CL. DE SIXIEME
une plante grasse aux feuilles rondes et charnues, et une espèce de tamarisque grêle se cramponnent et poussent clans les crevasses, partout où elles rencontrent une poignée de terre végétale. Quelques flaques, dernier reste des pluies de l'hiver, scintillent çà et là ; dans un endroit plus resserré que les autres, un mince filet d'eau court, et, ressautant d'une pierre à l'autre, se donne des airs de torrent. La cavalcade longe péniblement ce ravin. Un énorme rocher, détaché de la montagne il y a bien longtemps de cela, peut-être avant qu'il y eût une Egypte, se dresse à mi-chemin, sur le côté droit de la vallée. C'est la Roche Écrite. Elle est plus large au sommet qu'a la base et se couronne d'une manière d'auvent, qui peut abriter aisément cinq à six hommes contre le soleil. Les chasseurs de gazelle y font la sieste de temps immémorial, et beaucoup y ont écrit leur nom ou dessiné au couteau des scènes de chasse, une gazelle, une autruche, des oies affrontées qui sont un des symboles du dieu Minou protecteur du désert, enfin l'image de Min ou lui-même, le bras levé, les plumes sur la tète. Bakourro est là depuis hier soir, avec ses hommes : les uns portent des filets et les pieux pour les tendre, d'autres tiennent en laisse de grands lévriers aux noms berbères, Abaïkaro, Pouhtes, Togrou. Les deux troupes se rejoignent et remontent ensemble la vallée jusqu'au Puits de la Source. L'eau s'y amasse lentement, au fond d'un entonnoir étroit où elle se conserve toujours fraîche. LTn rocher la surplombe, sur la face duquel on a creusé une grotte, ou plutôt une niche peu profonde, mais assez haute pour qu'un homme puisse s'y tenir debout : elle est dédiée à iMinou. On fait halte en cet endroit pour déjeuner et pour attendre à l'ombre que la chaleur de midi soit tombée. Vers trois heures, on se remet en route d'un pas rapide, car l'étape esl longue et laborieuse. La vallée se termine en impasse à six ou huit cents mètres du puits. C'e^t d'abord
une gorge étroite, à demi barrée par d'énormes pierres, puis un vallon où poussent péniblement de mauvaises herbes et un bouquet de palmiers, puis une source nouvelle qui filtre goutte à goutte du flanc de la montagne, puis un cirque immense rempli de roches amoncelées. In sentier tortueux mène sur le plateau supérieur, qui s'étend à perte de vue en ondulant légèrement. A la tombée de la nuit, la caravane s'arrête au bord d'un creux rempli d'eau:
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Fier. G6. — La chasse au désert.
c'est ce que les habitués du désert appellent pompeusement le lac des Gazelles.
Pendant la nuit, les chasseurs barrent, avec des filets tendus sur des pieux, l'entrée d'une ravine abrupte qui débouche au voisinage du lac : ils font un grand circuit et vont se poster h l'autre extrémité, avec une douzaine de chiens. A l'aube, les animaux du voisinage qui suivent cette voie pour descendre boire, s'y engagent sans soupçon comme d'habitude : dès qu'une centaine d'entre eux sont passés, on ferme le défilé avec de nouveaux fdets, et les voilà pris dans une trappe. Les chiens, lancés derrière eux (fig. 66), les rabattent, et Psarou, posté avec Nakhtminou
derrière le parc improvisé, perce de ses flèches sans fatigue tout ce qui se présente à portée, lièvres, oryx, antilopes, autruches, chacals, lynx, même des hyènes rayées ou tachetées : en moins de deux heures, tout est pris, hlessé ou tué. Jadis ce passe-temps, si inoffensif en apparence, ne laissait pas que de présenter quelques dangers. Les lions et les grands félins, tels que le léopard ou le tigre, élaienf assez
Fig. 07. — Les monstres qui vivent au désert.
nombreux^ et tel qui partait pour, aller tirer une chèvre sauvage les rencontrait sur son chemin face à face : le chasseur devenait gibier à son tour. Aujourd'hui les lions ont à peu près disparu. Les Pharaons les poursuivent avec acharnement et les détruisent le plus qu'ils peuvent. Amenhotpou III en avait tué cent douze dans les dix premières années de son règne, et, si Ramsès II n'a pas encore atteint ce nombre, c'est que ses prédécesseurs ont presque anéanti la race.
Le désert nourrit d'ailleurs, à ce que racontent les tribus qui l'habitent, des animaux plus terribles encore, mais heureusement plus rares que le lion, des sphinx à tète humaine, des griffons au corps de chacal, à la tète d'aigle et aux ailes d'épervier, des tigres à tète de serpent (fig. 67). Personne ne peut se vanter d'avoir triomphé d'un de ces monstres; ils évitent l'homme dont ils auraient facilement raison, ei on ne les aperçoit jamais que de loin, sur les derniers plans de l'horizon. Bien des gens, ei Psarou est du
nombre, doutent de leur existence ; les chasseurs et les conducteurs de cavaranes ont, au contraire, mille histoires à raconter de leur force et de leurs qualités nier vei Iléus On sait que l'oryx peut, changer un homme en pierre d'uo coup d'oeil, et que le lion fascine sa victime du regard : une fois qu'il l'a stupéfiée et lui a enlevé toute volonté, il l'oblige à le suivre aussi longtemps qu'il lui plaît, et la tue à sa convenance, quand il a faim. Les monstres non seulement ont le même pouvoir, mais exercent sur tout ce qu'ils rencontrent une influence maligne, dont nul ne peut définir la nature. On en parle beaucoup le soir, au feu du bivouac, et l'on en raconte des histoires merveilleua s, mais on n'en signale aucun pendant les deux jour> qu'on reste auprès du lac des Gazelles. Peut-être faudrait-il, pour les rencontrer, s'enfoncer plus avant dans le désert, jusqu'au voisinage du pic de Bâkhou et des régions mystérieuses nu le soleil se montre chaque matin, au sortir de la nuit.
