‹ Histoire ancienneChapitre 15 sur 26 · CL. DE SIXIEME · texte numérisé non relu

CL. DE SIXIEME

(( nité. » Malgré ce ton de flatterie, les généraux ne sont rien moins que rassurés; ils redoutent que Pharaon ne leur fasse payer cher la négligence qui a failli causer sa perte, et ses premières paroles ne sont pas de nature à dissiper leur crainte. « Oh! quel crime avez-vous commis, ô mes a généraux, mes piétons, mes gens de chars, en ne venant o pas au combat! Est-ce qu'un homme n'est pas glorifié « dans son pays, lorsqu'il a montré son courage auprès de « son seigneur, et qu'il a le renom d'un guerrier? En vérité, « en vérité, l'homme est acclamé pour sa vaillance! »

Il rappelle les bienfaits dont il les a comblés, et qui méritaient plus de reconnaissance. « N'ai-je donc fait de o bien à aucun d'entre vous, que vous m'ayez laissé seul « au milieu des ennemis? Vous avez eu peur et vous êtes « vivants, vous respirez encore et moi, par votre faute, je <> suis resté seul. Ne pouviez-vous donc pas vous dire en « votre cœur que je suis votre rempart de fer? Que dira « mon père Amonrâ de Thèbes, lorsqu'il saura que vous « m'avez laissé seul et sans second; que pas un prince, pas « un officier des chars ou des archers n'a joint sa main à « la mienne ! » Le souvenir de leurs exploits passés l'adoucit pourtant, et comme, au fond, il n'est pas fâché d'avoir pu donner un témoignage éclatant de sa force et de sa vaillance, il consent à oublier leur faute, et à ne se rappeler que les noms des serviteurs qui ne l'ont pas abandonné à l'heure du danger. « J'ai combattu, j'ai repoussé des millions de « peuples à moi seul. Force-en-Thèbes et JSourit-satis- « faite étaient" mes grands chenaux, c'est eux que j'ai trou- « vés sous ma main, quand j'étais seul au milieu des en- « Demis frémissants. Je leur ferai prendre moi-même la « nourriture devant moi, chaque jour, quand je serai dans « mon palais; car je les ai trouvés quand j'étais au milieu « des ennemis, avec le chef Henni, mon écuyer, et avec les « officiers de ma maison qui m'accompagnaient et qui

« sont mes témoins pour le combat ; voilà ceux que j'ai u trouvés. Je suis revenu après la lutte vainqueur, et j'ai g frappé de mon glaive les multitudes assembler-.

C'est un succès, mais chèrement acheté ; le camp surpris, pillé en partie, la moitié de la légion d'Amon et de la garde étrangère détruite ou dispersée, l'ennemi repoussé, mais repoussé avec peine et prêt à recommencer. Ramsès prend ses dispositions pour le lendemain : les légions de Phrà, de Phtah et de Soutekhou seront placées de la même façon qu'elles étaient le matin pour la marche, à gauche, au centre et sur ^g| la droite ; les restes de w^> la légion d'Amon et des Shardanes resteront en , , „ , ,

, . . . Fig. 107. — La ville de Qodshou.

reserve. Khitisarou de son

côté rappelle à lui les corps qui n'avaient point participé à l'action, et les range en avant de Qodshou (fîg. 107). La ville occupait primitivement une boucle que le fleuve forme au sortir d'un petit lac; les eaux courantes la protégeant de trois côtés, le flanc Est seul n'était point couvert par ce fossé naturel et restait exposé à une attaque directe. Un de ses anciens rois, voulant la rendre inexpugnable, coupa la langue de terre qui la rattachait à la plaine, d'un double canal creusé du lac au fleuve. L'enceinte forme aujourd'hui un cercle presque parfait. Le mur, engrosses pierres, est garni de tours; celles qui défendent la porte sont plus élevées que les autres et plus solidement construites. Qodshou est dans une île, que deux ponts jetés sur les deux fossés rattachent à la terre ferme; on les enlève et on les rétablit à volonté, selon le besoin du moment. Khitisarou a encore deux mille chars; il les range à quelque distance en avant de la ville, la droite appuyée au fleuve, la gauche allongée dans la plaine ; il laisse son infanterie dans la place

avec ordre de ne sortir que s'il est vaincu, pour arrêter la poursuite des Égyptiens.

