SUITE DE LA GUERRE DU PÉLOPONÈSE
(An du monde 358S. — Avant Jésas-Christ 422.)
Repos et allégresse des Athéniens. •— Caractère d*Alcibiade. — Entrenen de Socrate et d^Alcibiade. — Rupture de la paix par les intrigues et la ruse d^Alcibiade.— Bannissementdtlyperbolus. — Députation des Éginètes à Athènes. ;- Armement en leur faveur. — Sacrilège attlribué à Alcibiade. -^ Départ de Tarmée athénienne. — Jugement d' Alcibiade en son absence. — 8a coudamnatîou à .mort. — Sa trahison envers sa patrie. — Siège de Syracuse. — Tableau de celte ville. — Commandement d^Hermocrate. — Siège de Syracuse* — ArrÎTée d* Alcibiade en Laconie. — Commandement de Gylippe. — Yictoire d*Hermocrate. — Victoire deNicias. — Son échec. — Sa demande de secours à Athènes. — Disette dans cette ville. — Nouvelle victMre de Gylippe et 4'Rci'™o<ïi'<^te. — Arrivée de Démostbène avec des secours. — Défaite des Athéniens. — Leur retraite. — Reddition de Démosthène et de Nicias — Leur mort. — Intrigues d^AÎcibiade. — Sa fuite à Sardes. — Révolution dans Athènes. — Rappel d' Alcibiade. — Il bat les Lacédémoniens. — Son arrestation à Sardes.— : Sa fuite, r- Sa victoire sur Tissapheme.
— Il rentre dans Athènes. — Sa nomination de généralissime. — Marche religieuse en présence de Tennémi. — > Commandement de Lysandre. — Échec de la flotte athénienne. — Accusation de Thrftsybule. — Bannissement d* Alcibiade. —Disgrâce de Lysandre. — Commandement de Callicratidas. — Vingt-sixième année de la guerre du Péloponèse. — Mort de Callicratidas. — Rappel de Lysandre.
— Conseil d* Alcibiade.— Prise de la flotte athénienne.*— Massacre de trois mille prisonniers. — Siège 4* Athènes. — Traité de paix. — Fin de la guerre du Péloponèse. — Exil de Gylippe. — Honneurs rendus à Lyiandre.
En ne consultant que les intérêts des peuples ^ on aurait cru qu'éclairés par de si longs malheurfi ils ne renouvelleraient jamais cette guerre désastreuse. La cessatioiide ce fléau portait le calme et la joie dans toutes les familles; on célébrait icette pacification sur tous lès théâtres; les Atixéniens faisaient dire aux chœurs de leurs tragédies que désormais les araignées fileraient leurs toiles sur leurs lances et sur leurs boucliers : mais ramour-propre et Tambition n'égarent pas moins les nations que les particuliers^ et sont la source de presque toutes leurs fautes et de toutes * leurs calamités.
Les armes étaient posées ; mais le principe de la guerre
ta HISTOIRE DE LÀ GRÈCp. [Ar. JT.rC. &||-4ft4* J
listait toujoars : Torgueil de'Sp^^ et la vaiuté d'^t^ènes ! leur permettaient pas de ^ffflMfc^ ^^ ^^^ ^^ ¥ <^<^^i~^ ition-; et, malgré les efforts ^[«Hl^fetoyens prévoyants e% ges, tels que Ni'cias, Spcràtè et Fausanias, Tambition et s passions du jeune Alcibiade troublèrent continuellement paix 1^ des qÙQrelles, des intrigues et des hostilités, et nouveièrent bientôt Temljpt^ment général.
