordent la mer Rouge8. L’humeur belliqueuse des rois de Napata trouvait dans ces régions populeuses matière à victoires faciles et profitables : deux d’entre eux, qui florissaient à peu près dans le même temps que Cambyse, Horsiatef et Nastosenen, avaient soumis la plupart de ces peuplades et désolé par des razzias incessantes celles d'entre elles qui résistaient ®.
La royauté éthiopienne était élective. L’élection avait lieu à Napata, dans le grand temple, sous la surveillance des prêtres d’Amon et en présence d’un certain nombre de délégués choisis à cet effet par les magistrats, les lettrés, les soldats et les officiers du palais. Les membres de la
1. Brugseli, Geog. Insckrift., t. I, p. 120. — 2. Dongolah. Cf. Maspero, dans les Mélangés d’ archéologie, t. II, p. 197. 3. Dououab, aujour¬
d’hui Gebel-Barkal. — 4. Astaboras des géographes grecs, aujourd’hui le Tacazzé. Cf. Maspero, dans les Mélanges , t. II, p. 297-298. — 5. Le royaume d’Aloah des géographes . arabes du moyen â^e. Quatremère, Mémoires historiques sur l’Egypte, t. II, p. 18 sqq. Cf. L. Burkhardt, Travels, p. 452 sqq. ; Maspero dans les Transactions of the Society of Biblical archæology , t.. IV, p. 221. — 6. Cf. p. 576-579. — 7. Peut-être les Rhausi de l’inscription d’Adulis, Rhapsii de Ptolémée. — 8. Les Mataïa de l’inscription grecque d’Axoum, Matitæ de Pline et de Ptolémée. — 9. Maspero, The stele of King Horsiatew, dans les Becords of the Pasi , t. VI, p 87-96, et The Stele of King Nastosenen , dans les Transactions of the Society of Biblical Archæology , t. IV, p. 204-212; cf. Schoefer, die Æ thwpi.se/ie liômgsinschrift des Berliner Muséums, 1901, in-4°.
LA CONQUÊTE PERSE. LUI
hmille régnante, les frères royaux , étaient introduits dans
Groupe d’Amon et d’une reine Éthiopienne.
le sanctuaire et présentés successivement à la statue du dieu, qui indiquait l’élu de son choix1 par quelque signe con-
1. Mariette, Quatre pages des Archives officielles de V Ethiopie , dans
venu d’avance. Nommé par les prêtres, le souverain restait sous leur domination sa vie durant. Comme le dernier des Ilamessides à Tlièbes, il ne pouvait entreprendre aucune guerre ni accomplir aucun acte important, sans implorer l’autorisation du dieu. S’il venait à désobéir ou simplement à marquer quelques velléités d’insubordination, le clergé lui transmettait l’ordre de se donner la mort, et il n’avait d’autre ressource que de s’incliner devant cet arrêt. La loi si dure pour lui n’était pas plus tendre pour ses sujets. La moindre divergence d’opinion, le moindre changement introduit dans les pratiques du culte était considéré comme une hérésie et traité en conséquence. Vers la fin du septième siècle, quelques membres du sacerdoce de Napata méditèrent une sorte de réforme religieuse : ils voulaient, entre autres choses, substituer au sacrifice ordinaire du vieux rite égyptien différentes cérémonies, dont la principale consistait à manger crue la viande des sacrifices. Cette coutume, sans doute d’origine nègre, parut abominable aux yeux des orthodoxes. Le roi se rendit au temple d’Amon, en chassa les prêtres hérétiques, et brûla vifs ceux de leurs adhérents qu’il put saisir. L’usage sacré de la viande crue n’en persista pas moins : il gagna du terrain à mesure que l’influence égyptienne allait s’affaiblissant, et il finit par s'établir si solidement qu’il s’imposa même au christianisme1. Encore au commencement de notre siècle, les Abyssins se régalaient de viande crue, qu’ils appelaient brinde 2.
L’isolement des Éthiopiens avait été plus profitable que nuisible à leur renommée. A peine entrevus dans la distance par les nations de la Méditerranée, ils avaient été investis peu à peu de vertus merveilleuses et presque divines. On disait d’eux qu’ils étaient les plus grands et les plus beaux des hommes5, qu’ils prolongeaient leur existence jusqu’à
\& Revue archéologique, sept. 1865; Maspero, la Stèle de V Intronisation, dans la Revue archéologique, 1873, t. 1, et dans les Records of the Past, t. YI, p. 71-78. — 1. Maspero, la Stèle de V Excommunication, dans la Revue archéologique , mars 1875, et dans les Records of the Past, t. IY. — 2. Vaientiaet Sait, Voyages dans l'Hinduustan, à! Ceylan, sur les deux côtes de la mer Rouge , en Abyssinie et en Égypte, traduct. franc., t. 111, p. 283; 1Y, 08. — 3. Hérodote, 111, ïjl.
LA CONQUÊTE PERSE
cent vingt ans et au delà, qu’ils possédaient une fontaine merveilleuse dont l’eau entretenait dans leurs membres une jeunesse perpétuelle1. Près de leur capitale, il y avait une prairie sans cesse couverte de boissons et de mets préparés : qui voulait venait et mangeait à sa fantaisie2. L’or était si commun qu’on l’employait aux usages les plus vils, même à enchaîner les prisonniers : le cuivre était rare et très recherché3. Cambyse fit explorer le pays par des espions, et, sur leurs rapports, il quitta Memphis à la tête de son armée. L’expédition à moitié réussit, échoua à moitié. 11 semble que les envahisseurs suivirent le Nil jusqu’à Korosko, puisqu’ils l'abandonnèrent et qu’ils piquèrent droit à travers le désert dans la direction de Napala4 : les vivres et l’eau leur manquèrent au quart du chemin, et la famine les obligea à battre en retraite après avoir perdu beaucoup de monde5. L’expédition eut pour résultat de rattacher à l’empire les cantons de la Nubie les plus voisins de Syène6; néanmoins la population égyptienne, toujours disposée à bien accueillir les nouvelles défavorables à ses maîtres, se plut à ne voir que l’échec final. Cambyse avait été, dès son enfance,
i. Hérodote, III, xxm. — 2. Hérodote, III, xvn-xvm, xxm. Cette fable trouva accueil dans Pomponius Mêla [de Situ Orbis , III, 15). Heeren y croit reconnaître les pratiques du commerce par signes, si fréquent en Afrique : la table du Soleil aurait été une sorte de marché où les indigènes seraient venus s’approvisionner par voie d’échange. Je vois là plutôt un souvenir de la Prairie des Offrandes mentionnée dans les textes funéraires, et à laquelle les âmes des morts avaient accès : cette donnée mystique aura été transportée du domaine de la fable dans celui de la réalité, comme le jugement des morts, la barque du Soleil où pénètre le défunt, etc. — 3. Hérodote, III, xxm. — 4. Les géographes anciens mentionnent au-dessous de la troisième cataracte une localité nommé Cambusis (Pline, H. Nat., vi, 29), ou les trésors de Cambyse, Kagêueou rapasta (Plolémée, IV, 7), et l’on a cru reconnaître dans ce nom la preuve du passage de l’armée perse. En fait, la ville de Kambiousît, qui est mentionnée dans les textes, était plus ancienne que Cambyse et n’a rien à voir avec le nom de ce prince. — 5. Hérodote, III, xxv. Diodore prétend que Cambyse arriva jusqu’à Méroé et qu’il y fonda une ville nouvelle (I, 33) ; selon Josèphe ( Ant . Jud ., II. 10), il donna à la capitale de l’Éthiopie, qui s’appelait auparavant Saba, le nom de sa sœur Méroè. — 6. On trouve mentionnés encore au temps de Darius les Éthiopiens au sud de l’Égypte, les Cousliites, au nombre des sujets de l’empire perse (Hérodote, III, xcii).
sujet à des crises d’épilepsie pendant lesquelles il devenait furieux et il n’avait plus conscience de ses actions1. Linsuccès de ses tentatives en Afrique exaspéra sa maladie et redoubla la fréquence et la longueur des accès : il y perdit le peu de sens politique qu’il avait montré jusqu alors et il se laissa emporter à toute la violence de son caractère. Le bœuf Apis était mort en son absence, et les Égyptiens, après avoir pleuré le défunt le nombre de jours réglementaires, intronisaient un Apis nouveau quand les débris de 1 armée perse rentrèrent à Memphis. Cambyse, trouvant la ville en fête, s’imagina quelle se réjouissait de ses malheurs. Il manda auprès de lui les magistrats, puis les prêtres, et il les envoya au supplice sans écouter leurs explications. 11 commanda qu’on lui amenât le bœul et il lui perça la cuisse d’un coup de poignard. L’animal succomba quelques jours après2, et ce sacrilège excita dans le cœur des dévots plus d’indignation que la ruine de la patrie. Leur haine redoubla quand ils virent le Perse s’ingénier autant à heurter leurs préjugés qu’il avait pris de peine à les concilier auparavant. Il pénétra dans le temple de Phtah à Memphis et il se moqua d’une des formes grotesques sous lesquelles on avait accoutumé de représenter ce dieu. Il viola les tombeaux anciens, afin d’en examiner les momies. Les Iraniens eux-mêmes et les gens de la cour n échappèrent pas à sa rage. Il tua sa propre sœur, qu’il avait épousée malgré la loi qui défendait les mariages entre entants du même père et de la même mère. Une autre fois il abattit d une flèche le fils de Prexaspès, il enterra vifs douze des principaux parmi les Perses, il ordonna 1 exécution de Grésus, puis il se repentit de sa précipitation et cependant il condamna les officiers qui n’avaient pas obéi à l’ordre qu il se repentait
1. Hérodote, III, xxxm. M. Schæfer a cru reconnaître le nom de Cambyse et celui des Mèdes dans l’inscription du roi éthiopien Nastosenen ( die Æthiopische Kônigsinschrift des Berliner Muséums ) , il n y a là que des ressemblances de noms fort légères, et les événements diffèrent trop dans les deux cas pour que le rapprochement proposé soit probable. — 2 II est dit dans le De Iside, § 44, que Cambyse tua l’Apis et qu’il le donna aux chiens. Il faut probablement reporter cette notice aux événements qui signalèrent la seconde conquête de 1 Égypte par Orchos et par l’eunuque Bagua».
d’avoir donné. Les Égyptiens prétendirent que les dieux l’avaient frappé de folie en punition de ses sacrilèges1.
Rien ne le retenait plus aux bords du Nil : il reprit la route d’Asie. 11 était déjà dans le nord de la Syrie lorsqu’un héraut se présenta devant lui, proclama à l’ouïe de toute l’armée que Cambyse, fils de CyruB, avait cessé de régner, et somma ceux qui lui avaient obéi jusqu’alors de reconnaître pour roi Bardiva, fils de Cyrus. Cambyse crut d’abord que son frère avait été épargné par l’homme chargé de l’assassiner : il apprit bientôt que ses instructions n’avaient été que trop fidèlement accomplies et il pleura au souvenir de ce crime inutile. L’usurpateur était un certain Gaumatâ, dont la ressemblance avec Bardiya était si frappante que les personnes, même prévenues, s’y laissaient tromper aisément. Il avait pour frère Patizêithès, à qui Cambyse avait confié la surveillance de sa maison pendant son absence2. Tous deux connaissaient le sort de Bardiva.; tous deux savaient aussi que la plupart des Perses l’ignoraient et qu’ils croyaient le prince encore vivant. Gaumatâ se révolta dans Pasargades vers les premiers jours de mars 522 : après quelques moments d’hésitation, la Perse, la Médie, le centre de l’empire se déclarèrent en sa faveur et l’intronisèrent le 9 Garmapada (juillet 522) 3. D'abord atterré, Cambyse allait partir à la tête des troupes qui lui étaient restées fidèles, lorsqu’il mourut d’une manière mystérieuse. L’inscription de Béhistoun semble dire qu’il se tua de sa propre main dans un accès de désespoir 4. Hérodote raconte qu’en montant à cheval, il s’enfonça la pointe de son poignard dans la cuisse à l’endroit même où il avait frappé le bœuf Apis : « Se sentant atteint à mort, il demanda le nom de l’endroit où il se trouvait, et on lui
1. Hérodote, III, xxvn-xxxvm. — 2. Denys de TVIilet, qui vivait un peu avant Hérodote, donne à Patizêithès le nom de Panzythès. Ctésias [Persica , § 10, édit. Müller-Didot, p. 47) et l’inscription de Béhistoun ne mentionnent qu’un seul mage, que Ctésias appelle Spbendadatès, et , l’inscription Gaumatâ. Ce Gaumatâ est le Cornétès de Trogue-Pompée et de Justin, I, 9.— 3. Cf. Spiegel, Eranische ALterthumskunde , II, p.50‘2, et G. Rawlinson, The five great Monarchies , t. III, p.398. — 4. II. Rawlinson, Inscription of Darius on the rock at Behistun , dans les Records of the Pasl, t. I, p. 412; Opperl, te Peuple et La Langue des Mèdes, p. 117
répondit « Agbatana1 ». Or, avant cela, il lui avait été annoncé par l’oracle de Bouto qu’il finirait ses jours à Agbatana. 11 avait compris l’Agbatana de Médie, où ses trésors étaient, et il avait pensé qu’il y finirait ses jours dans un âge avancé : mais l’oracle songeait à l’Agbatana de Syrie. Lors qu’il eut ouï le nom de l’endroit, il revint à lui : « C’est donc ici que Cambyse, fils de Cyrus, est condamné à mourir. » 11 expira vingt jours après, sans laisser de postérité et sans avoir désigné son successeur 2.
Gaumatâ et Dariu Ier; réorganisation et division de Fempire perse.