La lutte s'engage de grand matin par une escarmouche entre les archers, mais à peine ont-ils eu le temps d'échanger quelques flèches, Hamsès et Khitisarou leur enjoignent de s'écarter et de faire place à la cavalerie. Si l'on n'en jugeait que l'apparence, la force des deux troupes serait inégale. Les chars du Khiti, hauts, lourds, montés par trois hommes, devraient avoir facilement raison des légers chars égyptiens, les culbuter rien que par leur poids. Les deux masses s'ébranlent d'abord, puis accélèrent le mouvement et se précipitent l'une sur l'autre à toute la vitesse de leurs attelages, avec un roulement sourd semblable à celui du tonnerre. Les Égyptiens, dressés par de longs exercices à marcher avec ensemble, se portent en avant aussi régulièrement que s'ils étaient encore à Thèbes sur le champ de manœuvre; aucun char ne dépasse l'autre, et leur file au galop forme sur le terrain comme une ligne continue. L'homme d'armes a noué les guides, les a passées autour de ses flancs, et, pesant sur elles à droite ou à gauche, mollissant la pression en avant ou l'accentuant en arrière, fait tourner, partir, stopper ses chevaux d'un simple tour de reins; il court l'arc tendu, la corde ramenée derrière l'oreille, la flèche pointée et prête à partir, tandis que le cocher se tenant à la caisse d'une main, de l'autre présente le bouclier pour protéger son camarade (fig. 108). Les Khiti moins habiles ne conservent plus exactement leurs distances après quelques instants de galop : leur ligne flotte, se tord à mesure qu'ils avancent, quoi qu'ils fassent pour la tenir droite, Bien qu'ils aient un arc comme leurs adversaires, ils ne s'en servent guères ; la plupart d'entre eux préfèrent employer la lance et la couchent déjà à moitié, pour être prêts à frapper de la pointe dès qu'ils seront à portée.

Déjà les deux lignes ne sont plus séparées que par deux

longueurs de cheval : un commandement bref, toutes les flèches égyptienne partent en sifflant, une vingtaine de Khiti et de Dardaniens tombent, autant de chevaux s'abat-

Fig. 108. — Choc de chars : les Égyptiens sont sur la gauche du tableau, les Khiti sur la droite.

tent, les chars désemparés se rejettent sur les voisins, se renversent. Une seconde décharge porte le désordre à son comble; la première ligne des coalisés se rompt, les chars intacts se dispersent, les soldats jetés à bas des chars brisés saisissent un cheval, coupent les traits qui l'atta-

client au timon, lui sautent sur le dos et se sauvent au hasard. Khitisarou lance une seconde division, qui rétablit le combat, et, joignant enfin les Égyptiens, leur inflige des pertes sérieuses, enfonce leur centre et en pousse les débris devant elle. A ce moment, Ramsès se met à la tête de son aile droite et se précipite avec elle : les Khiti, pris en flanc, sont refoulés peu à peu vers la rivière. Khitisarou voit tomber l'un après l'autre ses serviteurs les plus dévoués, Tirgannasa le chef de sa cavalerie, Agama capitaine d'infanterie, son historiographe Khaloupsarou, Zaouazas prince de Tonisa, son propre frère Mazrima. Il pousse son char à l'eau pour traverser le lac et se réfugier dans Qodshou : beaucoup de ses gens, qui l'imitent, sont entraînés parle courant et se noient; lui-même est rejeté à demi-mort au pied des remparts. On le ramasse, on le tient la tête en bas, on le secoue, pour lui faire dégorger l'eau qu'il a avalée (fig. 109). Cependant son infanterie sort de la place et fond sur les Égyptiens, en une seule masse de huit mille hommes. Cette intervention, trop tardive pour changer le sort des armes, arrête la marche des vainqueurs et sauve les débris de la cavalerie. Le combat d'hier n'avait qu'arrêté la marche de Khitisarou ; la bataille d'aujourd'hui a désorganisé et presque détruit son armée.

