‹ Histoire ancienne des peuples de l'OrientChapitre 93 sur 215 · Esdars , VIII, 35-IX. — 2. Esdras , X · texte numérisé non relu

Esdars , VIII, 35-IX. — 2. Esdras , X

femmes étrangères. » Deux hommes seulement osèrent parler contre le projet, et ils ne furent appuyés que d’un cheikh et d’un lévite : les autres consentirent, et ils demandèrent quelques jours de répit qui leur furent accordés. Deux mois après, le divorce était consommé. On ne sait combien de gens du commun la sentence frappa, mais cent treize prêtres avaient des femmes étrangères, et plusieurs d’entre eux les renvoyèrent avec leurs enfants : il leur avait été fait selon la loi*.

Un an plus tard, Esdras crut le moment venu de promulguer la constitution religieuse qui devait faire de Juda le serviteur par excellence de Dieu. Le premier jour du septième mois, un peu avant la fête d’automne, il assembla le peuple à Jérusalem sur la place qui est devant la porte de l’eau. Il siégeait lui-même sur une estrade en bois qu’on avait dressée exprès, et les principaux des prêtres qui l’avaient aidé étaient assis à côté de lui. « Il ouvrit le livre à la vue de tout le peuple, et tout le peuple se leva. Et il bénit Jahvéli, le grand dieu, et tout le peuple répondit : Amen, amen ! en levant les mains, et ils s’inclinèrent et se prosternèrent la face contre terre. » La lecture commença : après l’énonciation de chaque titre, des lévites placés d’espace en espace interprétaient et développaient les formules en langage familier, de manière à en rendre le sens intelligible à tous. La longue énumération des fautes et des expiations, les menaces contenues dans certains chapitres produisirent sur la foule le même effet de terreur nerveuse que les préceptes et les malédictions du Deutéronome avaient fait sur les contemporains de Josias : elle fondit en larmes, et les manifestations de désespoir devinrent telles que ceuxlà même qui les avaient provoquées, Esdras et les lévites instructeurs, durent s’employer à les calmer. « Ce jour-ci est consacré à l’Éternel, votre Dieu ; ne soyez donc pas affligés et ne pleurez pas.... Allez faire bonne chère, mangez du gras, buvez du doux, envoyez de quoi manger à ceux qui n’ont pas les moyens de se réjouir comme vous, et ne soyez

1. Esdras, X, 5-44. Cf. Kuenen, The religion of Israël , t. II, p. 218-

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pas tristes, car le plaisir de F Eternel est votre force. » Et les lévites calmèrent le peuple, disant: « Faites silence! C’est un jour consacré ! ne soyez pas tristes ; et tout le peuple s’en alla manger et boire, et l’on envoyait des portions à ceux qui n’en avaient pas, et l’on se livrait à la joie, car chacun avait prêté attention à ce qui avait été révélé ce jour-là1. » Esdras eut soin de ne pas laisser tomber le premier enthousiasme : dès le lendemain il convoqua les cheikhs, les prêtres, les lévites, pour régler l’ordre des fêtes prochaines. « Et ils trouvèrent qu’il était écrit, dans la loi que l’Éternel avait octroyée par l’organe de Moïse, que les enfants d’Israël devaient se loger dans des cabanes de verdure. »

Sept jours durant, Jérusalem s’habilla de feuillages : les tabernacles en branches d’olivier, de myrte et de palmier s’élevaient partout sur les toits des maisons, dans les cours, sur les parois du temple, aux portes de la ville2. Puis, le vingt-sept du même mois, le peuple prit le deuil pour confesser ses propres péchés et les fautes de ses pères5. Puis, pour couronner le tout, Esdras lui fit prêter le serment solennel de respecter désormais la loi de Moïse et d’y conformer sa vie. « Nous jurâmes que nous ne donnerions point nos filles à des étrangers, ni nous ne prendrions des leurs pour nos fils ; de plus, que nous n’achèterions rien d’eux le jour du sabbat ni tel autre jour consacré, et que, chaque septième année, nos champs chômeraient et nous ferions la remise des dettes. En outre, nous nous imposâmes l'obligation de donner annuellement un tiers de siècle pour le service du temple, savoir, pour les pains de proposition, pour les oblations et pour les holocaustes de chaque jour, ainsi que pour ceux des sabbats des nouvelles lunes, des o-randes fêtes, pour offrandes et pour sacrifices expiatoires faits en faveur de tout le peuple, et en général pour tout ce qui concernait les besoins de la maison de notre Dieu. Nous répartîmes aussi par la voie du sort, prêtres, lévites et laïques, les prestations en bois à faire pour le temple, annuellement, à époques fixes, par les familles, pour entre-

1. Né hé mie, VIII, 1-12. — 2. Néhémte, VIII, 15-18. — 3. Nékémie , IX

tenir le feu, sur l’autel de LÉ terrier notre bie«r comme cela est prescrit dans la loi. Nous nous engageâmes à apporter annuellement à la maison de Dieu les prémices de notre sol et tes prémices de tous les fruits des arbres; ainsi que les premiers-nés de nos fils et de nos bêtes, comme cela est prescrit dans la loi, et les premiers-nés de notre gros et de notre menu bétail, pour les présenter au temple aux prêtres qui y seraient de service ; enfin les prémices de notre mouture et nos offrandes et le fruit des arbres: le vin et l'huile, nous devions les apporter aux prêtres, dans les cellules du temple, et donner la dîme de notre sol aux lévites, les lévites recueillant eux-mêmes la dîme dans tous les em droits où se faisait la culture. Et quand les lévites recueilleraient la dîme, un prêtre de la race d’Aharon devait être avec eux, et les lévites devaient porter la dîme de la dîme au temple, dans les chambres qui serviraient de magasins. Et nous ne devions pas abandonner la maison de notre Dieu1. »

