‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 88 sur 215 · Diodore de Sicile, XV · texte numérisé non relu

Diodore de Sicile, XV

Artaxerxès assembla donc trois cent trières et trois cent milie hommes de pied, aux ordres de Tiribaze, et il les débarqua dans l'ile : les corsaires chypriotes interceptèrent les convois et réduisirent les envahisseurs à une pénurie telle qu’une sédition éclata dans leur camp. A la fin pourtant, Évagoras fut battu sur mer à la hauteur de Gition et son escadre détruite. Il ne se découragea pas, laissa à son fils Pnytagoras le soin de se tirer d’affaire comme il l’en tendrait et passa en Égypte pour implorer l’appui du Pharaon (585).

Hakoris avait assez de songer à sa propre sûreté sans s’aventurer dans une expédition lointaine. Évagoras ne rapporta que des subsides insuffisants : n’ayant plus que trois mille hommes, il s’enferma dans Salamine, et il s’y défendit de longues années encore1. La trahison d’un des généraux perses, Gaos, gendre de Tiribaze, lui rendit un moment l’espoir. Gaos se ligua avec Hakoris et sollicita l’appui des Lacédémoniens, mais périt avant d’avoir rien fait : Évagoras resta de nouveau seul en présence de l’ennemi. Tandis que les lieutenants du grand roi s’acharnaient à le bloquer, Artaxerxès lui-même manquait de perdre la vie dans une campagne malheureuse contre les Cadusiens. Brave soldat, mais général malavisé, l’armée qu’il conduisait, affamée et harcelée par un ennemi insaisissable, dans sa marche à travers les montagnes, aurait été détruite sans l’astuce de Tiribaze, qui persuada aux barbares d’implorer la paix au moment même où ils allaient triompher2.

Dès le lendemain de la défaite d’Évagoras, Hakoris, compre-

1. Diodore de Sicile, XV, 4-8. — 2. Plutarque. Arloxerxrs, 24; Corn. Nepos, Datâmes , 1.

BIST. ANC. DE l’orient. — MASPERO.

nant que ia soumission de Chypre n’était plus qu’une question de temps, avait cherché à créer une diversion en Asie Mineure : il s’allia avec les Pisidiens, qui étaient alors en pleine révolte, mais sans grand avantage1. La Grèce lui fut plus secourable. La paix d’Antalcidas y avait laissé nombre de mercenaires sans emploi : il eut vite fait d’en rassembler vingt mille2 *. Les Perses, encore embarrassés en Chypre, ne surent pas prévenir l’arrivée de ces renforts, et ce fut heureux pour l’Égypte, car Hakoris mourut en 581, ses héritiers Psamoutis, Mouthis et Néphoritès II passèrent rapidement sur le trône5, et le pays entier fut troublé deux années (581-579) par le règlement de sa succession. La même turbulence des grands feudataires, qui avait empêché les Saïtes de conserver le pouvoir, fut également funeste aux Mendésiens : le prince de Sébennytos, Nakhtharhabi (Nectanébo Ier), fut porté au trône par les soldats. La tradition de l’époque ptolémaïque veut qu’il ait été le fds de Néphoritès Ier, écarté de la royauté par la jalousie des dieux4 : quelle que fût son origine, l’Égypte n’eut pas à se repentir de l’avoir accepté pour souverain. Continuer à Évagoras les subsides qu’Hakoris lui avait accordés eût été de l’argent perdu : il les supprima et il hâta ainsi la chute du tyran de Salajnine5. Celui-ci, abandonné de tous, las d’une résistance qui durait depuis six années, ne consentit à désarmer qu’au prix des conditions les plus avantageuses. Non

1 Théopompe, fragm. 111 dans les Fragm. H. Græc., t.. I, p. 290. —

2 Diodore, XV, 29. — 5. M. Wiedetlnann ( Geschichte Ægyptens von Psametich. /, p. 262 sqq.) a cru pouvoir modifier Tordre de succession

des princes de cette XXIXe dynastie sur l’autorité de la rapsodie démo¬

tique, découverte par M. E. Révillout : la découverte d’un texte de Psa¬

moutis ( Recueil , t. VI, p. 20), où ce prince parle d’Hakoris, suffirait seule à montrer que Manéthon était bien informé ici, comme toujours. — 4. E. Révillout, Second extrait de la Chronique démolique de Paris , dans la Revue égyptologique, t. II, p. 55. — 5. C’est du moins l’interprétation qui me paraît être la meilleure pour le fragment de Théopompe (fragm. 111 dans les Fragm. H. Græc., t. I, p. 295) ; xat toç Ns-xTavigtoç TrapeiX^tpôxo; xyjv AtyvTcxou [3aax).e:av, npaç Aaxeôaip.cmouç a'TCsareiXev Eùayôpaç, xtva xe xparcov ô îcep'i KÙTipov 7rôXEp.oç ôicXéôr). Si le changement de règne qui se produisit alors en Égypte ne lui avait pas été défavorable, Évagoras n’aurait pas fait une tentative auprès d°s Lacédémoniens et ne se serait pas rendu aussitôt après.

seulement Arlaxerxès lui pardonna sa révolte, mais il iül confirma son titre royal et il lui concéda le libre exercice de son pouvoir moyennant un tribut annuel (580).