Le soir même, ses envoyés se présentent devant Ramsès. Depuis que la bataille a cessé, les soldats se sont répandus dans la plaine afin de dépouiller les morts et de rapporter le butin. L'Égyptien ne tranche pas la tête de son ennemi : il lui coupe la main droite ou quelque autre membre et l'apporte aux scribes, qui l'inscrivent à son

Fig. 109. — Khitisarou soigné parsessoldats.

nom. Pharaon daigne présider lui-même du haut de son char à l'enregistrement des mains (fig. 110). Les envoyés le trouvent entouré de ces trophées sanglants, et il s'interrompt pour les recevoir. S'il n'écoutait que ses déairs secrets, il continuerait la guerre à outrance et tâcherait d'en finir une bonne fois avec ces adversaires opiniâtres; mais son armée est-elle assez nombreuse, après les pertes qu'elle a faites, pour pouvoir tenir longtemps la campagne?

Fig. 110. — Enregistrement des mains coupées et des prisonniers.

Les restes des Khiti sont encore redoutables, Qodshou es! forte et ne se rendra qu'après un long siège. Pendant qu'on s'emploiera à la bloquer, Khitisarou rassemblera une armée nouvelle, la Syrie méridionale peut se révolter, et un échec, même insignifiant, compromettrait les résultats du succès qu'on vient de rapporter. Ramsès se résigne donc à ne pas repousser les ouvertures de l'ennemi, et reçoit la lettre que les messagers lui présentent.

Elle est de Khitisarou lui-même, et conçue dans les termes les plus humbles. « Ceci est pour satisfaire le cœur « de Sa Majesté, du dieu qui répand à volonté son influence a vivifiante, du Seigneur, taureau valeureux qui aime la « vérité, du roi suprême qui protège ses soldats, du héros « au glaive invincible, rempart de ses soldats au jour du a combat, du roi de la Haute et de la Basse-Egypte Ousir- « mari-solpounri, fils du Soleil, Rarnsès-Mîamoun. — Ton « serviteur Khitisarou te parle pour t'exposer. qu'étant « toi-même fils d'Amon et sorti de sa substance, comme il

« t'a livré toutes les contrées réunies ensemble, le pays s d'Egypte et le pays des Khiti s'unissent pour mettre

leurs services à tes pieds. Râ, ton auguste père, t'a donné a la force et la victoire : veuille ne pas t'emparer de nous, « ô toi dont les âmes sont grandes ! Ta vaillance s'est ap- « pesantie sur la nation des Khiti, mais serait-il bon pour « toi de tuer tes serviteurs? Tu es leur maître, ton visage « restera-t-il en fureur et ne t'apaiseras-tu pas? Tu es venu « hier et tu as tué des centaines de mille ; tu reviens au- « jourd'hui, il ne demeurera plus personne parmi nous « pour être tes sujets. N'achève pas d'accomplir tes des- « seins terribles, ô roi victorieux, génie qui se plaît aux « combats ! Accorde-nous les souffles de la vie ! » Ramsès convoque son conseil, lui communique le message du prince de Khiti ; ses généraux délibèrent pour la forme, et, convaincus comme lui de la nécessité de la paix, l'engagent à se montrer magnanime. « Voici qui est excellent! Daigne a t'apaiser, ô suzerain notre maître ! Si on ne recevait pas « Khitisarou à merci, à qui l'accorderait-on ? Il t'adore, « consens à calmer ta colère. » Le lendemain l'accord était fait, et Ramsès reprenait victorieux le chemin de l'Egypte.

C'était moins une paix qu'une trêve ; la guerre recommença bientôt et se poursuivit avec des chances durables pendant seize ans encore. Cependant Ramsès vieillissait et n'allait plus lui-même à l'armée ; tandis que ses généraux combattaient pour lui, il bâtissait des temples, fondait des villes nouvelles, reconstruisait la plupart des cités anciennes. Après des négociations laborieuses, la paix fut conclue, et l'on prit jour pour échanger les tablettes d'argent, sur lesquelles on a coutume de transcrire les traités solennels. La cérémonie eut lieu, le 21 Tôbi, à Pa-Ramsès Mîamoun, dans le Delta. Le messager du prince de Khiti, Tartisabou, remit solennellement à Pharaon la tablette dont son maître l'avait chargé, et reçut celle qui portait le toxte hiéroglyphique

