‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 9 sur 215 · BIST. ANC. DE L’ORIENT · texte numérisé non relu

BIST. ANC. DE L’ORIENT

MASPERO

avec sa femme; le labourage, la moisson, ia grangée des parois se faisaient pour lui labourage, moisson et grangée réels. Les gens de toute sorte peints dans les registres cousaient des souliers et cuisinaient à son intention, le guidaient à la chasse dans le désert ou à la pêche dans les fourrés de papyrus. Après tout, ce monde de vassaux plaqué sur le mur n’était pas moins réel que le double dont il dépendait : la peinture d’un serviteur était bien ce qu’il fallait à l’ombre d’un maître. L’Égyptien croyait, en remplissant sa tombe de figures au travail, qu’il prolongeait au delà de la vie terrestre la jouissance de tous les objets qu’elles y fabriquaient et de toutes les richesses qu’elles lui apportaient*.

C’est dans cette chambre ainsi ornée que les descendants du mort et les prêtres attachés à son culte se réunissaient aux jours indiqués afin de rendre hommage à l’ancêtre. Us le revoyaient là tel qu’il avait été durant son existence, escorté de ses serviteurs et entouré de ce qui avait fait la joie de sa vie terrestre, partout présent et pour ainsi dire palpitant au milieu d’eux. Us savaient que, derrière l’une des parois, dans un étroit réduit, dans un serdab ménagé au milieu de la maçonnerie, ses statues était entassées pêle-mêle. D’ordinaire, ce serdab ne communiquait pas avec la chambre et il restait perdu dans son mur; quelquefois, il était relié avec le dehors par une sorte de conduit si resserré qu'on 'a peine à y glisser la main. A jours fixes, les parents venaient murmurer des prières et brûler des parfums à l’orifice2 : c’était bien leur mort lui-même qui les recevait par là. En effet, pour persister dans l’autre monde, le double exigeait un corps tangible. La chair sur laquelle il s’était appuyé pendant l’existence terrestre lui servait encore de support principal, et c’est pour cela sans doute qu’on essayait d’en retarder la destruction par les pratiques de l’embaumement. Mais la momie défigurée ne rappelait plus que de loin l’aspect du vivant. Elle était, d’ailleurs, unique et facile à détruire : on pouvait la brûler, la démembrer, en disperser les morceaux. Elle disparue, que serait devenu le double? On adjoignait

1. Maspero, Études égyptiennes , t. I, p. 191-194. — 2. Mariette, Sur les tombes de l'Ancien Empire , p. 8-9.

EMPIRE MEMPHITE

pour suppléants au corps de chair des corps de pierre ou de bois qui reproduisaient exactement ses traits, des statues. Los statues étaient plus solides, et rien n’empêchait qu’on les .fabriquât en la quantité qu’on voulait. Un seul corps était

La statue de double du nain Künourahotpou.

une seule chance de durée pour le double : vingt statues lui ajoutaient vingt chances. De là ce nombre vraiment étonnant de statues qu’on rencontre quelquefois dans une seule tombe. La prévoyance du mort et la piété des parents prodiguaient les images du corps terrestre, et par suite les supports, les

corps impérissables du double, lui conférant par cela seul une presque immortalité. La même raison multipliait parfois, autour des statues du mort, les statues de ses serviteurs, immobilisés dans differents actes de domesticité, pétrissant la pâte, broyant le grain, poissant les jarres destinées à contenir le vin.