Nectanébo, resté seul face à face avec le grand roi, redoubla d’activité. Les événements des dernières années avaient mis en relief les talents de l’Athenien Chabrias il l’invita à venir organiser son armée, et Chabrias accepta, bien qu’il n’eût pas mission de son gouvernement1 II, * *. Il transforma le Delta en un véritable camp retranché; il garnit de postes les points vulnérables de la côte, il construisit à chaque embouchure du fleuve deux tours qui en commandaient l’entrée, il arma la frontière libyenne comme la frontière asiatique, et il choisit si bien l’emplacement de ses forteresses, qu’à l’époque d’Auguste plusieurs d’entre elles portaient encore son nom ; l’une, située en avant de Péluse, s’appelait le château2, l’autre, non loin du lac Maréotis, le bourg de Chabrias3. Les Perses s'efforcèrent de proportionner leurs moyens d’attaque aux moyens de

défense de l’ennemi. Ako était, sur la côte méridionale de Syrie, le seul port assez vastepour recevoir leurs flottes, assez sûr pour les abriter contre les tempêtes et contre les surprises. Pharnabaze y établit son quartier générai et il fit d’elle la base de ses opérations4. Pendant trois années5, vivres, munitions, soldats de terre et de mer, vaisseaux phéniciens et grecs y affluèrent : les rivalités des chefs perses, Tithraustés, Datame, Abrocomas, et les intrigues de cour faillirent plusieurs fois arrêter les progrès de l’entreprise, mais Pharnabaze réussit toujours à écarter ses rivaux, et au commen-

1. Diodore, XV, 29; Corn. Nepos, Chabrias , 2. — 2. Strabon, XVI,

II, 33 : o Xaêptou Xeyop-svoç Xapa£. — 3. Strabon, XVII, i, 22 : r|

Xtxëptov xwp-Y) XeyopivY). — 4. Diodore, XV, 41; Corn. Nepos, Datâmes ,

5 ; cf Strabon, XVI, ii, 25. — 5. Isocrate. ÿaneg., § 161.

Nectanébo 1*

cernent de 574 l’expédition était prête à partir1. Elle comptait deux cent mille soldats et vingt mille mercenaires, trois cents trières, deux cents galères à trente rames, et beaucoup de vaisseaux de charge2. Au dernier moment l'Égypte avait perdu son meilleur chef. Artaxerxès avait demandé à Athènes de quel droit elle autorisait Chabrias à servir contre lui dans les rangs des Égyptiens; par la même occasion il priait les Athéniens, ses amis, de lui prêter pour un temps leur général Iphicrate. Les Athéniens ordonnèrent à Chabrias de revenir, et ils députèrent Iphicrate en Syrie, où il assuma le commandement des auxiliaires grecs3. L’armée ainsi renforcée s’ébranla vers mai 5744. En arrivant à Péluse, Pharnabaze vit qu'il avait peu de chances de forcer la place: non seulement les murailles avaient été remises à neuf, mais les habitants avaient coupé les canaux et inondé les approches. Iphicrate conseilla une surprise : trois mille hommes expédiés en cachette débarquèrent à l’entrée de la bouche Mendésienne et attaquèrent les rertanchements qui la protégeaient. La garnison sortit imprudemment, fut battue et poursuivie si chaudement que vainqueurs et vaincus pénétrèrent pêle-mêle dans le fort. La brèche était ouverte, en s’v jetant promptement, l’on pouvait s'emparer du pays aisément : les dissensions des généraux perdirent l’occasion. Iphicrate avait interrogé les prisonniers et il avait appris d'eux que Memphis était dégarnie. Il conseilla donc aux Perses de remonter le Nil en hâte et d’enlever la capitale avant que Nectanébo y eût jeté des renforts; mais Pharnabaze trouva le projet hasardeux et il préféra attendre pour agir que l’armée entière l’eût rejoint. Iphicrate proposa alors de tenter l’aventure avec ses bander à lui, mais on craignit qu’il ne nourrît quelque arrière-pensée de trahison et on lui refusa la permission de marcher. Ces délais avaient donné à Necta-

i. Isocrate, Paneg ., § 161 ; Corn. Nepos, Datâmes , 5. — 2. Diodore, XV, 41. — 5. Corn. Nepos, Chabrias , 3; Iphicrates,1!', Diodore, XY, 29. — 4. Comme l’a fait observer très justement Kenrick, Ancient Egypt under the Pharaons , t. II, p. 421, a les généraux perses et athéniens commirent la même faute qui amena la défaite de saint Louis et la prise de son armée en 1249 et que Bonaparte évita dans sa campagne de 1798 ».