Alcibiade , cet homme trop célèbre poi^r le malheur de m pays, porta au plus haut degré beaucoup de vices et lelques vertus. Il était fils de Glinias; .il descendçiit par n père d'Ajax et par sa mère d'Alcméon. Dès sou enfance montra le courage d'un honime. On lui reprochait un ur d'avoir, en luttant, mordu / comme une femme son ivérsaire ; il répondit : a Je Tai moedu , pon comme une femme, mais comme, un lion. »
Dans sa première jeunesse, son audace annonçait sa îstînée : il bravait les mœurs et les lois comme lès enneis. Étant entré dans,fUne école, il demanda un euvraga Homère ; le maître lui ayant dit qu'il n'en avait pas , il i doï^na un soufflet. Entrant chez un. autre-prpfesseur, pédant se vanta d'avoir-un Homère co^risj^ de sa. main : le maltraita encore plus, en lui disant qu'un homme qui Lseignaitles prémices lettres aux enfantSLne devait ^int jttr l'iiisolence de corriger le prince des poètes. !^s folles débauches, ses dépenses sans mesure, ses. andaleusès amiprs. faisaient le malheur de sa femme yrparète.: elle se retira chez ses parents, et s'adressa aux agistrats pour divorcer. Alcibiade, en plein -jour, yiola n asile,, la prit dans ses bras, et l'emporta en traversant place publique sans que personne osât l'arrêter. Mais s'il bravait l'opinion- pour satisfaire ses passions , Savait vaincre la volupté et^^nger ses mœurs quand ntérèt de son ambition T^îgeait : il couchait sur la ire et se nourrissait de brouet noir avec les Sparites; il passait lés jours à cheval et les miits à boiro ec les Thrac^s ; e|i Perse, il éclipsait les satrapes par
9a magnificence, .et surpassait les. Ioniens en mollesse.
Sa principale passion fut le désir de dominer : Téclat de sa naissance et de ses richesses, lés grâces de sa figure, la ehaleur ^et l'adresse de son éloquence , son courage et se^ talents pour/: la guerre, ses prodigalités surtout lui dour naient tous les moyens d'éblouir lesesprits et de maîtriser les peluchants d'un peuple dont il était Tidole. Çoniment n'aurait-il pas séduit là Grèce, puisqu'il séduisit le plt^s sage des hommes, Socrate^
Ce grand philosophe, fit de vains efforts pour conduire à la sagesse cet indomptable caractère : il éclaira son «smt sa^ns pouvoir réformer son cœur.' Il connaissait ipusles vices , et prévoyait, dès la bataille de Potidée, qu'il ferait à la fois la gloire et le malheur d'Athènes ; mais il ne put résister au charme que répandaient sur son élève tant de talents^ d'éloquence, de grâces, de co.urage> d'esprit et dp gaieté. ^ T
Il le fit souvent pleurer sur ses erreurs , mais sans pouvoir Tempêcher d'y retomber. Platon nous a conservé un de ses entretiens, dans lequel il cherchait à corriger la présomption de ce jeune ambitieux. Alcibiade , enivré de ses premiers exploits, se croyait déjà propre à commander l'armée : à peine sorti de Tenfance, il parlait de la conquête de la Perse, fie la Sicile et de Carthage. Socrate, suivant son usage, après avoir caressé ironiquement son amourpropre, le força, par plusieiu's questions, à avouer soi^ ignorance complète sur les moyens de faire subsister xx^e armée , sur les principes et les détails de l'administration et de la politique; et le, voyant déconcerté : a Que pensea rait, lui dit-il, la reine de Perse, la fière Amestris, si on « lui disait qu'il existe dans Athènes un citoyen qui veict a lui faire déclarer la guerre et détrôner son fils î. Elle (? croirait sans doute que c'est im homme, d'jjfat habile, <( tin vieux général, intrépide et consommé, qui a miiri « tous ses plans» qui 8^ prévu toutes les ^iflicultés, et dont 9 les n^pyens ^nt tout prêts. I^ais coq^pn ne rirait-ellç
HISTOIRE VE lA aBEGE. [Av. J^-C. Ail-^Oâ.]
€ pas &i elle apprenfdt que Tauteur de ce vaste prqjet est a un jeune homme de vingt ans, fier de^sa bravoure,, qui € ignore les éléments de la tactique et de l'administration, « et qui croit que le gouvernement des peuples est une a science infuse qu'on possède sans Tavoir apprise ! »
Alcibiade, humilié, mais non découragé, ajourna les projets de son ambition, étudia, travailla sans relâche, apprit Tart de tout vaincre, excepté lui-même , et devint aussi habile que dangereux. Dès qu'il parut dans les assemblées du peuple, il y fut écouté avec beaucoup de faveur. M|î^ Texpérience et la sagesse de Nicias balançaient son crédit et traversaient ses desseins: cet ancien capitaine détestait la guerre, quoiqu'il l'eût faite avec succès; tous «es efforts tendaient au maintien de la paix. Alcibiade voulait la guerre, parce qu'elle lui offrait seule des moyens de gloire et d'autorité. Il parvint, par ses intrigues , à détacher les Argiens et les Éléens de l'alliance de Lacédémone. Athènes les soutint, et dès ce premier manque de foi et ces hostilités indirectes, on put regarder la paix comme rompue.