On a considéré souvent la révolte de Gaumatâ comme une sorte de mouvement national, qui restaura l’ancienne suprématie des Mèdes, et qui ravit un moment aux Perses la domination sur l’Asie3. Gaumatâ n’était pas Mède : il était né en Perse, dans la petite ville de Pisvaouvada (Pasargades), près du mont Arakadris. D’abord acclamé par les provinces
1. Étienne de Byzance mentionne une Ecbatane syrienne, et Pline, H. N ., V, 19, assure que la ville de Carmel s’appelait d’abord Ecbatane. On a voulu identifier l’Agbatana syrienne d’Hérodote avec Batanæa ou avec Hamath. — 2. Hérodote III, lxiv-lxv. Ce conte du personnage auquel on prédit qu’il mourra dans un endroit connu, et qui est frappé à mort dans un endroit inconnu du même nom, a servi plusieurs fois dans l’histoire. Témoin l’exemple de l’empereur Julien et celui du roi d’Angleterre Henri III, à qui on avait annoncé qu’il mourrait à Jérusalem, et qui mourut, en elfet, dans une chambre du château de Westminster qu’on appelait Jérusalem. Ctésias ( Persica , § 12, édit. Müller-Didot, p. 48) raconte que Cambyse se blessa à Babylone, un jour qu’il s’amusait à sculptèr du bois. Pour le règne de Cambyse et les documents qui ont servi à en reconstituer la trame, voir Maspero, les Empires , p. 654-671. — 3. La plupart des écrivains anciens ont partagé cette opinion (Hérodote, III, lxi, cxcix; Platon, Lois, III, p. 694- 695, etc.), que le plus grand nombre des écrivains modernes a cru devoir adopter à leur suite (Niebuhr, Vortrâge über alte Geschichte , I, 157, 599; Grote, History of Greece, IV, p. 301-302; Spiegel, Eranische Aller thumskunde, II, p. 310). M. George Rawlinson a fort bien montré que le mouvement de Gaumatâ n’avait pas pris naissance en Médie et n’avait rien changé à la domination persane : il admet que l’usurpation des Mages était le prélude d’une révolution religieuse [On the Magian Révolution and the Reign of lhe pseudo-Smerdis, dans Herodotust t. III, p. 454-459).
r* CONQUÊTE PERSE. 697
centrales 'et orientales seulement, il fut accepté dans le reste de l’empire aussitôt après la mort de Cambyse. On le tenait généralement pour Bardiva, et cela suffisait à lui assurer le respect et la fidélité des Iraniens. Il s’empressa d’ailleurs de supprimer tous ceux, grands ou petits, qu’il soupçonnait d’être bien renseignés, et la crainte ferma la bouche des survivants : « Il n’y eut personne, ni parmi les Perses, ni parmi les Mèdes, ni même parmi les gens de la race achéménide, qui songeât à lui disputer le pouvoir1. »
Afin de gagner à sa cause les peuples vaincus, il les dispensa pour trois ans de l’impôt et du service militaire.
Six mois durant il régna sans que personne soupçonnât l’imposture et vît en lui autre chose que l'héritier légitime du trône, le fils du grand Cvrus et le frère de Cambyse. A la fin pourtant la crédulité publique s’émut.
Les révélations faites par le dernier roi un peu avant sa mort n’avaient trouvé d’abord que peu de créance ; on les avait attribuées à la jalousie ou à la haine fraternelle. Certaines circonstances se produisirent qui semblaient montrer que Cambyse avait dit vrai. Selon 1 usage, Gaumatâ avait hérité, avec la couronne, le harem de son prédécesseur ; on apprit que les femmes étaient au séquestre et qu’elles ne communiquaient plus entre elles ou avec le monde extérieur que par messagers secrets, au péril de leurs jours. Le bruit se répandit que le prétendu Bardiya était essorillé, et l’on conclut de sa mutilation qu’il n’était pas le fils de Cyrus2. Daryavous (Darius)5, fils de Vistâspa
1. H. Rawlinson, Inscription, p. 113; Oppert, le Peuple, p. 119. — 2. Hérodote, III, lxvi. — 3. Strabon savait déjà que AaptaÛYjç était le
(Hystaspe), satrape d’Hyrcanie, qui appartenait à la maison royale et qui aurait été de plein droit l’héritier de Cambyse, s’entendit avec six des plus résolus parmi les chefs des grandes familles seigneuriales de la Perse1, surprit Gaumatà dans son palais de Sikhyaouvâtis en Médie et le tua le 10 Bagayadis (mars-avril) 521 . On raconta plus tard que, le crime accompli, les sept convinrent de choisir pour souverain celui d’entre eux dont le cheval hennirait le premier au lever du soleil : une ruse de son écuyer procura la couronne à Darius Le droit du sang les dispensait d’avoir recours à ce moyen romanesque : Darius, proclamé sans retard, purifia les temples que son prédécesseur avait souillés5, et il institua la fête de la magophonie en souvenir du meurtre qui l'avait fait roi.
Deux révolutions se succédant coup sur coup en moins d’une année avaient ébranlé la puissance des Perses. Leur empire n'était, comme celui des Égyptiens et des Assyriens, qu’un assemblage hasardeux de provinces administrées par des gouverneurs à demi indépendants, de royaumes vassaux, de villes et de tribus mal soumises. Tout prétexte était bon pour ces sujets impatients du joug; et, dès les premiers bruits, la révolte éclata sur deux points à la fois, en Susianei où Athrîna, fils d’un des derniers rois nationaux, Oumbadaranma 4, ceignit le diadème, à Babylone, où Nadintavbel se présenta comme étant le second fils de Nabonide
véritable nom du prince appelé Aapeioç par les Grecs. Le père de Darios était Satrape de Perse, selon Hérodote (III, lxx), d’Hyrcanie et de Parthie, selon l’inscription de Béhistoun (H. Rawlinson, Inscription, p. 119; Oppert, le Peuple , p. 135). — 1. La liste donnée par Hérodote (III, lxx) coïncide à peu près avec celle que Darius lui-mêrne a inscrite à Béhistoun (H. Rawlinson, Inscription of Darius on the rock at Behistun , dans les Records of the Past, p. 126-127; Oppert, le Peuple et la langue des Mèdes, p. 153-155). Ctésias a substitué partout le nom des fils à celui des pères, Persica , § 14, édit. Müller-Didot, p. 48-49. — 2. Voir dans Hérodote, III, lxviii-lxxxviu, le récit légendaire de la conjuration. — 3. II. Rawlinson, Inscription , p. 113; Oppert, le Peuple , p. 117. — 4. H. Rawlinson, Inscription , p. 114, § 16, et J. Oppert, le Peuple^A^X, § 15. Le nom a été adouci dans le texte susien, sous la forme Assinâ. L’origine royale d’Athrina est prouvée par ce fait que Darius ne dit pas « qu’il mentit » en proclamant ses droits à la royauté (Oppert, le Peuple, , p. 167).
LA CONQUETE PERSE
et assuma, en montant sur le trône, le nom glorieux de Nabuchodorosor1. Darius abandonna à ses généraux la tâche facile de vaincre Athrîna et il se réserva pour lui-même le commandement des troupes destinées à agir contre la Ghaldêe. Nabuchodorosor III avait bien employé le peu de temps que son rival lui avait laissé: quand les Perses débouchèrent dans la plaine assyrienne, il occupait déjà de fortes posi-
Darius perçant ün rebelle de sa lance
tions sur la rive droite du Tigre, et une flottille nombreuse couvrait son camp. Darius n’osa pas 1 attaquer de front : il divisa son armée en petits corps, qu’il monta, partie à cheval, partie à chameau, et, trompant la surveillance de son adversaire par la multiplicité de ses mouvements, il réussit à franchir la rivière. Les Chaldéens essayèrent en vain de le rejeter à l’eau : battus, ils se replièrent en bon ordre et,
1. Le dernier contrat babylonien daté du règne du pseudo-Smerdis est du 1er Tishri 522, le premier de Nadintavbel est de seize jours plus tard : c’est dans cet intervalle qu’on apprit à Babylone la mort de Gaumatâ (Boscawen, liabylonian dated Tablais and the Canon of Ptolemy, dans les Transactions of the Society of Biblical Archæoloyy. t. VI, p 31).
six jours après, ils livrèrent une seconde bataille, à Zazanou, sur les bords de l’Euphrate (décembre 521). Leur déroute fut complète; Nabuchodorosor, échappé avec quelques cavaliers, courut s’enfermer dans Babylone. Si Darius avait compté sur une reddition aussi prompte que celle qui avait livré la ville à Cyrus, son espoir fut déçu : il fut contraint de commencer un siège régulier, et cela, au moment où les provinces se mettaient en rébellion ouverte sur tous les points. La tentative du Perse Martiya pour débaucher une seconde fois la Susiane fut, il est vrai, réprimée promptement par les Susiens eux-mêmes, mais la Médie se laissa entraîner par un certain Fravartish, qui disait descendre de Cvaxare et qui se proclama roi sous le nom de Khshatrîta. Le temps n’était pas encore assez éloigné où Astyage dominait sur l’Iran, pour que la noblesse mède eût renoncé à recouvrer l’hégémonie dont la victoire de Cyrus l’avait dépouillée : l’occasion était d’autant plus favorable que Darius avait dû quitter la province subitement, presque aussitôt après le meurtre de Gaumatâ, et la dégarnir, afin de former l’armée qui opérait contre Babylone. Quelques-unes des tribus nomades demeurèrent fidèles : tous ceux des Mèdes « qui vivaient dans des maisons » se rangèrent sous les drapeaux du prétendant, puis l’insurrection gagna les pays les plus proches, l’Arménie et l’Assyrie.
C’en eût été fait de Darius si le mouvement se fût propagé aux satrapies occidentales; par bonheur elles ne bougèrent point. Orœtès, gouverneur de la Lydie, affectait des allures indépendantes et menaçait de devenir dangereux : Bagæos, envoyé à Sardes, communiqua aux soldats perses l’ordre royal de ne plus garder leur commandant, et « aussitôt ils posèrent leurs piques. Lors Bagæos, voyant qu’ils obéissaient, prit courage et remit aux mains du secrétaire une deuxième lettre, où il était dit : « Le roi Darius somme les Perses qui sont à Sardes de tuer Orœtès. Sur quoi ils tirèrent leurs sabres et le tuèrent1 ». Rassuré de ce côté, Darius n’était pas encore hors d’affaire et sa situation demeurait critique. Lever le siège de Babylone, il n’ y devait pas songer :
1 Hérodote, II, cxxvr-cxxvm.
LA CONQUÊTE PERSE
c’eût été fait de lui si Nabuchodorosor avait reparu librement en Assyrie et en Élam. Il se décida donc à poursuivre plusieurs campagnes à la fois et, tandis qu’il pressait luimême le blocus, il leva deux autres armées et il les lança, l’une en Arménie sous Dâdarshîsh, l’autre en Médie sous Yidarna, l’un des sept. Vidarna rencontra Khshatrîta à Maroush, le 20 Anamaka 510, mais la bataille demeura indécise, et il dut camper dans la Gambadène pour y attendre des renforts. Dâdarshîsh de son côté remporta trois victoires consécutives sur les Arméniens mais sans faire de progrès sérieux1 : en Arménie comme en Médie, Khshatrîta conserva ses positions, et sa résistance acharnée décida l’Hyrcanie et la Parthyène à se rallier à sa cause2. La Sagartie s’arma à l’appel de Tchitrantakhma qui s’annonçait comme un descendant de Cyaxare, et Frâda s’insurgea en Margiane. La Perse elle-même commença à douter du succès et elle élut un roi selon son cœur5. Bien des gens ne pouvaient encore se résigner à croire que la descendance directe de Cyrus se fût éteinte avec Gambyse. L’usurpation et la chute de Gaumatâ, l’avènement de Darius ne les avaient point ébranlés dans leur foi en l’existence de Bardiya : de ce que Gaumatâ était un imposteur, il ne suivait pas nécessairement que Bardiya fût mort. Aussi, quand un certain Vahyasdâta s’annonça à eux comme étant le plus jeune fils de Cyrus, ils l’acclamèrent avec enthousiasme.
Un succès qu’Hystaspe remporta à Vispaousatîsh en Parthiéne, le 22 Yiyakhna 519, empêcha les Hyrcaniens de se rallier aux Mèdes, et quelques jours plus tard la chute de Babylone rendit enfin à Darius l’usage de toutes ses forces. La longue résistance de cette place fournit une matière abon-
1. H. Rawlinson, Inscription , p. 116-118; Oppert, le Peuple . p. 127- 131. — 2. H. Rawlinson, Inscription , p. 119; Oppert, le Peuple , p. 135. Le moment de la révolte est suffisamment indiqué par le passage : a Les Parthes et les Hyrcaniens firent défection de moi et se dirent sujet de Phraortès ». — 3. H. Rawlinson, Inscription , p. 121 ; Oppert, le Peuple, p. 137. La date est ici encore donnée par le contexte : <t Je détachai une partie de l’armée perse et médique qui était avec moi. — Le nommé Artavardiya, un Perse, mon serviteur, je le fis leur chçf, et «ne autre armée perse alla en Médie, après moi, pour me soutenir et Artavardiya partit avec l’armée pour la Perse. >
dante à l’imagination populaire : un demi-siècle plus tard, on contait que le roi, arrivé devant Babylone, l’avait trouvée résolue à se défendre désespérément. Les habitants avaient coupé les canaux, rempli leurs magasins et leurs greniers, puis ils s’étaient débarrassés des bouches inutiles : ils avaient égorgé toutes les femmes, sauf le petit nombre qu’il en fallait pour la préparation du pain. Au bout de vingt mois les Perses n’étaient pas plus avancés que le premier jour, et ils se décourageaient, quand Zopyre, l’un des sept, se dévoua pour leur assurer la victoire. Il se coupa le nez et les oreilles, il se déchira à coups de fouet, puis il s’introduisit dans la place comme transfuge, et, quand il eut gagné la confiance des assiégés, il livra les deux portes dont on lui avait confié la garde : trois mille Babyloniens expirèrent sur le pal, les murs furent rasés au niveau du sol et la ville se repeupla de colons étrangers1. Ce qu’il y a de certain dans cette histoire, c’est la longueur du siège. Nabuchodorosor fut exécuté, et Darius, enfin maître d’agir à sa guise, dépêcha un de ses lieutenants, le Perse Artavardiva, contre le faux Smerdis, tandis qu’il marchait de sa personne au-devant de Khshatrîta. Il pénétra en Médie par le défilé de Kerend et rallia Yidarna dans la Cambadène. L’entrée en scène des vétérans de Cvrus et de Cambyse changea soudain la face des affaires. Les milices des Mèdes cédèrent devant eux : Khshatrîta fut battu près du bourg de Koundourous, le 20 d’Adoukanis 519. 11 s’enfuit vers le nord, sans doute afin de se jeter dans la montagne et d’y conlinuer la lutte, mais il fut pris non loi de Bagâ et conduit à Ecbatane. Son châtiment fut atroce : on lui coupa le nez, les oreilles et la langue, on lui creva les yeux, on l’enchaîna à la porte du palais, puis, quand le peuple se fut suffisamment repu de ce spectacle,
1. Hérodote, III, cl-clx; Ctésias ( Persica , § 22, éd. Müller-Didot, p. 50) place le siège de Babylone sous Xerxès. D’après lui, ce fut Mégabyze, fils de Zopyre, et non pas Zépyre lui-même, qui livra la ville, l'olyen ( Strat ., XIII, 11, § 8) prétend, peut-être d’après Charon de Lampsaque, que Zopyre imita l’exemple donné par un Sace habitant au delà de l'Oxus. Les écrivains latins ont transporté l’histoire en Italie et ils l’ont placée à Gabies (Tite Live, I, 50-54; Ovide, Fastes, II, 685-710), mais Sextus Tarquin, à qui ils la prêtèrent, ne poussa pas le dévouement jusqu’à se mutiler.
