LE MONDE ORIENTAL AU MOMENT DE LA CONQUÊTE
MACEDONIENNE
La Susiane et les peuples du Nord : l’Assyrie et Babylone. Prédominance de l’élément araméen. — Les Juifs : Esdras et Néhémie : la loi mosaïque. — L’Égypte.
La Susiane et les peuples du nord :
l’Assyrie et Babylone.
Prédominance de l’élément araméen.
Ét maintenant, avant de lui remettre les régions où s’était déroulée l’histoire du monde primitif, parcourons-les du regard une fois encore et voyons ce qu’elles étaient devenues.
Au sud, sur l’ancienne frontière des races sémitiques, l’Élarn s’était partagé en deux régions soumises à des fortunes diverses. Dans la montagne, les Ouxiens, les Élyméens, les Cosséens, conservaient leur indépendance, et ils pillaient insolemment les contrées environnantes sans que personne eût réussi à les châtier dans leurs repaires1. Au contraire, la population de la plaine avait accepté la domination persane, et elle se montrait prête à accueillir sans résistance quiconque se présenterait en maître2 . L’heureuse position de Suse avait attiré de bonne heure l’attention des Achéménides : le vieux palais des souverains èlamites, bâti sur une butte artificielle, rafraîchi l’été par les vents des hauts plateaux, chauffé l’hiver par les brises tièdes du golfe Persique, était devenu leur résidence favorite. Darius, fds d’Hystaspe, le jugeant trop étroit à sa guise, l’avait reconstruit3 : il fut brûlé sous Artaxerxès 1er4 et restauré, moins d’un siècle
1. Arrien, Auabase, III, 17. — 2. Strabon, 1. XV, in, 2. 5. Loltus,
Chaldæa and Susiana, p. 547. — 4. J. Oppert, Inscriptions of the Per -
LE MONDE ORIENTAL
plus tard, par Artaxerxès II1. Là, dans une salle hypostyle de fière allure, les satrapes, les princes vassaux, les ambassadeurs des nations étrangères et ceux de la Grèce même 2, étaient venus se prosterner, deux siècles durant, devant les descendants dégénérés de Cyrus. Les édifices de moindre proportion dont les ruines touchent à celles de cette halle marquent l’emplacement du palais, et avaient vu se dérouler, année après année, les tragédies variées du harem, les complots des eunuques et des femmes, les débauches desAmvtis
Une vue de la salle hypostyle de Suse, restaurée.
et des Amestris5, les vengeances atroces de Parysatis et de Statira4 : Xerxès Ier y était tombé sous le poignard d’Artabanos et d’Aspamithrès5, et récemment Bagoas y avait empoisonné deux rois successivement 6. Les Grecs, préoccupés de ces drames sanglants où le sort de la moitié du monde se décidait, ne songeaient pas à s’informer de ce qu’avait été Suse, et les indigènes, résignés à leur condition présente, ne
tian Monarchs , dans les Records of the Past, t. IX, p. 79. — 1. J. Opperl, Inscriptions of the Persian Monarchs , dans les Records of the Past , 8, IX, p. 85-85. — 2. Antalcidas en 387 et en 372; Pélopidas et Isménias en 567. — 3. Gtésias. Persica , § 28, 30, 42, édit. M fil ler-- Didot, p. 51. 58. — 4. Ctésias, Persica , § 48, 53-57, 59-62, édit. Müller- Didot, p. 54-58. — 5. Ctésias. Persica , § 29, édit. Müller-Didot, p. 51. — 6. Voir d. 759-760 de cette histoire.
se souciaient plus des gloires de leur passé. Les souverains nationaux, leurs incursions en Chaldée et en Syrie *, leurs campagnes souvent victorieuses contre les conquérants ninivites2, leurs discordes, leur défaite par Assourbanabal 3, tout était oublié : l’imagination hellénique avait remplacé vingt dynasties par un héros unique, Memnon, fds de Tithon et de l’Aurore, celui qui était accouru au secours de Priam avec une armée d’Éthiopiens et dont la mort avait précipité la ruine de Troie4.