^ Sparte lui fournit bientôt un meilleur prétexte pour faire éclater la rupture. Les Lacédémoniens avaient promis de rendre le fort de Panacte : ils exécutèrent cette clause du traité, mais ils rendirent ce fort après l'avoir démoli. Les Athéniens en furent irrités. Alcibiade aigrissait le mécontentement ; mais Sparte envoya des ambassadeiu's à Athènes pour terminer ce différend.
Nicias parvenait à calmer les esprits, quand une ruse d'Alcibiade fit tout échouer. Paraissant tout à coup changer de sentiment, il accueillit avec amitié les ambassadeurs de Lacédémone , s'attira leur confiance , et promît de les appuyer.
fis lui apprirent qu'ils avaient de pleins pouvoirs pour signer un traité. Alcibiade, les trompant alors, leur dit : a Vous ne connaissez pas le peuple athénien ; s'il sait que « vous avez de pleins pouvoirs pour conclure, il pensera
im-àH ay. J.*G.] TROISIÈME AOE. 525
a que vous voulez la paix à tout prix, et.se croira en droit « d'exiger de dures conditions. Croy-ez-moi , soyez plus « prudents, et demain , dans rassemblée du peuple, mona triez un simple désir de pacification; faites quelques a ouvertures comme de vous-mêmes, et prévenez le peuple «que vous n'avez point d'autorisation pour signer. Je a seconderai de mon mieux vos propositions, »
Us le crurent , et le lendemain ils firent les ouvertures dont ils étaient convenus. Nîcias ne manqua pas d'exhorter le peuple à la paix ,, dé vanter la loyauté de Sparte , qui voulait prévenir la guerre par des conditions raisonnables que ses députés étaient autorisés à accepter.
Les ambassadeurs alors, suivant le conseil qui leur avait été donné, déclarèrent qu'ils n'avaient point de pleins pouvoirs pour terminer. Alcibiade, montant à la tribune, s'emposia contre eux , et leur reprocha d'être venus pour amuser les Athéniens par de fausses démonstrations et par des paroles de paix sans vouloir la conclure.
Les Réputés confus ne pouvaient plus rétracter ce qu'ils avaient dit publiquement. Nicias, déconcerté, croyait qu'ils l'avaient trompé. Le Jjeuple était furieux ; la conférence fut rompue; on renvoya leis ambassadeurs, et la guerre recommença.
Les Athéniens se liguèrent avec les villes de Mantinée et d'Élée. Alcibiade, nommé général, fit des dégâts dans la Laconie. Cette campagne se passa en petits combats qui n'amenèrent aucun événement décisif.
* Cependant les plus sages citoyens d'Athènes regrettaient là paix. Nicias leur déplaisait par le peu de force que montrait sa vertu , car il était austère dans ses principes et timide dans sa conduite. On craignait la témérité d'Alcibiade, et on lui reprochait la dissolution de ses mœurs.
Un citoyen ambitieux et méchant, nommé Hyperbolus, connaissant cette disposition des esprits , crut le moment favorable pour les perdre tous deiix et s'élever sur leur ruine; mais les. deux partis se réunirent contre lui, et le
586 HISTOIBE DE LÀ GRÈCE. [Af. !.-€• à^'iOÎL]
firent bannir par Fostracismé. Cette loi, créée pour écarter les hommes dont ïe grand mérite pourrait fcdre ombrage^ tomba en désuétude dès qu'on Teut appliquée à un citoyen fiussi obscur qu'Hyperbolus.