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le pal ; ses principaux partisans furent, les uns empalés comme lui, les autres décapités1. Le succès n’avait, été ni moins rapide, ni moins complet du côté de la Perse. Dès le début, Yahvasdâta commit la faute de diviser ses troupes et d’en expédier une partie en Arachosie : Artavardiya, vainqueur à Racha, puis à Paraga (519-518) % l’enferma dans le château d’Ouvadéshaya et s’empara de sa personne5, tandis que le satrape d’Arachdsie repoussait l’invasion victorieusement (51 8) 4. Mais il semblait qu’une guerre engendrât l’autre : le succès éphémère du second faux Smerdis évoqua un second faux Nahuchodorosor. Darius avait à peine quitté Babylone que l’Arménien Arakha se présentait au peuple comme le fils de Nabonide : Yindafranâ (Intaphernès) le vainquit et le fit exécuter (51 0)5 -La Médie, la Perse et la Babylonie reconquises, la soumission des autres provinces n’était plus qu’un jeu. Déjà Tchitrantakhma avait expié sa rébellion sur la croix6 : Vistâçpa, père de Darius, eut promptement raison de l’Hyrcanie (juillet 519), et Dâdarshish, satrape de la Bactriane, triompha sans grand’peine de la résistance de Fràda. La guerre était terminée (518) 7.
La leçon de ces dures années ne fut pas perdue pour le vainqueur. L’empire de Cyrus renfermait, à côté des pays gouvernés par les officiers perses, des royaumes et des cités vassales, des peuplades tributaires, qui relevaient directement du souverain et qui n’avaient aucun ordre à recevoir
1. H. Rawlinson, Inscription , p. 118-119; Oppert, le Peuple , p. 131- 153. — 2. Paraga paraît être la ville de Forg, dans le Laristan (Oppert, le Peuple , p. 139, note 4). — 3. H. Rawlinson, Inscription , p. 121; Oppert, le Peuple, p. 139-141. — 4. H. Rawlinson, Inscription, p. 121- 122; Oppert, le Peuple, p. 141-143. — 5. H. Rawlinson, Inscription, p. 122-123; Oppert, le Peuple, p. 143. D’après Boscawen [Babyloman dated Tablets , dans les Transactions oj' the Society of Biblical Archæology, t. VI, p. 51-32) et Oppert ( Revised Chronology of the later Babylonian Rings , dans les Transactions of the Society of Biblical Archæology, t. VI, p. 271-272, et le Peuple et la langue des Mèdes, p. 179), une lacune observée dans les dates des contrats babyloniens entre le dernier mois de la sixième année de Darius et le cinquième mois de la septième marquerait le temps durant lequel Arakha gouverna Babylone sous le nom de Nabuchodorosor. — 6. H. Rawlinson, Inscription , p. 119; Oppert, le Peuple, p. 133-135. — 7. Pour la chronologie de cette guerre, voir Maspero, les Empires, p. 674-582,
des satrapes dans la province desquels leur domaine était enclavé : c’était encore le système qu’avaient pratique Tiglathphalasar III et ses successeurs assyriens1. Darius ne s’ingénia pas à supprimer les dynasties locales; loin de là, il encouragea les peuples à garder leur langue, leurs mœurs, leur religion, leurs lois, leurs institutions particulières. Les Juifs eurent la permission d’achever la construction de leur temple-; les Grecs d’Asie retinrent leurs constitutions variées, la Phénicie conserva ses rois et ses suffètes, l’Égypte ses nomarques héréditaires. Mais il y eut au-dessus de ces pouvoirs locaux une autorité unique, supérieure à tous et la même partout. Le territoire fut divisé en grands gouvernements, dont le nombre flotta selon les temps. Au début, il yen avait vingt-trois :
4° La Parçà ou Perse proprement dite;
2° L’Ouvajâ, Élam, où se trouvait Suse, l'une des résidences favorites de Darius;
5° Babirous, la Chaldée;
4° Athourâ, l’Assvrie, du Khabour au mont Zagros;
5° Arabavâ, la Mésopotamie entre le Khabour et l’Euphrate, là Syrie, la Phénicie et la Palestine;
6° L’Égypte (Moudrâya) ;
7° Les peuples de la mer, parmi lesquels on comptait les Giliciens et les Chypriotes;
8° L’Yaounâ, qui renfermait, outre la Lycie, la Carie et la Pamphylie, les colons grecs de la côte, Ioniens, Éoliens et Doriens;
9° La Lydie et la Mysie (Çpardâ);
40° La Médie;
11° L’Arménie;
12° La Katpatouka, c’est-à-dire toute la région centrale de l’Asie Mineure, du Taurus au Pont-Euxin;
15° La Parthvène et l’Hyrcanie (Parthava);
44° La Zarânka. (Zarangie);
45° L’Arie (Haraïva);
16° La Chorasmie (Ouvàrazmiya);
47° La Bactriane (Bakhtrîs);
1. Voir p. 404-465 de ceîte histoire. — 2. Esdras, V, 2; Haggaï, I, 14.
\ 8° La Sogdiane (Çoughdâ) ;
19° La Gandarie (Gandara) ;
20° Les Çaka ou Saces, aux plaines de la Tartarie, presque sur les confins de la Chine;
21° Les Thatagous ou Sattagydes, dans le bassin supérieur
de l’Helmend ;
22° L’Àracliosic (Haraouvalis) ;
25° Les Maka, qui habitaient les pays à cheval sur le détroit d’Ormuzd. Ce nombre s’accrut encore par la conquête : à la fin de son règne, Darius comptait dans l’empire trente et une satrapies1.
Si chacune d’elles avait été régie par un seul homme, investi de pouvoirs équivalents aux pouvoirs royaux et à qui il ne manquait du roi que le titre et 1 hérédité, 1 empire aurait couru le risque de se résoudre bientôt en un amas confus de principautés sans cesse en lutte contre la Perse. Darius évita de concentrer l’autorité civile et le commandement militaire entre les mêmes mains. 11 établit dans chaque gouvernement trois officiers indépendants 1 un de 1 autre, et qui relevaient directement de la cour : le satrape2, le secrétaire royal et le général. Les satrapes étaient choisis par le roi dans n’importe quelle classe de la nation, parmi les pauvres comme parmi les riches, parmi les gens de race étrangère comme parmi les Perses5 : mais l’usage s’établit de ne confier les satrapies importantes qu’aux descendants des six familles qui avaient aidé à renverser Gaumâta, ou bien à des personnages alliés à la famille royale4 par le sang5 ou par un mariage. Ils n’étaient pas nommés pour un espace
1. H. Rawlinson, Inscription , p. 111; Oppert, le Peuple , p. 113-115. L’inscription de Persépolis compta vingt-quatre satrapies (Oppert, le Peuple , p. 198-199), et celle de Nakhsh-i-Roustem, vingt-huit (Oppert, le Peuple , p. 204-205) : Hérodote (III, xc-xcv) n’en énumère que vingt. — 2. En perse, khshatrapâ, klishatrapan, khshatrapâva. — 3. Hérodote connaît au moins un satrape grec, Xénagoras d’Halicarnasse (IV, cvn), et un Lydien Pactyas (I, cliii). — 4. Pour comprendre à quel point cette coutume était répandue, il suffit de rappeler que, lorsque Pausauias, roi de Sparte, songea à devenir satrape de Grèce sous Xeixès, il demanda la main d’une princesse (Thucydide, 1,128). — 5. Dans lins, cription de Béhistoun (Rawlinson, Inscription , p. 119-120), \ istâçpa , père de Darius, est satrape d’Hyrcanie; Artaphernès, frère de Darius, était satrape de Sardes (Hérodote, \, xxv), et Achéménès, fils de Darius,
BIST. ÀflC. DK L’ORIKNT. — MASPERO
de temps déterminé, mais ils restaient en charge aussi longtemps qu'il plaisait au souverain. Ils exerçaient l’autorité civile dans toute sa plénitude, ils avaient des palais, des parcs ou paradis, une cour, des gardes du corps, des harems bien fournis, ils répartissaient l’impôt à leur guise, ils administraient la justice, ils possédaient le droit de vie et de mort. Ils avaient auprès d’eux un secrétaire royal; ce fonctionnaire, chargé ostensiblement du service de la chancellerie, n’était en réalité qu’un espion occupé à surveiller tous leurs actes et toutes leurs démarches pour en référer à qui de droit1. Les soldats perses, les troupes indigènes et les mercenaires cantonnés dans la province étaient sous la main d’un général, souvent ennemi du satrape et du secrétaire2. Ces trois rivaux se balançaient et se tenaient mutuellement en échec, de manière à rendre une révolte, sinon impossible, au moins difficile. Ils étaient en rapports perpétuels avec la cour par des services de courriers réguliers, qui transportaient leurs dépêches en quelques semaines3 d’un bout de l’empire à l’autre. Pour surcroît de précaution, le roi envoyait chaque année dans les provinces des officiers qu’on nommait ses yeux et ses oreilles , parce qu’ils étaient chargés de voir et d’entendre pour lui ce qui se passait sur les parties les plus reculées du territoire. Ils surgissaient au moment où l’on s’y attendait le moins, ils examinaient l’état des choses, ils réformaient certains détails d’administration, ils réprimandaient et ils suspendaient au besoin le satrape; ils étaient accompagnés d’un corps de troupes qui appuyait leurs décisions et qui prêtait à leurs conseils une autorité qu’ils n’auraient peut-être pas eue sans cela4. Un rapport défavorable, une désobéissance minime, même le simpb
satrape d’Égypte (Hérodote, VII, vii). — I. Le rôle du secrétaire est nettement indiqué dans l’histoire d’Orœtès (Hérodote, III, cxxvm). — 2. Dans Hérodote, le commandant des troupes est distingué du satrape (V, xxv etcxxxm,etc.). Il résulte d’un passage de Xénophon ( Cyropédie , VIII, vi, 1) que les commandants des forteresses étaient indépendants du général et ne relevaient que du roi. — 3. Voir dans Hérodote (V, lii-liii) la description de la route royale entre Suse et Sardes; Xénophon ( Cyropédie , VIII, vu, 18) compare la rapidité de ces messagers an vol des oiseaux. — 4. Xénophon [Cyropédie, VIII, vi, 16) rapporte que l’usage de celte inspection annuelle continuait encore de son temps.
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soupçon d’une désobéissance, suffisaient à perdre un satrape; quelquefois on le déposait, souvent on le condamnait à mort sans procès, et on laissait aux gens de sa suite le soin de son exécution. Un courrier arrivait à l’improviste, intimait aux gardes l’ordre de tuer leur chef, et les gardes obéissaient- sur simple vue du firman royal.
Cette réforme administrative ne plut pas aux Perses; ils se vengèrent par des railleries de l’obéissance à laquelle Darius prétendait les plier. Cyrus, disaient-ils, avait été un père, Cambyse un maître : Darius n’était qu’un cabaretier affamé de gain1. La division de l’empire avait eu un but financier autant et plus encore qu’un but politique : répartir, lever, verser l’impôt, était le grand devoir des satrapes. La Perse propre fut dispensée de charge régulière2 : ses habitants étaient seulement requis de faire un cadeau au roi toutes et quantes fois il traversait le pays. Le cadeau était proportionné à la fortune de l’individu ; ce pouvait n’ètre qu’un bœuf ou un mouton, même un peu de lait ou de Danque de Danus l" fromage, quelques dattes, une poignée de farine ou des légumes3. Les autres provinces furent frappées, en raison de leur étendue et de leur richesse, d'un tribut payable partie en argent, partie en nature. Le revenu en argent s’élevait à 1460 talents euboïques, ce qui fait en poids 82 799 866 francs, et, en tenant compte de la valeur relative de l’argent aux différentes époques, environ 665 000 000 de francs4. Afin de rendre les payements moins difficiles, Darius mit en circulation une monnaie d’or et d’argent, à laquelle on a donné son nom. Les dariqués portent au droit une figure de roi armée de l’arc ou de la javeline. Elles sont épaisses, irrégulières, grossières de frappe, mais d’un titre remarquablement pur : l’alliage n’y
t. Àapstoç jxsv xaTCY)Xoç, Kafiêécnr); Se Secu oxï)ç, Kupoç os Tcocr/jp, 6 p.èv oxl èxaitïjXsue uavxa xà irpay^axa... (Hérodote, III, lxxxix). — 2. Hérodote, III, xcvii. — 5. Élien, Var. Uist ., I, 31. — 4. Hérodote (III, lxxxix-xcv) donne l’indication du tribut e-n argent versé par les
satrapies.
représente que trois centièmes au plus de la masse totale1. I/usage ne s’en répandit pas uniformément partout : elles servirent surtout à la solde des armées de terre ou de mer, et elles n’eurent cours communément que dans les contrées riveraines de la Méditerranée. A 1 intérieur de lAsie, on continua à évaluer selon le poids les métaux nécessaires aux transactions du commerce ou de la vie quotidienne, et les rois eux-mêmes préférèrent les conserver à l’état brut2; ils les coulaient dans des vases en terre à mesure qu’ils les recevaient, et ils ne les monnayaient que progressivement selon les besoins ou le caprice du moment3. L’impôt en nature n’était pas moins considérable que l’impôt en argent. L’Égypte fournissait le blé nécessaire aux 120000 hommes qui l’occupaient militairement4. Les Mèdes livraient chaque année 100 000 moutons, 4000 mulets, 3000 chevaux; les Arméniens, 50 000 poulains5; les gens de Babylone, 500 jeunes eunuques; la Cilicie, 565 chevaux blancs, un pour chaque jour de l’année6. Les taxes royales n’avaient rien d’exagéré, mais elles ne sauraient donner la mesure des charges que chaque province supportait. Les satrapes ne recevaient aucun traitement de l’État : ils vivaient sur le pays avec leur suite et ils se faisaient rémunérer largement par les indigènes. Le seul gouvernement de Babylone suait chaque jour à son possesseur une pleine artabe d’argent7; l’Égypte, l’Inde, la Médie, la Syrie ne devaient pas rapporter beaucoup moins, et les provinces les plus pauvres n’étaient pas les moins lourdement frappées. Les satrapes coûtaient à entretenir au moins autant que le roi.
