ASSYRIE CHAPITRE XI
Sargon veut se fonder une ville qui n'appartienne qu'à lui. — Choix de l'emplacement. — Les dieux sont consultés. — La fondation. — Fabrication de la brique. — Sargon mort, Dour-Sharoukîn est délaissée par les rois. — Le mur d'enceinte. — Les portes : les taureaux ailés. — Ce qu'on fait aux portes d'une ville. — Les rues, les maisons, la population. — Le palais et ses magasins. — Le harem. — Le logis royal et sa décoration. — Les prêtres et leur rôle dans l'État. — La tour à degrés.
La onzième année de son règne, et par un jour favorable, Sargon, roi grand, roi puissant, roi des légions, roi du pays d'Assour, fonda une ville et un palais, selon la volonté des dieux et le désir de son cœur. Tout dans les cités royales qu'il avait habitées jusqu'alors lui rappelait trop vivement la gloire des souverains qui l'avaient précédé. Les inscriptions lui racontaient par le menu l'histoire de leur vie. les bas-reliefs lui mettaient sous les yeux le tableau de leurs chasses et de leurs batailles : le vieux Tiglathphalasar avait construit ce corps de logis, un des Samsirammâny avait ajouté ces deux ailes, Assournazirhabal avait élevé la tour à étages et Salmanasar restauré les bâtiments du harem. Sargon voulut une ville qui lui appartînt tout entière et dont le passé ne commençât qu'avec lui.
Après avoir médité jour et nuit, et cherché avec un soin religieux la place qui lui conviendrait le mieux, il arrêta son choix sur le village de Magganoubba, à quelque distance au nord-est de Ninive, dans une large plaine qui s'étend des berges du Khousour aux montagnes de Mousri. Le sol y produit chaque année deux moissons, si bien qu'on la nomme dans les pays d'alentour la Plaine des deux printemps. Un des ruisseaux qui l'arrosent sent le soufre et jouit d'une propriété remarquable : tandis qu'ailleurs, dans la vallée du Tigre, les indigènes, et même les étrangers, sont tourmentés par l'éruption à la face de gros boutons douloureux, qui disparaissent au bout d'un an et laissent une cicatrice indélébile, ceux qui boivent de ses eaux ou sont épargnés ou guérissent rapidement. Le site offrait donc de grands avantages, et pourtant les trois cent cinquante princes qui s'étaient succédé sur le trône d'Assyrie l'avaient eu sous les yeux, sans songer à en tirer parti depuis des siècles. Sargon, mieux avisé, résolut d'y établir sa résidence et en expropria tous les habitants d'un seul coup. Les uns touchèrent en argent et en cuivre le prix que leurs champs leur avaient coûté, et qui était porté sur le contrat d'achat; d'autres, qui préféraient la terre au métal, reçurent en échange de leur patrimoine un terrain de même valeur. Il fallait que cette opération préliminaire fût conduite avec assez de soin et d'équité pour ne donner matière à aucune plainte justifiée : un seul des anciens maîtres du sol qui eût été dépouillé injustement, ses malédictions auraient porté malheur à la cité nouvelle.
La fondation d'une ville est un acte religieux dont tous les moments sont marqués de rites longs et compliqués. Ce n'est pas assez de tracer une enceinte, d'aligner des rues,
1. Le Khousour est aujourd'hui le Khôsser, qui se jette dans le Tigre à Mossoul ; les monts de Mousri sont la chaîne de montagnes à laquelle appartient le Djebel-Mahloub.