Alcibiade prêtait trop, par sa conduite,, par ses intrigues et par ses débauches, aux reprocher de To^ion publîgiie pour ne point craindre les dispositions que^ naôntrait le peuple à s'occuper de ses moindres actions. Ce fut alors qu'il se servit, pour faire diversion aux attaques de ses. ennemis/d'un moyen puéril en apparence, mais qui prouve à quel, point il connaissait la légèreté des Athéniens : il avait un chien superbe et de grand prix; il lui fit couper ia queue; et comme on lui disait qu'il était blâmé généralement pour avoîîr si ridiculement mutilé ce bel animal : «J'aime mieux, réppndit-il, puisque le peuple s*oC(îupe « de moi^ qu'il me raille de cette action, et qu'il se taise « sur le reste. » Au surplus, il donna bientôt à ses compatriotes des matlières plus graves dHntérêt et de critiquée
Les Ëginètes, peuple de Sicile, envoyèrent des députés à Athènes pour demander des secours contre la viUe de Sèlinonte , alliée de Syracuse : ils offraient de payer les troupes qii*on leur prêterait.
Cette demande augmenta la division des partis dans Athènes. Tous les hommes sages voulaient qu'on refusât îes Secours demandés. Nicias s'efforça de prouver au peuple toutes les difficultés et tous les dangers de cette expédition ; fl lui annonça qu'elle aurait les suites les plus funestes; « Si nos armes sont heureures, disait-il, leur succès même a excitera la jalousie des autres nations, donnera iiesfflliés <É à.Sparte, et fera réunir contre vous taht de forces qu'elles a renverseront votre puissance ; d'uii autre côté, si le sort « nous est contraire, vous serez affaiblis par vos pertes, « vous ne pourrez résister à l'ennemi, qui esteras de vous, « et vous aurez préparé votre destruction dé votre propre , a main. Pourquoi aller chercher si loin dés maux dont k a peine on est guéri 1 Paùt-il enfin ruiner la république
[422-A04 av. J.-C] TROISlfeÉTE AGE. 527
« pour j)ayer les projfusions d'Alcibiade, les sept attelages « qull envoie aux jeux olympiques ^ les meubles de soil « palais et le luxe de «a table' :PoyaIe ? La guerre qu^où à vous proposé est injuste ; elle n^est ni utile iii nécessaire, « et je n*y vois d'autre avantage ^uè celui de relever la « fortune épuisée d*Alcibiade. t>
« Je n*ai point mérité, répondît le fils de Clinias, les rea proches quWni'adresse. Ma vie a été dévouée jiisqti*icl « à mes concitoyens ; elle le sera toujoursrDepuis le combat « de Potidée , il n'est pas de champ de bataille oh je n*aie G versé mon sang pouî* ma patrie : je n'ai d'ambition que a pour elle, et je i^ets ma gloire à augmenter sa force^ sa a puissance et sa renommée. On veut mè faire un crime a de nies richesses : tout ce que j'ai est à mestîoncitoyëns; a ma maison est la leur; ma table leur est ouverte ; ma « fortune est un souvenir des victoires d'Attiènes et le fruit a des^ervices de mes ancêtres. Si l'on m'accuse d'un peu «t de faste , j'ai toujours pensé, je l'avoue , que la magnî- « Ëcence des particuliers faisait Une paHié de la gloire de a l'État : le luxe et l'urbanité d*Athènes lui ont attiré aur « tant d'amis que Sparte s'est fait d'ennemis par sa dure, et insolente et triste austérité. J'appuie la proposition des a Éginètes, et je conseille la guerre, parce' qu'elle est toud jours juste lorsqu'elle est entreprise pour la liberté contre «la tyrannie. ^ "
« Cette guerre sera utile à votre fortune comriie à votre « gloire : elle ne m'ê fait point craindre les diffleuîtés dont *( on vous efû^aie ; toutes les villes de Sicile, lasses de leurs « princes et de rambition de Syracuse, vous attendent, « vous ouvrent letlrs portes, et vOus recevront comme des «libérateurs.
« C'est en étendant au loin le bruit de vos armes, c'est « en prouvant jusqu'à l'extrémité de l'Europe votre puis- « sarice sur les mers, que vous etfraierez vos etinemis les « plus proches. Ce n'est point la .pâle lumière d'uhe f^sse « sagesse et d'une timidité déguisée dn prudence, c'est
HTSTOIBB DE LA CRÈCE. [At. J,^. 492-404.]
