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Fier.
Le convoi funèbre : le bateau des amis culbute la chaloupe.
mais personne ne fait attention à l'incident, et les amis continuent leur cantilène sans se troubler : « 11 est heureux, le a louable, car la destinée lui permet d'aller reposer au « tombeau qu'il s'est préparé pour lui-même ; il obtient « les bonnes grâces de Khonsou Thébain, et ce dieu lui « accorde de partir pour l'Occident, escorté par les généi rations des générations de ses serviteurs, tout éplorés. » La momie remonte sur son traîneau, les groupes se reforment dans le même ordre qu'auparavant, et le convoi se dirige vers la colline de Sheikh Abd-el-Gournah. C'est là, sur le Front de Thèbes \ dans le voisinage de la caverne
1. Le Front de Thèbes [ta tolinit) parait avoir été le nom du plus élevé parmi les monticules de Sheikh Abd-el-Gournah. La caverne, bien connue des fellahs qui évitent de la montrer aux Européens, est au-
où la déesse serpent Miritskro rend ses oracles et accomplit ses cures merveilleuses, que Psarou s'est construit sa « maison d'éternité », entre les hypogées de Rekhmirî, de Mankhopirrisonbou, dePahsoukhirou et des grands hommes d'état qui illustrèrent le règne de Thoutmosou III ou de ses fils. La rampe qui y conduit est trop raide pour que les bœufs puissent la gravir, avec le poids énorme qu'ils tirent derrière eux. Les amis chargent le catafalque sur leurs épaules et montent en chancelant, par des sentiers incertains qui serpentent entre les tombeaux.
Ils s'arrêtent enfin, tout essoufflés, presque à mi-côte, sur une petite plate-forme, taillée dans le flanc de la colline : un pan de rocher, plané sommairement, forme façade, une porte s'ouvre au milieu, étroite et basse. Parvenue à ce terme de son voyage, la momie est dressée debout sur un 1 monceau de sable, le dos à la muraille, la face aux assistants, comme le maître d'une villa neuve, que ses amis ont accompagné jusqu'à la porte et qui se retourne un moment sur le seuil, pour prendre congé d'eux avant d'entrer. Un sacrifice, une offrande, une prière, une nouvelle explosion de doulemvrîes pleureuses redoublent leurs plaintes, et se roulent sur le sol, les femmes de la famille parent la momie de fleurs, la pressent sur leur sein nu, lui embrassent la poitrine et les genoux. « Je suis ta sœur, ta femme Khâit, « ô grand, ne me quitte pas ! Ton dessein, mon bon père, « est-ce vraiment que je m'éloigne de toi ! Si je m'en vais, « te voilà seul, et y a-t-il quelqu'un qui soit avec toi, à ta « suite? O toi qui aimais à plaisanter avec moi, tu te tais « donc et tu ne parles pas ! » Une vieille servante, accroupie derrière sa maîtresse, s'écrie : « Il m'est donc arraché notre « gardien et il quitte ses serviteurs ! » Puis les pleureuses
jonrd'hui consacrée au sheikh musulman, qui y guérit surtout les rhumatismes, comme autrefois la déesse Miritskro.
i:>2 CHAPITRE Mil.
reprennent en chœur : « Plaintes ! plaintes ! Faites, faites, « faites, faites les lamentations sans cesse, aussi haut que « vous le pouvez. 0 voyageur excellent, qui chemines vers la « terre d'éternité, tu nous a été arraché! 0 toi qui avais -,u tant de monde autour de toi, te voici dans la terre qui impose l'isolement ! Toi qui aimais à ouvrir les jambes « pour marcher, enchaîné, lié, emmailloté ! Toi qui avais « beaucoup de fines étoffes, et qui aimais le linge blanc, a couché dans le vêtement d'hier ! Celle qui te pleure est
Fig. 90. — Le convoi funèbre : les adieux devant la porte de l'hypogée.
a devenue comme orpheline de mère ; le sein voilé, elle se lamente et mène deuil, elle se roule autour de ta couche a funèbre, i Indifférent au milieu de ces clameurs, le prêtre offre l'encens et la libation avec la phrase consacrée : « A ton double, Osiris comte-nomarque de Thèbes, Psarou, a dont la voix est juste auprès du dieu grand » (fig. 90). La momie disparait dans le tombeau aux bras de deux hommes : la nuit de l'autre monde la saisit pour ne plus la lâcher jamais.
Gomme tout logis bien ordonné, la tombe comprend des appartements d'apparat, une chapelle, où le double reçoit l'hommage et les cadeaux de ses parents les jours de fête, et des appartenants privés, où personne ne
LES FUNÉRAILLES ET LE TOMBEAU. tSo
pénètre que lui. La chapelle de Psarou se compose de deux pièces : l'une, plus large que longue, court parallèle à la façade, l'autre, plus longue que large, s'ouvre perpendiculairement à celle-ci en face de la porte d'entrée. Les murailles en sont couvertes de peintures, exécutées à la détrempe sur un enduit de terre battue et polie, et qui représentent toutes les scènes imaginables de la vie. On y voit, en registres superposés du sol au plafond, le labourage, les semailles, la moisson, la rentrée des blés, l'élevage des bestiaux, la pêche et la chasse au désert, les ateliers du menuisier, du charron, du sculpteur, de l'orfèvre, du verrier, la boulangerie, la préparation des aliments, puis un grand dîner avec chants et danses d'aimées. Ce sont autant de talismans dont la vertu assure au mort la possession effective des objets. S'il éprouve le besoin de manger, il choisit à son gré l'un des bœufs en peinture, le suit à travers les tableaux, du pâturage à la boucherie, à la cuisine, au banquet. À mesure qu'il regarde, l'action de figurée devient réelle; au moment où il aperçoit sur la muraille son portrait prenant la cuisse rôtie des mains du serviteur, la cuisse est là devant lui, qui lui réjouit les yeux et le rassasie. Les doubles riches et de haut parage ne sont pas souvent obligés à tirer parti de cette ressource, pendant les premiers temps de leur séjour. La veuve ou les enfants ou les parents leur apportent eux-mêmes ou leur expédient fréquemment des provisions par la voie des sacrifices. Ils offrent un taureau, des oies, du vin, des gâteaux à leur dieu favori, Amon ou Osiris, Phtah ou Khonsou : celui-ci garde une portion de ces bonnes choses pour lui-même, en guise de commission, et transmet le reste aux âmes qu'on lui recommande. On passe d'ailleurs des contrats avec les prêtres d'un temple, et ceux-ci, en échange d'une redevance annuelle ou d'une donation, s'engagent à célébrer, un certain nombre de fois par an, à des dates
déterminées, des services commémoratifs pour ravitailler le tombeau.
Et pourtant, en dépit des soins qu'on prend afin d'assurer l'avenir, le jour arrive où les offrandes cessent enfin. La famille s'éteint, change de résidence, oublie ses vieux morts ; les prêtres, n'étant plus surveillés, n'observent plus les conditions du contrat; le double, dénué de tout, mourrait de misère, sil n'avait sur les murs de quoi braver éternellement la faim. Une dernière cérémonie l'investit d'une faculté nouvelle, différente de celles qu'il a possédées jusqu'alors. Les pratiques de l'embaumement ont transformé son corps en un je ne sais quoi d'inerte et d'impuissant, incapable de marcher, de manger, de parler, de voir, d'accomplir aucune des fonctions de l'existence : on doit en annuler les effets si l'on veut qu'il vive, et c'est à quoi l'on parvient par YOuverture de la Bouche et par ses rites compliqués. Le maître des cérémonies et ses aides, les enfants d'Horus, dressent de nouveau Psarou sur un tas de sable, au fond de la chapelle, et accomplissent autour de lui le même mystère divin qu'Horus avait célébré autour de la momie d'Osiris. Ils le purifient par l'eau ordinaire et par l'eau rouge, par l'encens du Midi et par l'alun du Nord, comme on fait les statues des dieux au début du sacrifice, puis ils se livrent sur lui à diverses manœuvres qui l'éveillent du sommeil où il est plongé, le dégagent de son linceul, lui rattachent son ombre perdue au moment de l'agonie, et lui rendent le jeu de ses mouvements. Aussitôt les bouchers sacrés abattent le taureau du Midi et le dépècent, le prêtre saisit la cuisse sanglante et la lève vers les lèvres du masque doré, comme pour l'inviter à manger, mais les lèvres demeurent closes et refusent leur office : il les touche alors, avec plusieurs instruments à manche en bois et lame de fer qui sont censés les ouvrir. Le double est libre désormais : il v.i cl vienl ;'i «m gré, voit, entend, parle, prend sa part des
offrandes, et il use immédiatement de sa puissance nouvelle pour inviter tous ceux qui l'ont accompagné à un banquet, le premier qu'il donne dans sa demeure éternelle.