d'ouvrir des marchés, d'assembler au hasard plusieurs milliers de familles : si l'on veut que tout cela dure et prospère, il faut attirer dans les murs, à côté de la population humaine, une population de dieux qui n'en sorte pas et consente à les protéger. Sargon, avant de rien entreprendre, consulta dévotement Éâ, le roi des dieux, et sa sœur Damkou. Il se rendit au temple d'Ishtar, dame de Ninivê, et, debout dans le sanctuaire, il implora pour son œuvre les bénédictions de la déesse. Sa requête trouva grâce devant elle : elle lui ordonna de commencer les travaux, et lui, confiant dans les promesses de celle qui ne trompe jamais, assembla aussitôt des ouvriers et des matériaux de toute sorte. La ville, édifiée sur un plan régulier, devait avoir la forme d'un carré presque parfait, et présenter une surface de trois cents hectares environ. Les angles en furent orientés exactement sur les quatre points cardinaux du ciel ; les côtés en furent dessinés sur le sol au moyen d'une banquette large de vingt-quatre mètres, construite en blocs de calcaire qu'on charria des montagnes voisines. Pour sanctifier les substructions et pour en écarter les influences mauvaises, on y jeta, surtout dans les endroits réservés aux portes, des figurines en argile cuite représentant les grands dieux du pays, des cylindres couverts d'inscriptions, des amulettes de forme diverse. Mais les architectes assyriens, élèves serviles des vieux maîtres de la Chaldée, n'emploient pas volontiers la pierre : dès que la muraille fut arrivée à la hauteur de Î^IO* ils la continuèrent en briques jusqu'au sommet.
La brique destinée aux édifices publics est sainte, pour ainsi dire, et ne peut être fabriquée en tout temps. On la prépare sous les auspices d'un dieu particulier, Simân, le seigneur des fondations, et pendant le mois auquel il a donné son nom. Le roi vint donc, durant les premiers jours de Simàu (mai-juin), camper avec une suite nombreuse
dans la plaine de Magganoubba. Un autel y avait été dressé : il alluma le feu, ^ersa une libation dans le vase de cuivre consacré, fit égorger le taureau, et les mains levées, pria Simàn et son père Bel, l'architecte de l'univers, de consentir à diriger les travaux (fig. 142). L'argile fut
Fig. 112. — Le sacrifice royal.
prise sur place et débarrassée des pierres qu'elle renfermait, puis mêlée de paille bâchée et d'eau, foulée aux pieds, moulée, séchée au soleil. La brique est à peu près carrée, large de quarante centimètres environ, épaisse parfois de cinq, parfois de dix centimètres : elle porte estampés sur une face le nom et les titres du roi qui l'a fabriquée. Deux mois plus tard, en Abou, la construction commença : elle dura quatre ans, et ne fut terminée qu'au moment où Sargon revint de sa dernière campagne. Il ne jouit pas longtemps du plaisir d'être chez lui, dans une ville qui portait son nom et où tout lui parlait de sa grandeur. Peu après l'avoir inaugurée, il périt assassiné, à l'instigation et peut-être par la main de son fils Sennachérib. Dour-Sharoukin1, élevée à la dignité de capitale par un caprice de son fondateur, n'est plus aujourd'hui qu'une des nombreuses résidences du roi d'Assyrie. On dirait à l'ordinaire une cité morte ou tout au moins endormie, rues désertes, marchés peu fréquentés, population rare et indolente. Une ou
1. Sharoukin est la lecture réelle du nom de Sargon : j'ai conservé, partout ailleurs que dans le nom de la ville, la forme Sargon.
deux fois par an, elle s'éveille, ses palais s'ouvrent, ses carrefours s'animent, le tumulte de la vie l'emplit : Assourbanipal, fatigué du tumulte de Ninive, vient d'arriver avec son harem et sa cour entière.
La route qui conduit à Dour-Sharoukîn traverse le Khousour au sortir de Ninive, et suit assez fidèlement le côté gauche de la rivière. C'est une chaussée empierrée, comme toutes celles qui sillonnent l'Assyrie, large de douze mètres, et bordée à intervalles irréguliers de bornes en pierre qui marquent les distances parcourues. Elle aboutit, après de nombreux détours, à la porte d'ishtar, sur le front sud-ouest de la place. Les défenses de Dour- Sharoukîn sont encore telles que Sargon les a laissées. Le mur d'enceinte court droit dans la plaine, renforcé, tous les vingt-sept mètres, de tours carrées qui le dominent de leuFTete crénelée, et font une saillie de quatre mètres sur la courtine. 11 a vingt mètres de relief au-dessus du sol, et le chemin de ronde qui le couronne est si large que sept chars y pourraient galoper de front sans se toucher. Tout cet ensemble de constructions n'est à proprement parler qu'un bloc de terre compacte. Les briques, couchées sur les lits sans mortier ni ciment d'aucune sorte, alors qu'elles étaient encore humides, se sont agglutinées et comme pénétrées l'une l'autre : il n'y a machine de guerre assez puissante pour y pratiquer une brèche qui permette l'assaut.