« Féclat de la victoire qui peut seul frapper les yenx de « vos rivaux, et les forcer à reconnaitre votre domtuatiou. a Enfin^ puisque vous m'avez nommé général^ si Ton craint « que Tardeur de ma jeunesse ne me porte dans cette c( entreprise à quelque démarche imprudente , associez- « moi Nicias, et vous n'aurez plus rien à redouter lors<}iie « mon courage sera éclairé par la prudence d'un guerrier « consommé, qui jusqu'à présent a réussi dans toutes ses « entreprises. »
Le peuple^ insensible aux froids raisonnements de Nicias; et enthousiasmé par les flatteries et par l'éloquence d'Alcibiade^ accéda aux demandes des Ëginètes^ <H*donna l'armement destiné à les secourir, et nomma pour généraux Nicias, Alcibiade et Lamachus.
On fit avec célérité tous les préparatifs nécessaires; mais le Jour fixé pour le dépait de la flotte se montrait sous un sinistre augure ; il coïncidait avec les fêtes de la mort d'Adonis. Toutes les femmes athéniennes, pour rappeler la douleur de Vénus, remplissaient la ville de leurs gémissements, et semblaient prédire les désastres dont Athènes était menacée.
Au moment où le peuple s'attristait déjà du choix qu'on avait fait par mégarde d'un jour si fatal, il apprit avec consternation que les statues de Mercure, placées aux portes des maisons, venaient d'être toutes mutilées dans la nuit. Les magistrats, excités par la clameur publique, firent de diligentes recherches pour découvrir l'auteur, de ce sacrilège. Un esclave leur déclara qu'Alcibiade, plongé dans l'ivresse, avait commis cette impiété. Ils voulaient l'arrêter et le mettre en jugement; mais les matelots et les soldats, soulevés, jurèrent qu'ils ne partiraient pas sans lui.
Alcibiade demandait hautement qu'on lui Ût son procès, protestant de son innocence, et représentant combien il serrait injuste d'exiger qu'un citoyen sous le poids et l'inquiétude d'une accusation se chargeât de la conduite
(ÂSS-A0â av. i.-C] TROISIÈME AGE. 529
d'une entrepijise qui demandait d'une part tant de confiance;, et de r autre tant de liberté d'esprit. Mais le peuple, ne voulant pas diflférer le départ de Tarmée, ajourna le jugement d'Alcibiade jusqu'à son retour.
La vanité des Athéniens eut une grande jouissance au départ de la flotte. L'armée était composée de six à sept mille hpnunes d'élite, portés sur cent tre8te-six vaisseaux de guerre ; près de mille l;^timents marchands les suivaient. L'audace d'Alcibiade animait toutes ses troupes : leur ardeur, leur hilarité, leurs^ chants de guérite, qu'acoompagnait le son des instruments, donnaient à co spectacle l'air d'un triomphe. On éÛAt loin de prévoir que tous ces guerriers ne trouveraient en Sicile que leurs tombeaux, et que le rêve de la conquête de Syracuse serait terminé par la ruine d'Athènes.
L'armée arriva à Rhège : on n'y trouva pas l'argent promis par les Éginëtes. Nicias, mécontent, voulait négocier au lieu de combattre. Lamachûs prétendait qu'on pouvait terminer la guerre promptement, en profitant du premier effroi des ennemis et en marchant droit à Syracuse. Alcibiade proposa de s'étendre en Sicile pour grossir ses forces parle secours des Grecs établis dans cette île. Son avis l'emporta : il débarqua le premier, et par une attaque vive il se .rendit maître de Catane.
Mais ses plus redoutables ennemi^ n'étaient pas en Sicile ; ceux qu'il laissait dans Athènes profitaient de son absence pour le perdre. Les magistrats poursuivaient toujours leurs informations sur le sacrilège. Plusieurs esclaves déposèrent qu'avant de mutiler les statues de Mercure, Alcibiade, à la suite d'un festin, avait parodié les mystères de Gérés; que, dans cette scène. scandaleuse, il remplissait les fonctions de prêtre, ordonnant à Théodore de faire les proclamations sacrées, et à Polysion de porter la torche. .
Ces aveux, arrachés par les. tortures ou payés par la haine, étaient reçus par la crédulité. Cependant un des
530 HISTOIRE J)E tk GBÈCB. [Af. J.-C. ^fc-AOA.]
amis de Faccusé demandant à ces esclaves ^mment, âans robsenrité de la nuit, ils avaient pu voir les coupables, ils prétendirent les avoir reconnus àja clarté de la lune. Il se trouva précisément qu'il n^y en avait pas eu à cette époque. L^imposture était évidente ; mais en vain la raison voulut la prou\^r : on n'écoute plus sa voix dès que celle du fanatisme se fait entendre.