On comprend quel caractère particulier cette conception de la vie de l’âme imprima à l’art égyptien. La première condition à remplir pour que le double pût s’adapter à son soutien de pierre, c’est que celui-ci reflétât jusque dans leurs moindres détails les traits et les portions du corps de chair. De là ce caractère réaliste et idéal à la fois qu’on remarque dans les statues. Le corps et la pose sont idéalisés presque toujours. Il est rare en effet qu’on observe un buste émacié de vieillard, le sein flétri et le ventre gonflé des femmes sur le retour : les hommes sont toujours, ou des adolescents aux membres élancés, ou des hommes faits dans la force de l’âge ; les femmes ont toujours le sein ferme et les hanches minces de la jeune fille. Le corps est, pour ainsi dire, un corps moyen, qui montre le personnage au meilleur de son développement, et qui le rend capable d’exercer dans l’autre monde la plénitude de ses fonctions physiques. C’esl seulement dans le cas d’une difformité par trop accentuée, que l’artiste se départ de cet idéal : il laisse à la statue d’un nain toutes les laideurs du corps du nain. Il fallait bien qu’il en fût ainsi : si l'on avait placé dans l’hypogée d’un nain la statue d’un homme normal, le double, habitué ici-bas aux irrégularités de ses membres, n’aurait pu se plier à ce corps régulier et il n’aurait pas été dans les conditions nécessaires pour se plaire au monde des tombeaux1. Mais, une fois admise cette manière d’idéaliser ses modèles, le sculpteur devait traduire avec fidélité les traits de leur visage et les particularités de leur démarche. Il le faisait parfois avec brutalité, le plus souvent avec une fidélité naïve. Les statues sont de véritables portraits, et nous permettent de reconstituer la population de l’Égypte aux premières dynasties avec

1. Cf., p. 67, la statue du nain Khnoumhotpou au Musée du Caire (Maspero dans 0. Rayet, Us Monuments de. ï art antique, t. I).

EMPIRE MEMPHITE

plus de facilité que nous ne reconstituons la population de l’Italie aux premiers temps de l’empire romain. Les poses sont celles de la classe à laquelle appartient l’original : la statue est accroupie, s’il s’agit d’un scribe; debout dans l’attitude de commandement ou assise sur le siège d’apparat, s’il s’agit d’un roi ou d’un noble qui attend les offrandes de ses vassaux1.

Le puits qui descend au caveau s’ouvre quelquefois dans un coin de la chambre; mais souvent, pour en découvrir la bouche, il faut monter sur la plate-forme de la chapelle extérieure. 11 est carré ou rectangulaire, bâti en grandes et belles pierres jusqu’à l’endroit où il s’enfonce dans le roc. Sa profondeur moyenne est de douze à quinze mètres, mais il peut aller jusqu'à trente et au delà. Au fond et dans la paroi du sud, se creuse un couloir où l’on ne pénètre que courbé et qui mène à la chambre funéraire proprement dite.

Elle est taillée dans la pierre vive et dépourvue d’ornements ; au milieu s’allonge un grand sarcophage en calcaire fin, en granit rose ou en basalte noir, gravé quelquefois aux noms et titres du défunt. Après avoir scellé le corps, les ouvriers déposaient sur le sol les quartiers d’un bœuf qu’on venait de sacrifier dans la chambre du haut, de la vaisselle avec des fruits ou des légumes, des amphores de vin, des vases en poterie rouge pleins d’eau bourbeuse; puis ils muraient avec soin l’entrée du couloir .et ils remplissaient le puits jusqu’au sommet d’éclats de pierre mêlés de sable et de terre. Le tout, largement arrosé, finissait par constituer un ciment

Tête d une statue de double.

1. Maspero, Guide du Visiteur au Musée de Boulak, p. ‘21 4-21 6, d’où cette théorie s’est répandue dans lés œuvres d’autres savants.

presque impénétrable dont la dureté mettait le mort à l’abri de toute profanation1.