Un couloir, pratiqué dans l'angle le plus éloigné de la seconde salle, conduit à une sorte de cellule, nue, basse, sans peinture ni ornements d'aucune sorte : c'est la chambre dePsarou,le réduit où sa momie reposera jusquà la consommation des siècles, s'il plaît les dieux la préserver des voleurs. Les ouvriers de la nécropole la couchent enguirlandée dans ses deux cercueils, le long de la paroi ouest ; les esclaves apportent par brassées et jettent sur le sol les canopes, les coffrets, les meubles, les provisions qui ont accompagné le convoi tout le jour; le prêtre récite une dernière prière et se retire , les maçons élèvent rapidement un mur de briques devant la porte. Le cliquetis de leurs truelles cesse enfin, le bruit de leurs pas s'éloigne et se perd, un bout de torche qu'ils avaient laissé dans la chambre se consume et s'éteint. Là-haut cependant, sur la plateforme et dans la chapelle, les esclaves ont commencé à servir le banquet. La statue du mort, sculptée en rondebosse au fond de la seconde salie, préside à la fête et reçoit en premier sa part de chaque mets. Les objets ont une âme, un double, comme les hommes ou les animaux, et ce double, une fois passé dans l'autre monde, y jouit des mêmes propriétés que son corps avait dans celui-ci. Le double d'une chaise ou d'un lit est vraiment une chaise ou un lit pour le double d'un homme. Le double de Psarou, présent au festin, savoure aussi pleinement le double des liqueurs et des viandes que ses invités encore vivants peuvent faire les liqueurs et les viandes réelles.
Tandis que tous les convives, visibles ou invisibles, sont occupés à manger, des aimées chantent et exécutent leurs danses (fig. 91). Tantôt elles s'adressent directement au mort, tantôt elles prennent les vivants à parti, mais toujours
le même refrain revient dans leurs chansons : « Faites un « jour heureux, la vie n'a qu'un moment. — Faites un jour
Fis. 01. — Chanteuses et musiciennes.
« heureux î Quand vous serez entrés dans vos syringes, vous « y reposerez éternellement, tout « le long de chaque jour. » Le repas s'achève enfin, il faut parlir, rompre le dernier lien qui attache encore le mort aux siens. Le harpiste sacré prélude, et debout devant la statue, entame la mélopée qu'on chanta pour la première fois, il y a bien longtemps, aux funérailles de Pharaon Antouf. Le monde , dit-il , n'est qu'un changement et un renouvellement perpétuel. « C'est « une décision admirable de ce Grand Osiris, un bel ar- « rangement du destin qu'à mesure un corps se détruit et
Fig. 92. — Le harpiste.
« s'en va, d'autres restent après lui, depuis les temps d'au- « trefois. Les Pharaons, ces dieux qui ont été avant nous « et qui reposent dans leurs pyramides, leurs momies et « leurs doubles sont ensevelis également dans leurs pyra- « mides, mais les châteaux qu'ils ont bâtis, ils n'y ont plus
« leur place, et c'en est fait d'eux Ne te désespère donc
« point, mais suis ton désir et ton bonheur aussi longtemps /( que tu seras sur terre, et n'use point ton cœur, jusqu'à Vce que vienne pour toi ce jour où l'on supplie sans qu'O- « siris, le dieu dont le cœur ne bat plus, écoute celui qui « supplie. Toutes les lamentations du monde ne rendent « point le bonheur à l'homme qui est au sépulcre; fais « donc un jour heureux, et ne sois point paresseux à t'y « réjouir! Certes, homme n'y a qui ait pu emporter secce biens avec lui dans l'autre monde, certes, homme n'y r « qui y soit allé et qui en soit revenu ! »
Ce que le double devient après les funérailles? Le gros de la population n'a que des notions fort vagues à cet égard. On se borne à penser qu'il habite la tombe et y traîne une existence indécise, à peine consciente d'elle-même. Il n'en sort que si les vivres viennent à manquer, chassé par la faim : on le voit errer la nuit par les villages, et se jeter avidement sur les débris épars à terre, même sur les ordures les plus rebutantes. La misère excite alors en lui un sentiment de haine et de vengeance contre les vivants qui le délaissent : il les attaque, les torture, leur inflige des maladies. Certains doubles n'attendent point pour nuire le moment qu'on les oublie : ils sont mauvais par instinct, el goûtent une sorte de plaisir à persécuter leurs parents les plus proches. Lescribd Qéni n'a-t-il pas été hanté pendant des mois par l'esprit de sa femme Onkhari? Il l'avait toujours bien traitée tant qu'elle fut de ce monde, lui avait célébré de belles funérailles, lui avait légué des revenus considérables : elle lui en voulait malgré tout, et revenait
le relancer chez lui sans relâche. Il ne se débarrassa de cette obsession qu'en la menaçant d'une véritable action légale. Il lui écrivit une lettre où il lui demandait les motifs de sa rage posthume, et lui rappelait par le menu toute l'affection dont il l'avait entourée. « Depuis que je suis a devenu ton mari jusqu'à ce jour, qu'ai-je fait contre toi « que je doive cacher? Que feras-tu quand j'aurai à déposer « sur ce que je t'ai fait, que je comparaîtrai avec toi devant « le tribunal d'Osiris, pour plaider moi-même ma cause aux « dieux de l'Occident, et qu'on te jugera d'après cet écrit, a qui contient ma plainte sur tes méfaits, que feras-tu? » Le rouleau de papyrus, attaché à une statuette de femme en bois et déposé dans la tombe, parvint à son adresse : Onkhari, craignant d'être appelée en jugement devant Osiris, cessa de tourmenter le pauvre homme.
Beaucoup parmi les fidèles, à qui la perspective d'une réclusion aussi morne cause une répugnance insurmontable, supposent que l'âme quitte la chambre funéraire au bout d'un séjour plus ou moins long, et émigré dans une a autre terre ». Il y a, bien loin de nous, dans les régions où la Bouche de la Fente donne accès, de véritables royaumes des morts qui sont placés chacun sous la souveraineté d'un dieu différent, Khontamentit, Phtah-Sokari, Osiris. On y accueille les âmes de ceux qui ont professé une dévotion spéciale pour la divinité suzeraine et se sont déclarés ses féaux, — amakhou. Le plus peuplé de tous est celui d'Osiris. Il est formé de plusieurs îles, dont les contours sont visibles de notre terre, au nord-est du ciel, à l'extrémité septentrionale de la Voie Lactée. On n'y aborde qu'après un voyage long et périlleux. Il faut que l'âme, en quittant sa tombe, tourne le dos à la vallée et s'enfonce hardiment dans le désert. Elle y rencontre bientôt un de ces sycomores qui poussent loin du Nil, en plein sable, et que les fellahs tiennent pour arbres-fées. Une déesse. Nouit, llâthor ou
Nît sort du feuillage à mi-corps, et lui tend un plat couvert de pains et un vase rempli d'eau (fîg. 95) ; quiconque accepte ces dons devient par là même l'hôte de la déesse, et ne peut plus désormais revenir sur ses pas, à moins ^^A4\ de permission spéciale. Des pays d'épouvante s'étendent au delà du sycomore, infestésde serpents et d'animaux féroces, coupés de torrents d'eau bouillante, semés de marais où des singes gigantesques prennent les doubles au filet. Beaucoup d âmes succombent aux dangers du chemin et meurent;celles-là seules qui ont des amulettes et des incantations souveraines atteignent enfin les berges d'un lac immense, le lac deKha,etaperçoiventdeloin les îles bienheureuses.Thot, l'ibis, les enlève sur son aile, ou le passeur divin les prend sur son bac et les conduit à Osiris. Le dieu les interroge devant ses quarante-deux assesseurs, Thot pèse leur cœur dans sa balance, Mâit, la Vérité, leur souffle cette confession négative dont chaque article les déclare innocent d'un péché (fig. 94); ils sont reconnus enfin dignes d'entrer aux Champs des Fèves, auprès des âmes bienheureuses. Les Champs des Fèves (Sokhit-Ialou) sont d'une fertilité inépuisable : le blé y a sept coudées de haut dont deux pour l'épi. Les morts les cultivent, y moissonnent, y rentrent les grains à tour de rôle ; ils se font remplacer s'ils le veulent, par de petites statues en émail qu'on enferme avec eux dans la tombe, et qu'on nomme les Répondants, par-
Fig. 95. — Le sycomore de Xouit.
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ce qu'ils répondent pour leur maître chaque fois qu'on l'appelle en corvée.
Le reste du temps ce n'est que festins perpétuels, chants, longues causeries, jeux de toute sorte.