Les portes sont au nombre de huit, deux sur chaque flanc. Elles s'ouvrent entre deux tours qui ne laissent entre elles que la largeur même de l'entrée. Chacune d'elles est dédiée à l'un des dieux de la cité et lui prend son nom, porte de Bel, porte de Beltis, porte d'Anou, porte d'ishtar. Elles se couvrent vers la campagne d'un châtelet, dont les angles sont défendus par une tour basse, large de douze mètres (fig. 415). Cinq d'entre elles sont accessibles aux
animaux comme aux hommes. C'est par là que les paysans arrivent chaque matin, poussant leurs bestiaux devant eux, ou conduisant leurs chariots lourdement chargés de légumes et de fruits. Ils franchissent l'avancée, traversent une grande cour pavée, puis s'enfoncent entre les deux tours, sous un couloir voûté, long de quarante-sept mètres,
Fig. 113. — Une des portes de Dour-Sharoukin (d'après Place).
et coupé à des intervalles presque égaux par deux galeries transversales. Les trois autres portes présentent une disposition particulière. Un escalier de onze marches, placé en avant de la cour, en interdit l'accès aux bêtes et aux cliars. Deux taureaux gigantesques, à tête humaine, se dressent à l'entrée du couloir : la face et le portrait tournés vers le dehors, le corps rangé contre la paroi intérieure, ils semblent attendre l'ennemi en compagnie de deux génies ailés qui se dissimulent derrière eux. Le cintre qui les sépare et s'appuie sur leurs mitres est décoré d'un bandeau de briques émaillées, où d'autres génies, affrontés deux à deux, se
tendent une pomme de pin à travers une rosace multicolore. Ce n'a pas été petite affaire que d'apporter et de sceller à leur poste ces monstres de pierre. Il a fallu aller chercher les blocs jusque dans les monts du Kurdistan, et les descendre aux bords du Zâb. On les a taillés grossièrement, afin d'en alléger le poids, puis on les a chargés sur des traîneaux, et des escouades de prisonniers étrangers, tirant aux cordes, manœuvrant des leviers, les ont montés sur leur socle, où les sculpteurs ont achevé de les façonner (fig. 114). Ils sont aujourd'hui les gardiens mystiques
Fig. 114 — Transport du taureau.
de la cité, qui éloignent d'elle non seulement l'attaque des hommes, mais l'invasion des esprits mauvais et des maladies pernicieuses (fig. 115). Chaque jour, les vieillards et les oisifs du voisinage s'assemblent à leurs pieds. Debout, accroupis, assis sur des bancs ou sur des sièges qu'ils apportent avec eux, ils devisent de leurs affaires et règlent les destinées de l'état, sans crainte d'être dérangés. Il fait chaud au soleil dans l'avant-cour, pendant l'hiver, frais sous les voûtes pendant l'été. Le juge du quartier vient parfois y tenir ses audiences et y rendre ses arrêts, les négo-
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ciants y débattent et y concluent des marchés, et les politiques, toujours bien informés, y échangent les dernières nouvelles de l'étranger, comme quoi le gouverneur de l'Egypte, Psamitikou, fils de Néco, a chassé de Memphis
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Fig. 115. — Un taureau ailé.
une garnison assyrienne, ou comme quoi les Cimmériens ont brûlé Sardes et tué Gygés le Lydien. \ Dour-Sharoukin , bâtie presque entière en une seule j fois, n'offre point ces irrégularités de plan qu'on observe {dans les vieilles cités. Les rues qui parlent des portes conservent, sur tout leur parcours, la largeur des routes qu'elles continuent. Elles sont pavées comme elles, sans accotements ni trottoirs, et se coupent à angle droit. Les maisons qui les bordent n'ont souvent qu'un seul étage. La
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Fig. 116. — Maisons assyriennes.
porte, étroite et haute, semble se dissimuler dans un coin de la façade; c'est à peine si quelque lucarne rompt de loin en loin l'uniformité de la muraille, et les toits en terrasse sont surmontés de dômes coniques ou de demicoupoles, dont la partie ouverte est tournée vers l'intérieur (fig. 116). Les étrangers logent dans de vastes auberges,
situées au voisinage du rempart. Elles ne diffèrent pas des maisons ordinaires par l'apparence.