Ces tombes, véritables monuments dont l’aspect faisait dire aux Grecs qu’elles étaient les demeures éternelles des Égyptiens, auprès desquelles leurs palais ne paraissaient que des hôtelleries, formaient plusieurs villes funéraires plus étendues que la ville des vivants. A Gizéh, elles sont disposées sur un plan symétrique et rangées le long de véritables rues ; à Saqqarah, elles sont semées en désordre à la surface du plateau, espacées dans certains endroits, entassées pêle-mêle dans certains autres. Au plus pressé de leur foule, on rencontre des pyramides isolées ou assemblées en groupes inégaux2. Les unes ont sept à huit mètres de haut et dépassent à peine le niyeau des tombes voisines ; les autres atteignent jusqu à cent cinquante mètres et comptent encore aujourd’hui parmi les masses les plus considérables que la main de l’homme ait jamais édifiées. Ce sont des tombes royales. Pour les préparer chaque Pharaon avait découpé le roc et remué la terre dès le début de son règne; les personnages les plus importants de son entourage avaient parcouru le royaume à la recherche d’un bloc d’albâtre ou de granit digne de faire le sarcophage d’un roi ; la population de villes et de provinces entières avait été envoyée aux carrières et aux chantiers de construction. Un temple était joint à chaque pyramide, où le monarque défunt recevait les offrandes de ses sujets et les hommages d’un collège de prêtres attaché spécialement à son culte.

En ce temps-là, « voici que la majesté du roi Houni mourut, et que la majesté du roi Snofroui s’éleva en qualité de roi bienfaisant dans ce pays tout entier5 ». Snofroui, leSôris de Manéthon\ fit la guerre aux tribus nomades {Monàtiou)

1. Mariette, Notice des principaux monuments , p. 34-36; Sur quelques tombes de V Ancien Empire , p. 9-10. — 2. La pyramide n’est à proprement parler que la forme régularisée du tumulus. Sur le sens mystique que les Egyptiens attachaient à cette classe de monuments, voir Schiaparelli, Il Significato simbolico delle Piramidi Egiziane, in-4°, Rome, 1884. — 3. Papyrus Prisse, pl. II, 1. 7, 8. — 4. E. de Rougé, Recherches sur les monuments , etc., p. ‘28-41. Snofroui figure dans un conte trouvé à Saint-Pétersbourg par M Golénischetf ( Zeitschrift , 1876, p. 107-111 j*

EMPIRE MEMPfllTE.

qui harcelaient sans cesse la frontière orientale du Delta, et pénétra jusqu’au fond de la péninsule du Sinaï. Un basrelief de l’Ouadi-Magharah, trophée de sa campagne, nous montre « le roi des deux Égyptes, le seigneur des diadèmes, le maître de justice, l’Horus vainqueur, Snofroui, le dieu grand », écrasant de sa masse d’armes un barbare terrassé devant lui1. Il exploita à son profit les mines de cuivre et de turquoises du Sinaï; et, afin de mettre désormais le Delta à l’abri des incursions, il garnit la frontière d’une série de forteresses, dont une au moins, Shè-Snofroui2, existait encore sous les premiers rois de la douzième dynastie3. Sa religion, établie immédiatement après sa mort, se perpétua à travers les siècles et dura jusque sous les Ptolémées4.

Mais son renom, si grand qu’il fût aux bords du Nil, s’efface devant celui de ses trois successeurs, Khoufoui (Khéops), Khâfrî (Khéphrên) et Menkaourî (Mykérinos), les constructeurs des pyramides. « Khéops bâtit le vaste monument de sa gloire ou de sa folie dans un siècle si éloigné du temps où commencent les données certaines de l’histoire profane, que nous n’avons pas de mesure qui nous permette d’évaluer la largeur de l’abîme qui sépare les deux époques; si étranger à toutes les sympathies et à tous les intérêts de la grande famille humaine qui peuple maintenant la terre, que même l’histoire sacrée ne sait rien des hommes de la génération de Khéops, rien, si ce n’est qu’ils vécurent, devinrent pères et moururent. Et pourtant, la pyramide de Khéops domine encore de haut le sable du désert : la blancheur sépulcrale de ses blocs de nummuîite flamboie encore au soleil brûlant, son ombre immense s’allonge à travers les plaines stériles qui l’entourent et sur le déclin du jour vient assombrir les champs de maïs et de froment de Gizéh. Quand le spectateur, placé sur quelque point favorable, arrive à se faire une idée distincte de l’immensité du monument,

1. Lepsius, Denkm., II, 2. — 2. « L’Ouadi de Snofroui. * — 3. Chabas, les Papyrus de Berlin , p. 91; E. de Rougé, Recherches , p. 90. — 4. E. de Rougé, Recherches, p. 41. Les fouilles de ces dernières années paraissent démontrer que ce roi eut une pyramide à Dahshour, et une autre à Méidoum : il y a là un problème qui n’est pas résolu encore.

