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Voir, page 02, ce qui est dit ries Shardanes

11 ne reprend ses esprits qu'en entendant Pharaon dire à l'un desÂmis l qui sont au pied de la tribune : « Qu'on « le relève et qu'il me parle. » Psarou revient officiellement à la vie et se remet sur pied. « Te voilà de retour en paix, continue Pharaon, « et ton affaire a marché comme il con- .( venait. Mais ne sont-ce pas les directeurs des grenier- et « les scribes qui sont derrière toi? — Ce sont eux. suzerain i notre maître. Ils ont fait pour toi plus qu'on n'avait « jamais fait depuis le temps du dieu Rà, car ils ont ramassé « plus de blé en cette seule saison qu'il n'en avait été « récolté durant les trente dernières années. — C'est bon, « ce que tu nous dis », riposte Pharaon; puis, se tournant vers la reine : « Voici Psarou qui nous arrive des champs ; « te semble-t-il pas qu'il y a gagné l'air et les manières a d'un rustre? » Cette plaisanterie, qui témoigne d'une satisfaction peu commune, met en joie L'assistance entière : le rire descend du roi à la reine, de celle-ci aux Amis, et gagne par hiérarchie les groupes dispersés dans la cour. Pharaon appelle alors un de ses chambellans : « Qu'on « donne de l'or, beaucoup d'or, au louable nornarque- « comte de Thèbes, Psarou, dont l'âge est avancé, la yieil- « lesse heureuse et qui n'a jamais commis de faute. » On lui apporte sur un guéridon une pile de colliers et de bracelets en or et en vermeil, d'un poids ou d'une grandeur proportionnés à l'étendue des services rendus (fig. 70). Il en prend un, le lance du haut de la tribune, la reine l'imite, et trois petites princesses, accourues comme à un jeu nouveau, en ont bientôt fini de jeter bas le reste.

Les Amis passent le plus grand des colliers au cou de Psarou, et en attachent de moindres à celui-là, qui lui retombent comme un plastron d'or sur la poitrine. Lui

t. Le mot Ami était un des titres qu'on donnait aux plus haut placés parmi les gens qui entouraient le roi.

cependant, droit, les deux bras levés, entonne un chant d'actions de grâces. « Beau est ton lever, bon prince aimé

. — Le roi (Amenhotpou IV) et sa famille jettent les colliers d'or.

a d'Amon. toi qui subsistes éternellement à l'égal de ton « père Râ et qui possèdes sa durée. 0 prince qui es Horus « parmi les hommes, toi qui me fais être, moi et mon

« double, la joie est grande où ta es et ceux qui t'obéissent « sont en liesse; moi, l'humble, tu m'as rendu grand par « ce que tu as fait pour moi, et j'ai atteint une vieillesse « heureuse sans être jamais trouvé criminel. » Des officiers, sortis des deux portes qui flanquent la tribune, se répandent dans la cour, avec une charge de colliers et de bracelets, et décorent à l'envi les intendants des greniers. Ceuxci, pénétrés de reconnaissance,, acclament Pharaon les mains hautes et le corps droit, puis s'agenouillent, se prosternent face en terre, se relèvent l'échiné courbée, les bras tombants, se redressent enfin, dans les poses successives de l'adoration (fig. 71). Un scribe affairé enregistre rapide-

Vig. 71. — Les postures de l'adoration devant Pharaon.

ment le nombre des bijoux distribués et le nom de qui les reçoit (fig. 72) ; les soldats sortent de leurs chambrées et joignent leurs cris à ceux des décorés; des esclaves, pliant sons le poids des cruches, s'en vont en file verser du vin -H de la bière à la foule assemblée au dehors (fig. 7"» ) . C'est, pendant quelques minutes, une scène de confusion et d'allégresse bruyante, à laquelle la famille royale semble prendre un plaisir infini. Psarou se retire enfin : dès qu'il a franchi la porte, ses amis, ses esclaves, tous les gens de sa famille et de sa suite, se précipitent sur lui, l'accablent

CIIAI'IIIlE VII.

Le scribe enregistre les colliers d'or.

de caresses, lui baisent les mains, les pieds, les vêtements,

le félicitent en phrases entrecoupées ( ûg. 7 ! .

Sila travaillé rudement, du moins est-il largement récompensé, et une heure comme celle-là suffit à racheter dans la vie d'un homme bien des années d'épreuve.

Psarou, porté par l'orgueil et par l'émotion, n'a point fléchi un instant pendant

cette longue cérémonie.

La douleur reprend le dessus avant même qu'il suit sorti du palais : en arrivant chez lui, il tombe plus qu'il ne descend de son char, et s'affaisse dans les bras de sa femme qui venait à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue. On le débar- •■ rapidement de la masse d'or qui lui pèse sur la poitrine, on le déshabille, on l'étend sur un lit, mais il ne revient à lui qu'imparfaitement el demeure plongé dans une sorte d'hébétement douloureux: ce n'est plus un mal iger, mais une maladie réelle, et Dieu sait

comment elle finira. Les Égyptiens ne se sont pas encore à croire que la maladie et la mort -oient chose naturelle el inévitable. Ils pensent que la vie, une fois peut se poursuivre indéfiniment: si aucun dent ne L'arrêtait net, quel motif aurait-elle d'arrêter elle-même son développement?

Les

esclaves qui portent les cruches.

Fig. 74. — Psarou félicité par les siens.