Les nations qui habitaient les marches de l’Asie Mineure et les montagnes du Tigre ou de l’Euphrate, Ourarti et Van, Moushkava et Tabal, les voisins de l’Assyrie vers le nord, décimés par l’invasion scythique5, avaient fléchi devant des races plus jeunes et moins éprouvées. Les Moushkava et les Tabal avaient été coupés en deux tronçons : plusieurs de leurs tribus, mêlées probablement aux débris des Cimmériens6, tenaient ferme dans les vallées profondes du Taurus, en Mélitène et en Cataonie7; les autres, refoulées vers le nord, habitaient, au temps d’Hérodote, les cantons qui bordent le Pont-Euxin, en compagnie des Macrones, des Mosvnèques et des Mares8. Lorsque le conquérant mède pénétra dans les parages qu’ils avaient occupés et auxquels il imposa le nom nouveau de Katpatouka (Cappadoce)9, il n’v rencontra plus que les Syriens blancs, débris des Hittites10’, et un peuple nouveau, les Arméniens. Les Arméniens, sortis de Phrygie11 vers la fin du septième siècle, s’étaient
1. Voir p. 194-195, 224-225, de cette histoire. — 2. Voir p. 485, 512 sqq. — 5. Voir p. 542 sqq. — 4. Diodore de Sicile, 1. II, 22, 1. IV, 75;* Pausanias, X, 31, § 2. D’après Hérodote (V, lui), Suse avait été fondée par Memnon; d’après Strabon (1. XV, III, 2), par Tithon, père Memnon. — 5. Voir p. 511 sqq. — 6. Gelzer, Kappadocien und seine Bewohner , dans la Zeitschrift , 1865, p. 25. — 7. Strabon (1. XII, 1,§ 2) insiste sur les dilFérences qui séparaient les Cataoniens du reste des habitants de la Cappadoce ; cf. Gelzer, Kappadocien und seine Bewohner, p. 15. — 8. Hérodote, III, xctv, VIT, lxxviii-lxxix. — 9. Le nom paraît être hybride et emprunté en partie aux langues sémitiques. Cf. Kiepert, Handbuch der alten Géographie , p. 90-91. — 10. Sayce, The Ancient Empires of the East, p. 42, note 3. — 11. Hérodote, 1. lxxiii. Le témoignage d’Eudoxe était encore plus décisif : ’Appivtoi xo yévoç sx ^puycocç, xocV ty) q? u>vyj TioXXà cppuycÇoucrt (Eustathe, Comment, ad Diotnysii Pei'iegesm, v. 694, dans les Geographi Græci Minores, t. II,
LE MONDE ORIENTAL
d’abord installés dans les districts voisins de leur patrie première, puis ils avaient gagné de proche en proche les sources de l’Halys1 : au temps d’Hérodote, ils possédaient la bande de terrain située à l’est de l’Euphrate, l’Arménie Mineure des géographes romains, et la partie occidentale du cours de l’Arsanias2. Ils formaient à eux seuls une satrapie, la treizième5, tandis que les gens d’Ourarti, les Alarodiens, étaient compris dans la dix-huitième avec les Matiènes et les Saspires4. Pendant les troubles qui suivirent les campagnes de Grèce, l’aspect des lieux se modifia encore. Les Mosques se séparèrent des Tibarènes et ils allèrent rejoindre les Colchiens dans le bassin du Phase5. Les Alarodiens, refoulés vers le nord, se fondirent parmi les peuplades à demi sauvages qui s’appuyaient au Caucase6. Les Arméniens, portés de plus en plus vers l’est, s’emparèrent lentement du massif montagneux qui se dresse entre l’Asie Mineure et la Caspienne et ils descendirent dans les plaines de l’Araxe. Quand Alexandre surgit en Asie, leur mouvement d’évolution était terminé : ils avaient absorbé ou détruit ceux des habitants primitifs qui n’avaient pas émigré, et leurs princes exerçaient une véritable autorité royale, sous le titre modeste de satrape7. La Cappadoce s’était partagée en deux provinces, la Cappadoce proprement dite et le Pont, dont les gouverneurs héréditaires, apparentés à la famille achéménide, n’attendaient que l’occasion de se déclarer rois8. Vieilles dynasties, vieux noms, vieilles races, le monde belliqueux et barbare que les conquérants assyriens avaient connu entre la plaine de Mésopotamie et la mer Noire n’existait plus : trois royaumes nouveaux étaient nés sur ses ruines et en avaient effacé jusqu’à la mémoire.