Le peuple était furieux ; il voulait impatiemment dne victime, et la galère de Salamine fut expédiée en Sicile pour ramener Alcibiade.
Il feignit d'obéir, demanda, seulement de faire la traversée sur un bâtiment qui lui appartenait, arriva à Thurium, s'y cacha, et y trouva le moyen d'échapper aux poursuites de ses ennemis.
On raconte quei lorsqu'il marchait déguisé dans cette ville, un Athénien le reconnut et lui dit.: « Eh quoi! Àlcî- <c biade, tu ne te fies pas à la justice de ton pays? — ^ Je le « ferais, réporidit-ir, s'il était question de toute. autre cJiose; « mais pour ma vie je ne m'en fierais pas à ma propre « mère, craignant que, par mégarde, elle ne mit dans « l'urne la fèye noire au lieu de la blaache. » .
Lorsque le peuple athénien apprit sa fuite, la fureur fut au comble. On le condamna à mort, on confisqua ses biens, on ordonna à tous les prêtres et à toutes les prêtresses de le maudire. Une seule, nommée Théano, plus digne que les autres du sacerdoce, s'y refusa, disant « qu'elle était prêtresse des dieux pour faire dei^ prières et non des imprécations , pour bénir les hommes et non pour les maudire. » '
Alcibiade s'était'réfugiédans Argos. Lorsqu'il apprît son drrèt, il dit :• « Je saurai bien prouver aux Athéniens que . « je suis encore en vie. »
11 ne remplit que trop cette fatale promesse, et pour se venger d'une injuste condamnation, il commit le plus grand des crimes, celui de trahir sa patHe, et s'associa à ses ennemis pour sa ruine.
[4S!i;40& rr. /•-C] TKOIÇIÈMHÎ AGE. " 531
Comme Télévation de son âme venait d'orgu^ et non de vertu, il était loin de sentir que se venger de ffrijustice de son pays, c'est la justifier.
La lenteur de Niciasjf n'étant plus aiguillonnée par Tactivité d'Alcibiade, lui fit perdre un temps précieux à Catane, ^t lafs^ renaître la confiance de^.ennemis, que Tarrivée de forces si imposantes avait d'abord troublés.
La campagne se passa en incursipns et en petits combats saais importance. Les Syracusains, rassurés, attaquaient eux-mêmes les Athéniens, les provoquaient, et se moquaient de leur apparente timidité. Nicias, piqué de leuiB railleries, s'irrita enfin, marcha avec toutes ses forces, et fit le siège de Syracuse.
Cette ville fameuse, située sur la côte orientale de Sicile, avait été fondée par Archias de Corinthe; sapopulatîon était nombreuse, son commerce étendu, ses troupes aguerrie?. Dans sa naissance elle avait été gouvernée républicainement; riiiÉiiiMUi? ri ii^. i:oiu;im.' de ses concitoyeg| étendirent peu à peu sa puissancti^
Gélon, qui s'illustra d'atoal par .<vs exploits, s'empara de l'autorité, ^ lit pmJomKîr son iisui p:ition par ses vertus et par la douceur de son règne j il l tendit sa domination sur plusieurs coiitréûs voisines, ^ consolida sa gloire par sa sagesse. /^ *'
Ses successeurs ne l'imitèrent pas ; ils firent haïr la tyrannie, et Syracuse reprit sa liberté. Lorsque les Athéniens l'attaquèrent, Hermocrate brillait dans son sénat et commandait ses troupes. Il se montra p£# ses talents et par son courage, dans cette grsun^e circonstance, digne de sa place et de lu confiance de sa patrie.
EiAidmirant les merveilles que produisait l'esprit inve^tif des Grecs, leur amour pour la gloire et leur courage héroïque, on ne peut que déplorer Taveuglemont des hommes; ils abusent des dons- les plus précieux, et, aveuglés par leurs passions, ils se servent de leurs propres armées pour s^ détruir^.