L'homme ne meurt donc pas en Egypte, mais quelqu'un ou quelque chose l'assassine. Le meurtrier est souvent de notre monde et facile à désigner : un autre homme, une bête, un objet inanimé, une pierre détachée de la montagne, un arbre qui s'abat sur le passant et l'écrase. Souvent aussi il appartient au monde invisible et ne se révèle que par la malignité de ses attaques: c'est un dieu, un esprit , l'âme d'un mort, qui se glisse sournoisement dans un vivant ou se précipite sur lui avec une violence irrésistible.

Une fois introduit dans le corps, le mauvais brise les os, suce les moelles, boit le sang, ronge les viscères et le cœur, dévore les chairs. A mesure qu'il avance dans son œuvre destructrice, le patient dépérit: la mort vient promptement, si on ne réussit à le chasser avant qu'il ait commis des dégâts irréparables. Quiconque soigne un malade a donc à remplir deux devoirs également importants. Il doit d'abord découvrir la nature de l'esprit possesseur et au besoin son nom, puis s'attaquer à lui et le chasser ou même le détruire. Il n'y réussit qu'à la condition d'être un magicien puissant, expert à réciter des conjurations, habile à fabriquer des amulettes. Il doit ensuite combattre par la pharmacie les désordres que la présence d'un être étranger produit dans le corps : c'est affaire de régime et de remèdes finement gradués.

Les guérisseurs se partagent donc en plusieurs catégories. Les uns penchent vers la sorcellerie et ne prêtent foi

qu'aux formules ou aux talismans: ils pensent en avoir fait assez -ils ont expulsé l'esprit. D'autres préconisent l'emploi des drogues seules. Ils étudient les vertus des plantes et des minéraux, décrivent les maladies auxquelles convient chacune des substances que la nature nous fournit, déterminent le moment précis où il faut se les procurer et les appliquer : telle herbe n'a toute sa puissance que si on la cueille de nuit, à l'heure de la pleine lune, tellen'esl efficace qu'en été, telle agit indifféremment pendant l'été ou pendant l'hiver. Les yrais médecins n'ont garde de s'attacher exclusivement à l'une de ces méthodes : ils distinguent soigneusement les cas où la magie est souveraine de ceux où il suffit de recourir aux moyens naturels, et leur traitement est un mélange de remèdes et d'exorcismes, dont la proportion \arie de malade à malade. Us sont prêtres pour la plupart et ont puisé leur instruction à la source même de toute science, aux ouvrages que Thot et Imhotpou1 ont composés sur la matière peu après la création. Déposés dans les sanctuaires, ces ouvrages \ sont demeurés longtemps ignorés de tous; ils nous ont été rendus, l'un après l'autre et par révélation spéciale, dans les siècles qui suivirent l'avènement de Menés. Le Traité de détruire les pustules sur tous 1er, membres de l'homme fut trouvé de la sorte, « sous les pieds du dieu Anubis à Létopolis, et apporté au roi Housaphaïli » de la II' dynastie Un autre « fut rencontré dans la grande « salle du temple de Coptos, par un prêtre de ce temple. a Tandis que le reste de la terre était plongé dans les té- « nèbres, la lune, se levant soudain, tomba sur ce livre et « l 'éclaira de ses rayons. Aussi on l'apporta en miracle au (i roi Khéops. d Les hommes ont joint à ces textes divins des recettes empruntées aux médecins célèbres de l'étranger,

I. Imhotpou esl le dieu de la médecine, que les Grecs identifièrent plus tard à leur Asclépiosi c'esl un dieu memphite, Gis de Phtah.

Phéniciens ou Syriens, et ont enrichi le tout des observations qu'ils avaient recueillies au cours de leur pratique personnelle. Le médecin, qui a essayé l'un des remèdes recommandés par les auteurs, l'indique en marge, ou entre les lignes de son exemplaire, et note brièvement le résulta' qu'il en a obtenu, quelle formule est bonne, quelle incertaine, et quelle demeure sans effet ou produit des effets funestes : par ce moyen, l'expérience acquise ne se perd plus, et le trésor de la science s'accroît de génération en génération.

Khâit appelle un exorciste auprès de son mari. Mbamon n'a point son pareil à Thèbes pour guérir les maux de tête les plus violents. Il vient vers le soir, amenant avec lui deux serviteurs, dont l'un tient son grimoire, et l'autre porte un coffret garni des ingrédients nécessaires à fabriquer sur place tous les talismans imaginables, de l'argile ;i modeler, des plantes sèches ou fraîchement cueillies, des chiffons consacrés, de l'encre noire et rouge, des figurines en cire ou en terre cuite. Un simple coup d'œil jeté sur le patient lui révèle la cause de la maladie : un mort visite Psarou chaque nuit et le dévore lentement. Après avoir réfléchi quelques instants, il prend un peu d'argile, y mêle quelques brins d'herbe et pétrit du tout une boule assez forte, sur laquelle il récite à demi-voix une des conjurations les plus puissantes qu'il ait clans son livre.