Dans le domaine propre des races sémitiques, entre les
p. 341). — 1. Dans Hérodote, I, lxxii, la montagne où l’Halys prend sa source s’appelle le mont d’Arménie. — 2. Hérodote, I, cxciv. — 3. Hérodote, II, xcm. — 4. Hérodote, III, xciv. — 5. Strabon, 1. XI, II, 14, 17, 18; Pline, H.N.,V 1,4; Procope, De bello Gothico, IV, 2. — 6. H. Rawlinson. On the Alarodians of Herodoius, dans G. Rawlinson, Herodotus , t. IV., p. 203-206; Fr. Lenormant, les ' Origines de L'histoire, t. II, p. 2 sqq. — 7. Fr. Lenormant, Les Origines de t’ histoire, t. II, p. 370 sqq. — 8. Sur l’histoire de ces neuples ' Geschichte des
Kœnigsgsreichs Pontos,
côtes de la Méditerranée et les derniers contreforts du plateau de l’Iran, la décadence était moins générale et surtout moins sensible. Une moitié seulement des peuples d’autrefois avait disparu. En deçà de l’Euphrate, les P> ou ton ou étaient morts et morts les Khati, morte Gargamish, morte Arpad, morte Qodshou; celles des villes qui avaient échappé à la destruction, Batnæ, Khalybon, Hamath, Damas, végétaient dans l’obscurité, et des cantons entiers étaient retournés au désert, faute de bras pour les cultiver. La Phénicie, appauvrie par la destruction de Sidon et de Tyr 1 , avait peine à réparer ses désastres : aucune de ses colonies ne lui était restée, et les petits royaumes de Chypre qui étaient encore sous son intluence, ceux de Çition et d’Amathonte, avaient beaucoup à faire de défendre leur existence contre les Grecs. L’Assyrie elle-même ne semblait plus qu’un souvenir déjà perdu dans les lointains du passé. La partie de son territoire comprise entre le Tigre et l’Euphrate était presque une solitude. Quelques-unes des places assises au voisinage des montagnes, Sangara, Nisibis, Besaïna, Édesse, conservaient encore un reste de vigueur et vivaient tant bien que mal sur leurs propres ressources, mais, à mesure qu’on descendait vers le sud, des monceaux de ruines marquaient seuls le site des'cités nombreuses que les conquérants ninivites rencontraient jadis dans leur marche vers la Syrie. Tout autour s’enfuyaient à perte de vue des plaines sèches et déboisées, tapissées d’herbages aromatiques, parcourues de lions, d’onagres, d’autruches, d’antilopes, d’outardes, et où les Arabes Scénites vaguaient à l’aventure2. Sur les bords de l’Euphrate et de ses affluents quelques forteresses abandonnées, comme Korsoté, puis quelques bourgades servant de marché aux Bédouins3. Aux rives du Tigre la population n’était ni dense ni heureuse. Les exilés assyriens, délivrés par Cyrus après la chute de Babylone, avaient rebâti Assour4
1. Sur la destruction de Sidon par Ochos, voir p. 748-749 de cette histoire; Tyr avait été détruite par Alexandre. — 2. Cf. Xénophon, Anabase , I, v, 1-5. — 5. Xénophon, Anabase, I, v, 4-6. — 4. G est ce qu’on peut déduire d’un passage du cylindre de Cyrus publié par H. Rawlinson dans le Journal of lhe Royal Asiatic Society, t. XII, p . 70 sqq.
LE MONDE ORIENTAL
et s’étaient enrichis par la culture et par le commerce1, mais le canton qui sépare les deux Zab n’était plus qu un maquis9, et l’Assyrie proprement dite ne s’était, pas relevée encore du coup qui l’avait frappée.