Malgré ses défauts, ce système était de beaucoup préférable à celui qu’on avait jusqu’alors employé en Orient. 11 assurait au souverain un budget régulier, il mettait les provinces sous sa main et il rendait les révoltes natio-
1. Fr.Lenormant, la Monnaie dans V antiquité, t. I, p. 187. — 2. Fr. Lenormant, la Monnaie dans l’antiquité, t. I, p. 131. — 5. Hérodote, III, xcvi. Arrien raconte qu’Alexandre trouva cinquante mille talents d’argent dans le trésor de Suse ( Anabase , m, 16) ; d’autres dépôts aussi riches étaient enfermés dans les palais de Persépolis et de Pasargades (Arrien, Anab., III, 18). — 4. Hérodote, III, xc. — 5. Strabon, XI, 15-14. — 6. Hérodote, III, xc, xctr. — 7. Hérodote, I, cxcii. Gela fait, en poids, environ 2 60Ü000 francs de notre monnaie par an.
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nales fort difficiles. La mort de chaque roi ne fut pas suivie comme autrefois de soulèvements, dont la répression remplissait une bonne partie du règne suivant. Darius n’eut pas seulement la gloire d’organiser l’empire perse : il inventa une forme de gouvernement qui servit désormais de type aux grands États orientaux. Sa renommée d’administrateur a même nui à sa gloire militaire : on a trop souvent oublié qu’il avait élargi son domaine dans le temps qu il en réglait la gestion. A force de victoires, les Perses en étaient arrivés à ne plus avoir d'issue que dans deux directions opposées, à l’est vers l’Inde, à l’ouest vers la Grèce. Partout ailleurs ils étaient arrêtés par des mers ou par des obstacles presque infranchissables aux lourdes armées de l’époque; au nord, la mer Noire, le Caucase, la Caspienne, les steppes de la Tartarie; au sud, la mer Erythrée, le plateau sablonneux de l’Arabie, le désert d’Afrique. Un moment, vers 512, on put croire qu’ils allaient se jeter à l’est1. Du haut de l’Iran ils dominaient au loin les immenses plaines de 1 Heptahendou (Pendjab). Darius les envahit, y conquit des territoires étendus, dont il forma une satrapie nouvelle, celle de l’Inde, puis, renonçant à pousser plus loin vers le Gange, il fit explorer les régions du sud. Une flotte construite à Peukéla et placée sous les ordres d’un amiral grec, Skylax de Karyanda, descendit l’indus jusqu’à son embouchure et soumit au passage les tribus qui bordaient les deux rives. Parvenue à la mer, elle cingla vers le couchant et elle releva en moins de trente mois les côtes de la Gédrosie et de l’Arabie2.
Une fois engagés dans l’Inde, les Perses voyaient s’ouvrir devant eux une carrière lucrative et brillante. Je ne sais quelle circonstance les empêcha de poursuivre leurs premiers succès et ramena leur attention sur l’Occident. La conquête de la Lydie et la soumission des cités et des îles grecques de la côte leur avaient assuré le concours de populations
1. La satrapie de l’Inde n’est pas nommée dans l’inscription de Béhistoun, mais elle se trouve sur les listes de Persépolis (Oppert, le Peuple , p. 205). L’expédition de Darius doit donc se placer vers 512. — 2. Hérodote, IY, xliv. Skylax avait publié un récit de son voyage, qui existait encore au temps d’Aristote ( Politic ., VIII, 13, 1).
actives et ricnes, et que leurs aptitudes aux arts de la guerre comme à ceux de la paix rendaient d’un prix inestimable pour le souverain qui saurait se servir d’elles. Curieux, hardis, sans cesse en mouvement, avides de gains, endurcis aux fatigues des voyages, les Grecs étaient déjà partout, en Asie Mineure, en Syrie, en Égypte, à Babylone, en Perse même, et c’était un Grec qui venait de naviguer l’Indus pour le compte du grand roi. D’autre part, la fougue même de leur tempérament, leur orgueil, leur impatience de tout contrôle régulier, leur tendance aux luttes civiles et à la révolte faisaient d’eux des sujets de maniement difficile et de fidélité douteuse. Ajoutez que leur entrée dans l’empire n’avait pas rompu les liens qui les attachaient à leurs frères d’Europe, et qu’ils continuaient à négocier et à intriguer avec ceux-ci aussi ouvertement qu’ils le faisaient auparavant : ce n’étaient d’une rive à l’autre de la mer Égée que corpplots et intrigues, bien propres à inquiéter la cour de Suse et à soulever ses colères. Dans le moment même que Darius s’efforcait d’armer le pouvoir central et de rendre l’obéissance aux satrapes plus effective, il lui était difficile d'endurer que des Grecs d’Europe se mêlassent à chaque instant des affaires de ses sujets d’Asie, sous prétexte que ceux-ci étaient Grecs comme eux : le prestige du souverain en aurait trop souffert ainsi que l’autorité de ses officiers. La conquête seule pouvait mettre un terme à ces pratiques : le jour où des satrapes commanderaient sur les côtes européennes de la mer Égée aussi bien que sur les côtes asiatiques, il faudrait que ces turbulents personnages vécussent en paix les uns avec les autres, dans la crainte du suzerain. Ce ne fut donc pas, comme on le répète encore, un pur caprice de despote qui déchaîna le fléau des guerres médiques, ce fut le besoin impérieux de sécurité qui obligea les empires organisés fortement à subjuguer l’une après l’autre toutes les tribus ou toutes les cités qui s’agitent sur leurs frontières. Darius, qui de Trébizonde à Barca possédait un tiers environ du monde grec, ne vit d’autre moyen d’y assurer sa domination et d’enrayer les révoltes que de conquérir la métropole comme il avait conquis les colonies et d’annexer la Grèce d’Europe à celle d’Asie.
L’expédition de Scythie et la première guerre médique ; Xerxès I" : Salamine et Platées ; Artaxerxès Ier et Darius II. — Artaxerxès II. (405-359) et les dernières dynasties pharaoniques. — Artaxerxès III Ochos (359-338) et la deuxième conquête de l’Égypte; les derniers Achéménides et la chute de l’empire perse.
L’expédition de Scythie et la première guerre médique ;
Xerxès Ier, Salamine et Platées;
Artaxerxès Ier et Darius II.
Deux routes s’offraient à son choix : l’une par mer, de la côte de l’Ionie à celle de l’Attique, droit parmi les Cyclades ; l’autre par terre, à travers la Thrace et la Macédoine. La première était la plus courte, mais elle exigeait la possession d’assez de vaisseaux pour transporter en une fois des forces immenses ; elle n’offrait d’ailleurs de sécurité qu’à la condition que l’armada perse ne rencontrât aucune flotte ennemie qui lui disputât le passage, et qu’elle rencontrât au point de débarquement, des alliés disposés à l’accueillir et à lui ouvrir les portes de leurs villes. L’Attique était comme la tête de pont où cette voie devait aboutir nécessairement, mais elle était aux mains des Pisistratides qui ne se souciaient guère de voir la Perse prendre pied au cœur de l’Hellade. Tant qu’ils seraient hostiles, une seule route restait praticable, la plus longue, celle qui suivait les côtes de la Thrace et de la Macédoine.
Ce fut celle-là que Darius choisit au début, quoiqu’elle lui imposât des ennemis nouveaux, les Thraces et les Scythes, avant de lui permettre l’abord de la Grèce propre. Bien que plus d’un siècle se fût écoulé depuis la mort de Madyès1»
i Voir plus haut, p. 585.
le souvenir des Scythes et de leur prouesse demeurait vivant par toute l’Asie. Les relations des voyageurs récents disaient qu’après avoir été les plus braves des hommes, ils étaient en train d’en devenir les plus riches; ils exploitaient dans leurs montagnes des mines d’or inépuisables. Darius d’ailleurs rencontrait leurs tribus sur toute sa frontière septentrionale, au Caucase comme sur l’Iaxarte ; avant qu’il se lançât contre les Grecs, la prudence lui commandait de ne pas laisser un adversaire aussi redoutable intact sur son flanc. Une première expédition, commandée par Ariaramnès, satrape de Cappadoce, traversa le Pont-Euxin, débarqua sur la côte opposée quelques milliers de soldats et ramena des prisonniers qui fournirent aux généraux perses les informations dont ils avaient besoin *. Darius, renseigné par eux, franchit le Bosphore avec huit cent mille hommes, soumit la côte orientale de laThrace et passa le Danube sur un pont de bateaux construit par les Grecs d’Ionie (508). Les Scythes n’acceptèrent point la bataille qu’il leur offrait : ils détruisirent leurs fourrages, comblèrent leurs puits, emmenèrent leur bétail et se retirèrent dans l’intérieur, le laissant aux prises avec la famine et les difficultés du terrain. L’intendance perse avait prévu leur tactique et elle avait rassemblé les provisions nécessaires ; deux mois durant, Darius parcourut les steppes, de Lister au Tanaïs. Il pénétra au cœur même de la Russie, il brûla les villages, il saccagea ce qu’il rencontra, puis il regagna son point de départ sans autre perte que celle de quelques malades. Pendant son absence, les Barbares avaient engagé les Grecs à détruire le pont de bateaux et à retourner chacun dans sa ville. Miltiade d’Athènes, tyran de Chersonèse, voulait qu'on suivît leur conseil : Histiæos deMilet s’y opposa, et son avis prévalut2. Darius, revenu sain et sauf, rentra en Asie, après avoir
1. Ctésias, Persica § 10, édit. Miiller-Didot, p. 49. L’inscription supplémentaire de Behistoun parle d’une expédition entreprise par Darius contre les Sakes, et d’un passage de la mer (Oppert, le Peuple , p. 159-1G0). On pense d’ordinaire que la mer citée en cet endroit est la mer d’Aral; mais ne pourrait-on pas y reconnaître la mer Noire, et voir dans le texte de Behistoun le récit, soit de l’expédition préliminaire d’Ariaramnès, soit de l’expédition de Darius lui-même? — 2. Le texte d’Hérodote (I \ lxxxiii-clii) n’est pas assez clair pour qu’on reporte l’itinéraire de
confié àMégabyze une armée de quatre-vingt mille hommes, qui battit l'une après l’autre les tribus indigènes et les villes grecques de la Thrace et qui força les Macédoniens à se reconnaître tributaires (506) l. L’expédition, non seulement n'entraîna pas la soumission des Scythes, mais elle provoqua des représailles de leur part ; plusieurs de leurs bandes pénétrèrent jusqu’à la Chersonèse et la pillèrent. Elle n’en eut pas moins des résultats sérieux : d’abord, elle valut à la Perse une province de plus, la Thrace, et par l’assujettissement de la Macédoine un contact direct avec le nord de la Grèce. La route de terre était désormais aux mains du grand roi, mais les révolutions d’Athènes l’empêchèrent de s’en servir aussi tôt qu’il l’aurait voulu. La chute d’Hippias en 510, avait paru lui offrir l’occasion de s’immiscer dans les affaires de la cité, mais les ambassadeurs athéniens qui avaient conclu un traité avec son satrape de Sardes furent désavoués par leurs concitoyens (508), et dès lors il épousa la cause des Pisistratides. Les partisans de ceux-ci étaient nombreux et promettaient de l’aider dans ses projets, s’il ramenait Hippias au pouvoir. Athènes à Hippias, c’eût été Athènes à la dévotion des Perses et la Grèce accessible en tout temps par la route la plus courte; Darius accueillit donc les propositions des Pisistratides, et il avait commencé à faire occuper par la marine milésienne les principales des Cyclades, lorsqu’en 499, l'Ionie entière se révolta. Athènes vint au secours de ses frères d’Asie ; en 498, un corps d’ Athéniens et d’Érétriens, débarqué à Milet, surprit la ville basse de Sardes et la brûla. Ce ne pouvait être qu’un succès sans lendemain, mais l’effet produit par ce défi porté à la majesté de l’empire perse fut tel que tous les Grecs d’Asie, les Lyciens, les Cariens et jusqu’à Chypre, se joignirent aux insurgés. Ce fut après six ans de lutte seulement qu’en 495 Artaphernès pacifia le pays, et que Darius eut de nouveau ses coudées franches 2.
Darius sur la carte : il ne renferme cependant aucune particularité qu’on ne puisse expliquer d’une façon satisfaisante. — 1. Hérodote, IV, cxliii-clvii ; V. i-xxn.l. — 2. Pour le détail des événements, je renvoie à ce qui est dit dans l 'Histoire grecque de cette collection : je me borne à indiquer la politique des Perses dans ses grandes lignes.