On entre, et l'on se trouve clans une grande cour rectangulaire : au milieu, un puits, ombragé d'un sycomore ; sur le pourtour, des étages de chambrettes superposées, où les hôtes se retirent le soir, et quelques grandes pièces, dont les unes servent d'étable aux sommiers, et les autres d'entrepôt pour les marchandises.
On s'enfonce vers le centre de la ville, et aussitôt les maisons deviennent plus belles et plus riches, la circulation augmente, des chars d'apparat se mêlent à la foule des piétons. Le bas peuple et la bourgeoisie sont d'origine et de physionomie assez diverses. Les conquérants assyriens ont toujours été de grands remueurs d'hommes. Ils s'enorgueillissent de pouvoir transplanter les nations comme on fait un arbre, et d'envoyer au Midi les tribus du Nord, à l'Est celles de l'Occident. Aprèschacune de leurs campagnes, les captifs prennent par milliers le chemin de l'exil, et s'en ont coloniser quelque contrée lointaine, dont la population viendra, demain peut-être, occuper la place qu'ils laissent vide dans leur propre patrie. Sargon remplit sa ville de gens ramassés aux quatre coins du monde, dans la montagne et dans la plaine, dans les cités ou dans le désert, puis il
établit au-dessus d'eux, pour les tenir en bride, une poignée de soldats, de prêtres et de magistrats assyriens. Aujourd'hui, après plus de soixante ans écoulés, les descendants de ces colons forcés ont adopté la langue et les mœurs de leurs vainqueurs. A les entendre parler et à les juger par le costume, on dirait des Assyriens; mais, dès qu'on les regarde au visage, on reconnaît l'étranger. Tel conserve encore le profil aquilin des Hébreux de Samarie, tel autre a les cheveux blonds et les yeux bleus des Mèdes ariens, un troisième étale le type arménien le plus pur, plusieurs enfin, qui sont issus de mariages mixtes, réunissent en eux les traits caractéristiques de trois ou quatre races distinctes. Le mélange est moins grand à Ninive, à Assour, à Kalakh et dans les villes antiques : il y existe pourtant, et plus d'une famille vante la pureté de son sang assyrien, qui se trouverait un prisonnier barbare pour ancêtre, si elle pouvait remonter sûrement jusqu'à sa première origine.
Le palais royal est à cheval sur le Iront nord-est, moitié (iç çtéhors, moitié dans l'enceinte (fig. 117). Gomme la plupart \J /des grands édifices civils ou religieux, il se dresse sur une esplanade en briques, formée de deux rectangles accolés en T, véritable colline élevée à bras d'homme et qui exhausse le pied des murailles fort au-dessus des toits environnants. On n'y accède que du côté de la ville, les piétons directement par un escalier double construit en avant du terre-plein, les cavaliers et les voitures par une rampe en pente douce, qui s'applique au flanc droit du massif et qui aboutit à la face orientale. Arrivé au sommet, on se heurte à de hautes murailles, crénelées, crépies de blanc. Le roi est là comme dans un donjon d'où il domine au loin la campagne, et sur lequel il pourrait tenir, longtemps encore après que le reste serait tombé aux mains de l'ennemi. Deux portes-maitresses correspondent aux deux voies d'approche :
Tune, au nord-est, conduit droit dans le logis royal, l'autre est tournée vers la ville et donne sur le double escalier. Deux grands mâts surmontés de l'étendard royal en signalent au loin l'entrée (fig. 118). Elle est resserrée entre deux
Fig. 118. — Porte triomphale à l'entrée du palais (d'après Place).
tours, décorées à la base de taureaux ailés et de génies à figure humaine. Deux taureaux plus monstrueux sont debout à droite et à gauche de la baie, une bande de briques émaillées en dessine le cintre, et plus haut, juste au-dessous des créneaux, un tableau d'émail montre Sargon dans sa gloire. Cette sorte d'arc triomphal est en effet réservé au roi : deux baies latérales, plus basses et moins riches d'ornements, admettent la foule.