La réforme rencontra une vive résistance. Bien des gens, même parmi les prêtres et les prophètes, trouvèrent que les réformateurs avaient employé des moyens trop violents pour arriver à leurs fins, que le renvoi des femmes étrangères était pour le moins imprudent, que l'augmentation des dîmes et la multiplication des sacrifices imposaient des charges trop lourdes à la communauté. L’absence de Néliémie les encouragea à réagir. Tobiyah l’Ammonite avait à Jérusalem beaucoup de parents et d’amis : le grand prêtre Eliashîb mit à sa disposition une des chambres du temple. Les marchands étrangers et les Juifs eux-mêmes profanèrent ouvertement le sabbat ; ils foulaient le pressoir ce jour-là comme les autres joui s, ou ils amenaient à Jérusalem du blé, du vin, des raisins, des figues, du poisson et toute sorte de fardeaux. La dîme était négligée, et les unions prohibées redevenaient fréquentes : le petit-fils d’Eliashîb épousa une fille de Sanneballat. Au retour, Néhémie n'hésita pas à recourir à la menace et à la force pour rétablir le droit.

1. Néhémie, X. Cf. sur l’authenticité des renseignements contenus dans ce chapitre et dans les précédents, Kuenen, The religion of Israël . t. H, p. '280 sqq.

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Les marchands indigènes ou tyriens furent consignés aux portes de la ville, le jour du sabbat. Le mobilier de Tobiyah fut jeté hors la chambre, et les parties du temple avoisi nantes furent purifiées. Les maris des femmes étrangères furent traités rudement : « Je leur fis des reproches, je les maudis, j’en frappai quelques-uns, je les tirai par les cheveux, je les adjurai au nom de Dieu ». Ceux qui ne se laissèrent point toucher par ces façons d’agir furent contraints de s’exiler : le petit-fils d’Eliashîb se retira chez son beau-père b La lutte continua longtemps encore: quelques années à peine avant la conquête d’Alexandre, un autre membre de la famille pontificale, Manashshé, qui avait épousé la fille d’un autre Sannehallat, dut quitter Jérusalem. Les Samaritains l’accueillirent et ils fondèrent pour lui sur le mont Garizim un sanctuaire de Jahvéh, rival du temple de Jérusalem *. Cependant l’opposition faiblissait peu à peu, les générations nouvelles, dressées dès 1 enfance à se courber devant la volonté de Dieu manifestée dans la loi, en arrivaient à aimer d instinct et comme dç naissance les pratiques et les prescriptions que leurs ancêtres avaient jugées trop sévères. Le vieil Israël se transformait. L’idée de la royauté s’était effacée la première, puis le don de prophétie avait disparu. Le prophète, toujours entraîné par l’imagination et pa^ l’enthousiasme, ,ne pouvait plus subsister dans un monde où chaque mouvement et presque chaque pensée était défini à l’avance, et où la moindre dérogation à la règle était punie sévèrement ; il fut remplacé par le légiste, par le scribe, habile à expliquer les textes

sacrés et à en deviner le sens abstrait3.

Cependant la race croissait en nombre; la dispersion, loin' de lui nuire, favorisait son développement, et la plupart des enfants d’Israël, devenus étrangers à leurs frères, ne pouvaient plus participer matériellement aux rites qui consacraient l’unité nationale. Les lois et la tradition étaient le seul bien qui restât aux Juifs de Chaldée comme aux Juifa de Perse ou d’Égypte, mais lois et traditions étaient diaper-

i. Néhémie, XIII. — 2. Jo'sèphe, Ont. jud., XI,. vu, 2; viu, 2-4. — 3. Kuenen, The religion oj Israël , t. II, p 240 sqrç.

sées dans plusieurs ouvrages, dont quelques-uns, comme les histoires des origines du peuple hébreu, le livre de l’alliance, le code de Josias, remontaient jusqu’aux temps de l’indépendance et n’étaient pas toujours facilement accessibles, même aux lettrés. L’idée de réunir et d’unifier ces documents devait donc se présenter naturellement à l’esprit des docteurs qui succédèrent à Néhémie ; ils travaillèrent longuement et patiemment à la réaliser pendant le siècle qui précéda la conquête d’Alexandre. Pour composer la chronique des premiers âges du monde, ils avaient les deux liv res publiés dans les royaumes d’Israël et de Juda vers le huitième siècle1. Ils les découpèrent en morceaux, qu’ils cousurent l’un à l’autre par des transitions fort brèves, sans s’inquiéter d'en éliminer les contradictions ou les répétitions. Pour la période qui précède immédiatement l’établissement des tribus au pays de Canaan, et dont Moïse était devenu le héros, ils suivirent l’ordre que leur indiquaient les notices mêlées aux deux codes principaux. Celui d’Esdras, qui était Je dernier en date, eut la primauté, parce que l’auteur disait qu’il avait été rédigé au pied du Sinaï et dans le désert. Celui de Josias affirmait n’avoir été promulgué que dans les plaines de Moab et sur les bords du Jourdain : il prit rang après celui d’Esdras. Cet ensemble de récits et de décrets divins, complété plus tard et partagé en cinq livres, forme aujourd'hui notre Pentateuque2. La rédaction n’en était pas encore lerminée au moment où l’empire perse tomba ; elle absorba toutes les forces du peuple juif et elle le détourna de se mêler à la plupart des événements qui s’accomplissaient autour de lui. Il commit pourtant l’imprudence de se compromettre au soulèvement des cités phéniciennes contre Ochos, et il en fut puni sévèrement. Quand Sidon capitula, les plus compromis des nobles de Jérusalem furent exilés en Hyrcanie3; les autres passèrent dans l’angoisse les quelques années qui précédèrent la conquête macédonienne.

