‹ Histoire ancienneChapitre 10 sur 26 · CL. 1>L SIXIEME · texte numérisé non relu

CL. 1>L SIXIEME

Aspect de la campagne d'Apou. — Passage du gué : les incantations contre le crocodile. — La villa de Nakhtmînou. — Le jardin et les arbres fruitiers d'origine étrangère. — Les bassins. — La treille et le pressage. — L'irrigation. — Les bergers. — L'étang : pêche et chasse au marais. — La pêche au fdet : le poisson salé. — La chasse au filet : conserves d'oiseaux. — Ce qu'était autrefois la chasse au désert. — Le service des chasses. — La vallée d'Apou. — La roche écrite. — La chasse au désert. — Les monstres. — Retour à Thèbes : le chevet et le dieu Bîsou.

L'inspection des registres de contributions a suivi la levée et le départ des troupes. Psarou a pris livraison des étoffes que la ville paye au trésor pour ses manufactures, ainsi que des arrérages de l'impôt ordinaire en grains qui sont dans les greniers royaux ; il a embarqué le tout et serait déjà en route pour Tbèbes, si Nakhtmînou n'avait réclamé l'honneur de le conserver comme bote, pendant deux nu trois jours encore, et de lui donner le plaisir d'une chasse au <l<sert. Sa villa favorite est située au N.-E. de la ville, presque à l'entrée d'une vallée sauvage qui mène droit à l'un des cantons les plus giboyeux de la montagne. On quitte Apou de bon matin, et l'on coupe à travers champs, pour éviter les longs détours de la chaussée : c'est le

temps des fèves en fleurs, et les tiges montent si haut qu'hommes et bètes disparaissent presque dans la verdure embaumée. Au sortir des fèves, on rencontre des champs de dourah et de blé, puis quelques bouquets de palmier, puis, en travers de la route, un canal large d'une quinzaine de mètres, stagnant, tortueux, encaissé entre deux berges croulantes de limon.

Le gué n'est pas loin, mais un troupeau de bœufs, marchant à loisir, l'aborde et en barre l'accès pour le moment (fig. 55). Le berger-chef s'arrête, sonde l'eau du

Fig. 53. — Les bœufs passent le gué.

regard, et prononce rapidement quelques paroles : « Halte, crocodile, fils de Sit ! Ne vogue plus de ta queue, ne remue plus de tes bras, n'ouvre point la gueule, mais que l'eau devienne comme un rempart de feu ardent devant toi ! Halte, crocodile, fils de Sit. » Le crocodile est toujours posté à l'affût dans le voisinage des gués. L'incantation que le berger vient de réciter a pour effet certain de le rendre aveugle ou de le frapper de stupeur : il n'aperçoit plus homme ni bête, ou s'il les voiL^ffneupè^^Syattaquer. L'eau n'est pas profonde : c'est /Tpwug. si les nb%fs^Kn ofi\ jusqu'au ventre. Pourtant un dq$ vea&eQ?te#j}-û£titU)our passer à pied, et l'un des berge

tOQ CHAPITRE VI.

sur son dos; le malheureux goûte peu cette façon d'aller et se retourne en meuglant vers sa mère. Celle-ci, non moins inquiète, lui répond, mais le berger qui vient derrière elle la console un peu ironiquement : « 0 le vilain qui t'emporte ton veau, bonne nourrice ! » Un village, un simple amas de huttes basses, s'étend au delà, et sur la gauche, le long du canal, l'éternel mur en briques crénelé qui annonce la mai son d'un homme important : c'est la villa de Nakhtminou.