La cour immense sur laquelle elles ouvrent est encore un lieu public, où les fournisseurs, les marchands de toute sorte, les suppliants, et même les simples curieux pénètrent sans la moindre difficulté. C'est par milliers que l'on
compte les personnes attachées à la maison du souverain et à l'administration de ses affaires, les uns comme chambellans, trésoriers, scribes, eunuques, chefs militaires, les autres comme soldats, valets et cuisiniers. Le va-et-vient est perpétuel des détachements qu'on mène relever la garde, des courriers qui partent ou arrivent avec leurs dépèches, des fonctionnaires qui accourent à l'audience ou en reviennent : des files d'ânes apportent les provisions, soir ou matin, des centaines d'esclaves, mâles et femelles, descendent en procession puiser aux affluents du Khousour l'eau nécessaire à tout ce monde. Les magasins régnent sur trois côtés de la cour : ici, les celliers au vin et à l'huile, là les dépôts d'armes en fer, plus loin la chambre des cuivres, celle des métaux et des pierres précieuses, le trésor du roi où il entasse les dépouilles des peuples vaincus ou l'impôt régulier de ses sujets. Les cuisines touchent à la panneterie, les écuries à chevaux et à chameaux communiquent avec la remise des chars, et les lieux d'aisance se cachent dans un coin. Au delà, dans les bâtiments qui occupent l'angle sud, le domestique loge pêle-mêle, chaque famille dans de petites pièces obscures, habillée aux frais du roi et nourrie de son pain : ce sont les communs du palais.
Une petite porte, comme perdue dans l'angle sud, conduit au harem. Les Assyriennes du peuple jouissent d'une indépendance presque illimitée. Elles courent comme il leur plaît, par voies et par chemins, les pieds nus, la tête et la face découvertes avec leur longue robe d'étoffe velue. Elles fréquentent les marchés, visitent leurs amies, vaquent à leurs affaires sans contrainte; elles ont la disposition de leurs biens, héritent, achètent et vendent pour leur propre compte, témoignent en justice; bref, elles sont, ou peu s'en faut, les égales de leurs maris. Les femmes de haut rang possèdent ces mêmes droits devant la loi : dans la pratique, on ne leur accorde que peu de liberté réelle. Tout le luxe
et tout le confort que la fortune peut procurer, elles l'ont ou le prennent, mais il leur faut rester chez elles : quand elles sortent, c'est entourées de servantes, d'eunuques et de pages, dont les rangs épais leur cachent presque la vue du monde extérieur. Les reines sont complètement esclaves de leur dignité, et demeurent à peu près invisibles, leur vie durant, à ce qui n'est pas leur famille directe et leur domesticité habituelle.
Sargon avait, quand il fonda sa ville, trois épouses légitimes auxquelles il accorda un établissement distinct : son harem contient donc trois appartements ou plutôt trois maisons. La première est isolée dans l'angle sud du palais : les deux autres donnent sur une cour carrée qui leur sert de vestibule commun. Deux banquettes revêtues de bri-
Fig. 119. — Une des portes du harem à Dour-Sharoukîn (d'après Plï
ques émaillées courent le long de la façade. De chaque côté de la porte, deux palmiers de bronze doré encadrent la baie : la palme est, comme on sait, l'emblème de la grâce et de la fécondité, et nul motif ne pouvait mieux convenir à la décoration d'un harem (fig. 119). La disposition est la même à l'intérieur des trois maisons : une antichambre
plus large que longue, un salon à ciel ouvert sur la moitié de sa longueur, recouvert d'un demi-dôme sur l'autre moitié, un escalier de onze marches, et la chambre à coucher (iïg. 120). Les murs sont enduits de stuc blanc et bordés d'une plinthe noire, le sol est dallé ou briqueté soigneusement ; çà et là des nattes, des tapis, des tabourets, des fauteuils, des guéridons bas, et dans l'alcove, un lit en bois, haut sur pieds, avec son matelas et sa couverture.