Le meilleur procédé pour chasser les esprits les plus rebelles est de leur persuader que leur victime est placée sous la protection immédiate d'une ou de plusieurs divinités : en la tourmentant, c'est les dieux mêmes qu'ils provoquent sans s'en douter, et, s'ils persévèrent dans leurs mauvais desseins, ils risquent d'être anéantis par celui qu'ils croyaient pouvoir détruire impunément. L'incantation de INibamon commence par proclamer que « les vertus magi- « ques de Psarou, fds de la dame Tentnoubit, sont les vertus

« d'Osiris-Àtoumou, le père des dieux », puis, comme cette proposition trop générale ne suffirait pas à effrayer le revenant, le magicien énumère les parties dont se compose la tète de Psarou et montre qu'elles sont toutes armées de charmes divins, a Le vertus magiques de sa tempe gauche « sont les vertus de la tempe de Toumou. Les vertus de « son œil droit sont les vertus de cet œil de Toumou qui « darde les ténèbres de ses rayons. Les vertus de son a;il « gauche sont les vertus de cet œil d'Horus qui détruit les « êtres. » Quand la litanie est terminée, si le malin ne cède pas encore, on lui apprend que chacun des membres de Psarou est pour ainsi dire un dieu distinct. « Sa lèvre su- ■« périeure est Isis, sa lèvre inférieure est Nephthys, son « cou est la déesse, ses dents sont des glaives, ses chairs « sont Osiris, ses mains sont les âmes divines, ses doigts « sont les serpents bleus, les couleuvres, fils de la déesse « Selkit, ses flancs sont les deux plumes d'Amon, son dos « est l'échiné de Sibou, son ventre est Nou», et ainsi de suite jusqu'à la plante de ses pieds : bref, il est dieu et dieu des plus redoutables, celui pour qui rien n'est fermé dans Héliopolis. C'est une façon ingénieuse d'insinuer que Psarou est une incarnation de Râ, sans pourtant l'affirmer expressément. jNibamon répète quatre fois sa formule et glisse la boule sous la tète du malade. Cette nuit, quand le mort se présentera, il n'aura plus la force de rien entreprendre, et son impuissance durera aussi longtemps que la boule restera en place.

Khâit, à demi rassurée, glisse rapidement quelques anneaux d'or dans la main du saint homme, et l'invite à revenir demain constater le succès de ses manœuvres. Psarou, après avoir rêvassé toute la nuit, a saigné du nez pendant la matinée et a été pris de diarrhée fétide. Ces accidents affligent Nibamon, mais ne l'étonnent point. Les mauvais ne lâchent leur proie qu'avec regret, et s'efforcent

toujours de la disputer pièce à pièce au magicien qui ïeur livre bataille : le revenant, chassé de la tête, attaque main tenant le ventre, et ne cédera qu'à l'influence d'une opération nouvelle. La tradition raconte que Rà fut un jour atteint de tranchées horribles : Horus modela aussitôt une statue d'Isis enfant, à laquelle les dieux d'Héliopolis transportèrent par magie les douleurs que le Soleil endurait. Nibamon n'hésite pas à faire bénéficier Psarou de cette recette. Il tire de son coffret une poupée, semblable à celle dont Horus se servit jadis, et entonne sur elle une formule où l'histoire de la guérison est rappelée brièvement. « Horus « est là avec Râ qui a mal au ventre. Qu'on crie aux chefs « d'Héliopolis: «Vite, vos écrits! car Râ souffre, et si on le « laisse souffrir un instant, c'en est fait du dieu vivant ! » « Qu'on crie au gardien de l'Occident, chef du désert, de « venir en aide au ventre plein de douleur afin qu'il guéce risse! » Ces paroles, d'une obscurité calculée, doivent donner à penser aux dieux d'Héliopolis que leur roi est malade de nouveau : ils accourront avec leurs grimoires et sauveront Psarou, en croyant sauver Râ. Le mal passera dans l'image d'Isis, qui le retiendra désormais, lui et l'esprit qui le produit.

La seconde conjuration ne réussit pas mieux que la première, et les jours s'écoulent sans apporter aucun soulagement : le mal de tête a diminué, mais des taches roses, arrondies, commencent à se répandre sur le corps, les forces s'éteignent, la stupeur augmente, et Psarou semble ne plus rien percevoir de ce qu'on fait autour de lui. L'exorciste a échoué, c'est le moment d'appeler le médecin. Pshadou a étudié dans le temple d'Héliopolis, il est médecin en chef de Pharaon, il a souvent obtenu la guérison où d'autres avaient désespéré. Sa première impression n'est pas favorable, toutefois il n'en laisse rien paraître afin de ne pas effrayer la famille, s'enquiert des symptômes

LECT. HÎST. — CL. UE SISIÈSE Q

observés, du traitement suivi, puis examine méthodiquement le malade de la tête aux pieds. C'est à n'en pas douter une de ces affections redoutables qui ont leur siège dans les intestins, et qui sont décrites minutieusement aux livres de Tliot. Le mal, trop longtemps abandonné à lui-même, a fait des progrès tels que nulle puissance humaine ne saurait l'enrayer : Pshadou prescrit un remède plutôt pour l'acquit de sa conscience que dans l'espoir de soulager le patient et de le guérir.