1. Voir p. 461 sqq. de cette histoire. — 2. Voir dans Reuss, l 'Histoire sainte et la Loi, t. I, Introduction, la démonstration de ces faits. — 3. Josèphe, Ant. jud., XI, vu § 1 ; cf. Ndldeke, Aufsàtze zur Pereischen Qeschichte , p. 78

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L’ Égypte.

L’Assyrie n’était plus; Babvlone et la Phénicie se mouraient; les Juifs appartenaient encore au passé plutôt qu’au présent; seule, l’indestructible Égypte avait échappé au naufrage et elle paraissait devoir survivre à ses rivales aussi longtemps qu’elle les avait précédées dans l’histoire. Elle était celle des nations orientales que les Grecs connaissaient le mieux ; les marchands, les mercenaires, les voyageurs la parcouraient librement, et les relations d’Hécatée de Milet, d'Hérodote d’Halicarnasse, d’Hellanicus de Lesbos1, en avaient signalé les singularités. On l’abordait d’ordinaire par l’ouest, comme font de nos jours les touristes ou les négociants européens. Avant Alexandre, Bakoti n’était qu’un village2, et l’ile de Pharos n’avait d’autre gloire que d’avoir été chantée par Homère3. Mais on trouvait, échelonnées le long de la branche canopique, Naucratis et les bourgades qui dépendaient d’elle, Anthvlla, Archandroupolis4. C’était comme un prolongement de la Grèce : la véritable Égypte commençait à Sais, quelques lieues plus à l’est. Sais était pleine de la xxvie dynastie; on y montrait le palais où Psammétique II avait reçu la députation des Éléens venue pour le consulter au sujet des jeux Olympiques5, et celui dans lequel Apriès avait été enfermé, puis exécuté après sa défaite6. Les propylées du temple de Nît paraissaient gigantesques à des gens accoutumés aux petites dimensions de la plupart des temples grecs. La déesse témoignait une humeur hospitalière à l’égard des étrangers : Grecs ou Persans, elle les accueillait à ses pompes et elle les initiait a quelques-uns de ses rites secondaires sans exiger rien d’eux qu’un peu de discrétion7. Le soir , du 17 Thot, Hérodote

1. Sur les écrivains grecs qui ont traité de l’Égvpte antérieurement à .Alexandre, cf. les renseignements rassemblés par A. von Gutschmid, Scriptorumrerum ægyptiacarum sériés (P hiiologus, t. X.) — 2. Ürugsch, Dict. géographique , p. 66, 68, 451. — 3. Odyssée , IV, 354-359. — 4. Hérodote, il, xcvn-xcvm. L’emplacement de ces deux villes n’a pas été encore déterminé avec certitude. — 5. Hérodote, II, ccxxv; Diodore,

I, 95, rapporte la même anecdote au règne d’Amasis. — 6. Hérodote,

II, cix ; cf. p. 640 de cette histoire - 7. Hérodote, II, ci.xxx : IUp\

vit les habitants, riches ou pauvres, ranger autour de leur maison les grandes lampes plates remplies d’huile et de sel qu’on tenait allumées, la nuit durant, en l’honneur d’Osiris et des morts K 11 pénétra dans le temple du dieu au nom ineffable, et il assista, perdu dans la foule, aux scènes de la vie, de la passion et de la résurrection que les prêlres représentaient sur le lac sacré2. Les théologiens ne dévoilaient pas aux barbares le fond même de leur doctrine, mais, le peu qu’ils en laissaient entrevoir remplissait les voyageurs grecs de respect et d’étonnement.

Comme aujourd’hui on parcourait peu alors les villes si* tuées au centre et à l’est du Delta. On tâchait cependant d'en visiter une ou deux en guise d’échantillons, et on recueillait sur les autres le plus de renseignements qu’on pouvait. Ce qu'on apprenait d’elles par les dires des indigènes était de nature à piquer la curiosité. Mendès adorait son dieu sous la forme d’un bouc vivant 5, et elle accordait à tous les individus de l’espèce un peu de la vénération qu’elle avait pour le bouc divin4. Les habitants d’Àtarbêchis. dans nie de Prosopitis, se vouaient au eulte du taureau. Quand un de ces animaux mourait là ou ailleurs, ou l’enfouissait dans les faubourgs, ne laissant sortir de terre qu’une seule corne ou les deux afin de marquer la place. Une fois l’an, des barques parties d’Àtarbêchis faisaient le tour du pays, pour ramasser les corps en putréfaction ou les ossements décharnés, qu'on ensevelissait ensuite avec soin dans une nécropole commune5. Les Égyptiens de Bousiris avaient la religion belliqueuse : pendant la fête d lsis, ils en venaient aux mains, et leur fureur fanatique se communiquai! aux

piv vuv toÛtwv elSekt qot Iti\ nlèov sxacrra akwv ïyj. t, sfforou.* x££cT0ü). — 1. Hérodote, II, lth. C’est la fête Rallumer la flm dont la date est donnée, entre autres, par la grande inscription de Siout.