C'est dans celte prison que la vie des reines s'écoule après le mariage : toilette, broderie, travaux d'aiguille et de ménage, longues causeries avec leurs esclaves, sans parler des visites qu'elles se rendent ou des fêtes de danse et de chant qu'elles s'offrent mutuellement. De temps en temps le roi passe quelques heures au milieu d'elles, ou les invite à s'asseoir à sa table et à s'ébattre dans les jardins suspendus du palais. Les femmes des princes et des grands seigneurs sont admises à leur présenter leurs hommages, mais rarement, de peur qu'elles ne servent d'intermédiaire entre les recluses et les gens du dehors. Mille intrigues s'agitent pourtant sous cette monotonie et sous cette simplicité de mœurs apparente. Les épouses qui se partagpnt l'affection d'un seul homme ne peuvent guère concevoir d'amitié l'une pour l'autre. La moindre marque d'intérêt que le maître accorde à l'une d'elles est un sujet d'inquiétude pour ses compagnes : si la faveur augmente, l'inquiétude devient de la jalousie et la jalousie une haine mortelle. Les dédaignées oublient d'anciennes querelles et se liguent contre la préférée, les eunuques prennent parli, et la guerre éclate, guerre de ruses et de trahisons qui se termine par le crime. Quelques gouttes de poison versées à propos ont eu souvent raison dune rivale qui semblait exercer trop d'empire sur l'esprit du souverain.
Le logis royal proprement dit tourne le dos, pour ainsi dire, au harem et à la grande cour. Il a sa façade au sud-
est, vers le point où la rampe débouche sur les remparts de la ville. Le roi pénètre, sans descendre de son char ou de son cheval, à la porte même de ses appartements. Il met
Fig. 1-20. — Une chambre à coucher du harem, à Dour-Sharoukin.
pied à terre devant l'entrée monumentale, gardée selon l'usage par une escouade de taureaux ailés en gypse peint. Il franchit la porte entre deux lignes de sentinelles immo-
biles et d'esclaves inclinés, les bras croisés sur la poitrine, traverse un préau, un couloir et arrive enfin dans la cour d'honneur, au centre même du palais. Il y occupe une vingtaine de pièces assez petites et d'un style assez simple où il couche, mange, travaille, reçoit, expédie le gros des affaires courantes, sous la protection de ses eunuques et dans la compagnie de ses secrétaires. Le reste consiste en salons d'apparat, tous pareils, où la foule des courtisans et des vizirs se tient, en attendant l'audience privée ou le passage du maître. Un jour discret tombe d'en haut par des
œils-de-bœuf ménagés dans l'épaisseur des voûtes. De longues bandes de basreliefs en gypse peints de couleurs vives se développent le long des murs jusqu'à trois mètres au-dessus du sol. Ce sont les scènes de la vie du fondateur. Sargon, debout, reçoit un de ses ministres, qui lui présente un mobilier de guerre ou de voyage.
Chaque objet défile aux mains des eunuques, les coupes et les cornes à boire terminées en mufle de lion, le trône monté sur deux roues et attelé comme un chariot (fig. 1 121), le fauteuil, le guéridon destiné aux repas et aux sacrifices, le char de guerre, un siège à deux places, un trépied, et, fermant la marche, un échanson qui porte à deux mains le cratère en métal où il lave la coupe du maître entre les rasades. Plus loin, Sargon
Fig. 121. — Le trône roulant du roi, porté par deux hommes.
est en chasse et poursuit la gazelle ou le lion. Ailleurs, il chevauche à la tète de son armée, à travers les plaines de la Syrie ou les montagnes de l'Arménie. L'artiste s'est plu à reproduire les détails qui donnent à chaque pays sa physionomie propre : telle montagne est boisée de pins et de cyprès, tel canton est planté de vignes, les rivières semblent s'entrouvrir pour étaler à nos yeux tout ce qu'elles contiennent d'animaux, poissons de diverses espèces, coquillages, tortues, crabes, jusqu'aux anguilles et aux grenouilles de leurs rives. Les sculpteurs d'autrefois chargeaient leurs œuvres de longues inscriptions qui passaient sur le corps des personnages et les défiguraient. L'école nouvelle est moins prodigue d'écriture. Quelques courtes légendes, gravées dans le champ, indiquent encore le sujet des tableaux ou le détail de chaque action ; les longs textes ont été rejetés au dos des plaques de gypse, et sont tournés la face à la muraille. La monarchie assyrienne est assez vieille déjà pour avoir l'expérience des vicissitudes auxquelles sont exposés les palais les mieux construits. Si solide que soit l'œuvre, si puissante que la dynastie paraisse être, le jour arrive forcément où des cités et des royautés nouvelles remplacent les cités et les royautés anciennes. Quand le temps de l'abandon sera venu pour Dour-Sharoukin, quand ses salles seront désertes et ses murs écroulés, les inscriptions cachées paraîtront à la lumière pour raconter leur histoire aux races futures, et le nom de Sargon sortira plus glorieux des débris de la ville qu'il avait fondée.