Bien des gens trou- | vent que cette con- § ception de l'autre | vie est trop grosf sière pour être vraie s et cherchent à se représenter de façon plus haute les destinées de l'âme ; les prêtres d'A- I mon-Râ ont même à ce sujet des doctrines qu'ils n'aiment point révéler. Ce sont là spéculations de théologiens où le peuple ne se mêle guère. L'homme peut survivre à la mort, voilà le fait; comment il y réussi i.
les dieux seuls le savent de science certaine
Ramsès II en Syrie. — Conseil de guerre. — Baoukou envoyé en reconnaissance. — De Gaza à Joppé : les forteresses syriennes. — De Joppé à Mageddo : la forêt — Mageddo : condition des villes syriennes sous la domination de l'Egypte. — La mer : la marine et le commerce maritime des Égyptiens. — Tyr : sa position, sa population. — Les navires égyptiens et phéniciens. — Le commerce des Tyriens avec les Barbares. — Le passage du Liban. — L'armée hittite se met en mouvement pour attaquer Rarnsès.
Pharaon a quitté sa résidence de Thèbes longtemps avant le jour des funérailles. Il a passé en revue les corps d'armée réunis à Zalou et les a acheminés lentement vers la Syrie, à travers le désert et le long des côtes de la Méditerranée, de Zalou à Migdolou, de Migdolou à Raphia et à Gaza. Gaza est, depuis Thoutmosou Ier, une véritable ville égyptienne : Ramsès s'y arrête quelques jours pour rallier les retardataires, recevoir les rapports des officiers et des gouverneurs. •tenir conseil avec ses généraux. Toute la partie méridionale du pays est calme jusqu'au delà de Mageddo, laPhénicie sidonienne n'a point bougé, et l'on ne signale aucun mouvement du côté de l'Oronte : on dirait que la paix règne partout, et que les forces des Khiti se sont évanouies sans laisser de trace. Le roi se demande ce que leur inertie appa-
lùï
CHAITIT.E IX
rente signifie. Son fils aîné, Amenhikhopshouf, émet l'avis que le vil chef des Khiti, désespérant de lutter en rase campagne contre les vieilles bandes égyptiennes, a réparti ses soldats dans les forteresses et se prépare à la guerre défensive. Il faudra forcer l'une après l'autre toutes les citadelles de la Syrie septentrionale (fig. 95), Qodshou, Hamath, Kha-
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Fig. 05. — Une forteresse syrienne.
loupou, Nil, Qarqémish, et Dieu sait s'il y en a : les années les plus solides s'usent à ces taches ingrates, et les années s'écoulent avant qu'on ait raison de l'ennemi. Ramsès écarte les conjectures de son fils, comme ne répondant pas aux faits connus jusqu'à présent.
Khitisarou, en effet, a requis le secours des alliés qu'il s'est ménagés tout au fond de l'Asie Mineure : non seulement le> Lyciens, mais les Mysiens, les Dardaniens, les peuples d'Ilion et de Pédasos qui habitent aux bords de la
LN VOYAGE. ï63
mer lointaine, sont accourus à son appel, et leurs contingents l'ont rejoint depuis quelques semaines déjà. Ce sont des Barbares batailleurs, avides de gain, redoutables au choc, mais qui ne consentiront jamais à demeurer Longtemps éloignés de leur patrie. Khitisarou connaît leur tempérament et ne les aurait point convoqués, s'il ne comptait point frapper un coup rapide .On doit donc s'attendre à livrer bataille avant peu; puisque les ennemis ne paraissent point, c'est que leurs généraux les tiennent cachés dans quelque recoin du Liban, d'où ils les feront sortir à l'improviste, dés qu'ils croiront avoir trouvé l'occasion de surprendre les Égyptiens. Ramsès envoie aux gouverneurs et aux chefs d'avantgarde l'ordre de redoubler de vigilance, et de fouiller tout le pays qui entoure Qodshou, pour tâcher d'y relever quelque indice des positions occupées par les Kliiti. Il dépèche aussi des éclaireurs" isolés dans diverses directions, le capitaine de mercenaires Phrâhiounainif vers l'est, au delà du Jourdain, pour s'informer de ce que méditent les Bédouins, le lieutenant d'infanterie Roi vers Hamas, bien qu'en général on n'ait rien à craindre des tribus qui vivent dans le Gaulàn, enfin Baoukou. l'un de ses écuyers, \ers Tyr et Sidon, en lui recommandant de franchir le Liban à la hauteur de Gabouna, de rallier l'armée au sud de Qodshou, et de rapporter le plus de renseignements qu'il pourra sur la force et la composition des forces hittites. Lui-même suivra avec précaution la route ordinaire, de Gaza à Mageddo, de Mageddo à Qodshou, et ne réglera son plan définitif qu'après avoir reeu les rapports de ses envoyés.
Baoukou prend avec lui un seul serviteur et part bien armé sur son char. 11 parcourt rapidement la plaine qui sépare Gaza de Joppé. Les moissons sont déjà sur pied, mais la campagne est déserte et les villages qu'il traverse sont presque entièrement abandonnés. Si bien discipliné que
soient les bataillons égyptiens, ils ne comptent point parmi leurs qualités maitressesle respect de la propriété d'autrui, ettoutes les localités par lesquelles ils passent, même en pays ami, sont condamnées par avance au pillage. Les habitants, en apprenant l'arrivée de Ramsès à Gaza, ont ramassé ce qu'ils avaient de plus précieux, bijoux, meubles, effets, et se sont réfugiés avec leurs troupeaux dans les villes fortifiées, dont les enceintes crénelées couronnent les collines à droite et à gauche de la route.
Au delà de Joppé la contrée change d'aspect. Un terrain rougeàtre et sablonneux succède à la terre noire, quelques chênes clairsemés apparaissent, qui bientôt se groupent en bouquets, se serrent, et la forêt commence. Les troncs sont noueux, tordus, mal venus; les plus hauts montent à dix mètres, mais la plupart sont plus petits, et ne dépassent guère la taille des hautes broussailles. Des rivières boueuses, infestées de crocodiles, se traînent lentement parmi les halliers, et se perdent, d'espace en espace, dans des marais pestilentiels. C'est un spectacle curieux à la fois et inquiétant pour un Égyptien, habitué aux paysages déboisés des bords du Nil, et Baoukou s'engage sous les couverts avec une répugnance instinctive. Sans parler des Bédouins qui hantent ces parages, on y rencontre des bêtes féroces redoutables, des hyènes, des sangliers féroces, des ours. C'est là, dit-on, que Kazariti, roi du pays d'Asarou, venait chasser jadis, et le souvenir de ses exploits est demeuré populaire; mais Kazariti était un grand chasseur devant l'Éternel, un héros de légende, et Baoukou n'est qu'un nomme, fort brave sans doute, mais enfin un homme. Seul, sans guide, sans escorte, il s'avance un peu au hasard par intiers mal tracés, encombrés de pierres el de fondrière- : ce ne lui esl pas trop de toute son attention pour bien conduire son char par-dessus ces obstacles, et son âme passe, pour ainsi dire, entière dans sa main. 11 interroge
sans cesse les taillis du regard, craignant d'y découvrir quelque embuscade; si une branche le fouette ou qu'une ronce le happe à l'improviste, il se croit attaqué et se met soudain en défense. Il lui arrive même, en se retournant, de' tirer trop fort sur les guides : les chevaux se cabrent, se jettent de côté, le char se renverse, lui-même est précipité sur le sol, et se relève saignant, meurtri. Cependant le terrain s'élève peu à peu, de hautes montagnes se dressent à l'horizon. Le chemin monte en serpentant, circule en corniche entre une muraille de rochers et un précipice profond : c'est le plus mauvais moment du voyage. Baoukou n'avance plus que pas à pas, descendant au moindre obstacle; il ne peut empêcher son char de heurter violemment un énorme bloc de pierre et de s'endommager. Les chevilles qui attachent le timon à la caisse se brisent ; il répare les dégâts de son mieux, juste assez pour pouvoir traîner le char à la ville prochaine avec beaucoup de ménagements. Heureusement la gorge s'élargit, la pente commence à descendre doucement, la montagne semble s'ouvrir : il aperçoit par la brèche une plaine verdoyante, et, dans le lointain, les tours de Mageddo.
Mageddo est posée sur le sommet d'une colline assez haute et assez rude d'accès; un ruisseau bourbeux, le Qana, la couvre du côté de l'est, et, après avoir serpenté dans la plaine, va rejoindre le fleuve Kishon à travers des prairies tremblantes et des bas-fonds marécageux. C'est une petite ville, pauvre et d'aspect sordide, mais bien fortifiée et importante par la situation qu'elJe occupe. Les forteresses syriennes ne sont pas, comme les égyptiennes, des rectangles ou des carrés entourés de murs en briques, courant droit d'un bout à l'autre sans saillants ni rentrants. Leurs murs sont construits en pierre de taille, et épousent exactement les contours du terrain sur lequel ils sont bâtis;
ils sont garnis de hautes tours carrées, que des hourds en bois surhaussent encore en temps de guerre. La porte est toujours placée entre deux tours très rapprochées, d'où les défenseurs peuvent battre, à coup de flèches et de pierres, le flanc des ennemis qui viendraient pour la briser de la hache ou du bélier. On prend des places aussi bien cuirassées quelquefois par escalade, ordinairement parla famine. Mageddo a été assiégée souvent. Comme elle commande /es routes principales qui mènent de la Syrie méridionale à la Syrie septentrionale, de l'Egypte au pays des Khiti, des rives du Nil à celles de l'Euphrate, les armées se sont rencontrées bien des fois sous ses murs et se la sont disputée comme en champ clos. Thoutmosou III y battit les Syriens coalisés sous la conduite du prince de Qedshou, et la réduisit, après un blocus de quelques semaines : depuis lors elle est restée toujours au pouvoir dse Pharaons.