nébo le temps de revenir de son premier émoi : il reprit l’offensive, il assaillit le camp des ennemis et il remporta l’avantage dans plusieurs escarmouches. Cependant l’été s’avançait, le Nil montait rapidement, bientôt l’inondation couvrit le sol : lphicrate et Pharnabaze battirent en retraite et revinrent en Syrie. lphicrate, dégoûté des récriminations de ses collègues asiatiques, s’embarqua secrètement pour Athènes : ce qui restait de l’armée et de la flotte se disloqua bientôt après son départ. L’Égypte fut délivrée pour un quart de siècle1.

Cet échec n’ébranla en rien l’influence que le grand roi avait exercée sur la Grèce depuis la paix de 587 ; Sparte, Athènes et Thèbes se disputèrent son alliance avec plus d’acharnement que jamais. En 572.

Antalcidas reparut à Suse pour implorer une nouvelle intervention; en 367,

Pélopidas et Isménias obtinrent un rescrit ordonnant aux Grecs de vivre en paix, puis Athènes envoya des ambassadeurs pour mendier les subsides de la Perse. Il semblait qu’Artaxerrès fût devenu pour les États helléniques une sorte d’arbitre suprême devant lequel chacun venait plaider sa cause. Mais cet arbitre qui imposait sa volonté au dehors n’était pas maître chez lui. Doux, facile d’humeur, plus enclin à pardonner qu’à sévir, il n’avait pas l’énergie nécessaire pour comprimer l’ambition des gouverneurs de province. Ariobarzane de Phrygie avait donné le signal de la défection : Datame, Aspis de Cappadoce, s’insurgèrent tour à tour et défièrent pendant des années les efforts de leur souverain. Quand on se fut débarrassé d’eux par la trahison, tous les satrapes des provinces occidentales, depuis les frontières de l’Égypte jusqu’à l’Hellespont, concluren t une alliance offensive et défensive : l’empire s’effondrait, si les dariques n’étaient encore une fois intervenues dans la querelle. L’Égypte, toujours à l’affût, avait trouvé dans cette révolte

1. Le récit de cette guerre dans Diodore de Sicile, XV, 41-43.

une occasion de montrer sa haine contre la Perse et d’augmenter sa propre sécurité. Nectanébo était mort en 561, et Tachos lui avait succédé1. Il n’hésita pas à négocier avec les rebelles, et ceux-ci lui dépêchèrent Rhéomitrès afin de débattre les conditions de l’alliance. Nectanébo avait laissé une flotte nombreuse et un trésor bien garni : Tachos confia à l'ambassadeur cinq cents talents d’argent et cinquante navires, avec lesquels celui-ci cingla vers Leuké sur la côte d'Asie. Ses complices l’attendaient, heureux du succès de sa mission, mais il n’avait pas confiance en l’issue de la lutte et il ne cherchait qu’une occasion de rentrer en grâce ; à peine de retour, il les saisit et, d’accord avec Orontès, il les expédia à Suse, chargés de chaînes2. Tachos avait donc contribué bénévolement à remplir les coffres et à recruter les équipages du grand roi : malgré ce mécompte, sa situation était si brillante et celle des Perses si misérable qu’il décida de prendre l’offensive et d’envahir la Syrie. Il était confirmé dans son dessein par Chabrias, que les hasards d’une vie aventureuse avaient ramené aux bords du Nil5, mais l’argent lui manquait pour couvrir les frais d’une longue campagne en pays étranger : Chabrias lui enseigna le moyen de se le procurer. Le clergé égyptien était riche : le Grec remontra que les sommes dépensées annuellement pour les sacrifices et pour l’entreiien des temples seraient mieux employées au service de l’État, et il conseilla au Pharaon de supprimer la plupart des collèges sacerdotaux. Les prêtres se rachetèrent par le sacrifice de leurs biens personnels : le roi accepta gracieusement ce qu'ils lui offraient, puis il leur déclara qu'à l’avenir et pendant toute . la durée de l’expédition contre les Perses, il exigerait d’eux les neuf dixièmes des revenus sacrés: Cet impôt aurait suffi, si on avait pu le lever entièrement; mais le clergé trouva