Psarou, qui n'est plus jeune revient enchanté, mais épuisé, de cette course au désert. Depuis quelques jours il se sent la tète lourde et éprouve une certaine peine à travailler ou même à penser. Peut-être n'est-ce qu'une indisposition passagère ; de toute façon, il préfère rentrer chez lui et passer le temps de sa maladie à Thèbes, -'il doit être malade. 11 prend congé de Nakhtminou, rallie en passant les bateaux qui portent le blé de L'impôt, et invite les directeurs des greniers à venir avec lui : leur zèle mérite récompense et il désire les présenter lui-même à Pharaon, pour la décoration du Collier d'Or. 11 débarque à Thèbes une semaine après avoir quitté Apou : sa femme Khàit et ses enfants, qui l'attendaient plein- d'impatience, le retiennent une partie de la nuit à causer, et il est trop heureux de les revoir pour ne pas oublier avec eux son malaise. Il se relire enfin et se couche, mais fatigué qu'il est, il ne réussit p s'endormir. Les événements des derniers jours lui reviennent
sans cesse à Ja mémoire, et ce souvenir l'obsède au point de lui donner une sorte de délire dont il a une conscience Les Égyptiens appuient leur tête sur un oreiller en bois recourbé et monté sur pied, qu'on appelle un chevet (fig. 68) . Ils y gravent souvent la figure grotesque du dieu Bisou I . un nain aux
jambes courtes, au gros ventre et au masque difforme, mais de caractère heureux, qui
Fis. 68. — Un chevet.
Fig. 69. — Le dieu Bisou.
écarte du dormeur les esprits et les démons qui rôdent dans la nuit. Ou Bisou est occupé ailleurs, ou il remplit mal son office, car Psarou se sent entouré et comme envahi d'une force malfaisante contre laquelle il lutte en vain. Le cœur lui bal à coups pressés; une saveur astringente lui emplit la bouche comme s'il avait mangé des figues de sycomore; il a froid et se ramasse sous ses couvertures, mais ses couvertures lui pèsent et l'étouffent. Il s'assoupit enfin vers le matin, mais <un sommeil est traversé de rêves inquiétants et ne lui procure point le repos.
Le palais de Pharaon. — L'audience de Psarou. — La distribution des colliers d'or. — La médecine égyptienne : sorciers et médecin-. — Les traités de médecine. — L'exorciste : conjuration contre les esprits possesseurs. — La mort el le commencement du deuil. — Persistance de lame. — Osiris, la première momie. — L'embaumement. — Préparation du mobilier funéraire. — Le cercueil el les amulettes. — La momie.
Deux coups secs frappés à la porte l'éveillent brusquement : un héraut est là, qui le mande au palais, d'ordre de Pharaon. Jamais invitation n'arriva moins à propos, car le malaise, au lieu de se dissiper comme il l'espérait, s'est accru pendant la nuit. 11 a la tête plus lourde et plus brûlante, la bouche plus amère et plus sèche, le corps plus endolori, et d'étranges soubresauts le secouent. N'importe. Pharaon a commandé, il doit obéir. 11 se lève en hâte, se farde les joues et les lèvres pour en dissimuler la pâleur, coiffe la perruque à longues mèches, qui jamais ne lui parut si lourde, endosse le cafetan de toile blanche et se hausse péniblement sur son char. L'Egypte ne bâtit point ses palais comme ses temples, pour l'éternité. Ce sont des constructions légères, en bois, en briques, en moellons de petit appareil, où le granit n'entre que par exception, ttens
la décoration des portes-maîtresses. Elles rappellent en plus grand la villa de Nakhtmînou : pavillons isolés pour le harem, magasins pour les provisions, caserne et logements pour la garde royale et pour les personnes attachées au service, vastes cours plantées d'arbres, jardins semés de kiosques et d'étangs où les femmes s'ébattent en liberté. Une forte enceinte crénelée prête à l'ensemble un air de forteresse ou de camp retranché ; parfois en effet, aux jours d'émeute ou de conspiration, le Dieu bon n'a dû son salut qu'à la solidité de ses portes et à la hauteur de ses murailles. Psarou traverse, sans démonter, un préau où de< Shardanes1 sont en faction avec quelques archers égyptiens, se fait reconnaître de leur chef, et pénètre dans la cour d'honneur, suivi de sa bande de receveurs et d'employés ruraux.
La tribune où le Pharaon donne audience est juste à l'opposé de la porte d'entrée, en saillie sur le plan de la façade, et communique directement avec les appartements privés. Elle est élevée de quatre ou cinq mètres au-dessus du sol, garnie à hauteur d'appui d'un coussin en étoffe brodée bleue et rouge, et s'abrite d'un dais en planches curieusement menuisé, que soutiennent deux colonnettes de bois minces, élancées, peintes de couleurs vives, parées à la gorge de banderoles multicolores. Au moment où Psarou, mettant pied à terre, se prosterne entre les deux colonnes, Ramsès se montre sur le devant de la loge, avec Isinofritari, et lui adresse quelques paroles affables, auxquelles il se garde bien de répondre. L'étiquette n'admet pas qu'un sujet puisse se présenter devant Pharaon sans être frappé de stupeur et sans demeurer comme anéanti : la langue lui fait défaut, ses membres se dérobent sous lui, son cœur arrête de battre, il ne sait plus s'il est vivant ou mort.