Les dieux n'ont pas été oubliés : ils résident au nord-est de la plate-forme, entre le harem et l'hôtel royal, dans le voisinage des jardins du palais. On leur y a réservé un édifice irrégulier, dont les chambres ne diffèrent point pour l'aspect de la plupart des pièces qu'on rencontre ailleurs, murs teints en blanc, plinthe noire, quelques fresques représentant des arabesques, des animaux ou des génies sym-
boliques. Là, dans un isolement presque aussi complet que celui des femmes, les prêtres et les esclaves sacrés emploient leurs journées à l'étude des mystères et à la pratique du culte. Le roi d'Assyrie n'est pas, comme Pharaon d'Egypte, le descendant direct d'un dieu. Il est homme, né d'un père humain, et, si haut qu'il remonte dans les souvenirs de sa race, il n'y rencontre que des hommes comme lui. 11 n'en est pas moins le chef suprême des religions nationales : il sacrifie au nom du peuple, préside aux fêtes solennelles, pénètre seul dans le sanctuaire, voit les dieux face à face et leur parle. 11 n'entreprend rien sans les consulter, n'entre en campagne que s'ils l'y ont encouragé par des oracles favorables, prélève pour eux la dime du butin conquis sur l'ennemi, et cette reconnaissance qu'il leur voue en échange de leur protection, il en étend les effets jusque sur leurs prêtres.
Sa piété toutefois ne l'aveugle pas au point de laisser prendre au sacerdoce une influence prépondérante sur les affaires de l'État. On a vu Pharaon obligé de s'incliner devant les pontifes d'Amon Thébain et de leur disputer péniblement sa couronne : on n'a jamais vu monarque ninivite courber la tête devant le clergé de Shamash ou d'Assour. Les descendants de Sargon ont pourtant une dévotion spéciale à la reine Ishtar, dame de Ninive et d'Arbèles. Ésarhaddon l'appelait sa maîtresse, et la voyait chargeant l'ennemi devant lui dans les combats. Assourbanipal l'invoque et n'invoque aucun autre dieu dans les circonstances les plus solennelles : la vénération qu'il ressent pour elle enrichit ses prêtres, mais ne l'incline nullement à leur accorder une pari du gouvernement. Aussi, tandis qu'en Egypte on bâtit le temple pour l'éternité, en calcaire, en granit ou en grès sculpté, et le palais en matériaux légers qui ne résistent pas à l'action des ans, en Assyrie, le palais l'emporte sur le temple par la grandeur du plan et la beauté de la décora-
tion. Le roi, ses officiers, ses femmes, ses trésors, occupent plus des trois quarts de la plate-forme; les prêtres sont comme relégués dans un coin, sur les derniers plans de la cité royale.
Les prêtres, mais non les dieux. Autant les terrasses crénelées du palais s'élèvent au-dessus du pavé de la ville, autant et plus le sommet de leur temple se hausse au-dessus des créneaux du palais. Une vieille histoire, que tous les peuples de l'Euphrate connaissent bien, et que les Hébreux de Jérusalem ont consignée dans leurs livres, raconte qu'après le déluge où l'humanité périt, les hommes qui habitaient au pays de Shoumir se dirent l'un à l'autre: u Al- « Ions, faisons des briques, et cuisons-les au feu. » Et ils avaient la brique pour pierre et le bitume pour mortier. Et ils dirent de nouveau: « Allons, bcàtissons-nous une ville et « une tour, dont la tête atteigne jusqu'aux cieux » ; mais les dieux s'effrayèrent de leur audace, et, brouillant leur langage, les dispersèrent à la surface de la terre. La tour ne s'acheva jamais et plusieurs affirment que le grand temple de Bel ta Babylone en est un débris.