— 2. Hérodote, II, ctxxi ; cf. p. 42-43 de cette histoire, 3. Hérodote assure que le bouc et le dieu portaient le nom de Mendès i les inscris tions appellent en effet Binibdidou, âme du dieu maître de Bidon, le bouc adoré à Mendès, et ce nom, prononcé Bindîdi par le peuple, a donné aux Grecs la forme MsvSï);, Mev8r)Toç. — - 4. Hérodote, II, xtvi.

— 5. Hérodote, II, xli. La façon dont sont faites les momies de hœufg qu’on trouve à Sakkarah montre qu’une coutume analogue prévalait aux environs de Memphis.

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étrangers présents. Même les Cariens avaient imaginé te moyen de renchérir sur îes indigènes; ainsi qu aujourd hin les musulmans chiites à l'anniversaire de la mort de Hus~ seïn, ils se tailladaient le front avec leurs couteaux1. À Paprêrnis la bataille faisait également partie des pratiques du culte, mais on la réglait d’une façon particulière. Le soir de la fête d’Ànhouri8, au soleil couchant, quelques prêtres accomplissaient un sacrifice hâtif dans le temple, tandis que le reste du clergé local se postait à la porte, armé de grosgourdi-ns. La cérémonie achevée, les célébrants chargeaient 1 image dti dieu sur un chariot à quatre roues, comme pour l’emmener dans une autre localité, mais leurs confrères s opposaient au départ et barraient le ehemin. G est alors que les fidèles intervenaient : ils enfonçaient la porte et ils tombaient à force triques sur les révérends, qui les recevaient en bon point. Les butons étaient lourds, les bras vigoureux et la mêlée se prolongeait, sans que jamais personne mourut d'un mauvais coup; du moins les prêtres 1 affirmaient, et je ne comprends pas pourquoi Hérodote, qui ri était pas clerc à Paprêmis, se permet malignement de récuser leur témoignage3.

C’est presque toujours à propos d'un temple ou d’une fête qu’il cite les villes du Delta, et de fait, dans les cités secondaires de l'Égypte comme dans les petites républiques italiennes, il n’y avait d’intérêt qu'aux monuments du culte ou aux cérémonies. Hérodote visitait Bouto ou Tanis, comme on visite aujourd’hui Orviéfo ou Lorette, afin d admirer un temple, ou de faire ses dévotions dans un sanctuaire célèbre. Le plus souvent l’endroit n’était rien par lui-même : une enceinte fortifiée, quelques maisons d’apparence médiocre, où les riches et les employés du gouvernement logeaient, puis, sur des monticules d’antiques décombres accrus de siècle en siècle, des masures éphémères en pisé ou en briques crues, divisées^ en groupes irréguliers par des ruelles sinueuses. Tout L'intérêt se concentrait sur le temple et sur ses habitants, hommes et dieux. Le voyageur y pénétrait comme

1. Hérodote, II, lix, un. — 2. C’est le nom égyptien du dieu qu'Hé* rodote appelle Arès. — 5. Hérodote, II, lxhi. De même on affirmait au Caire qu’aucun des musulmans qui se soumettaient a ! épreuve de la dosèh n’étak blessé par les sabots du cheval qu> piétinait leur corps.

il pouvait, s’extasiait devant ce qu’on voulait bien lui montrer, et s’en allait recommencer plus loin, heureux s’il lui arrivait parfois, comme Hérodote à Bubastc, d’arriver au moment de la fête annuelle. Les pèlerins affluaient en bandes de tous les points de l’Égypte, hommes et femmes entassés pêle-mêle sur des bateaux, et ce n’était le long du chemin qu’une sorte de mascarade perpétuelle. Chaque fois qu’on touchait terre, les femmes s’échappaient à grand bruit de castagnettes et de flûtes, et elles s’en allaient provoquer d'insuîtes les femmes de l’endroit, "dansant et se troussant à qui mieux mieux. La fête de Bastit n’avait pour les étrangers rien qui la distinguât beaucoup des autres fêtes égyptiennes : c’était une procession solennelle avec hymnes et sacrifices, mais, pendant les quelques semaines qui précédaient ou qui suivaient le jour même, la ville se transformait en un vaste lieu de plaisirs. « Les dieux du ciel jubilaient, les ancêtres se réjouissaient, ceux qui se trouvaient là s’enivraient de vin, une couronne de fleurs sur la tête ; la populace courait çà et là gaiement, la tête ruisselante de parfums, les enfants s’ébattaient en l’honneur de la déesse, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher1. » Les drogmans contaient, non sans fierté, qu’alors on buvait plus de vin en un seul jour qu’on ne faisait le reste de l’année2.