Une porte monumentale y donne accès (fîg. 56). Elle est en brique, mais la baie en est encadrée de montants et de linteaux en calcaire blanc, couverts d'hiéroglyphes : une inscription dédicatoire, aux cartouches de Séti Ier, constate qu ? le père de Nakhtminou la construisit, il y a bientôt trente ans. Los battants sont en cèdre massif et renforcés de lourdes pentures en bronze. On ne les ouvre que dans les grandes occasions, pour le seigneur et pour ses invités ; à l'ordinaire, on entre dans l'enclos ou on en sort par deux poternes pratiquées à gauche du portail. Le jardin forme un carré parfait de cent mètres de côté, divisé en dos de grandeur inégale par des murs de pierre sèche, hauts de deux pieds à peine : on passe de l'un dans l'autre, par des portes rustiques en bois peint. Ils sont plantés en partie d'arbres fruitiers, en partie d'arbres d'agrément, quelques-uns d'origine étrangère.

Les Égyptiens, en effet, sont très curieux d'essences et de fleurs nouvelles : ils en transportent le plus qu'ils peuvent aux bords du Nil el s'efforcent de les y acclimater. La reine Hâtshopsitou envoya une escadre de cinq navires imx Échelles du pays de Pounit '. pour y prendre des figuiers (i encens qu'elle mit dans ses vergers de Thèbes. Thoutmosou III lit représenter* dans une des chapelles du temple

1. Le pays de Pounit répond oux côte', méridionales de l'Arabie et nu pays des SomaJî.

d'Amon à Karnak, les diverses espèces de bêtes et de végétaux qu'il avait ramenées de ses campagnes en Syrie et dans les régions du Haut-Nil. Les simples particuliers n'ont pas été moins actifs que les Pharaons : depuis quatre siècles,

Fig. 56. — Une villa égyptienne.

la flore d'Egypte, assez pauvre naturellement, s'est enrichie d'une vingtaine au moins de plantes utiles ou décoratives, le pommier, l'amandier, la grenade, des variétés nouvelles de raisins et de figues. Nakhtmînou a trouvé le moyen de les réunir presque toutes et en fait les honneurs à son hôte Ce qu'il possède de plus précieux

avec une fierté

égitime.

à son gré, c'est une espèce de palmier fort rare, qu'on rencontre de loin en loin dans deux ou trois cantons du désert de Nubie, entre le Nil et la mer Rouge : les poètes, qui le connaissent par ouï-dire, le comparent volontiers à Thot, le dieu des lettres, à cause de sa belle taille et de ses propriétés merveilleuses. Son fruit contient, avant d'arriver à

Fig. 57. — Due treille et la cueillette des fruit?.

maturité pleine, une sorte de lait sucré dont les Barbares sont très friands. Cet arbre unique a son bistoire : le père de Nakhtmînou le rapporta du pays d'Akiti, lorsqu'il alla y creuser des citernes sur la route qui conduit aux mines d'or, du temps de Séti Ier. Personne n'en connaît de pareil à trente lieues à la ronde : Pharaon lui-même n'en a que deux ou trois dans ses parcs h Tbèbes.

Quatre bassins oblongs, bordés d'une margelle de pierre, ornés de grandes touffes de lotus et peuplés de canards, sont disposés symétriquement au milieu des arbres. Un rideau de dattiers ordinaires et de cassiers, alternant avec des palmiers-doums ', court intérieurement le long du mur

1. Le doum est une espèce de palmier, dont le tronc se divise en deux branches, et chaque branche en deux branches nouvelle- : il porte des fruits assez gros, que les Égyptiens d'autrefois estimaicnl

et protège la villa centre le vent poudreux du désert. Des milliers d'oiseaux, huppes, moineaux, sirènes à robe verte, tourterelles grises à collier noir, nichent dans la feuillée et l'égayent de leurs querelles. L'ombre est partout et partout la fraîcheur. Le contraste est complet avec la nudité et les ardeurs de la plaine environnante : dès qu'on franchit le seuil, on comprend pourquoi l'Égyptien dévot souhaite à

Fig-. 08. — Le pressage des grappes.

son àme, pour félicité suprême, de revenir s'asseoir au pied des arbres qu'il a plantés, au bord du bassin qu'il a creusé, afin d'y respirer la douce brise du nord.