A la tombée de la nuit, une douleur atroce dans le ventre arrache celui-ci à sa torpeur, il est saisi de frissons et de vomissements : c'est la mort à bref délai. Kliàit ne quitte plus le chevet de son mari, et ses enfants, accroupis au hasard dans la chambre, attendent avec angoisse le dernier moment. Parfois une des femmes interrompt le silence d'une courte exclamation « 0 mon maître », « 0 mon père », « 0 mon aimé », que les autres reprennent plus fort, prolongent un instant et laissent tomber brusquement. Vers le matin, un éclat soudain de gémissements et de cris éveille les voisins et leur apprend que tout est fini. Épouse, enfants, parents, esclaves, la famille entière semble frappée de folie subite. On se rue sur le cadavre, on l'embrasse, on l'inonde littéralement de larmes, on se bat la poitrine, on se déchire les vêtements. Au bout de quelques instants, les femmes sortent de la chambre mortuaire, puis, le sein nu, la tête souillée de poussière, les cheveux épars, les pieds déchaux, elles se précipitent hors de la maison et se lancent par les rues cm oie désertes. Partout sur leur passage les alliés, les amis, les clients, arrivent à demi vêtus, et, comme entraînés d'une fureur irrésistible, se joignent tout criant au cortège : le quartier retentit bientôt de clameurs sauvages, auxquelles les indifférents eux-mêmes répondent du fond des maisons. Cependant les esclaves demeurés auprès du

du cadavre qui se corrompent aisément, puis saturer ce qui reste de sels et d'aromates pour en prévenir l'altération. Les drogues employées sont plus ou moins précieuses, le travail est plus ou moins soigné, l'aspect de la momie est plus ou moins luxueux, selon le prix qu'on y met, mais le résultat est le même dans tous les cas : le corps dure au lieu de se détruire, et sa perpétuité garantit la perpétuité du double.

Psarou est de trop haut parage pour qu'on hésite, même une minute, à lui commander un embaumement de première classe : Pharaon a fait d'ailleurs annoncer à la famille qu'il prenait tous les frais à sa charge, en considération des services du défunt. Le corps est dépouillé, lavé, étendu à terre la tête au sud, sous la direction d'un maître des cérémonies. Une prière, et un chirurgien enfonce dans la narine gauche un ferrement recourbé, avec lequel il brise les cloisons du crâne et retire la cervelle pièce à pièce. Une autre prière, et un scribe trace à l'encre une ligne, longue de dix centimètres, sur le côté gauche du ventre, au-dessus de l'aîne, à l'endroit précis où Horus ouvrit le corps d'Osiris. Une prière nouvelle, et un paraschite pratique l'incision avec un couteau en obsidienne d'Ethiopie. C'est commettre un sacrilège qu'entamer l'intégrité de la personne humaine : dès que le paraschile a rempli sa tâche, les assistants se précipitent sur lui, l'injurient, le bousculent, le chassent à coups de bàtou et de pierres. Un des embaumeurs introduit sa main dans la plaie avec les marques du respect le plus profond, en retire rapidement les intestins, le cœur, les poumons, tous les viscères, lave les cavités au vin de palme et les remplit d'aromates broyés. Une dernière prière, et les ouvriers funèbres emportent les débris mutilés de ce que fut Psarou, pour les plonger dans la cuve de natron liquide où ils doivent macérer pendant soixante-dix jours.

m CHAPITRE MI.

Tandis qu'ils s'y imprègnent lentement d'immortalité, vingt ateliers de métier différent travaillent sans relâche à préparer au double un trousseau et un mobilier, dignes du rang qu'il tenait en ce monde, et qu'il compte bien récupérer dans l'autre. C'est toute une maison qu'il s'agit de lui monter avec un luxe égal, sinon supérieur, à celui auquel il était habitue de son vivant. Et sculpteurs de lui tailler statues à la douzaine, assises, debout, accroupies. Et graveurs de lui préparer belles stèles, où la postériîé iira son nom, ses charges, ses titres, l'éloge de ses vertus, l'assurance de sa félicité parfaite. Et potiers de lui faire cuire figurines en émail bleu et vert, orfèvres de lui ciseler des anneaux, des bagues, des colliers, coiffeurs de lui agencer des perruques de toute forme, hautes, basses, avec ou sans frisures, noires ou bleues II a déjà un plein magasin de fauteuils en réserve, de tabourets, de lits, de guéridons, de coffrets à linge et à parfum, sans oublier ces meubles nouveaux pour lesquels on vient de lui prendre mesure, les cercueils. Il ne lui en faut pas moins de deux, s'emboitant exactement l'un dans l'autre, et dont les lignes dessinent le contour général d'un corps ou plutôt d'une momie humaine. Les pieds et les jambes sont réunis tout du long. Les saillies du genou, les rondeurs du mollet, de la cuisse, et du ventre sont indiquées de façon sommaire et se modèlent vaguement dans le bois. La tête reproduit les traits de Psarou, mais idéalisés (fig. 76) : les joues sont pleines, la bouche sourit, et de grands yeux en émail, enchâssés dans des paupières de bronze, prêtent à la physionomie une apparence de vie saisissante.

Le mort, une fois chevillé dans ses cercueils, y est comme dans une statue de lui-même, qu'on peut à l'occasion dresser sur sespieds ainsi que sur une base. Puis, ce sont des objets de nécessité moins pressante, utiles pourtant à son comfori el ;i ses plaisirs, des chars pour ses voyages sur

terre, de petites barques pour ses traversées ou pour le transport de ses récoltes , des armes de guerre et de chasse, des jeux de diverses espèces, surtout des damiers aux pions multicolores, les instruments de son métier de scribe, la palette, les calâmes, les godets, les pastilles de couleur et d'encre sèche, même une petite bibliothèque d'agrément, tracée sur des éclats de calcaire, et qui renferme des extraits de romans, des pièces de vers, des hymnes religieux. Le mort, pour être complètement heureux dans sa maison éternelle, doit y retrouver l'équivalent de tout ce qu'il a aimé ici-bas. Les siens

cependant consument ces longs jouis d'attente dans les larmes et dans la tristesse. Ils ne se baignent plus et se lavent à peine. Ils s'abstiennent de vin, ne mangent ni viande ni pain de froment, mais se nourrissent d'eau et de pain noir. Les hommes laissent pousser leurs cheveux et leur barbe. Les femmes ne se coiffent plus, ne se fardent plus les yeux et le visage, ne se teignent plus les mains de hennéh. Deux fois par jour, elles se réunissent dans la chambre mortuaire pour y pleurer en commun. La mort du maître a suspendu dans la maison le cours entier de la vie ordinaire. Le corps, tiré de la saumure, n'est guère plus qu'un squelette recouvert d'une peau jaunâtre, parcheminée, qui en accuse l'anatomie. En revanche, la tête a conservé presque intacte la pureté de ses formes. Les joues se sont creu-