Si, avant l’incendie de Sardes, il s’était senti enclin à attaquer la Grèce d'Europe, on conçoit sans peine combien la révolte de l'Ionie dut le confirmer dans ses projets. D’abord, l’influence de son neveu Mardonius lui fit préférer la voie de terre; mais la destruction de sa flotte par les orages au mont Athos (492) le ramena vers son idée première, de pousser directement vers l’Attique. Il employa toute l’année 492 à rassembler ses troupes en Cilicie, puis, en 490, il les lança à travers l’Égée, sous la conduite d’IIippias et aux ordres de Datis et d’Arlaphernès. On sait comment cette seconde tentative échoua contre la vaillance des Athéniens et des Platéens dans la plaine de Marathon. Les pertes matérielles des Perses furent peu considérables et les Cyclades restèrent entre leurs mains : Miltiade qui essaya de les délivrer échoua devant Paros, L’effet moral fut plus grand encore que celui que l’incendie de Sardes avait produit; n’avait-on pas vu ces Perses et ces Mèdes, jusqu’alors réputés invincibles, lâcher pied devant une poignée d’hoplites athéniens ? Darius ne pouvait rester sous le coup de cet affront, sans risquer de voirie prestige de son peuple s’effacer et son autorité s’affaiblir sur les nations récemment soumises. Trois années durant, il rassembla des armes, des provisions, des soldats, des vaisseaux; il allait se mettre en marche en 486, quand la révolte de l’Égypte l’arrêta.
. Cambyse avait confié le gouvernement de l’Égypte au Perse Arvandès. Darius n’eut d’abord qu’à se louer du choix que son "prédécesseur avait fait ; non seulement Aryandès lui resta fidèle, mais il essaya de terminer la conquête de la Libye. Les Doriens de Cyrène n’avaient pas approuvé l’empressement avec lequel leur roi Arkésilas III avait couru au-devant de la servitude1 : ils l’avaien* chassé, puis rappelé, puis chassé de nouveau et assassiné à Barca, où il s’était réfugié. Sa mère Phérétime vint en Égypte et représenta qu’il avait été victime de son amitié pour les Perses : Aryandès envoya à son aide ce qu’il avait d’hommes et de vaisseaux disponibles2 Barca résista neuf mois et ne succomba qu’à la trahison % quelques détachements d’avant-
1. “Voir p. 688 de cette histoire. — 2. Hérodote, IV, clxii-clxviii. — 3. Hérodote, IV, cc-cci.
garde poussèrent jusqu’à Evhespérides 1 : au retour, les généraux délibérèrent d’occuper Cyrène, et peut-être allaientils se décider à le faire, quand un ordre formel les rappela en Égypte. La traversée du désert faillit leur être funeste ; les nomades de la Marmarique, attirés par l’espoir du butin, ne cessèrent de harceler leur marche et leur infligèrent des
Le champ de bataille de Marathon.
pertes sérieuses 2. Ils réussirent néanmoins à ramener avec eux une partie de la population de Barca prisonnière ; Aryandès expédia ces malheureux à Darius en guise de trophée, et Darius les relégua en Bactriane, où ils fondèrent une Barca nouvelle. Un lieutenant qui entreprenait des conquêtes sans permission devait porter ombrage à un prince aussi jaloux de son autorité que l’était le grand roi *; Arvandès fut mis à
\. Hérodote, IV, cciv; appelée plus tard Bérénice, d’après la femme cle Ptofémée III, aujourd’hui Benghazi. — 2. Hérodote, IV, ccm
mort, et la légende se forma autour de son nom1. Les uns coulaient qu’il avait péri pour avoir émis une monnaie plus fine que la monnaie royale 2 ; les autres qu’il avait suscité une haine générale par ses malversations, et. que l’Égypte était prête à s’insurger quand il fut tué3. Ce rival écarté, Darius ne ménagea rien pour mériter l’amour de ses sujets égyptiens, ou du moins pour leur rendre sa domination supportable. Avec un peuple dévot et plein de sa supériorité, le meilleur moyen d’y réussir était d’afficher un respect profond pour les dieux et pour les anciens rois : il prit donc le contrepied de ce qu’avait fait Cambyse et il accorda sa faveur aux prêtres persécutés. Cambyse avait exilé en Élam le chef du sacerdoce de Sais, Ouzaharrisnîti : Darius octroya à celui-ci l’autorisation de rentrer dans sa patrie, et il le chargea de réparer les désastres causés par la folie de son prédécesseur. Ouzaharrisnîti, ramené de poste en poste jusque dans sa cité natale, y rétablit les collèges d’hiérogrammates, et restitua au temple de Nit les biens-fonds et les revenus qui lui avaient été volés4. La tradition grecque renchérit encore sur la tradition nationale. Elle voulait que Darius [se fût initié aux mystères de la théologie égyptienne et qu’il en eût étudié les livres5. Elle voulait aussi qu’arrivé à Memphis après la mort d’un taureau divin, il se fût associé au deuil
1. Hérodote, IV, cciv. C’est probablement à cette guerre d’Aryandès contre Barca et les Libyens que Darius fait allusion lorsqu’il dit, dans le texte mède de l’inscription de Béhistoun : a Tandis que j’étais à Babylone, ces provinces firent défection de moi, la Perse et la Susiane,, les Mèdes et l’Assyrie, et les Égyptiens... » (Oppert, le Peuple, p. 125). La mention des Égyptiens manque dans les autres versions. — 2. Hérodote, IV, clvi. Cf. Fr. Lenormant, la Monnaie dans l’antiquité , t. II, p. 6.— 3. Polyen, Strat., VII, 11, 7, où Aryandès prend le nom d’Oryandros. D’après l’auteur que Polyen avait consulté, Darius serait arrivé à Memphis au moment où un Apis venait de mourir : c’est ce qui a décidé M. Wiedemann à placer la mort d’Aryandès en 517 ( Geschichte Ægyptens von Psametich I, p. 236-237). D’après la place que l’expédition de Libye occupe après celle de Scythie, et d’après l’anecdote relative à la statue de Sésostris (Hérodote, II, ex), il est évident qu’Hérodote mettait la mort d’Aryandés vers le temps de la révolte d’Ionie entre 504 et 498. — 4. E. de Rôugé, Mémoire sur la statuette naophore du musée Grégorien au Vatican, p. 23 ; E. Révillout, Premier Extrait de La Chronique démo tique de Paris, dans la Iievue égyptologique, 1. 1, p.29. — 5. Diodore, I, 96
universel, et qu’il eût promis cent talents d’or à qui découvrirait un Apis nouveau1. Avant de quitter le pays, il visita le temple de Phtah et il ordonna d’y ériger sa statue à côté de celle de Sésostris. Les prêtres refusèrent d’en rien faire, a car, dirent-ils, Darius n’a pas égalé les actions de Sésostris; il n’a point vaincu les Scythes que celui-ci a vaincus ». Darius répondit qu’ « il espérait faire autant que Sésostris, s’il vivait aussi longtemps que Sésostris avait vécu » , et il s’inclina devant l’orgueil patriotique de ses sujets2. Les Égyptiens reconnaissants le mirent au nombre des six législateurs dont ils vénéraient la mémoire3.
Il est certain que l’Égypte prospéra entre les mains des Perses. Elle formait avec Cyrène et Barca la sixième satrapie de l’empire4, à laquelle on rattacha les tribus nubiennes les plus voisines de la frontière méridionale5. Le gouverneur, logé au Mur-Blanc, dans l’ancien palais des Pharaons, s’appuyait sur une armée de cent vingt mille hommes, qui était cantonnée dans les trois camps retranchés des rois saïtes, à Daphné et à Memphis aux confins du Delta, à Éléphantine vers la frontière Éthiopienne6. En dehors de ces postes, où l’autorité du grand roi s’exerçait directement, l’ancienne organisation féodale subsistait entière : les temples avaient leurs biens et leurs vassaux exempts des charges ordinaires, les nobles étaient aussi indépendants dans leurs principautés et aussi prêts à la révolte que par le passé. Le tribut annuel, le plus lourd après celui de la Ghaldée et de l’Assyrie, ne montait qu’à sept cents talents d’argent7. Joignez à cette somme la ferme des pêcheries du lac Mœris, qui valait un talent par jour, pendant les six mois des hautes eaux selon
Polyen, Strat., VII, 11, 7. — 2. Hérodote, II, ex; Diodore, I, 58. Quelques fragments au nom de Darius ont été découverts sur l’empla* cernent de Memphis (Mariette, Monuments divers , pl.34 d). — 5. Diodore, I, 95. — 4. Hérodote, III, xci. — 5. Hérodote, III, xcvn. Ces Éthiopiens ne payaient pas de tribut régulier, mais ils devaient fournir tous les trois ans, à titre de don gracieux, deux chénices d’or vierge, deux cents pièces de bois d’ébène, vingt dents d’éléphants et cinq jeunes esclaves. — G. Hérodote, II, xxx (cf. p. 576 de cette histoire), indique que les Perses avaient encore de son temps garnison à Daphné et à l’Éléphantine; sur la garnison de Memphis, cf. Hérodote, III, xci. — 7. Hérodote, III, ICI.
Hérodote1, pendant l’année entière selon Diodore2 *, les cent vingt mille médimnes de blé nécessaires à la subsistance de
l’armée d’occupation, l’obligation5 de fournir au palais le nitre et l’eau du Nil4 : l’ensemble de ces impositions était loin de constituer un fardeau disproportionné aux ressources du pays. Le commerce y jetait du reste autant d’argent pour le moins que la domination étrangère en faisait sortir. Devenue partie d’un empire qui s’étalait sur trois continents, l'Égypte avait accès dans des régions où les produits de son industrie n’arrivaient pas jadis. Les denrées du Soudan devaient passer à travers son territoire avant d’atteindre les entrepôts de Tyr, de Babylone et de Suse, et l’isthme ou Qoçéyr étaient encore les voies les plus courtes que les marchandises de l lnde ou de l’Arabie pussent parcourir pour parvenir aux régions de la Méditerranée. Darius acheva donc le canal du Nil au golfe de Suez5 et rouvrit la route qui va de Coptos à la mer Bouge6, à laquelle le succès du voyage de Skylax prêtait plus d’importance que jamais. Il occupa fortement les Oasis et il construisit dans la petite ville de tîibîl7 un temple d’Amon dont les ruines subsistent encore. La
1. Hérodote, II, cxux; pendant les six autres mois de l’année, le produit tombait à un tiers de talent par jour. — 2. Diodore, I, 52, où il est dit que Mceris aurait donné le produit des pêcheries à sa femme
pour les frais de sa toilette. — 5. Hérodote, III, xci. — 4. Binon, fragm. 15-16 dans les Frag. Hist. Græc. (édit. Müller-Didot), t. II, p. 92. — 5. Hérodote, II, clviii; IY, xxxix. Plusieurs inscriptions trilingues découvertes à différentes époques ( Description de l'Égypte, Ant., V, pl. 29, Mémoires, I, p. 265; Mariette, la Stèle bilingue de Clialouf, dans la Revue archéologique, 1866, t. II; Oppert, Mémoire sur les rapports de l’Égypte et de l'Assyrie dans l' antiquité, p. 125-127) dans
l’isthme de Suez confirment la tradition classique, et nous révèlent ce
fait curieux, que Darius fit combler plus tard une partie de son propre canal, de Bira à la mer. — 6. Plusieurs des inscriptions gravées sur les rochers de l’Ouady Hammamàt montrent combien la route fut fréquentée au temps de Darius (Burton, Excerpta Hieroglypliiea , pl. 5,4,
14; Rosellini, Mon. Stor., II, 174; Lepsius, Denkm., III, 285). —
6. Aujourd’hui El-Khargéh. — 7. Cailliaud, Voyage à l’Oasis de Thèbes,
pl. X, p. 599; Hoskins, Visit to the Great Oasis, p. 118; Lepsius, Rieroglyphische Inschriften in den Oasen von Kharigeh unn Dâkhileh, dans la Zeitschrift, 1874, p. 75-85; Birch, The inscription of Darius at the temple of El-Iihargeh, dans les Transactions of the Society of Biblical Archæology , t. Y, p. 295-502 ; II. Brugsch, Reise nach der grossen Oase El-Khargch, p. 17-99
reconnaissance de tant de services' ne fut pas cependant assez forte pour étouffer chez les Égyptiens le désir de la liberté. La défaite de Marathon les encouragea à secouer le joug : en 486 ils chassèrent leurs garnisons persanes1. Darius ne voulut pas différer pour si peu son expédition contre la Grèce : il rassembla une seconde armée et il se préparait à mener de front les deux guerres, lorsqu’il mou-
Le temple de Darius dans l’Oasis de Thèbes.
rut, dans la trente-sixième année de son règne (485)’.
Avant d’être roi, il avait eu trois enfants d’une première femme,, fdle de Gobryas ; Artabazanès, l’aîné, avait longtemps été considéré comme l’héritier présomptif et avait probablement exercé la régence pendant l’expédition de Scythie0. Mais, au moment où la révolte d’Égypte éclata, quand Darius eut à désigner son successeur, la reine Àtossa lui remontra
1. Le contrat démotique 5231 du Louvre porte la date du troisième mois de la seconde saison de l’an XX AV de Darius Ier (Devéria, Catalogue des Manuscrits égyptiens , p. 212). La révolte eut donc lieu entre juin et septembre 48G (Unger, Manetho. p. 289). — 2. Hérodote, VII, xv. D’après Ctésias ( Persica , § 19, édit. Mùller-Didot, p. 49), il avait vécu soixante-douze ans et régné trente et un ans. — 5. Cf. à ce sujet G. Rawlinson. The five great Monarchies , t. III, p. 445-446
qu’il aurait avantage à choisir l’aîné de ses enfants à elle, Khshayarsha (Xerxès), qui était né sous la pourpre et qui avait dans les veines le sang de Gyrus. Son influence était toute-puissante : le vieux roi céda et, peu après, Xerxès monta sur le trône sans opposition1. Il était alors âgé de trente-quatre ans, et il passait pour être le plus bel homme de son temps2; paresseux d’ailleurs, lent d’esprit, faible de caractère. Il songea d’abord à suspendre les armements, mais les conseillers de son père lui ayant prouvé qu’il ne pouvait laisser l’échec de Marathon sans vengeance, il eut du moins la prudence de ne vouloir rien entreprendre en Europe avant d’avoir eu raison de l’Égypte. La répression dura
quatre ans, au bout desquels Achéménès, frère du roi, fut nommé satrape et prit des mesures afin de prévenir un second soulèvement3. Cette fois encore, personne ne songea à changer la constitution politique du pays, et les nomes restèrent aux mains de leurs princes héréditaires : Xerxès ne paraît même pas avoir soupçonné qu’en respectant les dynasties locales, il conservait aux futures révoltes égyptiennes des chefs toujours disposés à l’action (582).