Kalakh était vide. « Ses murs avaient vingt-cinq pieds de largeur sur cent pieds de hauteur, deux paransages de circuit. Ils étaient en briques cuites, mais reposaient sur un
Oes buttes de Kalakh.
soubassement en pierre de taille, liant, de vingt pieds. » La tour pyramidale du grand temple subsistait encore : « elle était en pierre, d’un plèthre de large sur deux plèlhres de haut ». Ninive présentait le même aspect que sa voisine. « La base du mur était en pierre polie, incrustée de coquillages, ayant cinquante pieds d’épaisseur sur autant d’éléva-
1. xénophon, Anabase, II, 4, dit que la ville était grande et riche. Il l’appelle Kænæ, et ce nom n’est peut-être que la traduction grecque du nom quelle portait. Rien n’était plus naturel pour les exilés assyriens que de nommer la Neuve ou les Neuves les bourgades qu’ils avaient construites à leur retour. — 2. Xénophon appelle ce pays la Médie, contrée déserte que les Dix Mille traversent en six étapes.
. Elle supportait une muraille de briques de cinquante îeds de large sur cent de haut, et le circuit en était de cent parasanges1. » Au moment où Xénophon traversait le pays, deux cents ans à peine s’étaient écoulés depuis la mort de Saracos, et déjà les habitants des bourgades voisines ne savaient plus ce qu’étaient les cités ruinées à côté desquelles ils vivaient. Ils appelaient la première Larissa, la seconde Mespila2, et les historiens eux-mêmes n’étaient guère mieux instruits. Cette lignée lerrible de conquérants, qui commence à Tougoultininip et qui aboutit à Àssourbanabal n’était plus représentée chez eux que par deux personnages également fabuléux, Sémiramis et Sardanapale3. Sémiramis avait pris à son compte les victoires et les conquêtes, Sardanapale représentait le côté raffiné et sensuel de la race4. Tout ce que les voyageurs rencontraient d’assyrien sur leur passage était attribué à l’une ou à l’autre. Sémiramis avait bâti les principaux monuments de Babylone5, Sémiramis avait fondé des villes en Arménie et en Médie6, Sémiramis avait laissé des inscriptions commémoratives au mont Bagistan7 et consulté l’oracle de Jupiter Amon8. La pyramide écroulée d’un des temples de Ninive marquait le tombeau de Sardanapale. Selon les uns,Cyrus l’avait détruite pour fortifier son camp pendant le siège de la ville .et il y . avait trouvé une épitaphe que le poète Chœrilos d’iassos avait mise en vers : « J’ai régné, et tant que j’ai vu la lumière du soleil, j’ai bu, j’ai mangé, j’ai aimé, sachant com-
1. Xénophon, Anabase , II, 4. — 2. Le nom de Larissa rappelle celui de Larsam qu’on rencontre en Chaldée; celui de Mespila peut être une mauvaise-interprétation d’un mot local, peut-être mappèla , ruines
(Kiepert, Handhbuc der allen Géographie , p. 152, n. 2, 3). — 2. Voir p. 544-346 la légende de Sémiramis. — 3. La légende de Sardanapale
est racontée p. 384-585 de cette histoire. — 4. 6. Diodore de Sicile, 1. II,
7, 2 sqq. d’après Ctésias ( Fragm ., 8-10, édit. Müller-Didot, p. 19-25. —
5. Ecbatane (Diodore de Sicile* 1. II, 136} , Semiramocarta, identique à la ville de Chauônp lacée par Ctésias (dans Diodore, 1. II, 13, 5) en Médie (cf. Kiepert, Handbuchder alte Géographie , p. 81, note I). — 6. Diodom de Sicile. 1. II, 13, 2 : ce sont probablement les inscriptions gravées
par Darius 1er au mont Bagistanos (Behistoun) qui ont été attribuées
par Ctésias à Sémiramis. — 7. Diodore de Sicile, 1. II, 14, 3. —
8. Amyntas, fragm. 2, dans les Fragmenta Historicorum de rébus Alexandrie édit. Müller-Didot, p. 156.
LE MONDE ORIENTAL
bien il est coart le temps que vivent les hommes, et à combien de vicissitudes et de misères il est sujet! » D’autres pensaient que le roi d’Assyrie était enterré dans le voisinage de Tarse. Le sépulcre était couronné d’une statue représentant un homme claquant des doigts; une inscription en lettres chaldéennes disait : « Moi, Sardanapale, fils d’Anakyndaraxès, j’ai fondé Anchiale et Tarse en un jour, mais maintenant je suis mort1 ». L’histoire d’un peuple entier n’était plus que matière à contes d'enfants et à déclamations morales.