534 HISTOIWB DB LA GRÈCB. (At. L-CL AlS-AOA.]
La Gr^^ si riehe en talents, en législateors^ en-sages^ en héros, délivrée de Xerxès, faisait trembler TAsie, et semblait devoir éclairer l'Europe qu'eUe^uvrait de ses brillantes colonies. Une partie de l^rtPk et toute la Sicile étaient devenues grecques; les arts et la liberté se répandaient partout: leur union devait consolider ois con^êtes de la civilisation; maïs Tambition, la discorde et le luxe détruisirent Touvrage des lumières, introduisirent dans un lieu la mollesse, dansl^âutrela tyrannie, partout Tégoïsme, et préparèrent de loin le triomphe de la puissance romaine, qui soumit successivement à son joug tous ces peuples divisés. . •
Nous avons vu que Syracuse, ne mettant point de bornes à son ambition, voulait assujettir Léontium, Égeste et toute la Sicile, et qu'elle avait attiré par là dans son sein les armes d'Athènes. Elle n'avait point de secours à espérer des Greçg de. l'Italie, moins ambitieux, mais dont la force était perdue et minée par les voluptés.
La célèbre Sybaris, fondée par les Achéens, dominant autrefois sur vingt-cinq villes, s'était laissé corrompre par la richesse. Son seul nom est resté immonalisé par ses vices ; sa mollesse fut telle, qu'on y décernait des prix à ceux qui inventaient de nouvelles voluptés. Ses lâches habitants, facilement vaincus par lesXrotoniates, virent leur cité détruite. Les Athéniens bâtirent sur ses débris la ville de Thurium, qui reçut ses lois de Charondas, disciple de Pythagbre. -,
La morale de ce législateur ^était^ très-sévère: il excluait du sénat tout homme qui se serait marié deux fois; la èalomnie était soumise à des peines infamantes ; on Dunissait d'une amende toute liaison avec les méchants ; les poltrons étaient condamnés à paraître en public avec des habits de femme. Charondas, frappé du danger des innovations et des révolutions, avait ordonné que tout homme qui voudrait proposer une nouvelle loi se présentât dans l'assemblée du peuple une corde au cou; pton le pendait sîla
[4M-A0Aay. Jf.-C] TROISifclÛB ÂGÉ* 533
loi n'était pas jugée bonne, nécessaire et adoptée. Revenant un jour de poursuivre des voleurs, il entra; par mégarde,. tout armé dans rassemblée du peuple, ce qui était défendu. 'Les citoyens lui réproclièrént d'enfreindre luimême ses lois, a Loin de lés violer, répondit-il, je les scel- « lerai de mon sang. » Et il se tua.
Thurium relâcha peu à peu les liens de cette législation rigide; ses mœur$ s'amollirent; mais elle conserva longtemps la haine deë innovations, Tamour de la paix, et resta tranquille au milieu des querelles qui agitaient les peuples voisins.
Un autre disciple de Pythagore, Zéleucus, avait été le législateur des Locrîens. Conduisant les hommes à la connaissance de fa Divinité par la contemplation de ses oeuvres et par Tadmïration de Tordre qui règne dans Tunivers,' il prescrivait, pour honorer les dieux, plus de vertus que de sacrifices. Son code de lois était un code de morale. Voulant éteindre Tesprit do haine qui éternise les discordes civiles, il recommandait à ses concitoyens de se conduire à l'égard de leurs ennemis comnie devant les avoii: bientôt pour amis. Pour bannir le luxe de la républiqiie, il ne le permit qu'aux courtisanes.
Tous les peuples de la .grande Grèce vivant dans ces dispositions pacifiques, les Syracusains ne devaient en attendre aucun secours considérable. Ils pouvaient en espérer davantage de quelques peuples de la Sicile ; mais, 3'ils y trouvaient des alliés, ils y trouvaient aussi des eimemiS que leur esprit de domination avait irrités. D'ailleurs les coittàies grecques, en Sicile, suivaient assez ordinairement lès passions de leurs métropoles : la discorde, qui agitait celles-ci dans la Grèce, et qui les rangeait dans le parti de Sparte on d'Athènes, s'étendait au loin, et portait en Sicile les mêmes dissentiments et des haînes^pareilles.