aucune parole ne peut décrire le sentiment d’écrasement qui s’abat sur son esprit. Il se sent oppressé et chancelle comme sous un fardeau. Au contraire de bien d’autres grandes ruines, les pyramides, de quelque point qu’on les regarde, ne deviennent jamais des amas de débris ou des montagnes. Elles restent l’œuvre des mains humaines. La marque de leur origine apparaît et ressort toujours; et c’est de là sans doute que vient ce confus sentiment de crainte et de respect qui bouleverse l’esprit lorsqu’il reçoit pour la première fois l’impression distincte de leur immensité1. »

Ce qu’il fallut d’efforts pour élever ces masses gigantesques, le simple aspect des lieux nous le laisserait deviner, quand même l’histoire ne serait pas là pour nous le dire. Lorsque le règne de Khéops et de Khéphrên fut bien passé, longtemps après que les Pharaons de l’Ancien Empire et leurs sujets se furent perdus dans la nuit des âges, le souvenir des peines qu’avait coûtées l’érection des pyramides hanta l’esprit du peuple égyptien. Au temps d’Hérodote et de Diodore, Khéops avait acquis la réputation d’un tyran odieux. « Il commença par fermer les temples et par défendre qu’on offrît des sacrifices; puis il contraignit tous les Égyptiens à travailler pour lui. Aux uns, on assigna la tâche de traîner les blocs des carrières de la chaîne Arabique jusqu’au Nil; les blocs une fois passés en barque, il prescrivit aux autres de les traîner jusqu’à la chaîne Libyque. Ils travaillaient par cent mille hommes, qu’on relevait chaque trimestre. Le temps que souffrit le peuple se répartit de la sorte : dix années pour construire la chaussée sur laquelle on tirait les blocs, œuvre, à mon sembler, de fort peu inférieure à la pyramide (car sa longueur est de cinq stades, sa largeur de dix oigyies et sa plus grande hauteur de huit, le tout en pierres de taille et couvert de figures); on mit donc dix années à* construire cette chaussée et les chambres souterraines creusées dans la colline où se dressent les pyramides.... Quant à la pyramide elle-même, on mit vingt ans à la faire; eiie est quadrangulaire, et chacune de ses faces a huit plèthres de base, avec une hauteur égale ; le tout en blocs

1. Osburn, The Monumental History of Egypt, t. I, p. 270-271.

EMPIRE MEMPHITE

polis et parfaitement ajustés : aucun des blocs n’a moins de trente pieds1. » — « Les caractères égyptiens gravés sur la pyramide marquent la valeur des sommes dépensées en raves, oignons et aulx pour les ouvriers employés aux travaux; si j’ai bon souvenir, l’interprète qui me déchiffrait l’inscription m’a dit que le total montait à seize cents talents d’argent. S’il en est ainsi, combien doit-on avoir dépensé en fer pour

Les trois Pyramides de Gizéh et le Spdiax.

les outils, en vivres et en vêtements pour les ouvriers, puisqu’il a iallu pour bâtir tout le temps que j’ai dit, et le temps non moins considérable, ce me semble, qu’ont exigé la taille des pierres, leur transport et les excavations souterraines 2 ? » La tradition conservée par Hérodote allait plus loin encore. Elle représentait Khéops, à bout de ressources et réduit à faire argent de tout, vendant sa fille à tout venant3. Une autre légende, recueillie par Manéthon, est moins cruelle pour le pauvre Pharaon : sur ses vieux jours, il se serait repenti de

1. Hérodote, II, cxxiv. — 2. Hérodote, II, cxxv. — 3. Id., Il, cxxvi. Cf. Maspero, Fragment d'un commentaire sur le second livre d' Hérodote, 1875, p. 4-7. -

son impiété et il aurait écrit un livre sacré tenu en grande estime par ses concitoyens1.