Sur un seul point la vieille civilisation des bords de l’Euphrate semblait se perpétuer dans son éclat. La Chaldée, eu abdiquant son indépendance, n’avait perdu ni sa richesse ni son prestige. Ses révoltes fréquentes ne lui avaient pas trop nui, et la plupart de ses villes subsistaient encore, amoindries, il est vrai, Ourou n’était plus qu’un bourg infime2, mais Ourouk demeurait le siège d'une école de théologie et de science célèbre par tout l'Orient au même titre que celle de Borsippa3. Les Grecs connaissaient peu les habitants de la Basse Chaldée : Hérodote se contente de mentionner que trois de leurs tribus se nourrissaient exclusivement de poisson. « Après l’avoir pêché, ils le dessèchent au soleil, puis le jettent dans un mortier, le pilent et le tamisent à travers un linge : ils en préparent indifféremment des gâteaux ou une pâte, que l’on cuit comme le pain4. » Pour la plupart des voyageurs, Babvlone seule représentait la Chaldée entière. Elle était en effet la seconde capitale effective de l’empire : la cour y résidait plusieurs mois de l’année et venait v chercher les ressources du commerce et de l’industrie qui manquaient à Suse. Dans le premier siècle qui avait suivi la conquête, elle avait essayé à plusieurs reprises de restaurer sa dynastie nationale; mais, depuis que Xerxès l’avait saccagée5, elle s’était résignée à la servitude. Les
1. Cfr. Apollodore, fragm. 69 (dans les Fragm. H. Græc., t. I, p. 440) où l’inscription à la variante : « Bois, mange, aime, car le reste ne vaut rien », et Cléarque de Soles, fragm. 5 (dans les Fragm. H. Græc., t. II, p. 305).— 2. On n’a rien trouvé dans les ruines d’Ourou qui descende au delà de la conquête perse (Loftus, Chaldæa and Susiana. p. 133). — 3. Strabon, 1. XVI, 1, 6. — 4. Hérodote, 1. cc. — 5. Voir p. 720-721.
SUT. ANC. DS L’ORIKNf, -
MA 8*1010
murs par lesquels Nabuchodorosor avait cru la protéger contre l’invasion1 étaient debout malgré leurs brèches, et ils excitaient l’admiration des étrangers par leurs dimensions. « La ville est un carré parfait dont chaque côté est de cent vingt stades; l’enceinte totale est par conséquent de quatre cent quatre-vingts stades. Elle est entourée d’abord d'un fossé profond, très large et rempli d’eau, ensuite d’un mur dont l’épaisseur est de cinquante coudées royales et la hauteur de deux cents : la coudée royale est de trois doigts plus longue que la coudée ordinaire. Élevés au sommet du mur et sur ses bords, deux rangs de tourelles à un seul étage, contiguës et tournées l’une vers l’autre, laissaient entre elles l’espace nécessaire pour le passage d’un char attelé de quatre chevaux. Dans le pourtour de la muraille, on comptait. cent portes, toutes en airain, avec les jambages el les linteaux en même métal2. »
Cette enceinte géante était trop vaste pour la population qu’elle renfermait; des quartiers entiers n’offraient plus que des monceaux de ruines, et les jardins empiétaient de proche en proche sur les espaces autrefois bâtis. Les édifices publics avaient souffert autant de la guerre que les maisons particulières. Les temples avaient élé dépouillés par Xerxès et ils n’avaient pas été restaurés3 : même, celui de Bel était à moitié enseveli sous les décombres4. Il surgissait du centre de la ville et il dominait aisément tous les autres édifices : les statues en or qui en chargeaient le sommet avaient été enlevées par les rois perses, et la grande tour privée de ce couronnement splendide ne servait plus qu’aux observations astronomiques des prêtres5. Les palais des anciens rois s’écroulaient faute d’entretien; seulement on montrait encore dans la citadelle les fameux jardins suspendus. Les guides en attribuaient naturellement l’invention à Sémira-
1. Voir plus haut, p. 641-642, — 2. Hérodote, 1, clxxvih-clxxk. —
3. C’est ce qui résulte du témoignage d’Arrien, Anabase , VII, 17, 12. —
4. Hérodote. I, clxxxii, rapporte seulement que Xerxès avait dépouillé le temple; Strabon, l.XVI, I, 5, raconte qu’Alexandre voulut le restaurer, mais qu’il était tellement ruiné que le seul enlèvement des décombres aurait exigé deux mois de temps et dix mille ouvriers. — 5. Hérodote i.GXCVI.