4. La rapsodie démotique (E. Révillout, Second Extrait de la Chroniqve démotique de Paris, dans la Revue égyptologique , t. II, p. 4, 58- 59) donne, comme Manéthon, neuf années de règne à Nectanébo Ier : les termes assez obscurs qu’elle emploie pourraient laisser supposer que Tachos était le fils de son prédécesseur. — 2. Diodore, XV, 90, 92. — 3. Corn. Nepos, Chabrias, 2; cf. Polyen, Strat., IIJ, 11, 7; III, 11, 12. etc., où sont racontés plusieurs des épisodes relatifs à la préparation de cette campagne.

sans doute moyen de s’y soustraire au moins en .partie, car on dut recourir à d’autres expédients. Chabrias conseilla alors d’augmenter la capitation et la taxe sur les maisons, d’instituer un droit d’une obole sur chaque ardeb de grain qui serait vendu, de frapper d'une dîme la navigation, les fabriques, les métiers manuels. Les ressources affluèrent bientôt, mais une autre difficulté se présenta qu'il résolut avec non moins d’énergie. L’Égypte avait peu de numéraire : les habitants s’en tenaient au système d’échange, dans les transactions ordinaires de la vie. D’autre part, les mercenaires grecs ne voulaient pas être payés en nature ou en métaux non monnayés ; ils exigeaient des espèces sonnantes pour prix de leur sang. Ordre fut intimé aux indigènes de verser au trésor l’or et l’argent brut ou travaillé qu’ils pourraient avoir, sauf à être remboursés graduellement par les nomarques sur le produit des taxes futures1.

Ces mesures, si elles valurent l’impopularité à Tachos, lui permirent de lever quatre-vingt mille hommes de troupes indigènes et dix mille Grecs, d’équiper une flotte de deux cents voiles2, et de louer les meilleurs généraux du temps. Là toutefois son empressement à bien faire lui fut nuisible. Il avait Chabrias et l’alliance d’Athènes : il voulut avoir Agésilas et l’alliance de Sparte. Agésilas, malgré ses quatrevingts ans et ses infirmités, n’était pas devenu insensible au gain et à la vanité ; il fut alléché par la promesse du commandement suprême et il partit avec mille hoplites3. Une première déception l’attendait au débarqué : Tachos lui confia la conduite des mercenaires, mais il garda pour soimême la direction générale de la guerre et il plaça la flotte entre les mains de Chabrias4. Le vieux héros, après avoir manifesté son mécontentement par un redoublement de rudesse Spartiate, se laissa apaiser par des présents et consentit à accepter le poste qu’on lui offrait5. Bientôt cependant des dissentiments plus graves éclatèrent entre lui et ses alliés : il aurait voulu que Tachos demeurât en Égypte et

1. Pseudo- Aristote, Économiques , II. — 2. Diodore de Sicile, XY, 92. — 3. Xénophon, Éloge d' Agésilas, II, 28. — 4. Diodore, XY, 92. — 5. Cf. Théopompe, fragm. 23 dans les Fragm. H Græc., t. I, p. 281 Corn. Nepos, Agésilas, 8; Plutarque, Agésilas, 58.

qu’il se fiât à ses généraux du soin de conduire les opérations. La facilité avec laquelle les chefs de bandes passaient d’un parti à l’autre sous l’inspiration du moment n’était peut-être pas pour inspirer de la confiance à l’Égyptien : il refusa, remit la régence à son beau-frère, nommé Tachos comme lui, et il se rendit au camp. Les Perses n’étaient pas assez nombreux pour se risquer en rase campagne : Tachos chargea son cousin Nakhtonabouf (Mectanébo II), fils du régent, de les assiéger dans leurs forteresses. La guerre traînant en longueur, le mécontentement se glissa parmi les troupes indigènes et la trahison se mit de la partie. Les expédients financiers de Chabrias avaient exaspéré les prêtres et le petit peuple : les plaintes, étouffées d’abord par la crainte des mercenaires, éclatèrent dès que l’expédition eut franchi la frontière. Le régent, au lieu de chercher à les apaiser, les encouragea sous main, et il écrivit à son fils pour l’aviser de ce qui se passait et pour l’exhorter à ceindre le diadème. Nectanébo eut bientôt fait de gagner à sa cause les Égyptiens qu’il commandait, mais cela ne lui servait de rien, tant que les Grecs ne s’étaient pas prononcés. Chabrias refusa de manquer aux engagements qu’il avait contractés. Agésilas n’eut pas les mêmes scrupules. Sa vanité" avait cruellement pâti depuis qu’il était en Égypte: après s’être vu reiuserle rang auquel il croyait avoir droit, sa petite taille, ses infirmités, sa grossièreté lacédémonienne l’avaient exposé aux railleries des courtisans. Tachos le jugeait inégal à sa renommée et lui avait appliqué, dit-on, le proverbe de la montagne en travail qui accouche d’une souris, à quoi l’autre avait répondu : « Vienne l’occasion et je lui apprendrai que je suis le lion1 ». Quand Tachos le pria de marcher contre les rebelles, il lui remontra ironiquement qu’on l’avait envoyé pour secourir les Égyptiens, non pour les combattre ; avant donc de se décider pour l’un ou pour l’autre des compétiteurs, il consulterait les Éphores. Ils lui laissèrent la liberté d’agir au mieux des intérêts de la patrie, et il se déclara pour Nectanébo, malgré les instances de Chabrias. Tachos, abandonné même de ses auxiliaires,