Les premiers architectes chaldéens, au contraire des maîtres maçons de l'Egypte, n'ont pas en effet cherché la grandeur de leurs sanctuaires dans le développement des lignes horizontales: ils les ont fait monter le plus haut qu'ils ont pu sans en compromettre la stabilité, comme s'ils voulaient escalader le ciel. Leurs ziggonrât, — c'est ainsi qu'on les nomme, — rappellent à distance l'aspect des pyramides à degrés qu'on voit près de Memphis ; ce sont en réalité des tours à étages, formées de cubes en briques, posés en retraite les uns sur les autres, et raccordés par des rampes qui se déroulent en corniche de la base au sommet de l'édifice. La tour de Dour-Sharoukîn se dresse à quarante-trois mètres au-dessus de l'esplanade (fig. 122). Elle a sept étages consacrés aux divinités des sept planètes.
et qui sont peints chacun aux couleurs de son dieu, le premier en blanc, le second en noir, le troisième en pourpre, le quatrième en bleu, le cinquième en rouge vermillon; le sixième a la teinte de l'argent, le dernier est doré. Elle est
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Fig. Yli. — La tour à étages de Dour-Sharoukin (d'après Place).
massive et ne renferme aucune salle, mais la plate-forme terminale supporte une petite coupole lamée d'or: deux autels en pierre, une statue d'Ishtnr.un lit et le matériel du sacrifice composent tout le mobilier de cette chapelle en miniature. C'est la chambre delà déesse, où les prêtres seuls el I.' roi ont le droit de pénétrer sans commettre un sacrilège. Son esprit y réside, attaché à la statue, comme le
UNE RÉSIDENCE ROYALE : DQUR-SHAROUKIN. 22g
double des idoles égyptiennes1 ; elle veille de là sur le peuple qui s'agite à ses pieds, lui annonce les calamités qui le menacent, et lui enseigne, par la voix de ses prophètes, le moyen de les affaiblir ou de les conjurer. Chaque matin les ors de la chapelle et du dernier étage s'allument aux rayons du soleil : c'est comme un feu qui brille tout le jour, entre ciel et terre, et qui signale à distance l'emplacement de la cité. Le voyageur qui le cherchait le salue dès qu'il l'aperçoit et presse ses chevaux, impatient d'arriver : quand il reprend son voyage, le reflet L'accompagne ei semble éclairer son chemin, longtemps après que les rumeurs de la ville se sont éteintes, et que le faîte des palais s'est effacé dans les lointains de l'horizon.
t. Pour l'explication du double, voir pages 45 et suiv. de ce vo lame.
Les bateaux du Tigre. — Dangers et ennuis du commerce. — La maison d'un bourgeois : les terrasses, le mobilier, la cuisine. — Les amulettes protecteurs. — Les conjurations pour le salut de l'homme et de la maison. — Achat d'un domaine. — Rédaction et signature du contrat de vente. — Le mariage à l'encan. — La demande o.î mariage. — Le contrat et les cérémonies nuptiales. — Les vertus d'une bonne maîtresse de maison.
Le marchand Iddinâ est revenu la veille de Babylone, où ses affaires l'avaient conduit. Il fait le commerce entre cette ville et le Naïri !, ce qui l'oblige à des voyages perpétuels. 11 va chaque année acheter la récolte de quelques vignerons qu'il connaît du côté d'Amidi, et surveiller lui-même la construction des bateaux sur lesquels il la charge. La forme en est singulière. Ce sont des paniers ronds, faits d'une carcasse en osier ou en saule recouverte de peaux cousues; quelquesuns sont fort grands et peuvent porter des charges de cinq mille talents2. On étend une couche de paille dans le fond, puis on empile régulièrement les jarres qui contien-
i. Le Naïri est le pays situé dans le bassin supérieur du Tigre, entre ie lac de Van et l'Euphrate.