mis, mais les gens bien informés savaient à n'en pas douter qu’un des princes postérieurs à l'héroïne les avait construits pour une de ses maîtresses. « On racontait que cette femme, originaire de la Perse, regrettant la verdure de ses montagnes, supplia son amant de lui rappeler l’aspect de ses montagnes natales par des plantations artificielles. Ce jardin, de forme carrée, avait quatre plèthres de côté, et on y mon-
Restes de la Ziggourât du temple de Bel, à Babylone,
tait, par des degrés, sur des terrasses superposées dont l’ensemble présentait l’aspect d’un amphithéâtre. Elles étaient soutenues de colonnes qui, s’élevant graduellement de proche en proche, supportaient toutes le pied des plantations : la colonne la plus élevée avait cinquante pieds de haut, supportait le sommet du jardin et était de niveau avec les balustrades de l’enceinte. Une masse de terre suffisante pour recevoir les racines des plus grands arbres recouvrait les terrasses : elle était remplie de plantes de toute sorte, capables d^ charmer la vue par leurs dimensions et par leur beauté. Une seule des colonnes était creuse depuis le sommet
jusqu’à la base . elle contenait des machines hydrauliques qui faisaient monter du fleuve une quantité d’eau, sans que personne pût rien voir à l'extérieur1. »
Même privée de ses monuments, la ville aurait offert encore bien des sujets d’étonnement au voyageur. Contrairement à. l’usage des cités grecques, elle était bâtie sur un plan régulier, et les rues s'y coupaient à angle droit, les unes parallèles, les autres perpendiculaires à l’Euphrate : ces dernières se terminaient à une porte d’airain qui s’ouvrait dans la maçonnerie du quai et qui donnait accès au fleuve2. La foule qui circulait dans ces rues renfermait des spécimens de toutes les races asiatiques, que le commerce renouvelait chaque jour. Les indigènes se reconnaissaient à leur costume élégant. Ils étaient vêtus d’une tunique de lin, descendant jusqu’aux pieds, par-dessus laquelle ils endossaient une seconde tunique de laine et une sorte de pèlerine blanche. « Ils laissent croître leurs cheveux, se couvrent la tête de mitres et se parfument tout le corps. Ils ont chacun un anneau qui leur sert de cachet, et une canne de travail soigné, au pommeau de laquelle est figuré un fruit, une rose, un lis, un aigle ou tout autre objet, car ils n’ont pas accoutumé d’employer une canne sans ornements3. » Certains usages bizarres attiraient l’attention du nouveau venu. Lorsqu’un individu tombait malade, ses parents l’exposaient sur la voie publique, a Les passants s’approchent de lui et ils l’interrogent sur son mal, et s’ils ont éprouvé, soit euxmêmes, soit quelqu’un de leur connaissance, la même maladie, ils lui indiquent le remède qui les a guéris. » Nul ne pouvait se soustraire à ce devoir de charité*, et le bon Hérodote s’émerveillait beaucoup de la sagesse de cette coutume. 11 approuvait moins l’obligation où toute femme mariée était d’aller s’asseoir une fois en sa vie dans le temple de Mvlitta et de s’y livrer à qui la payait, si peu que ce fût8, mais il regrettait que la vente à la criée des filles nubiles fut tombée en désuétude. « Elles étaient conduites
1. Diodore de Sicile, II, 10, qui a emprunté probablement sa description à Ctésias. — 2. Hérodote, I, «,xxx. — 3. Hérodote, I, o.vcv. — - 4. Hérodote, I, cxcvn. — 5. Hérodote, I, cxcix. Cf. p. 402 de cette histoire, le même usage en Phénicie.