Tète d'un cercueil de

momie.

sées légèrement, les lèvres se sont amincies, les ailes du nez sont plus fines et plus tirées qu'elles ne l'étaient pendant la vie, mais l'ensemble du visage n'est nullement altéré : n'était l'immobilité des traits etle ton brun de la peau, sous laquelle le sang ne court plus, on dirait que Psarou vit encore et va s'éveiller (fig. 77). Les embaumeurs profitent de la souplesse que le bain de natron a entretenue dans les membres, pour lui rapprocher fortement les jambes et pour lui croiser les bras. Ils bourrent le ventre et la poitrine de linge et de sciure de bois mêlée à des poudres aromatiques, puis commencent l'ensevelissement. Leur métier les oblige à être prêtres et magiciens experts, en même temps que chirurgiens consommés : ils remplissent auprès du cadavre les fonctions qu'Anubis et les enfants d'Horus avaient exercées auprès d'Osiris, à la fabrication de la première momie, et ils sont comme l'incarnation de ces divinités. Le maillot funèbre devient, sous leurs mains, un lacis de bandelettes mystiques, dont chacune a sa signification particulière, et est destinée à repousser loin du corps tous les dangers et tous les ennemis qui le menacent, les dieux et les hommes comme les insectes et la dissolution : ils y glissent des amulettes, des figurines, des fleurs sèches, des brins d'herbes, des plaques constellées d'hiéroglyphes qui forment au mort une armure magique.

Le maître des cérémonies colle sur la poitrine, à la naissance du cou, un scarabée de jaspe vert dont l'inscription défend au cœur. « à son cœur qui lui vient de sa mère, son « cœur de quand il était sur terre », de se lever et de témoigner contre lui devant le tribunal d'Osiris. 11 lui passe aux doigts des bagues en or et en émail bleu ou vert, et ce sont autant de talismans qui lui donnent la voix juste, et lui permettent de réciter les prières avec l'intonation qui les rend irrésistibles. La tête disparaît sous un masque de linon et sous un réseau de bandes gommées, qui en double

Fi.:. 77. — Tète de momie : le rui Séti l5r, d'après une photographie prise sur le cadavre conservé au Musée de Gizéh.

Fig. 78. — Eimnaillotement de la momie

presque le volume. Les membres et le troue sont garnis d'une première couche d'étoffe souple, moelleuse, chaude au toucher (fig. 78). Des morceaux de natron à demi pulvérisé sont jetés çà et là comme des relais de matière préservatrice. Des paquets placés dans l'interstice des jambes, entre les bras et la hanche, au creux de l'estomac, autour du cou, renferment le cœur, la rate, les fragments de cervelle desséchée, des cheveux, des rognures de barbe ou d'ongles. Les cheveux jouent en magie un rôle important : en les brûlant avec certaines incantations, on acquiert une puissance presque illimitée sur la personne à laquelle ils ont appartenu. Les embaumeurs cachent donc sur la momie les portions de poil qu'ils ont dû lui enlever, et c'est le plus sûr moyen de les soustraire aux usages pervers qu'en feraient les sorciers.

On tend sur ce premier vêtement une longue pièce de toile, où un scribe calligraphe a copié un choix, texte et vignettes, des chapitres contenus au Livre de sortir pendant le jour. Psarou, s'il les lit, recouvrera ses facultés; il pourra quitter son tombeau et y revenir à volonté, il gagnera la faveur des dieux qu'on est exposé à rencontrer sur les voies d'outre-vie, il s'embarquera sur le bateau du Soleil, ou se reposera dans les Champs des bienheureux, sous le sceptre paternel d'Osiris. Quelques tours de bandelettrs, puis une seconde pièce d'étoffe, puis des bandelettes nouvelles, puis un dernier linceul en canevas grossier et une toile rouge, cousue par derrière, fixée par des bandes disposées parallèlement de la tète aux pieds (fig. 79). A

chaque pièce qu'on met en place, le maître des cérémonies récite une prière qui en définit la nature et en assure l'effî-

Fis. 79.

Le maître des cérémonies récite les prières pendant l'emmaillotement.

cacité (fig. 80); par intervalle, il se penche sur le mort et lui murmure à voix hasse des instructions mystérieuses,

Fig. 80.

La momie achevée.

que nulle oreille vivante ne peut entendre sans crime. L'emmaillotement terminé, Psarou connaît l'emploi de son équipement funèbre et les avantages qu'il en tirera dans l'autre monde : momie et double, il est prêt pour la tombe.