L’Égypte pacifiée, il ne retrouva pas encore sa liberté de mouvement. La tradition classique prétendait que, lors de sa première visite royale à Babylone, il avait froissé au plus haut point le sentiment national des Chaldéens par une curiosité sacrilège : il était entré dans le tombeau de Bel et il n’avait pas réussi, malgré ses efforts, à remplir la cruche à huile qui y était enfermée5. Quoi qu’il en soit de cette légende bizarre,le fait de la révolte paraît être certain. Mégabyze, fils de Zopyre, qui était satrape de la province par droit
1. Hérodote, VII, ii-m. — 2. Hérodote, VII, clxxxvii. — 3. On a cru longtemps que le Khabbisha, mentionné sur une stèle de Ptolémée Lagi avait été le chef de la révolte (Mariette, Monuments divers , pl. 13, 1.7-8; Brugsch, Ein decret Ptolemaios des Sohnes Lagi , des Satrapes , dans la Zeitschrift , 1871, p. 4). Wilcken a montré qu’il n’en était rien et que Khabbisha est postérieur à Xerxès ( Zeitschrift , t. XXXIX). — 4. 6. Hérodote, VIT, vu. — 5. Ctésias, Persica , § 21 (édit. Millier* Didot p. 50); Élien, Var. Hist.,\ IV, 3.
d’hérédité, traita la ville avec une rigueur inaccoutumée; le temple de Bel fut pillé, la statue du dieu emmenée prisonnière et son prêtre égorgé1, les tombes royales furent violées et dépouillées, une moitié de la population fut réduite en esclavage (581) 2. Xerxès partit enfin pour l’Europe à la tête de l’armée la plus nombreuse que le monde eût vue : on sait ce qu’il advint de son entreprise. Après avoir assisté à la déroute de sa flotte des hauteurs du cap Colias, il reprit la route de l’Asie sans attendre l’entrée en ligne de ses troupes de terre. Les victoires de Salamine et de Platées préservèrent, dit-on, l’Europe de la barbarie : ce jugement est injuste pour les deux adversaires et il ne saurait être maintenu. Les Perses n’étaient pas des barbares au sens où nous prenons ce mot : ils avaient une culture d’un type différent, inférieure en bien des points, par quelques endroits supérieure à la grecque. D’autre part, c’est estimer bien bas la vitalité et le génie de la Grèce que d’admettre qu’une défaite et une sujétion passagères eussent suffi à en entraver le développement. Pour que la civilisation hellénique périt, il aurait fallu que la race hellénique fût anéantie par le choc de l’Asie. Or, les Perses ne se plaisaient pas à détruire des nations entières: ils exigeaient le tribut et l’obéissance, mais pour le reste ils permettaient à chaque peuple de se conduire à sa guise. Xerxès vainqueur, l’Hellade fût devenue une satrapie, comme la Syrie, comme la Chaldée : elle n’aurait pas plus perdu son caractère propre que ces pays ne perdirent le leur et elle n’aurait pas plus tardé, que l’Égypte par exemple, à recouvrer sa liberté. La conquête perse aurait changé le cours politique de l’histoire grecque : elle eût été impuissante à arrêter ou simplement à suspendre la marche générale de la civilisation.
La défaite de Xerxès eut pour résultat immédiat le recul de la frontière. Quelques garnisons restèrent au delà du Bos-
] . Hérodote (I, clxxxui) cite le fait de l’enlèvement de la statue, sans rien dire des événements qui l’accompagnèrent. Il est difficile de ne pas voir dans son récit un des épisodes du soulèvement de Babylone. — 2. Ctésias, Persica , § 22 (édit. Müller-Didot, p. 50). D’après Arrien ( Anabase , VII, 17), la destruclion de la ville aurait été postérieure à la campagne de Grèce. Si faible que soit 'l’autorité de Ctésias, il était plus près des événements qu’Arrien, et j’ai préféré suivre la version qu’il donne.
phore, à Byzance jusqu’en 478 f, à Éïon jusqu’en 47 7 2, à Dori skos jusqu’en 450 et même plus tard3. Leur maintien fut une satisfaction accordée à l’orgueil du grand roi plutôt que la conséquence d’une nécessité politique ou militaire : Xerxès aimait à se figurer qu’il avait pied en Europe et qu’il pourrait recommencer l’assaut un jour ou l’autre, mais la Thessalie, la Macédoine, la Péonie,'la Thrace cessèrent de reconnaître son autorité. Bien plus, l’Asie fut menacée à son tour, les contingents de l’empire furent battus à Mycale, et les trières attiques parcoururent à leur gré les parages où les escadres phéniciennes avaient jusqu’alors régné sans rivales. Et tandis que le sort de son empire pendait dans la balance, que faisait Xerxès? Xerxès usait dans des intrigues et des débauches de harem le peu de courage et d’intelligence* qu’il avait de nature4. Douze années durant, les opérations traînèrent sans qu’il songeât à fournir un nouvel effort, ni même à prévenir une attaque. Vers 466, une flotte athénienne qui croisait sur les côtes de Carie et de Lycie aux ordres de Cimon rencontra l’armada du grand roi mouillée à la bouche de l’Eurymédon. Ce fut un nouveau Mycale : les vaisseaux détruits, les équipages athéniens débarquèrent et mirent en déroute l’armée qui les accompagnait. Le vainqueur "se dirigea vers Chypre, dispersa une escadre ennemie de quatre-vingts voiles, et rentra au Pirée chargé de bu tin (466). Xerxès ne survécut pas longtemps à cette humiliation : il fut assassiné par l’eunuque Aspamithrès et par le chef des gardes Artabanos (465) 5. La même nuit, les meurtriers se rendirent auprès de son plus jeune fils, Artakhshathra (Artaxerxès), accusèrent du crime un autre fils du nom de Darius, et le tuèrent sous prétexte de venger le parricide. Ils essayèrent ensuite de faire périr Artaxerxès lui-même, mais ils furent trahis par un de leurs complices et exécutés. Les fils d’ Artabanos voulurent venger leur père et rassemblèrent quel-
1. Thucydide, I, 94. — 2. Hérodote, VII; cvii; Thucydide, I, 98; Pausanias, VIII, 8, § 5. — 3. Hérodote, VII, cvi. — 4. Voir dans Hérodote (IX, cviii-cxiii) le récit de ses intrigues amoureuses avec la femme de son frère Masistès et avec celle de son fils Darius. — 5. Ctésias, Persica, § 29 (édit. Müller-Didot, p. 51) ; Diodore, XI, 69, 1 ; Justin, III, 1, et Élien, Var.Hist.,x m,5, qui rapporte que Xerxès fut assassiné la nuit par son fils.
ques troupes : iis périrent les armes à la main. Enfin, comme si ce n’était pas assez de tant de crimes, le frère aîné du nouveau roi, Iiystaspe, qui était en Bactriane à la mort deXerxès et qui aurait dû hériter de la couronne, vint réclamer ses droits à la tête d’une armée nombreuse : deux batailles acharnées eurent raison de lui et de ses partisans1 (462).
Tous les mouvements qui menaçaient l’existence ou simplement l’intégrité de l’empire avaient leur contre-coup en Égypte. La génération qui s’était battue contre Xerxès n’avait pas disparu encore qu’une génération nouvelle, impatiente du joug perse, se soulevait contre son successeur. La Libye était le plus important des fiefs du Delta, depuis la chute des Saïtes. Maîtres de Maréa et des districts fertiles qui s’étendaient entre la branche Canopique du Nil, la montagne et le lacMaréotis, ses princes exerçaient probablement la suzeraineté sur les Adyrmachides, sur les Giligammes, sur les Asbystes, sur la plupart des tribus nomades qui habitaient le désert». Celui d’entre eux qui régnait alors, Inaros, fils de Psammétique, déclara la guerre aux Perses : la population du Delta, maltraitée par Achéménès, l’accueillit à bras ouverts, chassa les collecteurs d’impôt et courut aux armes. Depuis leur victoire de l’Eurymédon, les Athéniens avaient toujours une escadre dans les eaux de Chypre ; les deux cents navires qui la composaient reçurent l’ordre de cingler vers l'Égypte et d’y rester à la disposition des chefs insurgés5. Artaxerxès avait cependant rassemblé des forces nouvelles; il se proposait d’en prendre le commandement en personne, mais sur l’avis de ses conseillers il délégua pour le remplacer son oncle Achéménès, qui s’était enfui à sa cour après les premiers succès d’Inaros. Achéménès n’eut pas
Arlaxerxès 1er
1. Ctésias, Perstca, §30-31 (édit. Müller-Didot, p. 51-52). — 2. Letronne, Recueil des Inscriptions grecques et latines de l'Égypte , t. II, p. 291- 295, qui pourtant a exagéré en mêlant les rois des Ammoniens aux rois de Libye. — 3. Ctésias ( Persica , § 32, édit. Müller-Didot, p. 52) ne donne que quarante navires : c’est sans doute une faute de copiste M (40) pour S (200).
de peine à repousser les Libyens, mais l’intervention des troupes grecques changea la face des affaires. Il fut battu près de Paprémis, et son armée presque entièrement exterminée; lnaros le tua de sa propre main dans la mêlée et envoya son cadavre à Artaxerxès, peut-être par bravade, peut-être par respect pour le sang de la victime1. Quelques jours après, l’escadre athénienne, aux ordres de Kharitimidès, rencontra une flotte phénicienne, qui accourait au secours des Perses, lui coula trente navires et lui en prit vingt2. Les alliés remontèrent le fleuve et parurent devant Memphis, où les débris des Perses s’étaient réfugiés avec les indigènes demeurés fidèles (459). La ville succomba bientôt, mais la forteresse du Mur-Blanc ferma ses portes, et sa résistance donna au grand roi le temps d’expédier une troisième armée3. La puissance des rebelles était moins dans les masses égyptiennes et libyennes que dans le petit corps d’hoplites et de matelots athéniens. Avant d’aventurer ses généraux dans le Delta, Artaxerxès tenta d’opérer une diversion en Grèce: ses légats essayèrent d’acheter les Lacédémoniens et de les engager à envahir l’Attique, mais la vertu Spartiate fut, cette fois par hasard, à l’épreuve des dariques. Les troupes du grand roi se concentrèrent en Phénicie et en Cilicie: elles comptaient trois cent mille hommes de pied, qu’appuyaient trois cents vaisseaux, et elles étaient placées sous les ordres de Mégabyze. A l’approche de l’ennemi, les alliés levèrent le blocus du Mur-Blanc : vaincus dans un premier engagement, Kharitimidès tué et lnaros blessé à la cuisse, ils s’enfermèrent dans l’île de Prosopitis (455), où ils soutinrent un véritable siège de dix-huit mois4. Au bout de ce temps, Mégabyze parvint à détourner un des bras du fleuve, mit à sec les trières athéniennes et monta à l’assaut. Le plus grand nombre des auxiliaires périt dans le combat, quelques-uns réussirent à gagner Cyrène et à passer de là
4. Ctésias, Persica, § 32, édit. Müller-Didot, p. 52 ; Hérodote, III, xn ; Diodore, xi, 74. — 2. Ctésias, Persica, § 32, édit. Müller-Didot, p. 52. C’est probablement cette bataille navale entre Perses et Égyptiens que Néalkès peignit (Pline, Hist. Nat., xxxv, 11-40). — 3. Thucydide, I, 104; Diodore, XI, 74-75. — 4. Ctésias ( Persica , § 33-34, édit. Müller- Didot, p. 52; cf. Ét. de Byzance, s. v. BoSXoç) remplace le nom de Prosopitis par celui de Byblos, <i ville très forte de l’Égypte ».
en Attique, quelques autres s’enfuirent avec Inaros et furent contraints de se rendre peu après l. Pour comble de malheur, un renfort de cinquante navires qui arrivait à l’embouchure mendésienne, sans rien savoir des événements, fut entouré parles Phéniciens et plus d’à moitié détruit (454) 2. Inaros avait stipulé en déposant les armes qu’il aurait la vie sauve, lui et ses compagnons, et Artaxerxès sembla d’abord incliner à respecter la capitulation; mais, cinq ans après, il livra les prisonniers à sa mère Amestris, qui les fit crucifier pour venger la mort d’Achéménès 5. La victoire de Prosopitis termina la rébellion : Thannyras, fils d’Inaros, fut investi de la royauté en Libye à la place de son père4. Cependant quelques bandes de fuyards réfugiés dans les marais du littoral, qui jadis avaient servi plusieurs fois d’asile aux Saïtes, proclamèrent Amyrtæos roi et se défendirent avec succès contre toutes les attaques des Perses5.