LE MONDE ORIENTAL
dans un endroit à ce prépaie, où les hommes se rangeaient autour d’elles. Un crieur public les mettait à l’enchère l’une après l’autre, en commençant par la plus belle. Celleci vendue fort cher, on passait à celle qui lui approchait le plus en beauté, et ainsi de suite. Ces ventes étaient de vrais mariages. Tout ce qu’il y avait à Babylone d’épouseurs riches enchérissaient l’un contre l’autre, et achetaient les plus belles, mais les gens du peuple, qui se souciaient moins de la beauté que de l’argent, se réservaient pour les laides. Cependant le crieur mettait celles-ci à l’enchère : il commençait par adjuger la plus laide à celui qui offrait de l’épouser pour le moins d’argent. Cet argent se prenait sur la vente des belles, de sorte que le prix offert pour celles-ci servait à marier les laides et les difformes, il n’était permis à personne de marier sa fdle à son choix; de même, nul ne pouvait emmener celle qu’il avait achetée sans fournil1 caution, par laquelle il s’engageait à l’épouser; alors seulement il pouvait l’emmener. Au cas où les deux époux ne se convenaient pas, la loi ordonnait de rendre 1 argent1. »
C’étaient là de ces bizarreries que les voyageurs se plaisent à noter pour l’agrément de leurs récits : il y avait autre chose à prendre en Chaldée que des coutumes étranges ou gaillardes, et les Grecs le savaient bien quand ils n’hésitaient pas à y chercher l’origine d’une partie de leurs sciences exactes. Il v a quelque exagération à déclarer, comme ils faisaient souvent, que leurs premiers savants, Phérécyde de Scvros2, Pythagore3, Dèmocrite d’Àbdère4, avaient étudié à l’école des mages les principes de la philosophie, des
1. Hérodote, I, cxcvi. — 2. Philon de Byblos, fragm. 9 dans les Fragm. H. Gr ., t. III, p. 572. — 3. Sur les rapports de Pythagore et de l’Assyrie, cf. Néanthès de Gy zi que, fragm. 30 [Fragm. H. Gr., t. III, p. 9), et Alexandre Polyhistor, fragm. 138 [Fragm. H. 0.,t.lII, p.239). Le récit d’après lequel Pythagore aurait servi dans l’armée de Nergilos, roi d’Assyrie [Abydène, fragm. 7 dans les Fragm. H.Gr., t. 111, p. 282), repose probablement sur une confusion de noms ; parmi les rois grecs de Chypre mentionnés dans les inscripiions d'Asarhaddon et d’Assourbanabal, il y a un prince dont le nom Pis’agourou rappellerait le nom de Pythagore, si la lecture en était certaine. — 4. Cf. Fragm. H. Gr., t. II, p. 24-26; Dèmocrite aurait traduit un ouvrage d’assyrien en grec. Sur la légende de Dèmocrite alchimiste, voir Bertlielot, les Origines de l’alchimie, p. 145 sqq.
mathématiques, de la théologie. Mais les contemporains d’Alexandre connaissaient l’existence de ces bibliothèques en terre* dont chaque feuillet était une brique recouverte d’écriture et cuite au four : Galiisthènes se faisait traduire certaines des observations astronomiques qui y étaient, consignées et il les communiquait à son maître Aristote1. C’est là toutefois un cas presque isolé ; le dédain que les Grecs professaient pour l’étude des langues barbares les empêcha d’utiliser autant qu’ils l’auraient dû les documents entassés dans les archives des temples2. Leur attention fut d’ailleurs arrêtée par un sujet plus intéressant à leurs yeux que les méthodes scientifiques des prêtres. Les Chaldéens étaient renommés de longue date pour leurs découvertes en magie et en astrologie. La Grèce superstitieuse trouva chez eux un code complet de lois et d’instructions qui leur permettait de montrer quels liens étroits rattachent les mouvements de la voûte étoilée aux événements de la terre, d’expliquer l’action des astres sur les phénomènes de la nature ou sur les destinées humaines, de prédire l’avenir par les positions relatives et par l’apparence des corps célestes. Elle s’inclina devant leur supériorité en matière d’astrologie, et elle leur concéda le privilège d’exploiter les trésors de sagesse équivoque qu’ils avaient amassés avec les siècles. Les diseurs de bonne aventure, les magiciens, les prophètes, ou furent originaires des bords de l’Euphrate, ou durent se vanter, pour allécher la pratique, d’avoir étudié dans les vieux sanctuaires de Barsip ou d’Ourouk : Chaldéen devint synonyme de sorcier. Encore un siècle, et Bérose ouvrira à Cos un cours public d’astrologie3 : la magie chaldéenne conquit le monde au moment même où la Chaldée rendait le dernier soupir4.