Elle a son prince héréditaire de race indigène, qui la gouverne sous la surveillance d'une garnison égyptienne. Les Egyptiens n'ont pas en effet l'habitude de coloniser les villes qu'ils conquièrent, ou de les placer sous l'autorité directe d'un gouverneur nommé par Pharaon. Ils laissent en général le pouvoir et les titres de la royauté aux souverains, grands ou petits, qu'ils ont vaincus, et se contentent de leur imposer un tribut plus ou moins fort. Chaque année des envoyés royaux arrivent de Thèbes, touchent l'impôt et règlent les difficultés qui ont pu survenir entre 1<' vassal et le suzerain. Ils n'ont du reste aucunement qualité pour intervenir dans les affaires intérieures de la principauté : les lois et les coutumes conservent leur vigueur, les religions locales célèbrent leurs rites sans contrainte, et l'hérédité du trône continue à s'exercer selon les usages traditionnels du pays. Il arrive souvent, surtout à l'avènement û'un Pharaon nouveau, que les
Syriens essaient de secouer un joug si léger : ils refusent le tribut, chassent ou massacrent les employés royaux, et, trop faibles pour résister s'ils demeuraient isolés, se réunissent à vingt ou trente, afin de former une armée commune qui soit en état de tenir la campagne. Pharaon accourt, leur inflige une défaite, disperse leurs troupes, et 1rs force à se soumettre l'un après l'autre. Parfois il pardonne et rétablit les choses telles qu'elles étaient auparavant, parfois il emprisonne ou met à mort le rebelle; mais c'est pour établir en sa place un de ses fils, ou, si les fils sont trop compromis dans la révolte paternelle, un des parents qui a la réputation d'être dévoué à l'Egypte.
Deux routes conduisent de Mageddo à Tyr. L'une, la plus longue mais la plus sûre, descend jusqu'à la mer, en suivant le pied du Carmel, et, passant par Ako, ne s'éloigne plus désormais de la côte. L'autre est un peu plus courte, mais elle traverse un canton montagneux dont les habitants ont mauvaise renommée. Ils sont sans cesse ;') l'affût des voyageurs isolés ou des riches caravanes qui se rendent de Tyr à Damas; ils pillent les ballots, gardent les bêtes de somme, vendent les marchands comme esclaves. Baoukou se décide pourtant à prendre ce chemin périlleux, car il espère avoir des renseignements sur les mouvements des Khiti, par ces bandits sans cesse en course. 11 s'entend avec l'un d'eux, qui s'engage h le conduire jusqu'auprès de Tyr moyennantrécompense honnête. Le voyage s'achève heureusement en effet, et Baoukou rejoint la première route un peu au nord d'Aksaphou, sain et sauf, mais sans rien avoir appris. Les Barbares, soit qu'ils n'aient vraiment rien à dire, -soit qu'ils ne veuillent point parler, prétendent ne pas savoir ce que font les Khiti. Ils n'ont rencontré aucun parti ennemi dans leurs excursions, et ne croient pas que Khitisarou se tienne pour le moment aux environs de Qodshou. Baoukou, en sortant dos ravins qui
sillonnent le mont Ousirou1, demeure saisi d'étonnement. Né dans la Thébaïde, il a vu rarement la mer, et chaque fois qu'il l'aperçoit elle lui paraît plus grande et plus belle encore qu'auparavant. Du fond de l'horizon presque jusqu'à ses pieds, une immense plaine d'eau s'étend, semée de voiles, et blanchie d'écume aux endroits où les flots se brisent contre les rochers.
La plupart des étrangers croient que les Égyptiens considèrent la mer comme impure, qu'ils l'ont en horreur, que nul d'entre eux ne s'aventure sur elle de son plein gré. C'est une erreur. Les Égyptiens ne détestent pas la mer, mais ils ne la connaissent guère. Leur pays n'a que fort peu de côtes, encore sont-elles bordées presque partout de dunes et de marais qui les rendent inhabitables. Quelques îles, placées vers Rakoti2, à l'extrémité occidentale du Delta, fourniraient un bon ancrage à des flottes de commerce ou de guerre; mais ailleurs, les navires surpris par la tempête n'ont d'autre ressource que de se réfugier dans une des embouchures du Nil, au risque de s'échouer, ou même de se perdre, sur les bancs de sable et de vase qui en rendent l'accès difficile. Les Egyptiens ont donc jusqu'à présent préféré les routes de terre aux voies de mer; cependant chaque fois qu'un événement quelconque les a obligés à affronter la Très- Verte5, ils se sont tirés fort honorablement de l'épreuve. Le Nil les a habitués dès l'enfance à la manœuvre des rames et des voiles; l'expérience qu'ils ont de la navigation en eau douce les dispense d'un long apprentissage sur l'eau salée. Les matelots de
1. C'est le nom égyptien d'une partie des collines que la tribu juive d'Asher habita plus tard.
2. Rakoti était le nom de la bourgade égyptienne sur l'emplacement dejaquelle Alexandrie s'éleva plus tard.
La Très-Verte est le nom que les Égyptiens donnaient aux deux mers qu'ils connaissaient, la mer Rouge et la Méditerranée.
Thèbes, transportés par la reine Hâtshopsitou sur la mer Rouge, surent fort bien mener leurs cinq vaisseaux jusqu'au pays da Pounit, et les en ramener chargés d'encens et de denrées précieuses. Les galères de Ramsès II font régulièrement le trajet entre Tanis ou Pi-Piamsîsou et Tyr : Dieu sait pourtant si les mers de Syrie sont mauvaises, et quelle peine les Phéniciens eux-mêmes, pour habiles qu'ils se prétendent , éprouvent a vaincre le courant qui file le long de leurs côtes et porte chez eux le limou du Nil.
A mesure que Baoukou poursuit son voyage, son étonnement redouble. La montagne serre partout d'assez près le rivage, et le chemin tantôt descend sur la grève pour éviter un chaînon à pic, tantôt se relève et monte en lacèl pour franchir un éperon rocheux qui s'avance droit clans la mer. En un endroit, il a fallu le creuser dans la pierre vive et y tailler des marches grossières comme pour une immense échelle (fig. 96). La lame déferle avec fureur au pied de cette étroite corniche; quand un grand vent la soulève, chacun de ses paquets ébranle la paroi entière, comme d'un coup de bélier, et détache quelque pan de rocher. Baoukou, pour qui le désert et ses périls n'ont plus de terreur, ne s'aventure d'abord qu'en tremblant et pas à pas sur ce sentier; il s'aperçoit bientôt qu'il ne court aucun danger sérieux et presse sa marche. C'est le dernier obstacle. Au delà de ces Échelles Tyriennes, la montagne s'écarte, et s'enfonçant dans l'intérieur des terres, laisse la place à une plaine assez large, qu'un grand cap borne au loin vers le nord. Des champs cultivés, des bois d'oliviers, des vergers ombreux, puis une ville allongée sur le sable au bord de l'eau, et, en face, une autre ville ceinte de tours qui semble s'être levée du fond de la mer par prestige et art magique.