L’intégrité de l’empire était rétablie, mais la guerre avec les Grecs durait toujours. Six ans après leur désastre, les Athéniens équipèrent deux cents vaisseaux, qu’ils placèrent aux ordres de Cimon : il s’agissait de conquérir Chypre, ou du moins d'occuper solidement plusieurs villes chypriotes. Pour diviser les forces de l’ennemi, Cimon fit mine de vouloir recommencer la campagne d’Égypte et il dépêcha soixante navires au roi Amyrtæos : lui-même bloqua la place deCition avec le reste. Il mourut bientôt après des suites d’une blessure, et. ses successeurs furent obligés de lever le siège faute de vivres, mais, en passant devant Salamine,ils défirent une Hotte phénicienne et cilicienne, puis ils débarquèrent et ils battirent une armée perse qui campait près de la ville. Artaxerxès ne résista pas à ce dernier échec : il craignit que les Athéniens, maîtres de Chypre, ne parvinssent derechef à soulever l’Égypte, toujours mal asservie, et il décida de traiter à tout prix. La paix lui fut accordée sous condition
1. Thucydide, I, 105; Diodore de Sicile, XI, 71, 75. D’après Thucydide, Inaros aurait été trahi et livré pas les siens. — 2. Thucydide, I, 110; Aristodème, XIII, 4, dans les Fragm. H. Grœc ., édit. Müller Didot. t. Y, p. 14. — 5. Ctésias, Persica, § 54-36, édit. MüUer-Didot, p. 52 — 4. Hérodote, III, xv. — 5. D’après Hérodote, II, cxl, l’île où il établit sa résidence se nommait Elbô et elle avait servi jadis de retraite à l’aveugle Anysis.
que les Grecs d’Asie demeureraient libres. Aucune armée perse ne pourrait approcher à moins de trois journées de marche de la côte ionienne. Aucun navire de guerre perse ne pourrait naviguer dans les eaux grecques, depuis les îles Chélidoniennes jusqu’aux roches Cyanées, c’est-à-dire depuis la pointe Est de la Lycie jusqu’à l’entrée du , Pont-Euxin. Cette convention termina la première partie de la lutte entre les Perses et les Grecs (449) : les hostilités avaient duré un demi-siècle, depuis l’incendie de Sardes jusqu’à la dix-septième année d’Artaxerxès Ier (501-449)1.
Les empires orientaux ne vivent qu’à la condition d’être toujours en guerre et toujours victorieux. Ils ne peuvent ni se restreindre dans certaines limites, ni s’immobiliser sur la défensive ; du jour qu’ils arrêtent lêur mouvement d’expansion, la décadence commence pour eux : ils sont conquérants ou ils ne sont pas. La Perse n’échappa point à la loi commune. Darius Ier avait été un très grand roi, supérieur peut-être à Cyrus lui-même. Vigoureux, habile à organiser les armées, à combiner des plans de campagne, à choisir ses lieutenants, la promptitude avec laquelle il triompha des révoltes qui l’assaillirent à son avènement nous prouve qu'il était au moins l’égal des meilleurs généraux : comme administrateur, il n’eut pas son pareil dans la lignée achéménide. L’Asie conquise, la race perse, enserrée presque sur toutes ses frontières par des obstacles presque infranchissables, la mer, le désert d’Afrique et d’Arabie, les montagnes de l’Inde et du Caucase, les steppes de l’Asie Centrale, n’avait plus d'ouverture que vers l’Occident. Darius et Xerxès la jetèrent sur l’Europe, mais son élan se brisa sur la ténacité hellénique, et dès qu’elle fut obligée de reculer, la décadence commença aussitôt pour elle. Pourtant sa chute ne fut pas aussi soudaine que l'avaient été celles des monarchies précédentes, l’Assyrie, la Chaldée, la Médie : la machine administrative de Darius était trop habilement ajustée pour se démonter d’un seul coup, mais la nonchalance et l’ineptie des souverains en laissèrent fausser les ressorts. On vit le même gouverneur réunir plusieurs satrapies sous ses ordres, com-
1. Pour tous les faits relatifs aux guerree médiques, je ne puis que renvoyer aux Histoires grecques parues dans ces derniers temps.
mander seul les armées, exercer une royauté véritable. Ce ne fut plus désormais que soulèvements dans les provinces, non seulement en Égypte où le sentiment national rendait une longue tranquillité impossible, mais en Chaldée, en Bactriane, en Asie Mineure ; tragédies de palais, où le poignard et le poison décimèrent la famille royale ; guerres civiles de satrape à satrape, querelles locales de tribu à tribu et de cité à cité. La paix avec la Grèce était à peine signée, que Mégabyze, gouverneur de Syrie, mécontent de la manière dont le roi avait agi envers lui après sa victoire sur Inaros, souleva l’armée qu’il commandait. Deux généraux échouèrent contre lui l’un après l’autre : il ne désarma qu’après avoir dicté les conditions de la paix1. Quelques années plus tard, son fds Zopyre se révolta en Carie et en Lydie, et il obligea également le grand roi à composer avec lui2 3. Le succès de ces insurrections fut d’un détestable exemple pour les autres satrapes : leur fidélité ne fut plus désormais qu’une affaire de caprice ou de circonstance.
Artaxerxès mourut en 425, et l’on vit recommencer après lui les intrigues qui avaient ensanglanté le début de son règne. Son fils légitime, Xerxès II, fut assassiné au bout de quarante-cinq jours par un de ses frères illégitimes, Sogdianos ou Sékudianos5. Celui-ci fut détrôné à son tour et tué, après six mois et demi, par un autre bâtard nommé Darius4. Sa vie ne fut qu’un long tissu de misères et de crimes. Dès les premiers jours, son frère Arsitès et Artypliios, fils de Mégabyze, prirent les armes en Asie Mineure, enrôlèrent des mercenaires grecs et remportèrent deux victoires importantes. L’or perse fit ce que la vaillance perse ne pouvait plus faire ; les rebelles, abandonnés par leurs soldats, se rendirent à condition qu’ils auraient la vie sauve. Darius II avait épousé sa tante Parysatis, une
1. Ctésias, Persica, § 37-41 (édit. Müller-Didot, p. 52-55). — 2. Cté-
sias, Fersica, § 48 (édit. Müller-Dieot, p. 54) ; cf. Hérodote, III, clx. —
3. Ctésias, Persica, § 44-45 (édit. Müller-Didot, p. 54) , Diodore, XII, 74, où il est dit que, d’après certains auteurs, Xerxès II aurait régné
une année entière. — 4. Ctésias, Persica , § 46-48 (édit. Müller-Didot,
p. 54-55). Ce princen’était pas lils de Damaspia, la seule femme légitime d’Artaxerxès Ier : le-s Grecs l’appelèrent NoOoç, le bâtard.
des femmes les plus cruelles et les plus dépravées qui aient déshonoré les harems de l’Orient: sur son conseil, il viola la parole donnée, et Arsitès périt dans la cendre1. Cet exemple ne découragea point le satrape de Lydie, Pissuthnès. Il appartenait à la famille royale2, il était en place depuis vingt ans au moins5, et il avait eu le temps de se préparer longuement, mais la trahison eut raison de lui comme d’Arsitès : Tissapherne acheta les mercenaires qu’il avait à sa solde et l’obligea à se remettre entre ses mains. Darius le mit à mort et donna sa succession au vainqueur4. Cette
exécution ne termina pas les troubles de l’Asie Mineure : Amorgès, fils naturel de Pissuthnès, souleva la Carie, s’arrogea le titre de roi etrésista jusqu’en4125.
C’était le temps où la guerre du Péloponnèse désolait la Grèce entière. Athènes venait de perdre en Sicile le meilleur de sa flotte et l’élite de ses soldats. Lorsque la nouvelle du désastre arriva en Orient, Darius vit que l’occasion était favorable à rompre le traité de 449; il transmit aux satrapes de Mvsie et de Lvdie l’ordre de réclamer le tribut aux villes
grecques de la côte et de traiter avec les Lacédémoniens. Sparte accepta l’alliance qui s’offrait à elle, et dès lors les différents États helléniques ne furent plus que des jouets dans la main du grand roi ou de ses agents. Tissapherne et Pharnabaze s’appliquèrent d’abord à tenir la balance égale entre les Doriens et les Athéniens, sans permettre à aucun des rivaux de porter à l'autre le coup mortel. Cette politique de juste milieu ne dura pas longtemps. Darius avait deux fils, dont le second, nommé Cyrus. comme le fondateur de l’Empire, obtint, par l’influence de Parysatis, le commandement suprême des provinces d’Asie Mineure. Cyrus était ambitieux de régner : il espérait que sa mère obtiendrait
1. Ctésias, Persica. § 50-51 (édit.. Müller-Didot, p. 55). Sur le supplice de la cendre, cf. Valère Maxime, IX, 2, 7. — 2. D’après l’hypothèse fort vraisemblable de Larcher. — - 3. Thucydide. I, 115, le mentionne dès avant 440. — - 4. Ctésias, Persica , § 52 (édit. Müller-Didot, p. 55-56). — 5. Thucydide, VIII, 5, 19, 28.
Cyrus le Jeune!'
pour lui, à force d'intrigues, la succession dévolue de droit à son frère aîné, Arsakès; en cas d’insuccès, il comptait revendiquer le trône par les armes. Athènes, puissance maritime, n'était guère à même de l’aider dans une expédition dirigée contre les provinces de la haute Asie : il inclina vers Sparte et il lui prêta un appui si efficace, qu'en deux ans la guerre fut terminée à l’avantage des Péloponnésiens par la bataille décisive d’Ægos-Potamos (405).
Artaxerxès II (405-359); les dernières dynasties indigènes de PÉgypte.
Ce brusque dénouement et les menées ysecrètes dont les satrapes de l’Asie Mineure accusaient Cyrus parurent suspects à bon droit :
Darius l’appela à Suse pour lui demander compte de sa conduite. Il arriva juste à temps pour assister à la mort de son père et à l’avènement d’un roi nouveau : Arsakès prit le nom d’Artakshathra (Artaxerxès) et monta sur le trône en dépit des efforts de Parysatis1. Pendant les cé^rémonies du couronnement, Cyrus se cacha dans le temple et voulut assassiner son frère au pied de l’autel. Tissapherne et l’un des prêtres le dénoncèrent; il fut saisi et il aurait été exécuté si sa mère ne l’eût enveloppé de ses bras, et n’eût empêché le bourreau de remplir son office2. Pardonné à grand’peine, il retourna en Asie Mineure avec la ferme résolution de se venger à la première occasion. Malgré la surveillance de Tissapherne, il réunit sous divers
1. Ctésias, Persica, § 57 (édit. Müller-Didot, p. 56), où le nom est écrit Arsakès; Plutarque, Artoxerxès, I, donne Arsikas, qui doit être la forme première. D’après Dinon (fragm. 22, dans les Fragm. H. Gr., t. Il, p. 93), Artaxerxès II s’appelait Oartès, non pas Arsikas, avant de monter sur le trône. — 2. Plutarque, Artoxerxès. 3 ; Xénophon, Anabase, 1.165
Artaxerxès 11.
ISO
prétextes treize mille mercenaires grecs et cenl mille hommes de troupes indigènes : il quitta Sardes à l’improviste (401), il traversa, sans être inquiété, l’Asie Mineure, la Syrie du Nord et le Mésopotamie, mais il rencontra l’armée royale près de Cunaxa, à quelques lieues au Nord de Babylone, et il fut tué dans la mêlée. Sa défaite et sa mort furent un véritable malheur pour la Perse. Il était brave, actif, ambitieux, doué de toutes les qualités qui font le bon monarque oriental. Il avait appris au contact des Grecs à démêler les côtés faibles de sa nation et il paraissait tenir à cœur de remédier à ses vices : s’il avait triomphé, peutêtre eût-il réussi à raffermir l’empire pour un moment et à l’arrêter sur la pente qui l’entraînait à la ruine. Lui mort, l’armée indigène qu’il avait amenée à sa suite se débanda sur-le-champ, mais les mercenaires ne perdirent pas courage et ils gagnèrent les côtes du Pont-Euxin à travers l’Assyrie et l’Arménie. Jusqu’alors les Grecs avaient considéré la Perse comme un État compact et redoutable, qu’on était assez 'fort pour vaincre sur mer et pour repousser de l’Europe, mais qu’il eût été imprudent d’aller défier chez lui. L’exemple des Dix Mille prouva qu’une poignée d’hommes perdus en pleine Chaldée, privés de leurs chefs par la trahison, sans guides, sans alliés, pouvaient l’affronter impunément et se rapatrier sans pertes considérables. Les résultats de cette expérience ne se firent pas attendre. Sparte victorieuse avait hérité du rôle protecteur d’Athènes à l’égard des Ioniens : la mort du jeune Cyrus avait rompu ses attaches à la Perse et lui avait restitué sa liberté d’action. Pendant quatre ans de suite elle entretint la guerre en Asie : son roi Agésilas pénétra au cœur même de la Phrygie, et il aurait poussé plus avant sur la trace des Dix Mille, si l’or perse n’avait opéré en Europe une puissante diversion. Athènes reprit les armes : sa flotte unie à la flotte perse balaya la mer Égée du Nord au Sud, Conon s’empara de Pile de Cythère, et les longs murs furent reconstruits aux frais du grand roi1.
Vers le même temps où l’Hellade, divisée contre ellemême, se disputait les bonnes grâces du grand roi et de ses
1. Pour le détail de ces événements, voy. l 'Histoire grecque de M. Duruy
officiers, l’Égypte, unie tout entière dans un même sentiment de haine, réussissait enfin à chasser l’étranger. Pendant les quarante années qui s’étaient écoulées depuis la défaite d’Inaros, la paix n’y avait pas été troublée sérieusement. Les satrapes s’étaient succédé sans difficulté dans le palais de Memphis 1 : la mort cruelle d’inaros et probablement aussi l’épuisement de la Libye avaient empêché Thannvras de bouger; le vieil Amyrtée avait disparu, et son fils Pausiris avait été le vassal docile des Perses2 *. Plus d’une fois pourtant de petits incidents avaient montré que le vieil esprit de rébellion attendait feulement une occasion favorable pour se manifester : un Psammétique, qui régnait vers 445 dans un coin du Delta, avait osé envoyer du blé et des présents aux Athéniens, alors en guerre avec son souverain0; la seconde année de Darius avait été marquée par une sédition, aisément réprimée il est vrai4. C’est enfin vers cette époque qu’il semble qu’on doive placer un Pharaon, Khabbisba, qui restitua aux prêtres de Bouté les biens dont Xerxès les avait dépouillés, et qui enterra un Apis en l’an II de son règne5. La révolte deMégabyze en Syrie avait prouvé combien il était désormais' facile de tenir tête au grand roi ; celle de Zopyre et celle de Pissutlmès, se succédant coup sur coup, avaient absorbé plusieurs années durant les forces de l’empire : vers 405, un petit-fils d’ Amyrtée, qui avait le même nom que son grand-père, proclama l’indépendance de l’Egypte6. Il ne chassa pas entièrement les Perses, car Ar-
1. M. Wiedemann a pensé que l’Égypte avait été divisée alors en deux satrapies, dont la première, celle de la Haute-Égypte, aurait été
gouvernée ‘ par un satrape perse, et la seconde par des Egyptiens
comme Pausiris ( Geschichte Ægyptens von Psametiôh I, p. 252-253). — 2. Hérodote, III, xv. — 3. Philochore, fragrn 90, dans lés Fragm.