du traité. Le texte rappelait les conventions passées entre les rois d'Egypte et les princes de Khiti,au temps de Ramsès Ier et de Séti Ier. On y stipulait que la paix serait éternelle entre les deux peuples. « Si quelque ennemi marche contre les a pays soumis au grand roi d'Egypte et qu'il envoie dire au « grand prince de Khiti : « Viens, amène-moi des forces « contre eux, » le grand prince de Khiti fera comme il lui « aura été demandé par le grand roi d'Egypte ; le grand prince « Khiti détruira ses ennemis. Que si le grand prince de « Khiti préfère ne pas venir lui-même, il enverra les archers « et les chars du pays de Khiti au grand roi d'Egypte pour « détruire ses ennemis. » Une clause analogue assure au prince de Khiti l'appui des armes égyptiennes. Les articles suivants sont destinés à protéger le commerce et l'industrie des nations alliées, et à rendre plus certaine l'action de la justice chez elles. Tout criminel qui essaiera de se soustraire aux lois, en se réfugiant dans le pays voisin, sera remis aux mains des officiers de sa nation ; tout fugitif non criminel, tout sujet enlevé par force, tout ouvrier qui se transportera d'un territoire à l'autre pour s'y fixer à demeure sera renvoyé chez son peuple, mais sans que son expatriation puisse lui être imputée à crime. « Celui qui a sera ainsi expulsé, que sa faute ne soit pas élevée contre « lui, qu'on ne détruise ni sa maison, ni sa femme, ni ses « enfants ; qu'on ne tue pas sa mère ; qu'on ne le frappe ni « clans ses yeux, ni dans sa bouche, ni dans ses pieds; « qu'enfin aucune accusation criminelle ne s'élève contre « lui ! » Les conditions du traité furent observées loyalement de part et d'autre : Ramsès épousa la fille de Khitisarou, et celui-ci vint quelques années plus tard rendre une visite amicale à son gendre. Désormais « les peuples de « l'Egypte n'eurent plus qu'un seul cœur avec les princes « de Khiti, ce qui n'était pas arrivé depuis le dieu Râ ». Ramsès vécut longtemps encore; il ne mourut que dans

la soixante-septième année de son règne, soixante-deux ans après cette bataille de Qodshou qu'il avait gagnée par son courage personnel. On lui fit des funérailles splendides, et sa momie s*en alla dormir au tombeau qu'il s'était creusé de son vivant dans la Vallée des Rois. Elle n'y put reposer longtemps en paix : on dut, pour la sauver des voleurs, la transporter au tombeau d'Amenhotpou Ier, où elle demeura en magasin pendant près de deux siècles, avec les grands Pharaons des dynasties précédentes, Ahmosou Ier, Thoutmosou Ier, son grand-père Ramsès Ier, son père Séti Ier et les princesses de leur famille. Thèbes déchue, un roi de la xxup dynastie se débarrassa de ces morts encombrants, et les enterra pêle-mêle dans un coin de la montagne, caché si soigneusement, qu'ils y restèrent perdus pendant vingthuit siècles. Vers 1871, des fellahs en quête d'antiquités découvrirent ce lot de Pharaons, qu'ils exploitèrent régulièrement dix années durant, vendant un scarabée par ici, un papyrus par là, des morceaux d'étoffe, des bijoux, des statuettes funéraires, toute la défroque des rois d'autrefois. Tout ce qui échappa au pillage fut transporté en 1881 au musée de Boulaq, et Bamsès débarrassé de ses bandelettes revit, après plus de trois mille ans, la lumière du jour. Il dort aujourd'hui son dernier sommeil dans une salle de musée, sous la vitre d'une caisse. Il n'est plus pour nous ce qu'il était pour nos pères et pour leurs pères avant eux, un héros de légende douteuse, ou moins encore, un nom détaché de toute forme et flottant dans l'imagination des savants, sans couleurs et sans contours. Il est grand et bien conformé. Il a la tête allongée, petite, le crâne dénudé, quelques mèches do cheveux blancs aux tempes et à la nuque. Le front est bas, étroit, le sourcil bien fourni, l'œil petit et rapproché du nez, le nez mince, busqué, la tempe creuse, la pommette proéminente, l'oreille ronde et finement ourlée. 11 garde dans son immobilité séculaire

une expression de fierté et de majesté souveraine. On a mesuré sa taille, jaugé la capacité de son cerveau, inven-

Fig. 111. — Ramsès II, d'après une photographie prise sur le cadavre conservé au Musée de Gizéh.

torié son trousseau funèbre, et qui veut le voir tel qu'il était au moment de sa mort, voilà son portrait au naturel (fig. Ml), d'après sa photographie.

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