Les marais du littoral abritaient une population spéciale contre les invasions des Perses 3 et contre la visite des touristes. C’étaient gens de grand courage, sans cesse en lutte avec l’étranger, mais pauvres, farouches et mal nourris. Ils extrayaient leur huile à brûler non de l’olive, mais du ricin commun 4, et ils ne buvaient que de la bière 8 ; faute de blé, ils mangeaient la racine ou les graines du lotus, quelquesuns la tige du papyrus bouillie ou rôtie 6. Le fond de leur alimentation était le poisson que le Menzaléh et les lacs voisins leur fournissaient en quantité considérable7 Leurs

1. Dümicben, Dendera, pl. XXVIII, 1. 17-19. C’est la description de la fête de l'ivresse à Dendérah, mais elle est vraie de la fête de Bubaste. — 2. Hérodote, II, cxxxvii-cxxxvm. — 3. Hérodote, II, xcrv. — 4. Thucydide, I, 110. — 5. Hérodote, II,lxxvii. Le passage où il est question de la bière ne peut s’appliquer qu’aux Égyptiens dans les marais. — 6. Hérodote, II, xcu; cf. p. 10-11 de cette histoire. — 7. Hérodote, II, xcui.

bourgs et leurs monuments, on n’en parlait pas et probablement ne valaient-ils pas la peine d’une excursion. Sauf quelques marchands ou quelques soldats d’aventure, que l’appât du gain attirait dans ces marais, la plupart des étrangers qui venaient de l’Asie ou qui s’y rendaient suivaient la route militaire, de Péluse à Daphné puis de Daphné à Bubaste. A Kerkasôron, vers le Ventre du Delta, les pyramides pointaient à l’horizon, humbles d’abord, mais bientôt si altières qu’en temps d’inondation, au moment où la vallée entière, des montagnes d’Arabie aux montagnes de Libye, ne forme plus qu’un fleuve immense, la barque semblait naviguer presque dans leur ombre 1 II,. On laissait sur la gauche Héliopolis et son temple du soleil, les carrières de Troja, et l’on abordait enfin aux quais de Memphis.

Memphis était, pour le Grec d’alors, ce que le Caire a longtemps été pour nos modernes : la cité orientale par excellence, le représentant et comme le type vivant de la vieille Égypte. Malgré les désastres qui l’avaient frappée dans les derniers siècles, c’était encore une très belle ville, la plus vaste qu’il y eût au monde avec Babylone. Les fêtes religieuses, surtout celle d’Apis, y attiraient, à certains jours de l’année, des myriades de pèlerins. Le commerce y amenait sans cesse des bandes d’étrangers venus de tous les coins de l’Afrique et de l’Asie. Son port et ses rues devaient présenter, comme aujourd’hui les rues du Caire, le spectacle bariolé de cent races et de cent costumes divers, Phéniciens, Juifs, Araméens, Grecs, Libyens, depuis le prêtre indigène à tête rase, enjuponné de blanc, jusqu’au soldat perse de la forteresse du Mur -Blanc 2 et au nègre du Soudan, cheveux feutrés de graisse, plumes d’autruche sur la tête, anneaux dans le nez, aux oreilles, aux bras, aux jambes, et caleçon court rayé de couleurs éclatantes. La plupart des peuples qui fréquentaient la ville y possédaient ehacun un quartier particulier qui portait son nom : les Phéniciens, le Camp tyrien 5 ; les Cariens, le Mur Catien ; il y avait des Caromem -

1. Hérodote, II, xvh, xix, xcvii. A partir de Kerkasôron, il n’y avait plus qu’une seule route, le Nil, qu’on vînt de l’ouest ou de l’est, de Sais ou de Bubaste. — 2. Cf. p. 717 de cette histoire. — 3. Hérodote,

II, cxu , T u pî u) v <rrp «tôrctSa».

phites et des Hellénomemphi tes à côté des Memphites proprement dits L Les animaux qu’on s’attend à rencontrer le moins dans les rues d’une "grosse ville circulaient sans façon au milieu de la foule, des vaches, des moutons, des chèvres, car les gens du commun, au lieu de se tenir séparés des brutes, vivaient familièrement avec elles1 2 * * et les logeaient dans leur propre maison. Et ce n’était pas le seul trait de mœurs qui dût paraître bizarre au nouvel arrivé. On eût dit que les Égyptiens avaient à cœur de prendre en tout le contrepied des autres nations. Le boulanger qu'on apercevait à l’œuvre par la porte de sa boutique pétrissait la pâte avec le pied ; en revanche, le maçon n’employait aucun instrument pour appliquer son mortier, et les gens du peuple ramassaient à deux mains la boue des rues mêlée d’ordures pour en réparer le mur de leur cahute5 * *. En Grèce, les plus pauvres rentraient chez eux afin de dîner à portes closes tes Égyptiens n’avaient aucune répugnance à manger et à boire dans la rue, car, disaient-ils, les choses laides et vilaines se doivent faire en secret et les honnêtes en public G Le premier coin d’impasse venu, un enfoncement entre deux masures, une marche sur laquelle on s’accroupit à la porte d’une maison ou d’un temple, tout leur était bon à servir de salie à mangeç. Le menu n’était pas riche. Une sorte de galette plate, au goût aigre, pétrie non de blé ou d’orge mais d’épeautre 8, parfois un oignon ou un poireau, parfois un lambeau de viande ou de volaille, arrosé d’un cruchon de vin ou de bière : ce n’était pas de quoi tenter l’étranger, et d'ailleurs il aurait été mal venu à s’inviter lui-même. Le Grec, qui se nourrit de vache, était impur au premier chef : jamais

1. Aristagoras de Milet (fragm. 5 dans Müller-Didot, Fragm. H. Gr.,

t. II, p. 98), d’après Étienne de Byzance : ‘EXXry/'.xbv ,xoù Kaptxbv, xômn.