H. Gr., t. I, 2, p. 598-399. — 4. Voir plus haut p. 720, note 3, et cf.
Brugsch, dans la Zeitschrift, 1871, p. 13 — 5. Syncelle, p. 256 d. —
6. La forme grecque paraît répondre à une forme Amourtais ou Amonrtaif. Le nom de ce roi n’a pas été encore découvert sur les monuments égyptiens contemporains ; et ceux des Pharaons avec lesquels on l’a identifié, Roudamon, et Ameniritrout (Wiedemann, Geschichte Ægyptens von Psametich I, p. 272), ne peuvent appartenir au milieu de l’époque persane. Le nom qui répond à celui d’Amyrtée dans la rapsodie démotique n’est pas d’une lecture certaine (E. Révillout, Second extrait de la Chronique démotique de Paris, dans la Revue égyptologique ,
taxerxès avait encore des troupes égyptiennes dans son armée en 401, au moment de la campagne contre Gyrus1. 11 dut également se résigner à souffrir les compétitions des autres princes, et les textes nous signalent à côté de lui un Psammétique issii|de l’ancienne famille saïte, et qui s’arrogeait le titre de roi des Égyptiens2. Cette féodalité était assez turbulente^ assez redoutable pour empêcher que le sceptre ne demeurât longtemps dans la même famille. La vingt-huitième dynastie dura six ans, juste autant qu’Amyrtée, et elle fut suivie d’une dynastie mendésienne, dont le chef, Néphoritès, compléta l’œuvre de délivrance : avec lui, l’Egypte rentra en pleine possession d’elle-même et retrouva son ancienne activité \
Sa politique lui était imposée par les circonstances. La disproportion des forces entre une province isolée et un empire qui couvrait l’Asie Antérieure était trop visible pour que les Pharaons songeassent à se maintenir par eux-mêmes, sans appui du dehors. Ils revinrent d’instinct aux errements de Psammétique et de ses successeurs, et leur histoire reproduisit d’une manière frappante celle des premiers Saïtes. L’Egvpte était comme une citadelle assiégée ; ils essayèrent de tracer en avant de la place des lignes de postes sur lesquelles Le premier élan de l’ennemi sebrisât. Ils intriguèrent donc en Syrie et à Chypre, soit pour s’y ménager des alliés, soit même pour y rétablir l’ancienne suzeraineté des princes thébains : battus sur cette avancée, ils avaient le temps de reformer en Afrique une armée et même une flotte, avant que le vainqueur touchât la frontière. Toutes les révoltes de peuples, toutes les querelles de satrapes leur étaient favorables, puisqu’elles obligeaient le grand roi à diviser ses ressources : ils les fomentèrent avec soin, ils les provoquèrent même à l’occasion, et ils menèrent si bien leur jeu
t. Il, p. 53-54). — 1. Xénophon, Anabase, I, 8. 9. — 2. Ley ( F ata et conditio Ægypti sub imperio Persarum, 20, 57), puis tepsius [ Kônigsbuch , p. 48-50), ont identifié ce Psammétique avec Amyrtée, qui deviendrait de la sorte Psammétique IV. — 3. C’est du moins l’id'e que se faiaient de Nephôrîtès les Égyptiens du temps des Ptolémées (cf. E. Révillout, Second Extrait de la Chronique démolique, dans la Revue égyplologique, t. II, p. 55).
que pendant longtemps ils eurent devant eux la moindre portion des forces perses. Comme les Saïtes, ils apprécièrent à leur juste valeur les populations indisciplinées et peu belliqueuses auxquelles ils commandaient, et ils s’appuyèrent sur des soldats européens qu’ils soudoyèrent à grands frais dans la Grèce et qu’ils renouvelèrent sans cesse, de peur que les mœurs et le climat ne les énervassent. C était le temps où les mercenaires se substituaient partout aux levées de citoyens : la guerre devenait un métier lucratif à qui savait bien la conduire. Les Pharaons n’hésitèrent jamais à prodiguer leurs trésors pour acheter l’appui de ces bandes redoutables. Iphicrate, Chabrias, limothée, tous les chefs en renom parurent tour à tour à la tête des masses égyptiennes ou perses engagées aux bords du Nil, tantôt avec 1 assentiment, tantôt contre la volonté de leur patrie. Au moment où Néphoritès monta sur le trône, Sparte était à l’apogée de la grandeur; elle venait de déclarer la guerre au grand roi et Agésilas préparait son expédition de Phrygie. Néphoritès conclut donc une alliance offensive et défensive avec les Lacédémoniens, et il leur envoya, en o96, un convoi considérable de blé, d’armes et de munitions *. il fut inteicepté par l’Athénien Conon, qui commandait l’escadre perse1. Le rappel d’Agésilas et l’abandon de l’Asie Mineure par les Spartiates refroidirent la bonne volonté du roi d Égypte : il garda près de lui les troupes qu’il avait paru disposé à lancer au loin, et il les concentra sur sa frontière syrienne pour repousser l’assaut qu’il croyait imminent 2.
Les Perses ne vinrent pas aussitôt qu il les attendait. La retraite des Lacédémoniens n’avait pas terminé les affaires d’Asie : depuis la tentative de Cyrus, la plupart des peuples indigènes, Mysiens, Pisidiens, gens du Pont et de la Paphlagonie, avaient secoué le joug. Artaxerxès dirigea contre eux l’armée qu’il aurait dû expédier aux bords du Nil. Chypre
1 Diodore, XIV, 79. Trogue-Pompée (Justin, VI, 2) plaçait le même événement sous le règne d’Hakoris, qu’il appelle Ilercynion, je ne sais d’après quelle autorité. — 2. La dernière date connue du règne de Néphoritès est de la quatrième année, sur une bandelette de momie conservée au Louvre (Devéria, Catalogue des manuscrits égyptiens , p. 207-208).
seule l’arrêta longtemps. Deux races s’en partageaient la territoire, la phénicienne et la grecque ; mais depuis le jour où les Achéens, alliés aux nations de la mer repoussés par Mînéphtah1, s’y 'étaient fixés, l’influence de la grecque n’avait cessé de grandir. Tous les aventuriers en quête de territoires à conquérir se donnèrent rendez-vous sur cette frontière du monde oriental, colons de Kythnos, Ioniens de l’Attique à qui la tradition attribuait la fondation d’Æpéïa, Argiens à Kourion, Arcadiens d’Agapénor, échappés au siège de Troie pour bâtir Paphos. Dès le septième siècle avant notre ère, la prédominance de l’élément hellénique était à ce point sensible que file entière s’appelait pour les Assyriens lavana, le pays des Ioniens, et la plaine du Pediæos, autour de Salamine, la, la terre Ionienne2; sur les douze rois qui se la disputaient, sept au moins avaient des noms grecs5. Plus tard, le contingent sémitique s’affaiblit encore : les Phéniciens, refoulés lentement mais sûrement, se rencoignèrent autour de Cition et d’Amathonte. Si amoindris qu’ils fussent, ils demeuraient cependant assez nombreux pour empêcher les princes de Soles ou de Salamine de réunir Pile entière en un seul État et sinon d’étendre leur influence au delà de la mer, au moins de protéger efficacement, la liberté commune contre les maîtres du continent voisin. Tous ceux qu’attiraient les richesses du sol n’eurent aucune peine à y dominer, les Assyriens avec Sargon4, les Chaldéens avec Nabuchodorosor, les Égyptiens avec Amasis, les Perses avec Cyrus et Cambvse.
Ces servitudes successives laissèrent des traces profondes dans les mœurs et surtout dans l’art : selon les époques, les monuments chypriotes portèrent l’empreinte du style assyrien ou du style égyptien plus ou moins altéré5. Mais,
1. Les Àqaïousha du texte de Mînéphtah sont les Achéens qui colonisèrent Chypre (Philostephanos, fragm- 1 (cf. plus haut, p. 301), dans les Fragm. H. Gr ., t. III, p. 31 : ô Ivrjcpeù; ’A'/at'aç, 6 8è Ilpâ^avôpo; èx Aaxeoaifiovi'aç TrapeyévovTo sîç Kv^pov). — 2. Fr. Lenormant, les Origines de l’Histoire , t. III, p. 58, 86. — 3. G. Smith, History of As- « urbanipal , p. 32; Fr. Delitzch, Wo lag das Paradies? p. 291-294. — . Cf, p 500 de cette histoire. — 5. Cf.. Heuzey, Catalogue des figurines
si l’extérieur de la civilisation se modifia souvent à l’imitation des modèles orientaux, l’hellénique du fond s’accentua de plus en plus. Les Chypriotes avaient été des plus anciens à posséder l’écriture parmi les peuples de leur race. Ils avaient adopté un syllabaire spécial, peu de temps sans doute après leur débarquement ; iis le conservèrent, même lorsque les autres Grecs commencèrent à employer l’alphabel cadméen. Peut-être est-ce avec ce système imparfait que les aèdes, élevés à la cour de leurs princes, écrivaient ces poèmes dont la renommée fut assez durable pour qu’on y comprît plus tard, par erreur, le cycle d’épopées connu sous le nom de Chants Cypriens1 ; une tradition assez ancienne plaçait même à Sa lamine le lieu de la naissance d’Homère. Faut-il s’étonner, après cela, si, dès le début des guerres médiques, les Chypriotes se rangèrent du côté des Ioniens? Ünasilas, roi de Salamine, se ligua avec Milet, et les autres princes furent entraînés par son exemple, à l’exception de celui d’Amathonte : une année durant, il tint tête aux forces du grand roi 2. La révolte étouffée, la main de Darius s abattit plus lourde sur la population grecque, le commerce lui fut interdit, ses ports furent fermés aux navires venant de l’Hellade, et, dans plusieurs villes, à Salamine par exemple, les tyrans de vieille race furent remplacés par des dvnastes phéniciens. C’était en effet sur l’élément sémitique que le grand roi comptait s’appuyer désormais pour faire respecter son autorité. Cition, que le voisinage de Salamine avait presque ruinée, redevint ce qu elle était jadis, le marché' principal et la tête de l’ile. Malgré l’apparition intermittente des flottes athéniennes, plus d’un siècle s écoula sans que les Hellènes Chypriotes trouvassent l’occasion de se soustraire à cette domination qui les écrasait.
Évagoras les délivra. Il descendait des anciens rois de Salamine; après avoir chassé le Tyrien Abdémon, qui détenait sa ville, il s’empara de l’île entière à l’exception de Cition et d’Amathonte. Ce n’est pas ici le lieu de raconter la part qu’il eut avec F Athénien Conon aux campagnes des
antiques de terre cuite du Musée du Louvre , p. 126 sqq. 1. Demodamos, fragm. 3 dans les Fragm. H. Græc ., t. II, p. 444. — 2. Hérodote, V, civ-cv, CXIII-CXVH.
Perses conlie les Spartiates. Son ambition et son activité portèrent bientôt ombrage à Artaxerxès, non sans raison : dès 591 il était en révolte ouverte contre son suzerain. Réduit à ses seules ressources, la répression eût été brève : mais la Grèce et l’Égypte étaient là, prêtes à l’aider de leur argent et de leurs armes. Ilakoris avait, succédé à Néphoritès en 595; après avoir assuré la sécurité de sa frontière occidentale en traitant avec les Libyens de Barca1, il s’entendit avec Évagoras et avec les Athéniens. Il donna du blé, des munitions, des vaisseaux, de l’argent2; Athènes envoya quelques milliers d’hommes avec Chabrias, l’un de ses meilleurs généraux3 : non seulement une première expédition perse, dirigée par Autophradatès, échoua honteusement4, mais Évagoras prit Cition et Amathonte, mais il osa franchir les mers, il enleva Tyr d’assaut, il dévasta la Phénicie et la Cilicie3. Déjà les tyrans d’Asie Mineure s’agitaient, et l’un d’eux, Hékatomnos de Carie, s’était rangé du côté des confédérés6. Sparte, que la prolongation des hostilités épuisait, traita brusquement avec la cour de Suse : Antalcidas négocia pour elle une paix célèbre dans l’histoire de la Grèce. Un ordre parti du fond de l’Asie notifia à tous les peuples de l’Hellade qu’ils eussent à s’accorder et à respecter désormais la liberté les uns dés autres (587). Personne n’était de taille à résister aux Spartiates et aux Perses réunis : on obéit. Un peu plus d’un demi-siècle auparavant, Athènes, traitant avec un Artaxerxès, lui avait arraché l’indépendance des Grecs d’Asie : Sparte, traitant avec un second Artaxerxès, les lui livrait.
Le grand roi était libre de se rejeter sur les rebelles : Évagoras subit le premier choc. Chypre était en effet comme un boulevard' naturel de l’Égypte; quiconque l’occupait dominait la mer, et, de là, menaçait les communications d’une armée qui, débouchant de Palestine, aurait assailli le Delta.
1. Théopompe, fragm. 111 dans les Fragm. II. Gr., t. I, p. 295-296. D’après Diodore de Sicile (XV, 2j, l’alliance d’Hakoris avec,Évagoras devrait être rapportée à l’olympiade XCVIII, 3 (386). — 2. Diodore, XV, 5.
— 3, Xénophon, Hellenica , V, 1, 10; Corn. Nepos, Chabrias , II; cf. Rehdantz, Vitæ Iphicratis , Chabriæ, Timothei Atheniensium, p. 54-35.
— 4. Théopompe, fragm. 111 dans les Fragm. IL Gr., t. I, p. 295. —
5. Diodore de Sicile, XV, 2; Isocrate, Evagoras, 62, et Paneg., § 160.—