i. Lykéas de Naucratis, fragm. 3 dans les Fragm. H. Gr., t.IV, p.441.

s’enfuit à Sidon, puis auprès d’Àrtaxerxès, qui l’accueillit favorablement et qui le plaça à la tête des troupes qu il armait contre l’Égypte (559) l.

Le bruit de sa chute, répandu dans la vallée du Nil, y souleva une révolte générale ; l’appui des étrangers excita la méfiance des indigènes, et ils acclamèrent le prince de Mendès. Nectanébo abandonna les conquêtes de son prédécesseur et ramena ses forces en Égypte ; arrivé à Péluse, il se trouva en présence d’une armée peu disciplinée encore, mais nombreuse et résolue, Agésilas conseilla d’attaquer immédiatement pour ne pas donner aux insurgés le temps de s’aguerrir. Par malheur, il n’était plus bien en cour : le prince de Mendès avait essayé de le corrompre, et, bien qu’il eût montré cette fois une loyauté inespérée, on n’avait plus foi en lui. Nectanébo établit son quartier général à Tanis, et son adversaire se flatta de l’y enfermer. On sait avec quelle habileté l’Égyptien manie la pioche et avec quelle promptitude il élève les retranchements les plus compliqués : déjà le cercle de tranchées qui enserrait la ville était presque complet et les vivres devenaient rares, quand Agésilas reçut l’autorisation de tenter une sortie. Il força le blocus à la faveur de la nuit, et il remporta une victoire décisive quelques jours plus tard (559). Nectanébo l’aurait gardé volontiers auprès de lui, car il redoutait un mouvement des Perses, mais le Spartiate, qui en avait assez de l’Égvpte et de ses intrigues, se congédia de lui, le succès à peine assuré, et s’éteignit d’épuisement sur la côte de Cyrénaïque. L’attaque eut lieu bientôt après, mais molle et incertaine : Tachos, qui devait la conduire, mourut avant qu elle fut commencée 2, et les discordes de la famille royale empêchèrent les autres généraux de la mener avec suite. Le vieil Artaxerxès avait trois fils de sa femme Statira : Darius, Ariaspès et Ochos. Darius, l’aîné, avait été reconnu solennellement

1. Xénophon, Éloge d' Agésilas, 11,30; Diodore de Sicile, XV, 92. Lykéas de Naucratis rapporte une anecdote assez puérile sur les rapports de Tachos et d’Artaxerxès ( Fragm . H. Græc., t. II, p. 466, note) —

2. D’après Élien ( Var . hist., V, 1) qui probablement s’appuie sur l’autorité de Dinon, Tachos serait mort de dysenterie, à la suite d’excès de table.

comme héritier présomptif, mais, menacé de se voir supplanté par Ochos, il conspira la mort de son père, fut découvert, emprisonné et exécuté dans son cachot. Ariaspès devenait par là le successeur désigné : Ochos lui persuada que son père méditait de le faire périr ignominieusement et le poussa à se tuer lui-même pour échapper au bourreau. Restait un bâtard, Arsamès, qui, né d’une servante du harem, affichait des prétentions à la couronne : Ochos l’assassina. Artaxerxès ne résista pas à ce dernier coup : il mourut de douleur, après un règne de cinquante-six ans (362).

Artaxerxès lîf Ochos (359-333) : conquête de l’Égypte;

les derniers Achéménides; Darius III et Alexandre de Macédoine; chute de l’empire perse.