Le cimetière de Tlièbes. — Les violations de sépulture. — Le départ de la maison mortuaire. — Le défilé du cortège. — Les pleureuses et leurs chants. — La traversée du Nil. — L'arrivée au tombeau. — L'olïïande et les adieux devant la porte. — Le tombeau, sa distribution, son mobilier, ses revenus. — Les cérémonies de l'Ouverture de la bouche. — Le repas funéraire, les danses, le chant du harpiste. — Ce que devient le double après la mort. — Ses voyages. — Le sycomore de Nouit. — Le tribunal d'Osins.

Le cimetière de Thèbes est situé sur la rive gauche du Nil, dans un chaînon détaché de la montagne libyque, et qui aboutit juste en face le grand temple d'Amon1. Le massif principal, taillé à pic et percé en tout sens de vallées profondes, est précédé d'une rangée de buttes sablonneuses, séparées l'une de l'autre par des ravins. Au temps où Thèbes n'était encore qu'une petite ville, ses habitants enterraient leurs morts dans celui de ces monticules <|iii est le plus rapproché du fleuve : à mesure qu'elle devint plus populeuse, la nécropole s'agrandit d'autant, et, pous-

1. Faute de connaître les noms anciens des localités, j'ai dû employer presque partout dans ce chapitre les noms arabes modernes. Déir-el-Babari,Drah abou'l-Neggah, Gournah. l'Assassif, Médinét-Habou, sont autant d'anachronismes que je n'ai pas réussi à éviter.

LES FUNÉRAILLES ET LE TOMBEAU. 1 il

sant vers l'ouest, remplit le vallon de Déir-el-Baharî. Depuis lors, elle n'a cessé de gagner dans la direction du sud-ouest, et toutes les hauteurs, tous les replis du terrain ont été envahis par les hypogées de proche en proche. C'est aujourd'hui une véritable ville des morts, qui se déploie à quelque distance du Nil, en pendant à celle des vivants, et qui a, comme celle-ci, ses quartiers riches, ses repaires de pauvres, ses palais, ses chapelles. Une quinzaine de petites pyramides en brique, encore debout sur les croupes de Drah abou'l-Neggah, marquent l'endroit où les Pharaons de la xie et de la xvn" dynastie reposent, entourés des grands de leur cour. Amenhot-

|0 pou 1er et sa mère Nofritari, postés à l'entrée de l'Assassif, y reçoivent un culte solennel qui fait d'eux comme les divinités protectrices du canton. Thoutmosoull, ThoutmosouIII et leur sœur Hatshopsitou dorment sous les terrasses de Déir-el-Bahari. Les Pharaons moins connus, les princes qui n'ont pas régné, les princesses de sang royal, les grands officiers de la couronne, les hommes d'état, les généraux, les administrateurs du temps passé, sont répartis dans l'intervalle, groupés à peu près par époque : à tout visiter en détail, on verrait se dérouler peu à peu devant soi l'histoire de l'Egypte thébaine, illustrée par les tombeaux de ceux qui la firent.

^i^-Des groupes de huttes en boue, disséminés dans le creux des ravins, abritent les soldats de police, les gardiens et leurs familles, les ouvriers qui creusent les galeries funéraires et ceux qui les décorent, le bas clergé attaché au service des enterrements et des offices commémorât ifs. les marchands d'offrandes. Il n'en est aucun parmi ces pauvres hères qui ne saclie quelle quantité d'or et de joyaux on enfouit chaque jour avec les momies, et ces richesses répandues autour d'eux, à quelques pieds sous terre, leur sont une tentation perpétuelle, à laquelle ils ne

ir IIAI'ITIŒ VIII

résistent guèrcs. Les violations de sépultures sont chose banale pour eux et constituent leur plus sûr moyen de s'enrichir. Les moins hardis, ne se fiant à personne, agissent isolément et ne touchent qu'aux vieux monuments, à ceux que des familles éteintes possédaient et où l'on ne. pénètre que rarement. Les autres s'associent en nombre, achètent fort cher la complicité de la police locale, et s'attaquent hardiment aux sépultures récentes, même aux royales. Non contents de faire main basse sur le mobilier déposé dans les caveaux, ils ouvrent les cercueils, démaillotent ou brisent les corps pour voler les bijoux, puis rajustent les débris et en fabriquent des momies fausses, si artistement arrangées qu'on ne les distinguent plus des vraies par l'extérieur : il faut lever les premiers tours de bandelettes pour s'apercevoir de la fraude. De temps en temps, quelqu'un d'entre eux se laisse prendre ou dénonce ses camarades. Le comte-nomarque et le premier prophète d'Amon, qui ont juridiction sur cette partie du nome, ordonnent une enquête. Une commission constate les dégâts et recherche les coupables. Le tribunal en condamne une demi-douzaine au pal, une vingtaine au fouet : deux mois plus lard, l'impression produite par cet acte de vigueur s'est effacée et les déprédations reprennent de plus belle.

Psarou est rentré au logis encore une fois. On l'a placé sur un lit d'apparat, et sous le lit, quatre gros vases en calcaire, les canopes, qui renferment ses entrailles. Ils ont chacun un couvercle de forme différente, tête d'homme, de chacal, d'épervier, de cynocéphale, et représentent les dieux des quatre parties du monde, les fils d'Horus, Hor el Âmsit, Tiouinaoutf et Kabhsonouf : ils veillent le mort et empêchent que les organes internes, les plus fragiles et pourtant les plus nécessaires à la vie, ne lui soient dérobés ou détruits. El maintenant, sa tombe l'attend, son mobilier

est prêt, ses parents et ses amis ont été convoqués à l'escorter, le matin s'est levé pour lui « d'aller cacher sa tête « dans la Vallée funèbre » et de « se réunir à la terre ». À ce moment suprême, sa femme et ses servantes font un dernier effort afin d'empêcher le départ. Elles se cramponnent à la momie, se jettent en hurlant sur les hommes qui viennent la chercher : elles cèdent enfin, et Psarou franchit pour jamais le seuil de sa maison.