« Les Égyptiens me dirent que ce Khèops régna cinquante ans et qu’après sa mort son frère Khéphrên hérita de la royauté. Khéphrên en usa de, même que son frère en toutes choses et construisit une pyramide qui n’atteint pas aux dimensions de la première, car nous l’avons mesurée nousmêmes.... Les deux sont sur une colline haute d’environ cent pieds. On dit que Khéphrên ‘régna cinquante-six ans. On compte donc cent six ans pendant lesquels les Égyptiens souffrirent toutes sortes de malheurs, et les temples furent fermés sans qu’on les ouvrît une seule fois. Par haine, les Égyptiens évitent de nommer ces princes; ils vont jusqu’à donner aux pyramides le nom du berger Philitis, qui paissait alors ses troupeaux dans ces parages*. » D’après la tradition, ni Khèops ni Khéphrên ne jouirent des tombeaux qu’ils s’étaient préparés au prix de tant de souffrances : le peuple exaspéré se révolta, arracha leurs corps des sarcophages et les mit en pièces*.

A côté de ces deux tyrans, la tradition place un monarque débonnaire, Mykérinos, fils de Khèops, et constrm leur de la troisième pyramide. « Les actions de son père ne lui furent pas agréables : il rouvrit les temples et renvoya aux cérémonies religieuses et aux affaires le peuple réduit à l’extrême misère; enfin il rendit la justice plus équitablement que tous les autres rois. Là-dessus on le loue plus que tous ceux qui ont jamais régné sur l’Égypte; car non seulement il rendait bonne justice, mais à qui se plaignait de son arrêt il faisait quelque présent pour apaiser sa colère*. » Ce pieux roi eut pourtant grandement à souffrir : il perdit sa fille unique, et peu de temps après, il connut par un oracle qu’il n’avait plus que six ans à vivre. Pour se consoler, il enferma le cadavre do son enfant dans une génisse de bois creux, qu’il

1. Manéthon, édit. Unger, p. 91. Parmi les écrits alchimistes s’en trouve un attribué à Soplié l’ Égyptien;, c’est celui-là probablement que l’on vendait sous le nom de Souphis-Khéops, au temps de l’Africain. — 2 Hérodote, II, cxxvu-cxxvm. — 5. Diodore de Sicile, I, 64. — 4, Hérodote, II, cxxix.

EMPIRE MEMPHITË.

déposa dans Sais et à qui l’on rendit les honneurs divins. Le moyen qu’il employa pour éluder l’oracle est original et mérite d’être rapporté. « Il envoya des reproches au dieu, se

Khépluèa.

plaignant que son père et son oncle, après avoir fermé les temples, oublié les dieux, opprimé les hommes, eussent vécu longtemps, tandis que lui, si pieux, devait périr si vite. L’oracle lui répondit que pour cela même sa vie serait abrégée, car il n’avait pas fait ce qu’il fallait faire. L’Égypte au-

rai t dû souffrir cent cinquante ans, et les deux rois, ses prédécesseurs l’avaient su, au contraire de lui. A cette réponse, Mvlvérinos, se jugeant condamné, fabriqua nombre de lampes, les alluma chaque soir, à la nuit, et se mit à boire et à se donner du bon temps, sans jamais cesser, nuit et jour, errant sur les étangs et dans les bois, partout où il pensait trouver occasion de plaisir. Il avait machiné cela afin de convaincre l’oracle de faux et de vivre douze ans, les nuits comptant comme des jours1. »

Le récit des historiens grecs ne ressemble guère à ce que les monuments nous apprennent. Il est impossible que Khéphrên ait été le frère de Khéops : la durée des deux règnes s’y oppose absolument. Même Khéphrên ne fut pas le successeur immédiat de Khéops : les listes monumentales intercalent entre les deux un roi nommé Didoufrî dont la pyramide a été découverte récemment, vers Abou-Roache2, un peu au nord de celles de Gizéh. Le règne très court de ce prince, qui n’a d’ailleurs aucune importance historique, peut nous servir à expliquer l’un des points de la légende recueillie par les Grecs. Peut-être Didoufrî était-il le fils de Khéops et le frère aîné de Khéphrên. De là cette notion que Khéphrên était le frère de son prédécesseur immédiat, et, comme Didoufrî disparut sans laisser aucune trace dans la mémoire du peuple, cette notion que Khéops était le prédécesseur immédiat et par suite le frère aîné de Khéphrên.