èv Mép.cptôi, àcp’ wv 'EXX^vop-ep/pïtai xa\ Kapop-ew-opixav, u{ ’ÀptG-xayo-

paç, et Kaptxov xotto; tSiaÇoùv ev MepptSt, svOa Kâpsç olxyiaavTeç, etuyau.ia; xcpbç MEacpiTa; uon'iaap.Evoi, KapopEfitoÏTOu IxXTjlhqarav. — '2. Hérodote, 44, xxxvi. —S. Hérodote, II, xxxvi. — 4. Hérodote, II, xxxv. —

5. Hérodote, II, xxxvi. Ailleurs, il appelle ce pain xuXXY|<mÇ et ce nom,

qu’Hécatée de Milet 'Connaissait dé,jà (.fragm. 290, dans Müller-©idot.

Fragm. H. Gr.., t.X, p. 20), n’est que la transcription exacte de l’égyptien

kouhshti, mentionné à plusieurs reprises dans les documents d’époque pharaonique ( Papyrus Anastasi V, pl. XXL, 1. 5).

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homme ou femme du commun n aurait consenti à manger «u même plat que fui, non plus qu’à le baiser sur la bouche par manière 4e salut1, La politesse égyptienne n’admettait pas autant de familiarité que la grecque : deux amis qui se rencontraient s’arrêtaient à bonne distance Lun de l’autre* ils se tiraient la révérence et ils s’embrassaient mutuellement les genoux ou du moins ils faisaient mine de se les embrasser2. Les jeunes gens cédaient le pas à un vieillard, ou, s’ils étaient assis, ils se levaient pour le laisser passer- Le voyageur se rappelait que les Lacédémoniens en agissaient de même et il ne s’étonnait pas trop de cette marque de déférence 3 ; mais rien en Grèce ne l'avait préparé à voir les femmes honnêtes aller et venir librement, sans escorte et sans voile, les épaules chargées, au contraire des hommes qui portent les fardeaux sur la tête, courir les marchés, tenir boutique, tandis que le mari ou le père, enfermé à ta maison, tissait la toile, pétrissait la terre à potier et travaillait de son métier4. De là à croire que l’homme était esclave et la femme maîtresse, il ne s’en fallait guère. Les uns faisaient remonter l’origine de cette coutume jusqu’à Osiris, les autres jusqu’à Sésostris : Sésostris était la ressource extrême des historiens grecs dans 1 embarras5.

Les abords de la ville, surtout ceux de l’ancien quartier roval, étaient défendus par plusieurs étangs, restes des anciens lacs sacrés qu’ A priés avait recreusés jadis 6 . Le vieux palais des 'Pharaons commençait dès lors à tomber en ruine, mais le Mut-Blanc était encore bruyant et animé. Il renfermait, au temps d’Dérodote, une véritable armée perse, celle-là même qui avait réprimé la révolte d’Amyrtée et qu’on avait laissée à la disposition du satrape en cas de sédition nouvelle. La ville propre était remplie de temples dans le quartier étranger, temple d’Astarté phénicienne, où, depuis la dix-huitième dynastie, des prêtres d’origine sy-

4. Hérodote, ü, xw. — 2. Hérodote. ïl. xxxvn, lxkx. — 5. Hérodote, II, i.xxx. — 4. Hérodote, -II, xxxv. — 5. Nymphodore de Syracuse (fragm 24, dans Mfiller-Didot, Fragm. H. Græc ., t. Il, p. 380), où le chapitre xxxv du second livre d’Hérodote est transcrit presque entier, avec des additions d’origine inconnue. — 6. Brugsch, Monument, t, I, pl- III.; Mariette Mon. divers, pl. 30, b.

rienne célébraient les mystères de la déesse, temple de Baalzéphon, temple de Marna; dans la ville égyptienne, temple de Râ, temple d’Amon, temple de Toumou, temple de Bastit, temple d’Isis1. Le temple de Phtah, encore intact, offrait à l’admiration du visiteur un spectacle au moins comparable à celui qu’offre le temple d’Amon thébairi à Karnak. Chaque roi en avait modifié le plan primitif selon son caprice, ajoutant, qui des obélisques ou des statues colossales, qui un pylône, qui une salle hypostyle. Ainsi complété par le labeur successif de trente dynasties, il était une sorte de musée de l'antiquité égyptienne, où chaque image, chaque inscription, chaque statue attirait l’attention du curieux. On voulait savoir qui étaient les peuples étrangement vêtus qu’on apercevait dans un tableau de bataille, le nom du roi qui les avait vaincus, les raisons qui l’avaient déterminé à construire telle partie de l’édifice, et il ne manquait pas de gens prêts à satisfaire de leur mieux la curiosité des visiteurs. Les interprètes étaient là pour donner des informations, et nos contemporains, qui ont eu l’occasion d’employer un drogman, se figurent aisément ce que valaient des renseignements obtenus de la sorte. Les prêtres de la basse classe, portiers ou sacristains, étaient dressés au métier d’exégètes et ils connaissaient en gros l’histoire du temple où ils vivaient. Ménés l’avait fondé; Mœris avait bâti les propylées du Nord2, Rhampsinite ceux de l’Ouest3, Psammétique ceux du Sud4, Asychis ceux de l’Est, les plus beaux de tous3. On savait de reste qui était Ménés. Un homme de Memphis, né au pied du temple de Phtah et des Pyramides, était familier avec Ménés et Chéops et disposé, par conséquent, à leur attribuer tout ce que les Pharaons des anciennes dynasties avaient fait de grand. Ménés n’avait pas seulement devisé Je temple, il avait créé la ville; il n’avait pas seulement créé la ville, il avait tiré des eaux le sol même sur lequel elle reposait. Avant lui, l’Égypte entière n’était qu’un marais, hormis la province de Thèbes, et rien n’était visible encore des cantons qui sont au nord du lac Mœris. Les alluvions avaient comblé peu à peu