Une large treille va du portail à la maison d'habitation (fig. 57). Elle s'appuie sur plusieurs rangées de colonnetles en bois, peintes, cà chapiteau de lotus : les ceps, plantés en ligne dans les intervalles, se recourbent en berceau sur la

beaucoup, ce semble. On ne trouve guère de palmier-doura avant Siout, en remontant le Nil; cet arbre tend à disparaître de l'Egypte propre.

tète des promeneurs. Nakhtmînou s'amuse chaque année à y faire la vendange. Les esclaves cueillent les grappes sous ses feux, les déposent dans des paniers et les pressent dans de longs sacs de grosse toile (fig. 58); il obtient de la sorte un vin épais, sucré, qui tournerait aisément à l'aigre si l'on n'y mêlait de la poix. Deux petits kiosques ouverts s'élèvent à droite et à gauche de la maison, chacun en face d'un

Fig. 59. — La bascule pour puiser l'eau : la shaduuf.

des bassins : le maître se plaît à y venir dans l'après-midi jouer aux dames, ou contempler indolemment les ébats de ses canards. Les magasins, les étables, tout le matériel de l'exploitation agricole, sont relégués dans une seconde enceinte, située à quelque distance de la première.

Le terrain qui s'étend au delà, jusqu'à la rencontre du désert, a été adapté, non sans peine, à la culture maraîchère. 11 prend son eau dans le canal, au moyen d'une batterie de bascules disposée le long de la berge (fig. 59). Figurez-vous une poutre formant levier et suspendue, au tiers environ de sa longueur, entre deux montants vertî-

eaux; la branche la plus courte est armée d'un contrepoids en terre glaise, une couffe en feuilles de palmier pend à la plus longue. Du lever du soleil à son coucher, un fellah emplit la couffe, l'élève à mi-corps, perd en chemin la moitié du contenu, et vide le reste dans une rigole qui dirige l'eau vers une partie déterminée du terrain. Celuici est partagé par de petites levées en carrés plus ou moins grands, en maisons, où les légumes sont plantés. L'eau passe de maison en maison jusqu'à l'extrémité du champ : le trop-plein en est recueilli soigneusement dans des mares, qui servent à abreuver les bestiaux et les hommes. (Tes! ainsi que le prince se procure toute l'année les légumes dont il a besoin pour sa table, oignons, concombres, aubergines, lupins, gombos, mauves de genres différents.

Les terrains qu'il n'arrose pas d'une façon régulière, et qui n'ont pour s'abreuver que les infiltrations du canal, ne sont pas pour cela complètement inutiles. Où l'eau pénètre, les herbes y surgissent vigoureuses et drues, et c'est pendant quelques semaines un tapis de verdure, semé à profusion de fleurettes roses, violettes ou jaunes : où l'eau cesse, la végétation s'évanouit brusquement. Les troupeaux paissent sur ces terrains vagues durant les mois d'hiver. Ils y demeurent six ou sept jours d'affilée, sous la conduite de leurs bergers, couchant en plein air pendant la nuit, se désaltérant aux mares ou au canal; quand un canton est épuisé, ils émigrent dans un endroit vierge encore, et ne rentrent au village qu'après avoir parcouru tout le terrain qui appartient à leur maître. Les bergers, habitués k vivre entre eux, forment une classe particulière de mœurs plus rudes et d'un caractère plus sauvage que le reste de la population. Ils laissent croître leur barbe et leurs cheveux; beaucoup d'entre eux ont même le poil roux, ce qui les fait en horreur aux dévots. On croit en effet que les rousseaux, hommes ou bêtes, sont des suppôts de

Sit, qui assassina Osiris et qu'on exècre comme l'esprit du mal. Ils occupent leurs loisirs à tresser des nattes, à cuisiner, à préparer des boulettes dont ils engraissent leurs bêtes; ils ont souvent fort à faire de se protéger contre les Bédouins en maraude ou contre les bêtes féroces. Gais du reste, amis des chansons, et pleins de mépris pour les métiers sédentaires.