La suprématie incontestée en ces sciences douteuses n’est
i. Simplicius, Commentaire sur Aristote , De Cœio , p. 503, A. —
2. Hipparque décrivit cependant, d’après des sources babyloniennes, plusieurs observations d’éclipses de lune, celles des années 720, 710,
621, 523 (Ptolémée, Magna Syntaxis, IV, 5, 8; V, 14). — 3. Vitruve, IX,
4. — 4. Voir, sur l’introduction de l’astrologie chaldéenne en Grèce, les observations de Bouché-Leclercq, Histoire de la Divination dans i antiquité, t. I, p. 206 sqq.
pas le seul héritage qu’elle légua au monde sémite : sa langue lui survécut et domina longtemps encore dans les pays qui avaient été soumis à ses armes. L’idiome raffiné dont les scribes de Ninive et de Babylone se servaient pour rédiger les inscriptions officielles n’était plus depuis longtemp
Monnaies Te satrapes à légendes araméennes.
qu’une sorte de langue noble, comprise d’une élite, inconnue aux gens du commun. Le menu peuple des villes et des campagnes parlait le dialecte araméen.plus lourd, plus clair et plus prolixe : c’est celui-là que les conquérants se chargèrent inconsciemment de répandre partout où ils allaient. De temps immémorial ils étaient habitués à déporter au loin tes prisonniers qu’ils ra- • massaient dans leurs Cachet babylonien à légende araméenne. razzias, et à les établir dans des villes récemment annexées à leur domaine. Sous les Sargonides, les Babyloniens proprement dits et les Araméens des embouchures du Tigre fournirent les plus gros contingents de colons involontaires : les cantons riverains de l’Euphrate et de l’Oronte en reçurent un grand nombre qui s’installèrent dans le Bit Adini, aux environs d’Hamath et de Damas, chez les Hittites. Sans cesse renforcés par des groupes d’exilés nouveaux, grossis par l’appoint que
leur apportaient de leur plein gré les tribus du désert, araméennes comme eux, leur action fut si active et la résistance des indigènes fut si faible, qu’ils gagnèrent d’abord une prépondérance marquée, puis qu’ils absorbèrent les restes des populations anciennes. La chute de Ninive, la victoire de Nabuchodorosor à Gargamish, en les rangeant sous l’autorité directe de leurs frères restés en Chaldée, augmentèrent encore leur puissance d’assimilation : la Syrie du Nord devint un des sièges principaux de la race araméenne, et presque l’Aram par excellence. Quand la domination persane succéda à la chaldéenne, l’araméen ne perdit rien de son importance. Il demeura la langue officielle de l’empire dans toutes les provinces occidentales : on le retrouve sur les monnaies de l’Asie Mineure, sur les papyrus et sur les stèles de l’Égypte1, dans les édits et dans la correspondance des satrapes et même du grand roi. De Nisib à Raphia, des rives du golfe Persique à celles de la mer Rouge, il se substitua à presque toutes les langues, sémitiques ou non, parlées jusqu’alors. Le phénicien lui résista d’abord avec succès, et se maintint longtemps encore sur la côte et dans l’île de Chypre2 *; mais l’hébreu, déjà attaqué pendant la captivité, s’effaça devant lui et disparut peu à peu au contact des dialectes que parlaient les colonies voisines de Jérusalem. 11 persista comme « langue noble de l’aristocratie restée fidèle à la vieille discipline de Juda », puis, quand l’araméen lui eut enlevé ce dernier retranchement, comme langue littéraire et liturgique5.
Les juifs : Esdras, Néhémie et la loi mosaïque.
Les compagnons de Shesbazzar, délivrés par le décret de Cvrus4, étaient partis de Rabylone au milieu des acclamations et de la joie universelles, mais leur arrivée dans la patrie n’avait rien du triomphe qu’avaient espéré les prophètes. Quelques familles s’étaient logées, comme elles l’avaient pu,
1. Clermont-Ganneau, Origine perse des monuments araméens d’ɬ
gypte, 1880. — 2. Renan , Histoire des langues sémitiques, 1873, p. 196.
— 3. Renan, Histoire des Langues sémitiques , 1873, p. 144 sqq. —