Les premiers Phéniciens s'établirent sur le continent, il
y a douze siècles et plus de cela, et y fondèrent une première Tyr qui eut ses jours de prospérité. Leurs descendants essaimèrent par la suite sur des îlots qui s'étendaient, comme une jetée brisée, parallèlement à la côte : la Tyr nouvelle qu'ils y bâtirent ruina peu à peu l'ancienne. Le site était sauvage, battu sans cesse par la vague et par le vent du large. L'eau manquait à peu près; sauf quelques maigres sources saumâtres, on n'a guère encore aujourd'hui que la pluie recueillie dans des citernes, et les délicats envoient chaque jour des barques chercher de l'eau de source sur le continent. Toutefois, ce sont là de minces inconvénients, si on les compare aux avantages que sa position assure à la Tyr insulaire. En cas de guerre, le bras de mer qui la sépare de la côte lui est un fossé, derrière lequel elle brave toutes les menaces de l'ennemi. Sa flotte la ravitaille de loin, et lui amène autant de vivres et de mercenaires qu'elle en désire, sans que nulle puissance humaine puisse l'en empêcher. Elle continue son trafic avec les peuples neutres ou alliés, comme en temps de paix, et tandis qu'on la bloque inutilement, amasse, en deux ou trois campagnes, autant et plus qu'il ne lui en faut pour rebâtir la vieille Tyr, reconstruire les villas, relever les fermes qui ont été brûlées ou pillées pendant la guerre. Les Tyriens auraient pu, s'ils l'avaient voulu, comme leurs compatriotes d'Aradou dans la Phénicie du Nord, refuser de reconnaître la suzeraineté de Pharaon et se soustraire aisément au tribut. Cette noble ardeur d'indépendance aurait satisfait leur vanité mais nui à leurs intérêts: sans parler des ravages auxquels leurs possessions de terre ferme eussenl été exposées, ils auraient été exclus à tout jamais de l'Egypte, c'est-à-dire du marché sur lequel se traitent aujourd'hui les plus grandes affaires. Ils ont établi la balance entre la petite blessure qu'une prompte soumission infligeait à leur vanité, et le dommage considérable que l'hosti-
lité de l'Egypte causerait à leur commerce : tout pesé, ils se sont résignés à payer un tribut, qu'ils regagnent au cen-
Fig. 96. — Les Échelles Tyriennes.
tuple chaque année, et Pharaon n'a jamais eu, depuis lors, vassaux qui lui aient été plus fidèles, ni lui aient soulevé moins de difficultés.
Baoukou laisse son char et ses chevaux à Tyr-la-Yieille, dans la maison du messager royal qui vient ramasser l'impôt d'année en année, et s'embarque avec son serviteur pour
Tyr-la-Nouvelle. Elle est construite sur trois îlots, séparés l'un de l'autre par des canaux peu profonds, et semés de roches à demi couvertes. L'aspect n'en ressemble nullement à celui des cités que les Égyptiens sont habitués à voir sur les bords du Nil.
Comme le moindre pouce de terrain y a sa valeur, on n'y rencontre ni jardins, ni grandes places, ni rues larges et irrégulièrement bâties. Les rues sont de véritables allées, qui se glissent entre des maisons à quatre ou à cinq étages, pressées l'une contre l'autre comme les cellules d'une ruche. Les temples, même celui de Melkarth, le plus ancien et le plus vénéré de tous, ont autour d'eux d'espace libre, juste ce qu'il en faut pour les besoins du culte et le développement des processions. Les cales sèches où l'on conslruit et répare les navires sont rangées le long des canaux, surtout au nord et au sud-est, dans ce qu'on appelle le port Sidonien et le port Egyptien. Les boutiques sont basses, étroit.-; c'est dans de véritables chambrettes qu'on fabrique ces tissus de pourpre, ces verreries, ces vases d'or et d'argent, ces amulettes imités des amulettes égyp-
Fig. 97.
Phénicien.
tiens, que les capitaines marchands emportent et répandent à profusion sur tous les rivages de la Méditerranée. Sauf dans les parties qui touchent au port et dans le voisinage du temple d'Astarté, où les équipages des navires nouvellement revenus de course dépensent en ripaille leur part de bénéfices, la foule qui circule dans les rues est toute à ses affaires.
La plupart des indigènes sont habillés de même (fi g. 97) :
buste nu, pagne court d'étoffe multicolore, serré à la taille par une longue ceinture dont les bouts retombent en avant, pieds déchaux ou protégés de bottines montant jusqu'au mollet, chevelure flottante, dont les boucles descendent presque jusqu'à la ceinture, et qui est ornée sur le front de quatre frisures étagées. Sur ce fond commun, vingt types différents se détachent, l'Amorrhéen et le montagnard du Liban avec sa longue robe rouge et bleue, formant pèlerine sur les épaules, et sa chevelure massée en grappe sur les côtés de la tète et sur la nuque, maintenue au front par une bandelette (fig. 98); l'Égyptien, son pagne blanc et sa perruque frisotée ; le Toui sha et le Shagalasha d'Asie Mineure, coiffés d'un bonnet de laine rouge à la marinière; les barbares Achéens et Danéens, blancs de teint, roux ou blonds de poil, la peau de bête ou la tunique au dos; même des nègres, même des sauvages tatoués venus de l'Hespérie et
Fig. 98. — L'a Syrien du .Nord.
17 i CHAPITRE IX.
dos mines d'argent et d'étain qui sont au delà de (Jadir. Nulle part, à Memphis, àThèbes, à Tanis, Baoukou n'a rencontré pareille mêlée de types et de races étranges, et s'il pouvait pénétrer dans les maisons, sa stupéfaction redoublerait encore. Les Tyrionssont, en effet, les plus habiles courtiers de chair humaine qu'il y ait au monde. Ils vendent la plupart des esclaves qu'ils importent sur leurs navires aux marchands de l'Egypte ou de l'Assyrie ; mais beaucoup leur restent entre les mains, surtout des femmes et des jeunes tilles. Non seulement tous les pays de l'Asie fournissent leur contingent, la Chaklée, l'Assyrie, l'Élam, l'Ourarti, mais les côtes de l'Archipel et du Pont-Euxin, mais les îles des Achéens, la Libye et les contrées situées par delà la Libye, dont ils cachent soigneusement la situation, et dont ils évitent de parler en présence d'un étranger, par crainte d'éveiller leur jalousie et de se susciter des concurrents.
Quelques vaisseaux égyptiens sont à l'attache dans le port, et chargent des marchandises à destination de Tanis ou de Memphis. Ils ont à peu de chose prés la forme des bateaux du Nil, et de fait, ils sont destinés à naviguer sur le fleuve comme sur la mer (flg. £9). La coque, établie sur quille ronde, est étroite, basse, relevée et amincie aux deux bouts, pontée d'une extrémité à l'autre. La proue est année d'un éperon en métal, tenu par des attaches de fortes cordes, qui s'allonge au-dessus de l'eau jusqu'à trois mètres, puis se redresse et surplombe d'environ un mètre le plan du navire. La poupe, plus longue et plus haute que la proue, est surmontée d'une longue tige de lotus en métal dont la fleur largement épanouie se recourbe en dedans. Proue et poupe sont chargées d'une plate-forme, garnie de balustrades en bois et faisant office de château-gaillard. La cale n'a pas de profondeur et ne peut guère renfermer que \o lest, les armes, les marchandises, les provisions. La muraille s'élève d'environ cinquante centimètres au-dessus du
pont. Les bancs des rameurs, étroits et courts, sont disposés contre la muraille, et laissent libres au centre un espace à mettre la clialoupe quand il y en a une, ou bien à loger des ballots de marchandises, des soldats, des esclaves, des passagers supplémentaires.
Les rameurs, tous Égyptiens, sont au nombre de quinze par bande et manient chacun un seul aviron. Le gouvernail se compose de deux rames épaisses, supportées par un montant placé de chaque côté de la poupe, et manœuvrées
Fig. 99. — Un navire égyptien, marchant à la rame et à la voile.
chacune par un timonier debout devant elle. Un seul mal, haut d'environ huit mètres et assuré par deux étais à Lavant, deux à l'arrière, se dresse perpendiculairement au milieu. La voile unique est tendue entre deux vergues, longues d'environ quinze mètres, et formées chacune de deux pièces solidement liées : l'équipage comprend trente rameurs, quatre gabiers, deux timoniers, un pilote de proue, chargé de transmettre aux timoniers les indications nécessaires à la manœuvre du gouvernail, un capitaine et un chef de chiourme, ce qui, avec les passagers ou les soldats donne un chiffre de cinquante hommes à peu près par navire. En bataille, on exhausse la muraille d'un lone man-
telet, qui couvre le buste des rameurs et ne laisse que leur tète à découvert. Les soldats sont alors réparlis, deux d'entre eux sur le gaillard d'avant, un troisième juché au bout du mât dans une gabie improvisée ; le reste est posté sur le pont et sur le gaillard d'arrière et essaie d'abattre à coups de flèche les archers de la galère ennemie.