Artaxerxès III Ochos débuta par un massacre ; il égorgea tous les princes de la famille royale *, puis, libre des prétendants qui auraient pu lui disputer la couronne, il reprit les préparatifs de guerre interrompus par la mort de son père et par son propre avènement. Jamais la nécessité de rétablir la domination perse sur les bords du Nil n’avait été plus pressante. Depuis soixante ans environ qu’elle avait recouvré son indépendance, l’Égypte n’avait cessé de susciter les embarras les plus cruels au grand roi. Au début, la plupart des contemporains, Hellènes ou barbares, avaient pensé que le mouvement national d’Amvrtée n’était qu’une rébellion passagère et qu’il serait réprimé promptement. Mais quand on vit les dynasties indigènes se perpétuer et lutter avec avantage, malgré l’infériorité flagrante de leurs ressources, quand, non seulement les plus braves troupes de l’Asie, mais les meilleurs généraux de la Grèce eurent échoué misérablement dans leurs assauts sur le front du Delta, les peuples de la Syrie firent un retour sur eux-mêmes et ils commencèrent à se demander si ce qui était .possible en Afrique ne le serait pas en Asie, puis à suivre avec un intérêt personnel la marche des événements 2. Dès qu’un satrape

1. D’après Justin, X, 5, les princesses elles-mêmes n’auraient pas échappé au massacre. — 2. C’est ainsi qu’Isocrate ( Phil ., § 118. 160), après la défaite d’Ochos, admet comme un fait évident de soi que le

ou un roi vassal songeait à se révolter, c’est vers l’Égypte qu’il se tournait comme vers une alliée naturelle, et, si besogneux que Pharaon fût sur le moment, il trouvait toujours de l’argent, des munitions, des vaisseaux, des hommes, pour quiconque lui rendait le service d’occuper les armes de l’empire. La première attaque d’Ochos fut repoussée avec perte : Diophantos d’Athènes et Lamios de Sparte, qui commandaient les troupes de Nectanébo, lui infligèrent une défaite sanglante et l’obligèrent à se retirer précipitamment1. L’échec eut des résultats d’autant plus fâcheux que l’effort de l’assaillant avait été plus considérable : cette fois c’était le grand roi lui-même qui avait échoué et non plus ses généraux. Les provinces riveraines de la Méditerranée, toujours agitées depuis la campagne de Tachos et la révolte d’Évagoras, saisirent l’occasion qui paraissait se présenter si favorable ; Artabaze souleva l’Asie Mineure, neuf des roitelets chypriotes se proclamèrent indépendants2. La Phénicie hésitait encore : l’insolence du satrape, la rapacité des généraux et l’indiscipline des soldats revenus d’Égvpte la décidèrent. Dans une assemblée tenue à Tripoli, les représentants des cités phéniciennes conférèrent à Tennès, prince de Sidon, l’honneur périlleux de diriger les opérations militaires, et son premier acte fut de détruire le parc royal que les Perses avaient dans le Liban et de brûler les provisions accumulées dans les ports pour la guerre d’Égypte.

Ochos crut d’abord que ses lieutenants auraient prompte raison de ces mouvements, et en effet Idrieus, tyran de Carie, appuyé de huit mille mercenaires aux ordres de Phoeion l’ Athénien, vint à bout des Chypriotes sans trop de difficulté5; mais en Asie Mineure. Artabaze, secouru par Athènes et par Thèbes4, tint tête aux troupes envoyées contre lui, et Tennès remporta en Syrie une victoire signalée. 11 avait imploré naturellement l’aide de Nectanébo, et naturellement encore Nectanébo lui avait prêté quatre mille Grecs et son

grand roi est impuissant à rien entreprendre contre la liberté de l’Égypte.— 1. Diodore de Sicile, XVI, 38. § 1-2, qui malheureusement ne nous donne aucun détail sur la marche des événements. — 2. Diodore de Sicile, 1. XVI, 42, p 3-5. — 3. Diodore, 1. XVI, 42, §6; 46. — 4. Diodore, 1. XVI 22, 34, § 2.

