ÉTATS ET FORMES D’ÉTATS
§ 4. Avec le temps, les peuples se divisèrent en peuples civilisés et en peuples incultes, selon que les dispositions et les relations hâtaient le développement de leurs facultés intellectuelles ou que la stupidité et l’isolement le retardaient. Les peuples non civilisés sont ou des hordes sauvages sous la garde d’un chef, dans les mains duquel repose le sort de chaque individu, ou des tribus nomades sous la conduite d’un chef qui, en qualité de père de famille, exerce l’autorité de prince et de juge et sert d’intermédiaire entre scs compagnons et la Divinité. Ni ces tribus nomades à l'organisation patriarcale, ni les hordes sauvages qui habitent en Afrique des déserts inconnus, de hautes montagnes en Asie et des forêts primitives en Amérique, ne trouvent une place dans l’histoire. Celle-ci s’occupe seulement des peuples civilisés qui sont répartis en États et en Empires par une Constitution et des lois et qui se sont unis par des mœurs et une convenance réciproque pour fonder un commerce paisible, une société, un ensemble moral .
INTRODUCTION
§ 5. Les États se divisent en monarchiques et en républicains, d’après la différence des formes de gouvernement ou constitutions. On appelle monarchie l’État à la tête duquel se trouve un seul individu qui dirige le gouvernement. Cet individu porte tantôt le nom d’empereur ou de roi, tantôt le titre de duc ou de prince, etc., selon l’étendue de son territoire. On appelle république ou État libre (chose publique), l’organisation d’un État dans lequel l’autorité gouvernementale est entre les mains de plusieurs. ici se présentent de nombreuses variétés. Lorsque, par exemple, l’administration appartient seulement à quelques familles distinguées par leur naissance (noblesse) ou leur richesse, on nomme cette constitution d’État une république aristocratique, et lorsque ce privilège passe entre les mains d’un petit nombre de familles ou de personnes, il eu résulte une oligarchie. Quand, au contraire, les directeurs responsables du gouvernement sont choisis par et parmi la multitude, soit dans des assemblées générales ou par communes, et quand le peuple possède le droit de législation, une pareille constitution prend le nom de démocratie ou de république démocratique ; enfin, quand les classes inférieures exercent en outre une influence prépondérante, il en résulte une ochlocratie , une domination des masses. Dans l’antiquité, chacune de ces trois formes constitutionnelles était tenue pour légitime, dès l’instant où le bien général de l’Etat et l’intérêt de tous était érigé en but suprême et où l’autorité gouvernementale reconnaissait la loi et la coutume comme lui étant supérieures; on les regardait comme dégénérées, lorsque l’injustice et l’arbitraire mettaient le droit du fort au dessus de la tradition, érigeaient l’intérêt privé en but d’état, et l’imposaient comme loi aux simples citoyens. — La forme monarchique est illimitée (absolue) lorsque le régent héréditaire, sans consulter le peuple, fait des lois, établit des impôts et règle l’administration et la magistrature; elle est limitée (forme d’Etat mixte ou tempérée') lorsque cela ne peut avoir lieu qu’avec l’assentiment des représentants du peuple. La
monarchie limitée, dan3 laquelle le régent est irresponsable, mais s’entoure de hauts fonctionnaires (ministres) responsables, peut être de deux sortes, selon que la totalité du peuple est représentée ( Constitution représentative , monarchie constitutionnelle) ou seulement les Etats isolés ( constitution lï États dans son ancien sens étroit). L’arbitraire du régent se substitue-t-il à la loi, la monarchie absolue dégénère en despotisme ; la souveraineté du peuple est-elle expressément reconnue, dans une monarchie constitutionnelle, comme source de la puissance gouvernementale, celte monarchie alors se rapproche de la forme d’état républicaine. — Ces formes de gouvernement ne se développèrent pourtant que peu à peu, et l’une d’entre elles, la monarchie constitutionnelle , appartient seulement au temps moderne.
§ 6. Les plus anciens États civilisés avaient pour la plupart l’institution des castes, qui restreint la liberté. On entend par là une séparation rigoureuse des hommes d’après leur .condition et leur profession, séparation qui se transmettait, selon une règle fixe, de père en fils, et qui ne permettait aucune immixtion, aucun passage d’une classe dans l’autre. Les prêtres formaient la première caste ; ils possédaient seuls la connaissance des statuts et des rites religieux, aussi bien que des lois civiles, et dans plusieurs États ils cachaient, par des mystères, leur science aux autres classes et ne la communiquaient qu’à leurs propres descendants ou à leurs disciples. Séparés du reste du peuple par un cérémonial rigide et par des formes étudiées, les prêtres jouirent chez les anciennes nations civilisées d’une grande puissance et de grands privilèges, jusqu’au moment où
INTRODUCTION
il arriva à la caste des guerriers (noblesse) de se placer à côté d’eux comme d’égale condition et d’en arriver soit à partager la puissance avec eux, soit à les vaincre et à fonder un despotisme séculier au tranchant de l’épée (§ 31 ). Ainsi se formèrent des classes supérieures qui, distinguées du reste du peuple par la fortune, l’éducation et le maniement des armes, s’emparèrent d’un rang plus élevé. Le monarque appartenait ordinairement à la noblesse; sa race ou sa famille était à la tête de toutes les autres et elle était désignée comme dynastie. Les conditions inférieures de laboureurs et d'artisans formaient la troisième et la quatrième caste. Lorsqu’il se trouvait des pasteurs dans l’une de ces classes, ils composaient la caste la plus infime et la plus méprisée, tant à cause de leur manque d’éducation qu’à cause de la malpropreté inhérente à ceux qui s’occupent du menu bétail. C’est dans l’Inde et dans l’Égypte que se maintint le plus longtemps et le plus purement le régime des castes, qui suppose une conquête du pays par dès peuples étrangers et un asservissement des indigènes dans les temps primitifs. Dans certains États, les classes étaient si rigoureusement séparées, qu’il persistait entre elles une division héréditaire qui ne pouvait être effacée par aucune alliance, par aucun mariage croisé, et qui s’étendait même jusqu’à empêcher toute relation extérieure.