Les vaisseaux phéniciens ne diffèrent des égyptiens que par le détail. Construits avec les bois excellents du Liban et de l'Amanus, ils sont plus solides, plus longs; ils résistent mieux à la mer et peuvent entreprendre des traversées plus périlleuses. Leurs équipages sont aussi plus audacieux et plus habiles que les Égyptiens. Ceux-ci ne s'enhardissent presque jamais à perdre la côte de vue. Us vont longeant le rivage pendant les heures du jour, et s'arrêtent chaque soir pour repartir le lendemain matin. Ils réussissent de la sorte à faire les voyages les plus périlleux, à gagner les Échelles de l'Encens au pays de Pounit : c'est pour eux une question de temps, et le temps ne compte pas beaucoup en Egypte. Les Phéniciens ont appris à se lancer sur la haute mer et même à naviguer de nuit. Ils font voile directement de Tyr ou de Sidon sur l'île d'Asi1, de l'île d'Asi sur les promontoires de la Lycie ou sur Rhodes la lointaine, puis d'île en île jusqu'au pays des Achéens et des Danaens, et de là vers l'Hespérie. Ils observent de jour la hauteur du soleil, et la nuit ils règlent leur marche sur la Grande-Ourse. Ils ont sur bien des points des établissements stables dont quelques-uns sont devenus de grandes villes; ailleurs ils ne font que paraître à certains moments de l'année, et s'en vont après avoir trafiqué avec les indigènes. Ils débarquent en nombre, élalent par terre, ou sur des tréteaux dressés rapidement, les denrées qu'ils savent être recherchées par les habitants du pays, tantôt des bijoux, bracelets, colliers,
i. L'île d'Asi. Asia, est l'île de Chypre.
amulettes en verroterie, en pierre émaiilée, en or ou en argent, tantôt des armes, des haches, des glaives damasquinés et ciselés, tantôt des vases ou des étoffes teintes en pourpre ou brodées de couleurs voyantes. La plupart de ces objets sont, ou de manufacture égyptienne, ou fabriqués en Phénicie, d'après des modèles égyptiens plus ou moins modifiés sous l'influence des types chaldéens; c'est ainsi qu'on peut voir des poignards d'Egypte au côté des chefs de Tirynthe ou de Mycènes, à leurs doigts des bagues décorées de lotus, à leur cou, des cylindres d'origine babylonienne.
Le troc ne s'opère pas toujours sans querelle ni même sans danger. Quelquefois les indigènes, surexcités à la vue de tant de belles choses, essaient de s'en emparer par la ruse ou par la violence : ils surprennent les marchands descendus à terre, les tuent, réussissent même à mettre la main sur le navire. Le plus souvent ce sont les Phéniciens qui abusent de la bonne foi des indigènes ou de leur faiblesse. Ils fondent -en armes sur la foule désarmée, dépouillent et tuent les vieillards, enchaînent les jeunes gens, les femmes et les enfants et les emmènent en esclavage. Ou bien, ils inventent quelque prétexte pour attirer sur leurs bateaux les filles des chefs; ils prétendent, par exemple, avoir des bijoux ou des étoffes si précieuses qu'ils n'osent les débarquer de peur d'être volés. Tandis qu'elles sont occupées à regarder les objets, on lève l'ancre tout doucement, et dès qu'on se trouve à quelque distance du rivage, on saisit les curieuses et on les lie pour les empêcher de se jeter par-dessus le bord et de regagner la grève à la nage. Les femmes grecques ou lyciennes ont leur valeur sur les marchés de l'Egypte et de l'Assyrie, et plus d'une parmi elles est allée finir ses jours, comme esclave ou comme favorite, dans les harems de Thèbes ou de Ninive.
Baoukou reçoit enfin à Tyr quelques renseignements cer-
tains sur les Khiti, et par surcroît sur la marche de l'armée égyptienne. Ramsès vient de pénétrer dans la vallée de l'Oronte et se dirige lentement vers Qodshou ; quant aux Khiti, ils n'ont en plaine que des partis de troupes légères, et tiennent le gros de leurs forces dissimulé dans les replis du Liban, au nord-ouest de la ville. Baoukou, après avoir hésité un moment, se décide à pousser jusqu'au delà de Sidon la fleurie, puis à franchir la montagne vers le point où les ennemis sont cachés, pour rapporter à Pharaon des indications précises sur les positions qu'ils occupent. 11 n'y a point de route battue entre Sidon et la vallée de l'Oronte, mais des sentiers à peine tracés que les chevriers et les Bédouins connaissent seuls. Les cyprès commencent à micôte, les sapins, les grands cèdres centenaires, qui semblent monter au ciel et dont le feuillage est si épais que la lumière y pénètre à peine. Jamais, pas même entre Joppé et Mageddo, Baoukou ne s'est trouvé dans des masses de forêts aussi sombres, aussi étouffées, aussi muettes. Le silence et l'isolement l'accablent, comme on dit qu'ils font les âmes pendant le voyage d'outre-tombe à la recherche du paradis d'Osiris : l'horreur religieuse des grands bois le saisit. Son char se brise de nouveau à mi-côte, et les chevaux le traînent avec peine; parfois le rugissement d'un lion éclate au loin ou le rire glapissant d'une hyène se fait entendre dans un fourré.
Il atteint vers le soir le sommet de la montagne et, rompu de fatigue, s'endort sans manger, sans allumer un feu de bivouac; quand le froid du matin le réveille, il est seul, personne à côté de lui. Le guide a voulu lui voler ses chevaux, mais ils se sont ébroués au contact d'une main étrangère, et le voleur a dû renoncer à son projet; il s'est rabattu sur les bagages qu'il a emportés en partie. Cependant le serviteur, éveillé au bruit, l'avait aperçu et s'était gardé de prévenir son maître; le voleur parti, il a fait
main basse sut le reste et s'est sauvé à son tour. Baoukou est donc seul sur la montagne, au milieu d'une brume épaisse qui l'empêche de rien distinguer à vingt pas devant lui. Un faux mouvement peut le précipiter hors du chemin, dans quelque ravin où il se briserait bras et jambes : le mieux est d'attendre le lever du soleil. Bientôt, eu effet, le brouillard se dissipe, les pics émergent lentement, puis les pentes boisées, et les vapeurs se retirent peu à peu dans les basfonds d'où les rayons les débusquent promptement. Baoukou voit à ses pieds la plaine de la Syrie Creuse se dérouler tout entière, avec ses champs en damier, ses bouquets de bois, ses villages épars, ses rivières dont une double i d'arbres dessine le cours sinueux, le camp égyptien, et par delà, le petit lac de Qodshou reluisant au soleil. Le sentier devient meilleur à mesure qu'il descend et mène assez rapidement dans la vallée. Baoukou abandonne les débris de son char, prend ses deux chevaux par la bride et se met en route, heureux d'en être quitte à si bon marché. Une fois au bas de la montagne, il compte enfourcher une de ses bêtes, conduire l'autre en main comme cheval de rechange et deux heures de galop l'amèneront au camp égyptien1.
Mais voici qu'à un détour du sentier, un bruit confus, comme d'une grande multitude, frappe subitement son oreille. Il avance avec précaution, écarte les branches d'un buisson, et aperçoit sous lui, dans un vallon assez large, des colonnes d'hommes et de chevaux rangées en bon ordre, et prêtes à partir au premier signal. C'est l'introuvable armée du prince de Khiti, que son chef a tenu disséminée jusqu'alors, et qu'il a rassemblée le jour précédent en cet endroit. Comme Baoukou regarde, un mouvement se produit et se propage dans la masse. Des aides de camp cou-
1. Le voyage que je prête ici à Baoukou. est, au rebours, le voyage qui est décrit dans q îelques pages du Papyrus Anastnsi n" I.
rent çà et là portant des ordres; les soldats examinent une dernière fois le harnais de leurs chevaux, les roues, le timon, montent sur leurs chars et saisissent les rênes. Un cri de commandement retentit, puis un claquement de fouets, et les chars s'ébranlent, division après division. Les Khiti tiennent la tête de la colonne; leurs chariots, plus lourds et plus grands que ceux des Égyptiens, portent chacun trois hommes, un combattant, un cocher, un portebouclier qui protège ses deux compagnons. Ils sont vêtus de la longue robe rayée rouge et bleue, rouge et blanche, bleue et blanche, et ont pour armes l'arc, la lance et le poignard. Les auxiliaires Dardaniens etMysiens les suivent, et le reste des contingents d'Asie Mineure et de Syrie ferment la marche. Il y a là deux mille cinq cents chars, divisés en quatre bandes de force à peu près égale. Baoukou les suit du regard, et remarque, qu'au lieu de se lancer franchement par la plaine, ils marchent avec lenteur, se dissimulant derrière les arbres, profitant du moindre accident de terrain pour cacher leur approche : c'est une surprise qui se prépare, et peut-être un désastre pour l'armée égyptienne, si Pharaon n'est pas prévenu à temps. Il hâte le pas, atteint le bas de la montagne et pique droit sur le camp. L'ennemi l'aperçoit enfin au moment quïl débouche en rase campagne ; trois ou quatre chars se détachent de la première division, et, désespérant de l'atteindre, rentrent dans les rangs, après lui avoir jeté de dépit quelques flèches hors portée.
Le cainp égyptien devant Qodshou. — Scènes de la vie au camp. — Les espions hittites. — Départ et ordre de marche — Conseil de guerre. — Le camp égyptien surpris par les Khiti. — Ramsès charge l'ennemi. — Discours de Ramsès à ses généraux. — La bataille de Qodshou. — Après la victoire. — Klrtisarou demande la paix. — Traité entre llamsès et les Khiti.