Un peu au nord du village, le canal s'élargit en un grand étang marécageux, où les papyrus, les nénufars, le lotus bleu, vingt espèces de plantes aquatiques poussent vivaces et touffues. Les fourrés sont pressés comme autant d'iles, entre lesquelles circulent capricieusement des canaux à peine assez larges pour livrer passage à une barque. Chacun d'eux semble un petit monde en soi, où des milliers d'insectes et d'oiseaux vivent paisiblement, les pélicans, les oies et les canards, à côté du héron garde-bœuf, de l'ibis blanc et de la sarcelle : parfois cependant un ichneumon, une fouine, ou simplement un chat du voisinage, s'y introduit sournoisement et y commet grand carnage de béjaunes mal cmplumés. Les eaux sont aussi bien peuplées que les herbes : anguilles, brochets, lamproies, mormyres, tous les poissons du fleuve y foisonnent : le crocodile les fréquente, et parfois même un hippopotame égaré s'y réfugie à la décrue de l'inondation. La profondeur et rétendue de l'étang ne sont pas telles qu'on ne pût aisément l'assécher et le gagner à la culture : chaque Nil d'ailleurs en exhausse le fond d'une alluvion nouvelle et rend la tâche plus facile. Les princes d'Apou ne se sont jamais souciés de l'entreprendre. La terre à blé ne manque pas chez eux, et ils préfèrent laisser subsister, à côté de leurs villes, des réserves de pêche et de chasse.

Dès le lendemain de l'arrivée, Nakhtmînou, sa femme et ses enfants mènent leur hôte à l'étang, l'embarquent et s'embarquent eux-mêmes. Les canots qu'ils montent con-

sistent en une caisse de bois oWongnê, enchâssée au milieu d'une botte de joncs, maintenue par des attaches en papyrus : les deux extrémités sont liées fortement, et tantôt s'allongent en pointe, droit au-dessus de l'eau, tantôt se terminent par une grosse fleur de lotus. L'ensemble en est si léger qu'un homme ou deux, selon la longueur, le trans-

ma

Fig 60 — La pêche au double harpon.

portent aisément sur leurs épaules d'un étang à l'autre. Il chavire à tout propos, mais on ne s'en inquiète guère, car les Égyptiens savent nager dès l'enfance, et la simplicité de leur costume les empêche de redouter outre mesure un bain imprévu. Nakhtminou n'emporte avec lui qu'un long harpon à deux pointes (fig. 60). Il s'engage rapidement dans le fourré en compagnie de sa femme et de ses deux enfants qui manœuvrent son esquif. Debout, le corps légèrement penché en avant, il fouille l'eau du regard; soudain il y plonge son arme d'un geste rapide et ramène deux grosses perches d'un coup. Psarou, qui préfère la chasse, prend avec lui deux des filles de son hôte, une oie apprivoisée qui lui sert d'appeau pour attirer le gibier, et un

chai dressé à rapporter. Il n'a ni arc, ni javeline, mais une vingtaine de boumérangs. Le boumérang est un bâton courbe, légèrement arrondi sur une face, plat sur L'autre, sans ornement parfois, et parfois façonné en serpent. On le saisit par un bout et on le lance en l'air; tout oiseau qu'il frappe au cou tombe à moitié mort. Psarou est d'une habi-

Fig. CI. — Chasse au boumérang sur lélaug.

leté rare à ce jeu meurtrier, et chaque boumérang qu'il envoie porte : le chat s'élance et va ramasser la pièce, non sans gober quelques œufs ou quelques poussins dans les nids qu'il rencontre en chemin (fig. 61).

La chasse et la pêche ainsi pratiquées ne sont que délassement de riche ou de grand seigneur. Les chasseurs et les pécheurs de profession possèdent des engins d'un effet plus certain et surtout des filets (fig. 62). Le filet de pêche est un long épervier à larges mailles, dont la partie supérieure est soutenue à la surface de l'eau par des flotteurs en bois, tandis que la partie inférieure est garnie de balles en plomb qui la précipitent au fond et lui donnent la ten-

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