1. L’énumération est empruntée en grande partie au Papyrus Sallier n " IV, verso, pl. 1,1. 1, pl. TI, 1. 11. — 2. Hérodote. II, (*. — 5. Hé= rodote, II, cxxi. — 4. Hérodote, II, czm. — 5. Hérodote, II, cxxxvi.

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le golfe, les couches s’étaient accumulées ; Mènes avait détourné le cours du fleuve pour les assainir, et il avait bâti Memphis sur le terrain asséché par ses soins1. Et le voyageur instruit d’approuver, car il avait observé par lui-même le travail des boues : à une journée de distance de la côte, on ne pouvait jeter la sonde sans la retirer couverte d’un limon noirâtre, preuve évidente que le Nil continuait d’empiéter sur la mer.

Nous avons retrouvé Ménés en tête de la liste des Pharaons, mais je n’inviterai personne à chercher sur les monuments Mœris, Asychis, Phéron, Protée et la plupart des personnages dont Hérodote raconte l’histoire. Le protocole égyptien comportait plusieurs manières de désigner un souverain. Sur tel pylône l’inscription est gravée au nom même, sur tel autre au prénom ou au sobriquet populaire, comme Sésostris; ailleurs enfin un simple titre, Prouti ou Phérô, entouré ou non du cartouche, marque d’une manière générale, au courant du récit, le souverain dont le nom a été inscrit tout au long sur une autre partie de l’édifice. Ces façons de parler induisaient en erreur jusqu’aux touristes égyptiens ; ils prenaient une des tombes de Beni-Hassan pour une chapelle de Chéos2. Les étrangers, livrés à la bonne foi des drogmans, étaient excusables d’animer un titre royal et de métamorphoser Prouti ou Phérô en un personnage constructeur de temples, Pharaon Protée ou Pharaon-Phéron5. Les récits sont à l’avenant des noms : parfois ils avaient un fond de vérité historique, souvent ils n’étaient qu une adaptation des romans qui avaient cours dans la population de Memphis. Les guides contèrent à Hérodote, et Hérodote nous conte à son tour avec la gravité de l’historien, le remède dont le roi Phéron usa pour recouvrer la vue4, les aventures de Paris et d’Hélène à la cour de Protée6, les bons tours que l’habile voleur joua au roi Rhampsinite6. Et par-

1. Voir p. 52-53 de cette histoire. — 2. Champollion, Monuments de l'Égypte , Notices, t. II, p. 423-425; Maspero, la Mosaïque de Paies trina et les peintures des tombeaux égyptiens dans les Mélanges publiés par l'École pratique des Hautes-Études, '*878, p. 49-50. — 3. Sur Prouti, voir Lauth, Ægyptische Chronologie, 1877, p. 181-182; sur Phéron, Maspero, Fragment de commentaire sur le livre 11 d’Hérodote, dans V Annuaire de l' Association pour l' encouragement des études grecques, 1877, p. 133-135. — 4. Hérodote, II,cxi. — 5. Hérodote, II, cxn-cxx. —6. Héro-

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tout, aux Pyramides, à Héliopolis, dans le Fayoum, le voyageur recueillait les mêmes noms de rois qui l’avaient frappé à Memphis : un même cycle d’histoire populaire enfermait tous les monuments, et ce qu’on entendait dans un endroit complétait ou paraissait compléter ce quon avait entendu dans un autre1.

Je ne sais si beaucoup de voyageurs avaient le loisir ou l’envie de remonter au delà du lac Mœris : les guerres avaient, ce semble, interrompu le commerce régulier que les Grecs contemporains des Saïtes et des premiers rois perses entretenaient avec les oasis par la voie d’Abydos2. L’étranger qui s’aventurait en Thébaïde était dans la position de l’Européen qui, au siècle dernier, entreprenait d’aller jusqu’à la première cataracte. Même point de départ, ou à peu près, Memphis et le Caire; même point d’arrivée, Éléphantine et Assouân. Mêmes moyens de transport : rien ne ressemble plus aux dahabiéhs modernes que les barques figurées sur les monuments. Même saison de l’année : on partait après le retrait de l’inondation, en novembre ou en décembre. Même temps consacré à l’excursion : le trajet du Caire à Assouân exige un mois seulement, si l’on a bon vent et si l’on marche sans s’arrêter plus qu’il n’est strictement nécessaire afin de renouveler les provisions. Pockocke, ayant quitté le Caire le 6 décembre 1737, vers midi, était à Akhmîm le 17 du même mois, repartait le 28, arrivait le 13 janvier 1738 à Thèbes, où il séjournait jusqu’au 17, et abordait le port d’ Assouân le 20 janvier au soir. Total : quarante-cinq jours, dont quatorze passés à terre. Si le journal de voyage d’un contemporain d’Alexandre était parvenu jusqu’à nous, nous y lirions sans doute des dates semblables. Départ de Memphis en novembre-décembre, arrivée douze ou treize jours plus tard à Pânopolis (Akhmîm) ; de Panopolis à Éléphantine, par Coptos et par Thèbes, environ un mois, y compris le séjour obligé à Thèbes; puis retour à Memphis en février ou en mars. La meilleure partie du temps se perdait en allées d’un point vers un autre: la nécessité de profiter d’un bon vent obli-

dote, II,cxxi.— 1. Sur ces contes voir Maspero, Fragment de commentaire, 1878, p. 8-17. — 2. Cf. p. 680-681 de cette histoire.