L’impiété traditionnelle des deux rois n’est pas moins problématique que leur parenté. Les titres qu’ils prennent et ceux que portent les personnes de leur famille ou de leur cour témoignent du respect qu’ils marquaient pour la religion. Khéphrên s’appelle « l’Horusetle Sit », « l’Horus,cœur puissant », « le bon Ilorus, le dieu grand, seigneur des diadèmes »; sa femme, la reine Marisânkh, est prêtresse de

1. Hérodote, II, cxxix-cxxxiii. - 2. E. de Rongé, Recherches , p. 52-54. M. de Rougé lisait le nom Râ-tot-ef et identifiait le prince avec le Ratoisès de Manéthon, cinquième roi de la quatrième dynastie. Mais l’analogie des autres noms force à lire Didoufrî , comme on dit Menkaourî , et non pas Râ-men-kaou. La pyramide de Didoufrî a été découverte à ^bou-Roache, en 1901, par M. Chassinat.

EMPIRE MEMPHITE. 77

Thot1; un de ses parents, le prince Mînan, était grand-prêtre de Thot à Khmounou ou Hermopolis2. Enfin, une stèle, relaite à l’époque saïte et attribuée par les scribes du temps a sa fille Honîtsen, nous montre le Khéôps historique édifiant et restaurant des temples à l’inverse du Khéops légendaire. « L’Horus vivant, celui qui écrase ses ennemis, le roi d’Égvpte Khoufoui vivificateur, a trouvé le temple d’Isis, rectricede la pyramide, près du temple du Sphinx, au nordouest du temple d’Osiris, seigneur du tombeau; il a construit sa pyramide près du temple de cette déesse, et il a construit la pyramide de sa royale fille, Honîtsen, près de ce temple. — Il a fait ceci à sa mère Isis, mère divine, à liathor, dame des eaux [d’en haut]3. Inscrivant sa donation sur une stèle, il lui a donné de nouveau un apanage, il a reconstruit son sanctuaire en pierre, et il trouva ces dieux dans son temple. » Suivent la liste et l’image de ces dieux : Horus et ïsis, sous plusieurs de leurs formes, Nephthys, Selkit, Phtah, Sokhit, Osiris, Hapi. Derrière chaque image on lit l’indication des matières dont elle était fabriquée : la barque d’Isis, Tépervier d’Horus, l’ibis de Thot étaient en bois doré; Isis était en or et en argent; Nephthys en bronze doré; Sokhit en bronze4 5. Ailleurs nous voyons que le même prince avait agrandi ou au moins réparé le temple d’Hathor, à Dendérah*. Nous voilà bien loin du Khéops d’Hérodote qui fermait tous les sanctuaires de l’Égypte et qui proscrivait les dieux.

On sait aujourd’hui d’où vient cette différence entre les récits des écrivains grecs et la réalité. Ce qu’Hérodole raconte n’est que la transcription d’un conte populaire. Les Égyptiens ont traité Khéops, Khéphrên et Mykérinos de la même manière que les poètes du moyen âge ont traité Charlemagne : après les avoir exaltés de toutes les manières, ils les ont rendus odieux et ridicules. Les romans égyptiens que nous possédons encore en original montrent que la fantaisie du vulgaire n’hésita jamais à imputer aux meilleurs des

1. E. de Rougé, Recherches, p 54. — 2. E. de Rougé, Recherches ?

p. 62. — 3. Le ciel, comme au premier chapitre de la Genèse. —

4. Mariette, Notices des principaux monuments, 2e édit., p. 207-209, et

Monuments divers , pl. 53. Cf. E. de Rougé, Recherches , p. 46-50. — »

Page 1