meilleur général, Mentor le Rhodien : Bélésys, satrape de Syrie, el Mazæos, satrape de Cilicie, furent battus coup sur sur coup. Ochos convoqua pour un dernier assaut le ban et l’arrière-ban, trois cent trente mille Asiatiques et dix mille Hellènes ; lesSidoniens, de leur côté, s’entourèrent d’un triple fossé, relevèrent la hauteur des murs et brûlèrent leurs vaisseaux1. Par malheur, leur chef manquait d’énergie. Jusqu’au jour de sa révolte, Tennès n’avait vécu que pour le plaisir; entouré de musiciennes et de danseuses, qu’il tirait à grands frais de l’Ion ie et de la Grèce, il mettait son ambition à surpasser en luxe et en magnificence les princes de Chypre et surtout Nicoclès de Salamine, fils d’Évagoras8. L’approche d’Ochos lui enleva le peu de courage qu’il avait: il tenta d’effacer, par une trahison envers ses sujets, la trahison dont il s’était rendu coupable envers son suzerain. 11 avait pour confident et pour ministre un certain Thessalion: il l’envoya au camp des Perses, s’offrit à livrer Sidon, et s’engagea à servir de guide en Égypte, pourvu qu’on lui accordât la vie sauve et qu’on lui garantît son rang. Ochos avait déjà agréé les conditions de son vassal rebellç, lorsqu’un moment d’orgueil faillit tout compromettre. Thessalion avait demandé que le roi voulût bien s’engager par sa main droite à remplir-fidèlement les conditions du traité. Ochos, irrité de cette prétention, voulut le faire décapiter : comme on l’entraînait, il s’écria que le roi pouvait agir selon son plaisir, mais que s’il négligeait de s’assurer l’appui de Tennès, il échouerait contre la Phénicie et contre l’Égypte. Ochos accorda la garantie que l’on exigeait de lui, et Tennès prit ses dispositions pour remplir ses engagements. Quand les Perses ne furent plus qu’à quelques journées de marche, il prétexta une assemblée générale des Phéniciens et il emmena les cent principaux citoyens au camp ennemi, où ils furent tués à coups de javeline. Les Sidoniens, abandonnés de leur roi, voulaient résister encore, mais Mentor leur déclara que ses mercenaires introduiraient l’ennemi dans la place à la première sommation. Ils se résignèrent à implorer la clémence

1. Diodore de Sicile, l. XVI, 44, § 5-6. — 2. Théopompe, fragm. 126 dans les Fragm. H. Græc t. I, p. 299. où le roi de Sidon est nommé Straton.

du vainqueur, et cinq cents d’entre eux partirent en suppliants, des branches d’olivier à la main. Ochos était le plus cruel des souverains qui eussent jusqu’alors régné en Perse, le seul peut-être qui fût sanguinaire par nature 1 : il traita ceux-là comme il avait traité les autres. Le reste de la population, comprenant qu’il n’y avait plus qu’à mourir, s enferma dans les maisons et les incendia : quarante mille personnes périrent dans les flammes, et tel était le luxe des habitations particulières qu’on vendit fort cher le droit d en extraire les lingots d’or ou d’argent ensevelis sous les décombres. La ville châtiée, Tennès eut son tour : il fut livré au bourreau, et les autres cités phéniciennes, effrayées par son sort, ouvrirent leurs portes sans combat2.

Les affaires de Syrie réglées, Ochos marcha sans plus tarder contre l’Égvpte. Ses victoires avaient ramené dans le devoir les provinces hésitantes : « Quelle ville, quelle nation de celles qui sont dans l’Asie ne lui envoyèrent pas des ambassades ? que ne lui donna-t-on point, soit des produits naturels du sol, soit des objets rares ou précieux que 1 art sait fabriquer ? Ne reçut-il point nombre de tapisseries et de tentures, les unes teintes en pourpre, d’autres multicolores, les autres blanches ? nombre de tentes dorées garnies de tout leur mobilier, quantité de linge et de lits somptueux ? de l’argent ciselé, de l’or travaillé, des coupes et des cratères, les uns ornés de pierreries, les autres précieux surtout par le fini et la richesse du travail ? Puis c’étaient des myriades innombrables d'armes barbares et grecques, et des troupeaux plus considérables encore de bêtes de trait et de victimes désignées pour le sacrifice, des conserves au boisseau, des ballots et des sacs pleins de parchemins et de livres, et de toute sorte d’objets utiles. Telle était la quantité de viande salée expédiée de toutes parts, qu on en prenait de loin les monceaux pour autant de tertres et de collines élevées l’une en face de l’autre 3. » L’armée fut divisée en trois corps, commandés chacun parmi barbare et par un Grec. En passant par les marais de Sirbon, elle perdit quelque ba-

4. Plutarque, Vie d’Artoxerxes , dernier chapitre. — 2. Le récit de la guerre de Phénicie est dans Diodore de Sicile, 1. XVI, 41-45. — 3. Théo- pompe, fragra. 125 dans les Fragm. H. Græc ., t. I, p. 298-299.

taillons qui s’enlisèrent dans les sables mouvants : arrivée devant Péluse, elle trouva l’ennemi prêt à la recevoir. Nèctanébo avait moins d’hommes que son adversaire, soixante mille Égyptiens, vingt mille Libyens et autant de Grecs, mais le souvenir des succès remportés à nombre inégal par lui-même et par ses prédécesseurs lui inspirait confiance dans l’issue de la lutte. Son escadre n’aurait pas affronté sur mer les flottes combinées de Chypre et de la Phénicie ; mais il avait assez de bateaux à fond plat pour défendre les embouchures du Nil. Les points faibles de sa frontière étaient couverts par des forteresses ou des camps retranchés ; bref, toutes les mesures étaient prises pour une guerre défensive.