Le camp égyptien est établi depuis plusieurs jours sur la rive droite de l'Oronte, à quelque distance au sud de Qodshou. C'est une enceinte rectangulaire, deux fois aussi longue que large (fig. 100). Les terres du fossé, rejetées à l'intérieur, et accumulées, forment un rempart qui atteint à peu près à hauteur d'homme : de grands boucliers en osier, carrés par la base, arrondis au sommet, se dressent à la face extérieure de ce mur rudimentairc et lui servent de parement. Une seule porte s'ouvre dans un des flancs, une planche sert de pont pour entrer et sortir. Deux escouades de fantassins, postés à l'intérieur de chaque côté de la porte, montent la garde jour et nuit, le bâton et l'épée nue à la main (fig. 101).
L'aire intérieure est divisée, dans le sens de la longueur, en trois compartiments délimités par des mur:, légers.
DjixixnxixiixixroxixDjj
arde des portes.
Celui du milieu appartient au roi et renferme son pavillon : Pharaon y retrouve tout le comfort et tout le luxe de ses palais d'Egypte, une chambre à coucher, un salon d'audience, une salle à manger, même une chapelle, où il offre l'eau et l'encens chaque matin à son père,Amonrâ, maître de Thèbes. Les princes qui l'accompagnent, ses écuyers, ses généraux, logent à côté de lui ; derrière lui, en longues files, sont rangés les chevaux et les chars de guerre, les chariots des bagages et les bœufs qui les traînent. En
avant des bœufs, une charrette, recouverte d'une bâche, sert au transport d'un des auxiliaires les plus singuliers que l'homme ait jamais songé à se donner sur les champs de bataille. Hamsès a toujours avec lui un énorme lion, apprivoisé et dressé à charger l'ennemi En temps ordinaire, l'animal est doux et montre la bonhomie d'un gros chien : il s'exalte dans la mêlée et s'abandonne alors à sa férocité native. Les deux compartiments de droite et de gauche sont le domaine des soldats. On n'y voit ni tentes, ni huttes temporaires. Les Égyptiens sont habitués à vivre en plein air : ils cuisinent, mangent, dorment, vaquent en public à toutes leurs occupations. Ici, l'un d'eux surveille la marmite en nettoyant ses armes. Un autre boit à même une chèvre de vin qu'un esclave l'aide à soutenir. Un troisième a démonté son char et y remplace une pièce fatiguée. D'autres affûtent leur poignard ou leur lance, d'autres rapetassent leur pagne ou leurs sandales, d'autres échangent des coups de poing ou de bâton. Les chars sont rangés sur le front de chaque escouade, les bagages empilés sur le sol, linge,
lfc-i CUANTRE X.
armes, provisions. Les chevaux de guerre et les ânes du bagage mangent et se reposent à l'aise ; çà et là, un baudet jovial se roule à terre en bravant de plaisir (fig. 102).
Les officiers qui reviennent du dehors donnent les nouvelles à ceux qui ne sont pas sortis du camp. Rien encore : le vil Khiti s'obstine à rester invisible, et tous les Asiatiques qu'on interroge ou ne savent rien de lui, ou déclarent ne rien savoir. Quelques jeunes gens inclinent à considérer l'inaction de l'ennemi comme une preuve d'impuissance et de lâcheté : Khitisarou se cache parce qu'il a peur. Les vieux routiers hochent la tête en écoutant ces propos : comme Pharaon, ils pensent que la bataille est proche, et moins l'ennemi se montre, plus ils se méfient de lui. Le vil Khiti a de bons généraux, une armée bien disciplinée, des alliés pleins de feu; il ne bouge pas? c'est qu'il prépare quelque tour de son métier. Si l'on pouvait fouiller du regard ces ravins et ces montagnes boisées qui bornent la plaine, peut-être y trouverait-on ce qu'on cherche en vain depuis deux mois. L'orage s'amasse d'ordinaire sur les hauteurs; gare dessous le jour où il crèvera sur la plaine. En attendant, Pharaon fera bien de redoubler de vigilance ; on est vite surpris à la guerre, et une défaite sous les murs de Qodshou ramènerait l'armée à Gaza, plus vite qu'elle n'en est venue.
Ramsès n'est pas moins préoccupé que ses vieux capitaines. Tous les rapports qu'il reçoit des batteurs d'estrade s'accordent à déclarer qu'il n'y a point d'armée ennemie à vingt lieues à la ronde; comment croire cependant que Khitisarou consente à livrer sans défense, à la merci des Égyptiens, les cantons les plus riches de son royaume? Des Bédouins qu'on lui amène lui affirment que les Khiti sont encore à quarante lieues de là, près de Khaloupou; leurs contingents ne se rassemblent que lentement, et peut-être aurait-on intérêt à les attaquer avant
qu'ils ne soient complètement organisés. Après avoir hésité longtemps, il se décide enfin à agir sur la foi de ces informations. Il convoque ses généraux, leur expose son plan de campagne et leur donne ses derniers ordres pour qu'ils partent demain à la pointe du jour. Il laisse Qodshou derrière lui et se propose d'aller chercher les alliés au cœur de leur pays. La légion de Phrà formera la gauche et traversera la vallée au sud de Shahtouna; la légion de Phtah s'avancera au centre dans la direction du village d'Arnam; la légion de Soutekhou prendra position à la droite et suivra la grand route. La légion d'Amon demeurera au camp et n'en sortira que le surlendemain avec le roi. La nuit s'écoule aux derniers préparatifs ; le matin, à la première heure, les trois colonnes se mettent en marche chacune dans la direction qui lui avait été indiquée.
Les vedettes ennemies, qui les surveillent furtivement du haut des collines, signalent leur départ. Khitisarou fait aussitôt prendre les armes à sa troupe entière et se tient prêt à tout événement. Ramsès se doute-t-il du piège qu'on lui tend et manœuvre-t-il pour attirer l'ennemi en plaine? Lève-t-il réellement son camp et se dirige-t-il vers Khaloupou, trompé par les faux rapports des Bédouins qu'on lui a envoyés? Peu à peu le mouvement s'accentue, les colonnes égyptiennes s'éloignent, se perdent dans les tourbillons de poussière que soulèvent les roues de leurs chars et les pieds de leurs chevaux. Khitisarou a reconnu les enseignes et sait que les deux tiers de l'armée égyptienne sont déjà au delà de (Jodshou. Ramsès n'a plus avec lui qu'une seule légion et sa maison militaire. Ce sont, il est vrai, les meilleures troupes de l'Egypte, mais combien d'heures pourront-elles soutenir le choc des deux mille cinq cents chars asiatiques? On aura le temps de forcer le camp, tandis que les divisions si imprudemment lancées vers le nord pousseront leur pointe en avant. La légion
d'Anton sera écrasée, Pharaon tué ou pris avant qu'elles soient revenues sur leurs pas; les vaincre à leur tour sera chose facile quand elles seront privées de leur chef. La matinée s'avance, le soleil est déjà haut sur l'horizon, le camp égyptien conserve sa physionomie ordinaire et personne n'y semble rien soupçonner de ce qui se passe. Khitisarou donne le signal si longtemps attendu, et se rue dans la plaine au grand galop de ses cavales.
Ramsès, après avoir assisté au départ, était rentré dans sa tente, et causait avec ses deux fils aines, assis sur son trône d'or, quand deséclaireurs d'entre ses serviteurs arrivèrent, amenant deux espions du misérable Khiti. Amenés en sa présence, Sa Majesté leur dit : « Vous « autres qui êtes -vous donc? )) Ils refusèrent d'à- Fi- m~ Les fPion* reçoivent la hus'
tonnade.
bord de rien dire, mais on
les bàtonna vertement et la douleur finit par leur arracher des aveux (fig. 105). Ils dirent : « Nous sommes au misé- « rable Khiti et il nous a envoyés pourvoir où est Sa Majesté » Sa Majesté leur dit : « Et lui où est-il, le misérable Khiti? « car j'ai entendu qu'il est présentement près de Khalou- « pou. » Ils dirent: « Voici, le misérable Khiti se tient, lui « et les peuples nombreux qu'il a amenés avec lui en mulet titude, toutes les nations comprises dans les limites du « pays de Khiti, du Naharanna et du Qidi1 tout entier; or « elles sont puissantes en soldats, en gens de char avec « leur harnachement, aussi nombreux que les grains de « sable des grèves, et voici qu'elles se tiennent prêtes à « combattre derrière Qodshou la vile. » Cette révélation
1. Le Naharanna est le pays entre l'Oronte et le Balikh; le Qidi, la côte de Cilicie, Kètis des géographes grecs.
CUAPITKE X.
remplit le roi de colère et d'anxiété : est-il temps encore de rappeler les trois légions, ou faut-il abandonner le camp en toute hâte et tâcher de les rejoindre avant que l'ennemi se soit montré?