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geait les voyageurs à négliger plus d’une localité intéressante. Dans les quelques endroits où le patron de la barque consentait à s’arrêter, la population était hostile au Grec. Ajoutez que les interprètes, presque tous originaires du Delta, n’avaient pas souvent l’occasion de faire le voyage du Nil, et devaient se sentir à Thèbes presque autant dépaysés que l’étranger lui -même. Leur rôle se bornait à traduire les renseignements fournis par les gens de l’endroit, quand les gens de l’endroit consentaient à en fournir.

A*Panopolis, ce qui avait frappé le plus vivement Hérodote, c’est un temple et des combats gymniques consacrés à Persée, le fils de Danaé. Comment le dieu Minou était-il devenu Persée? les inscriptions nous l’apprendront peut-être jUn jour. Les drogmans contaient que Danaos et Lyncée étaient de la ville, que Persée, revenant de Libye avec la tête de Méduse, se détourna de son chemin pour visiter le lieu de son origine, et qu’il institua, en souvenir de son passage, des jeux où le vainqueur recevait, avec le prix, du bétail, des robes et des peaux1. Thèbes n’était plus qu’une cité morte : les gouverneurs perses ne se donnaient point la peine d’y réparer les temples, et ses princes étaient ou trop pauvres ou trop avares pour suppléer à la négligence des maîtres du pays. Hérodote ne dit presque rien de la ville et de ses monuments2 : Hécatée l’avait décrite avant lui, et son ouvrage suffisait aux curieux3. Il se borna à constater que les dires des Thé bains étaient généralement d’accord avec ceux des Memphites : une question seulement l’intéressa et lui parut digne de longs développements. Les prêtres d’Amon lui avaient raconté entre autres choses que deux prêtresses enlevées de Thèbes par les Phéniciens, et vendues, l’une en Afrique, l’autre en Grèce, avaient établi les premiers oracles dans ces deux pays. Il se rappela aussitôt le récit qu’on lui avait fait en Épire de deux colombes noires envolées de Thèbes et parvenues, l’une dans l’oasis d’Amon, l’autre à Dodone : celle-ci se posa sur un hêtre et elle assuma la

1. Hérodote, II, xxix. — 2. Il cite quelques légendes sur Amon (II, xliî, liv, lvi sqq., lxxxiii, etc.), sur Hercule (II, xlii), sur les serpents (II, lxxiv) , sur les pluies (II, v). etc. — 3. Hérodote le cite au sujet de Thèbes (II, cxliii).

voix humaine pour réclamer l’établissement d’un oracle à Jupiter1. Hérodote ne se sent pas de joie à 1 idée que la divination grecque se rattachait par un point à la divination égyptienne : il croyait, et ses compatriotes avec lui, ennoblir les origines des cultes helléniques en les déduisant de ceux de l’Égypte. Arrivé à Éléphantine, on rebroussait chemin. Éléphantine était en effet la dernière garnison perse. Au delà commençait le territoire de la Nubie, toujours contesté entre les maîtres de l’Égypte et de l’Éthiopie. Heureusement pour les curieux, Éléphantine était, comme Assouân aujourd hui, le centre d’un commerce important : on y coudoyait dans les bazars des Éthiopiens de Méroé, des noirs du Haut-Nil et du lac Tchad, des Ammoniens, auprès desquels on pouvait se renseigner. La cataracte, dont les premiers rochers dominent l’entrée même du port, n’était infranchissable en aucun temps ; les riverains avaient le privilège de la faire passer aux bateaux de commerce. La montée durait quatre jours au lieu de deux ou même de trois qu’elle dure aujourd hui : à la sortie, le Nil formait comme un lac semé d’îles dont deux ou trois, Philæ, Bégeh, étaient des sanctuaires célèbres que les Égyptiens se partageaient de moitié avec les Éthiopiens.

A tout prendre, ce n’était pas l’Égypte elle-même que les étrangers apercevaient, mais le décor extérieur de la civilisation "égyptienne. La grandeur des monuments et des tombes, la pompe des cérémonies, la gravité et l’ampleur mystique des formules religieuses, frappaient leurs regards et leur inspiraient le respect de ce qu’ils ne voyaient pas : la sagesse des Égyptiens était proverbiale chez les Hébreux et chez les Grecs. Et pourtant ces beaux dehors dissimulaient à peine une décadence irrémédiable. A y regarder de plus près, on reconnaissait que l’art n’avançait plus, que les sciences étaient une routine, que la religion se dégradait chaque jour. La chute des dynasties thébaines avait entraîné celle du monothéisme; du moment qu’Amon était impuissant à maintenir ses fidèles et ses prêtres au premier rang, que signifiaient ses prétentions à la royauté divine? Un dieu qui n’était plus assez fort pour triompher des autres dieux

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