Un peloton d'esclaves et de vassaux chargés d'offrandes ouvre la marche du convoi (fig. 81). Les six premiers ont

Fig. 81. — Le convoi funèbre : les porteurs d'offrandes.

des gâteaux, des fleurs, des jarres pleines d'eau, des bouteilles de liqueur, des fioles à parfum : l'un tient devant lui trois gros oiseaux sur une selle légère, l'autre mène au licou le veau du sacrifice. Six portent des boites peintes, destinées à recevoir en partie les provisions de bouche, en partie les figurines funéraires : deux enfin ont pris entre eux une table basse, sur laquelle sont entassés des pots remplis de fruits et des branches de palmier. C'est le service de bouche qui défile. Le groupe suivant a la charge du mobilier usuel, coffrets à linge, pliants, fauteuils, lit de parade ; deux valets d'écurie plient sous le poids d'un char garni de son joug et de ses carquois, un écuyer conduit un autre char attelé de ses deux chevaux (fig . 82) . Le mobilier funéraire est aux mains d'un troisième détachement, plus nombreux à lui seul que les deux autres ensemble : d'abord les

burettes pour les libations, puis une caisse quadrillée de rouge et de blanc et destinée aux canopes, puis les canopes eux-mêmes, puis, sur des plateaux carrés, un masque en carton doré et relevé de bleu (fig. 85), des armes, des

Fig. 82. — Le convoi funèbre : transport et défilé des chars.

sceptres, des bâtons de commandement, des colliers, des scarabées, des vautours debout les ailes ployées en cercle et qu'on s'applique sur la poitrine les jours de fête, des chaînes, des figurines, un épervier à tête humaine image de l'âme (fig. 84). Beaucoup de ces objets sont en or massif, d'autres

Fig. 83. — Le convoi funèbre : défilé du mobilier.

ne sont que dorés, d'autres sont en bois plaqué d'or, partout l'or brille avec une profusion qui excite l'admiration et les convoitises de la foule assemblée sur le passage du cortège; c'est aussi par trop défier la cupidité humaine que d'étaler ouvertement toutes ces richesses, et les gardiens attai l'hypogée de Psarou auront fort à faire s'ils veulent le préserver des voleurs.

De nouvelles offrandes, un groupe bruyant de pleureuses,

LES FUNERAILLES ET LE TOMBEAU. 1 Ib

un esclave qui, d'instant en instant, jette quelques gouttes de lait par terre comme pour abattre ia poussière, un maître

Fig. 84. — Le convoi funèbre : défile des armes et des bijoux.

des cérémonies qui, la peau de panthère à l'épaule, asperge la foule d'eau parfumée avec une grande cuiller en or

Fiff. 85.

Le convoi funèbre : les pleureuses et les prêtres.

[fig. 85) : derrière lui, le catafalque parait enfin (fig. 86) H a, selon la coutume, la forme d'une barque montée sur

Fig. 86. — Le convoi funèbre : le catafalque suivi des amis.

un traîneau, et traînée par un double attelage de taureaux e« de fellahs, la barque d'Osiris avec ses deux pleureuses,

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J46 CHAPITRE VFÏT.

Isis et Nephthys, et sa cabine fermée, dont les parois cachent la momie aux regards des passants. Khâit et ses enfants marchent au hasard, en avant, en arrière ou sur les côtés, puis ce sont les amis, le bâton à la main, en long manteau de fête, les voisins, et, pêle-mêle, la multitude des curieux. Le cortège circule par les rues tortueuses, lentement, au pas des taureaux, arrêtant le trafic et la circulation, arrêté lui-même au moindre prétexte : on dirait que Psarou, au regret d'avoir quitté ce monde, cherche à y prolonger son séjour, et fût-ce pour quelques heures seulement.

Les enterrements à Thèbes ne sont pas de ces processions muettes, où la douleur se trahit à peine par quelques larmes furtives. Il faut du bruit aux morts, des sanglots, des gestes désordonnés. >"on seulement on loue des pleureuses à gage dont le métier pst de crier, qui s'arrachent l^s cheveux, chantent des complaintes, et jouent en conscience l'extrême du désespoir, mais les parents et les amis ne craignent pas de se donner en spectacle, ni de troubler par les éclats de leur deuil l'indifférence des passants/^Tantôt l'un des groupes, tantôt l'autre élève la voix et prononce quelque brève parole, appropriée à la circonstance. « À « l'Occident, demeure d'Osiris, à l'Occident, toi qui fus le

meilleur des hommes et qui détestas toujours la dupli- « cité ! o Et les pleureuses répondent en chœur : « Ochef, « comme tu vas à l'Occident les dieux eux-mêmes se « lamentent! » Le bouvier, piquant son attelage, lui dit pour l'encourager : « A l'Occident, o taureaux qui traî- '( nez le catafalque, à l'Occident! Votre maître vient der- « rière vous ! » — « A l'Occident, reprennent les amis ;

il ae fleurit plus l'homme excellent qui tant aima la « vérité et eut horreur du mensonge! » La lamentation s'éteint par intervalle, et pendant quelques minutes, le cortège poursuit son chemin en silence. Mais bientôt, une des pleureuses repart, d'autres se joignent à elle el le