Les anciens habitants delà Sicile furent les Lestrigons
et les Cyclopes. Quelques Ttoyens y fondèrent la-ville d'É-
gcste, que lés Latins nomment Ségeste. Les Phéniciens éta-
534 BUSTOIKE DE lA 6BECX. [^V* ^•'Ç* 4^-404-l
blirent des eolonies snr la côte qui regarde Carihage ; ce qui donna dans la suite de grands moyens aux Carthag^liois pouf étendre leur puissance dans cette île. . Les premiers Grecs établis en SicOe furent les Chaldr diens^ de l^ubée, qui fondèrent Naxos, Léontium et Catane. Les Corinthiens, conmie nous l'avons tu, jetèrent les fondements de Syracuse. Les Mégariéns bâtirent Mégare ou Hybla, dont le miel était si renommé, et ensuite Sélinonte et Agrjgente. Les Hesséniens fondèrent la ville de Messine, et les Syracusains celles d'Acre^ de Clazomène et de Camarine. .
On peut juger par ce tableau que Syracuse^ ayant à ses portes moins d'adliés que d'ennemis^ se trouvait livrée & ses propres forces, et devait s'attendre i succomber sous la puissance d'Athènes, si Sparte ne lui envoyait un prompt secours, . '
Cependant sa noipbreuse population^ la force de ses remparts, une armée aguerrie et une flotte nombreuse, présentaient aux efforts de Nîcias des obstacles imposants^ et qui exigeaient de ce général beaucoup d'activité et de courage. La ville était divisée en trois quartiers ; celui qu'on appelait l'Ile^ situé au midi^ communiquait au con^ tinent par un pont; les maisons de l'Achradine se prolongeaient sur lé. bord de la mer; derrière ce quartier, celui d'Étique s'étendait parallèlement. Tous dei^x étaient défendus par de hantes muraiUes flanquées de tours et par des fossés profonds. Syracuse avait deux ports; le circuit du plus grand avait une étendue de deux lieues. Niciâs, ayant par une fausse attaque attiré l'ennemi du côté de Catane, débarqua à Olympie, et arriva sans obstacles devant les murs de Syracuse. Mais bientôt les SyracU^ns, réunissant toutes leurs forces, sortirent de leurs jjprts, et livrèrent bataille à Nicias relie fut. longue et sanglante: les Athéniens remportèrent la victoire, et forcèrent les ennemis à se renfermer dans leurs murs.
Nicias, au lieu de profiter de l'épouvante que cette dé-
(À2)-&04 av. J.-G.] TROISIÈME AGE. 535
faite répandait dans la ville^ "se retira à Catane pour y réparer ses forces, et envoya demander à Athènes de l'argent et des vivres. .
Cette lenteur laissa aux Syracusainf le temps de se rassurer. Leur général> Hermooràte, raffermit leur courage, et Ton fit partir des députés pour implorer le recours de sparte et de Corintte. Le momenf "ëtaît favoraWe. Alcibiade, ejiflefmmé du désir de la vengeance, avait quitté Argos pour offrir ses services à Lacédémillie contre sa patrie; arriyé «n Laconie, il acqui^ientôt un incopcevable crédit sur les Lacédémoniens, dont il prit les inours. Ce n'était plus ce brillant Athénien, entouré de courtisanes . dans un palais somptueux^ éblouissant les regards par sa parure, passant les' nuits dans des festins; mais un dur Spartiate, vêtu grossièrement, nourri de brouet, luttant avec la jeunesse, méditant avec les vieillards, grave dans son maintien, laconique dans ses discours, et plus animé contre Athènes que ses vieux ennemis.
Il persuada aux Lacédémoniens d'envoyer promptement ime armée en Sicile §ous le commandement de Gylippe, d'attaquer en même temps Athèneîs, et, pour ne ^nt rendre cette invasion aussi infructueuse que le^récédentês, de fortifier le poste de Décélie, dont il connaissait mieux que personne la position.
Ce fut ainsi que sa funeste et perfide habileté prépara, et décida la ruine d'Athènes; il y contribua même -par ses armés comme par ses conseils.
Les Syracusaius, ranimés par Tespoir d*être secoiirus, redoublèrent d'activité, et, tandis que leurs travailleurs ajoutaient diîs fortifications nouvelles aux anciennes, Hermocrate exécuta une vive attaque contre les Athéniens près de Catane, les surprit et brûla leur camp.
Il ne fallait rien moins qu'un pareil échec pour tirer Nicias de sa létharçie. Ce général, toujours lent à se décider, mais ardent dès qu'il était eu action^ réunit ses forc^repoçssa les ennemis^ mai:aha suç Syracuse^ établit sauotte