La fougue imprudente de ses auxiliaires grecs déconcerta ses plans. Péluse était occupée par cinq mille d’entre eux sous Philophron. Quelques-uns des Thébains qui servaient avecLacratès dans l’armée perse, désireux de justifier une fois de plus le renom de bravoure que les campagnes d’Epaminondas leur avaient valu, franchirent un canal profond qui les séparaient de la ville et provoquèrent la garnison à une rencontre en rase campagne : Philophron accepta le défi et leur disputa la victoire jusqu’à la tombée de la nuit. Le lendemain, Lacratès ayant, saigné le canal et jeté une digue entravers, amena son corps entier à la rescousse et commença à battre la place de ses machines. Peu de jours suffirent à pratiquer la brèche, inais les Égyptiens s'entendaient à manier la pioche aussi bien que l’épée, et tandis que la muraille extérieure s’écroulait, un mur nouveau couronné de tours en bois s’élevait derrière elle. Nectanébo, accouru avec trente mille hommes de troupes indigènes, cinq mille Grecs et la moitié du contingent libyen, suivait de loin les péripéties du siège, et par sa seule présence empêchait le reste de l’armée perse de marcher en avant. Les semaines s’écoulaient, et il semblait déjà que cette tactique de temporisation dût avoir sa fortune accoutumée, quand un incident imprévu vint compliquer la situation. Parmi les chefs de bande qui guerroyaient sous Ochos se trouvait un certain Nicostrate d’Argos, que sa vigueur prodigieuse faisait comparer à Hercule, et qui portait l’équipement traditionnel du héros, la peau de lion et la massue. S’inspirant sans doute du

plan suggéré jadis par Iphicrate à Pharnabaze1, Nicostratos obligea quelques paysans dont les femmes et les enfants étaient tombés en son pouvoir à lui servir de guides, pénétra dans l’une des embouchures du Nil, que les Égyptiens avaient négligéde fortifier, débarqua son corps de troupes et se fortifia sur les derrières de Nectanébo. L’entreprise, menée avec trop peu d’hommes, était plus que hardie : si les mercenaires s’étaient bornés à harceler Nicostrate sans jamais accepter le combat, ils l’auraient promptement contraint à se rembarquer ou à se rendre. Leur impatience perdit tout: ceux d’entre eux qui formaient la garnison de la ville voisine, aunom-

L1011 de l'époque de Nectanébo.

brede cinq mille, se portèrent à la rencontre de l’Argien sous le commandement de Clinias de Cos et furent battus. La brèche était enfin pratiquée. Si les Perses, encouragés par le succès de Nicostrate, s’y précipitaient résolument, Nectanébo courait le risque d’être séparé des troupes qu’il avait sur l’extrême frontière orientale et écrasé sans ressource : il se replia sur la pointe du Delta. Tandis qu’il s’efforçait de concentrer à Memphis les éléments d’un corps nouveau, l’armée qu’il laissait en arrière crut qu’il l’avait abandonnée et perdit courage : Péluse se rendit à Lacratès, Mentor occupa Bubaste, et les villes les plus fortes, redoutant le sort de Sidon, ouvrirent leurs portes presque sans résistance. Nectanébo, désespéré par ces défections successives, s'enfuit en Éthiopie

i. Voir plus haut, p. 740-741 de cette histoire.

avec ses trésors. L’heureux coup de main de Nicostrate avait rétabli l’empire du grand roi dans son intégrité (342)1.

L’Égypte avait prospéré sous l’administration de ses derniers Pharaons indigènes. D’Amyrtée à Nectanéboils s’étaient ingéniés consciencieusement à effacer les traces des invasions étrangères et à rendre au pays l’aspect qu’il avait avant la conquête : ceux mêmes qui n’avaient fait que passer sur le trône, comme Psamoutis et Tachos, avaient construit ou décoré des temples 2. La Thébaïde, négligée par les pre-

1. Sur cette guerre, consulter Diodore de Sicile, XVI, 46-51. Voici la série des dernières dynasties manéthoniennes, telle qu'on peut la rétablir en ce moment :

XXVII* Dynastie (perse).

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