vacarme recommence plus assourdissant et plus lugubre. La plainte ne se recommande ni par l'originalité de la pensée ni par la vivacité du sentiment. La douleur s'y exprime en formes de commande toujours les mêmes : l'habitude d'assister aux enterrements, et d'y prendre part aux manifestations, conduit bien vite chaque individu à se composer un répertoire d'exclamations et de condoléances assez monotone. Le souhait « à l'Occident ! » en fait le fond ; on y joint quelques épithètes banales et tout est dit. Seuls, les parents les plus proches trouvent parfois des accents sincères et des images touchantes pour dire leurs chagrins. Aux cris inarticulés, aux appels, aux formules, ils mêlent l'éloge de

^"^leur mort et de ses vertus, des allusions à ses goûts et à ses actions, aux charges qu'il a remplies, aux honneurs qu'il a obtenus, des réllexions sur l'incertitude de la vie humaine, des conseils contre les dangers de la vie d'outre-tombe, refrain mélancolique que chaque génération répète sur la génération précédente, en attendant que la génération suivante l'entonne sur elle à son tour.

Arrivé aux bords du Ml, le convoi s'embarque. Les por-

, teurs d'offrandes, les amis, les esclaves s'entassent dans trois chalands de louage. Les pleureuses et les personnes de la famille montent sur deux des bateaux dePsarou qu'on a démâtés; la cabine, revêtue extérieurement de couvertures bariolées en étoffe brodée ou en cuir découpé, simule un socle monumental où les passagers se tiennent debout, la face tournée vers la barque funéraire (fig. 87). Celle-ci est construite à l'imitation de l'esquif mystérieux qui servit aux obsèques d'Osiris et qu'on adore dans la petite ville d'Abydos, sous le nom de Noshemit (fig. 88). Elle est fine, légère, allongée, décorée aux deux extrémités de deux fleurs de lotus en métal, qui se recourbent gracieusement comme pliées sous leur propre poids. Une chapelle se dresse au milieu, décorée de bouquets et de palmes

LlIAl'ITRE Mil.

vertes. Khâit et ses filles s'accroupissent en gémissant sur les côtés, deux prêtresses, habillées et coiffées comme les

Fig. 87. — Le convoi funèbre : la barque des pleureuses.

déesses Isis et Nephthys, se placent debout par derrière afin de protéger le corps, le maître des cérémonies se met à

lu. 88. — Le convoi funèbre : la barque du moi t.

l'avanl el brûle quelques grains d'encens. Le bateau des pleureuses prend â la remorque cette sorte d'arche funèbre,

et la flottille entière pousse au large sous l'effort d'une cinquantaine de rameurs.

k C'est le moment solennel, celui où Psarou, quittant la ville où il a vécu, commence son voyage d'outre-tombe. La multitude assemblée sur les berges le salue de ses souhaits : « Puisses-tu aborder en paix à l'Occident de a Thèbes ! — En paix, en paix vers Abydos ! Descends en a paix vers Abydos, vers la mer de l'Ouest! » C'est qu'en effet cette traversée du Nil a une importance particulière pour l'avenir du mort. Le passage de cette terre-ci à « l'autre terre » ne s'accomplit pas indifféremment à tous les endroits: de même que la plupart des peuples, les Égyptiens connaissent le point précis d'où les âmes partent pour pénétrer dans leur nouveau monde. C'est une fente pratiquée dans la montagne, à l'ouest d' Abydos; on ne peut s'y engager qu'avec l'aide d'Osiris, sur sa barque, et le transport de la momie au delà du Nil est l'emblème du voyage surnaturel crue l'âme entreprend, afin de se rendre à la Bouche de la Fente. Le départ pour la Thèbes des morts est par le fait un départ pour Abydos, et c'est pourquoi le nom d' Abydos se mêle à celui de Thèbes dans les cris de la foule. La voix des amis s'élève plus fréquente et plus triste : « A l'Occi- FTÎent, à l'Occident, la t^rre des justes! La place que tu « aimais gémit et se lamente ! » Et les pleureuses : « En « paix, en paix, à l'Occident, o louable, va en paix! S'il « plaît au dieu, quand le jour de l'éternité viendra, nous a te verrons, car voici que tu vas vers la terre qui mêle les « hommes ! » Khâit, emportée par la douleur, oublie les formulas de convention : « O mon époux, ô mon frère, ô mon a aimé, reste, demeure en ta place, ne t'éloigne pas du « lieu terrestre où tu es! Hélas, tu t'en vas vers le bac « pour franchir le fleuve! O matelots, ne vous pressez pas, « laissez-le; vous, vous reviendrez à vos maisons, mais lui « s'en va au pays d'éternité! Û baroue osirienne, pour-

« quoi es-tu venue m'enlever celui qui m'abandonne! » Les matelots demeurent insensibles à cet appel, et le pilote d'avant interrompt la cantilène des pleureuses : a Ferme là-haut, de la plate-forme, car on est près d'aborder ! » Le contre-coup du choc que la barque reçoit en accostant leur ferait perdre l'équilibre, et les précipiterait à l'eau si personne ne les prévenait. Tandis que le bateau des amis manœuvre à se ranger le long de la rive, ses rames-gouvernail frappent en flanc une petite chaloupe, et culbutent une partie des offrandes qui l'encombrent (fig. 89),

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