Sa Majesté convoque aussitôt le commandant de la légion d'Amoii, celui des Shardanes, et les chefs de ses soldais des chars pour leur communiquer les renseignements que le bâton vient d'arracher aux deux espions du misérable Khiti (fig. 104). a Voyez ce qu'ont fait les chefs d'éclaireurs
« des princes vassaux qui com- « mandent en ce pays où est
Ramsès tient conseil de guerre avec ses généraux.
o Sa Majesté. Us se sont obstinés à dire comme une chose
a certaine : « Le vil Khiti est au pays de Khaloupou ; il se
« sauve devant Sa Majesté, depuis qu'il a appris que tu
« viens ». Ainsi ont-ils dit comme chose certaine et voici, je
a viens d'apprendre en celte heure même, par les deux
« espions du pays de Khiti, que le misérable Khiti arrive avec des nations nombreuses, avec des hommes et des
i chevaux aussi nombreux que les grains de sable de leurs
« grèves, et qu'il se tient derrière Qodshou la maudite, sans
« que les éclaircurs des princes vassaux de ce pays en aienl
« rien su ! » Les généraux ne furent pas moins troublés que le roi ne l'avait été. « C'est, dirent-ils, un crime « énorme que les gouverneurs des pays étrangers et les « princes vassaux de Sa Majesté ont commis en négligeant « de s'informer de ce que le vil Khiti devenait ! » Ce n'était pas le moment de récriminer; il fallait agir et vite. On décida d'expédier aux légions l'ordre de revenir à marches forcées, et l'on allait se séparer pour mettre le camp en défense, quand Baoukou pénétrant dans la tente annonça l'attaque immédiate de l'ennemi. Khitisarou arrivait en effet et sa troupe entière avec lui : en quelques minutes, le fossé était comblé, l'épaulement en terre renversé malgré les boucliers qui le couvraient, et les Asiatiques se ruaient dans le camp égyptien par la brèche. La surprise était complète : une partie des fantassins fut tuée avant même d'avoir pu saisir les armes, quelques escouades se rallièrent et soutenues par les Shardanes arrêtèrent un moment l'ennemi aux portes du quartier royal. Ils succombaient sous le nombre et commençaient à se débander, quand soudain le cri de guerre retentit, mêlé à des rugissements. Ramsès II et son lion paraissaient enfin sur le champ de bataille.
En apercevant les premiers chars des Khiti, Pharaon s'était écrié de colère et de rage, comme son père Montou de Tbèbes. Il revêtit son armure, saisit sa lance, fit détacher le lion, monta sur son char et se lança au plus fort de la mêlée (fig. 105). Les quelques chars qui chargèrent derrière lui furent bientôt renversés, leurs guerriers tués ou pris et Pharaon se trouva seul avec son écuyer, Menni, séparé des troupes qui résistaient encore par un gros de chars ennemis. Quand Menni se vit enveloppé, il faiblit, et le cœur lui manqua ; une grande terreur envahit ses membres et il dit à Sa Majesté : « Mon bon seigneur, ô roi gé- « néreux! grand protecteur de l'Egypte au jour du combat !
« nous restons seuls au milieu des ennemis, car les aro chers et le char nous ont quittés. Arrête-toi pour con- « server la respiration à nos bouches. Sauve-nous, ô sei- « gneur Ramsès Mîamoun ! » Et Sa Majesté répondit à son écuyer : « Courage, affermis ton cœur, ô mon écuyer! Je a vais entrer au milieu d'eux comme fond l'épervier sur
Ramsès II sur son char : le lfcm du roi charge à côté des chevaux.
a sa proie; tuant et massacrant, je vais les jeter sur la
a poussière. Que sont donc à tes yeux ces infâmes? Amon
« les a livrés à mon bras. » Et levant la voix vers le dieu :
a Je t'invoque, ô mon père Amon! me voici au milieu de
« peuples nombreux et inconnus de moi; toutes les nations
a se sont réunies contre moi et je suis seul de ma per-
« sonne, aucun autre avec moi. Mes nombreux soldats
a m'ont abandonné, aucun de nos cavaliers n'a regardé
« vers moi, et, quand je les appelais, pas un d'entre eux
« n'a écouté ma voix. Mais je pense qu'Amon vaut mieux
« pour moi qu'an million de soldats, que cent mille cava- « liers, qu'une myriade de frères ou de jeunes fils, fus- « sent-ils tous réunis ensemble ! L'œuvre des hommes nont- « breux n'est rien, Amon l'emportera sur eux. J'ai accom- « pli mes actions par le conseil de ta bouche, ô Amon ! t^t « je n'ai pas transgressé tes conseils : voici que je t'ai « rendu gloire, jusqu'aux extrémités de la terre ! »
Il chargea, et a sa main les dévora dans l'espace d'un « instant », et ils se disaient l'un à l'autre : « Ce n'est pas « un homme qui est au milieu de nous, c'est Soutekhou, « le grand guerrier, c'est Bâal en personne. Ce ne sont pas « les actions d'un homme, ce qu'il fait contre nous : seul, « tout seul, il repousse des centaines de mille, sans chefs a ni soldats. Hâtons-nous, fuyons devant lui, cherchons « notre vie, et respirons encore les souffles. » Cinq fois il se précipita sur eux, et cinq fois les rangs à peine rompus se reformèrent autour de lui ; à la sixième enfin il réussit à briser le cercle qui l'environnait et à rejoindre les siens. Ils n'étaient plus qu'une petite troupe, mais dont la ferme contenance en imposait à l'ennemi. Pharaon ne prend pas ordinairement grand part aux batailles qui se livrent sous ses yeux. Il y assiste plus qu'il ne s'y mêle, et ses généraux ne lui permettent pas de courir un danger sérieux. Ce jour-là Ramsès donna sans ménagement comme un simple soldat. Il encourageait les siens de la voix et du geste, les menait lui-même au choc et couvrait leur retraite quand ils pliaient sous le nombre. Il invoquait Amon à haute voix avant chaque retour offensif, et il semblait qu'Amon le couvrît d'un bouclier invisible. Tandis que tous ses fidèles tombaient l'un après l'autre, son char demeurait intact et luimême ne recevait aucune blessure.
Ce duel inégal durait depuis plusieurs heures, et les Égyptiens décimés, mourant de soif et de fatigue, ne songeaient plus qu'à vendre chèrement leur vie. Une clameur puissante
s'éleva sur les derrières de l'ennemi : la légion de Phtah entrait en ligne (fig. 106). L'officier dépêché à sa recherche l'avait rencontrée un peu au nord-est de Qodshou; elle accourait en bon ordre, les chars sur le front et sur les flancs, les fantassins en colonne profonde. Les Kliiti et
Fig. 1W. — La légion de Phtah entre en ligne.
leurs alliés, déjà découragés par leur lutte contre la maison du roi n'attendirent pas le choc. Us tournèrent bride et se retirèrent en désordre dans la direction de Qodshou. Une attaque vigoureuse aurait sans doute changé leur retraite en déroute, mais les troupes égyptiennes, qui avaient marché ou s'étaient battues toute la journée, étaient entièrement épuisées, et rentrèrent au camp. La légion de
Soutekhou arriva bientôt après ; celle de Phrâ ne rejoignit qu'assez tard dans la soirée. Elle avait été surprise, elle aussi, par une brusque attaque des chars asiatiques, et renversée en partie. Mais les soldats qui la composaient, pour la plupart vétérans des guerres syriennes, s'étaient remis promptement de leur émoi, et étaient restés maîtres du1 champ de bataille après plusieurs heures de mêlée sanglante. Le plan de Khitisarou, bien conçu, bien mené, avait échoué devant la valeur indomptable de Ramsès et devant la fermeté de ses troupes.
Pharaon démonte et sa première pensée est pour les chevaux qui l'ont porté si bravement pendant la bataille, Force-en-Thèbes et Nourit-satisfaite. Ils ne sont point blessés, non plus que le lion, mais leur caparaçon est souillé de poussière et de sang, les plumes qui ornent leur tête sont en lambeaux, et leurs colliers traînent à moitié brisés. Ramsès les flatte, leur parle, leur promet une place d'honneur dans les écuries de son palais, des rations illimitées de fourrage et des parures superbes pour le restant de leurs jours; les bonnes bêtes paraissent le comprendre et relèvent la tète à sa voix malgré leur fatigue. 11 donne ensuite l'ordre d'appeler tous les chefs de l'armée et ils accourent et l'acclament selon l'usage en l'abordant: « C'est donc ainsi, « ô bon combattant, que tu sauves ton armée ! Fils du dieu a Atoumou et l'œuvre de ses mains, tu as détruit le peuple « de Khiti par ton cimeterre puissant. Tu es le guerrier a parfait, et il n'y a point roi qui combatte comme toi pour « ses soldats, le jour de la bataille. Tu es le héros au « grand cœur, qui te rues le premier dans la mêlée, et « qui ne t'inquiètes pas de savoir si le monde entier est « réuni contre toi. Tu es le brave des braves devant ton a armée et à la face de la terre entière. Personne ne peut « le nier; comme tu protèges l'Egypte et que tu châties « les nations, tu as brisé les reins du Khiti pour l'éter-