Le Vent du sud-ouest, statuette en bronze
1. C'est une allusion, soit aux voix mystérieuses qui se faisaient
leur poste de combat où ils les attendent, Nergal sur le haut du mur et sous le seuil, Éà et Mérodach dans le couloir, à droite et à gauche de la porte, Naroudi dans la terre, auprès du lit. Comme toute peine mérite sa récompense, on leur sert dans un coin, soir et matin, des aliments et des coupes pleines de boisson, en les invitant à se régaler : « 0 vous, sublimes, enfants d'Éà, mangez bien et buvez « généreusement pour faire votre garde, afin que nul mal « ne puisse pénétrer au milieu de nous, »
Iddinâ, rentrant chez lui après un long voyage, récite rapidement une formule qui doit écarter de sa maison ce qu'il pourrait rapporter avec lui de funeste. « La peste, la « fièvre qui enlèveraient mes gens, la maladie, la consomp- « tion qui dévasteraient mon pays, nuisibles à la chair, des- « tructrices du corps, l'incube méchant, le démon mé- « chant, le lutin méchant, l'homme méchant, le mauvais « œil, la bouche méchante, la langue méchante, puissent- « ils être éloignés de l'homme fils de son dieu, être expul- « ses de son corps, expulsés de ses entrailles. Puissent-ils « jamais ne venir contre mon corps, ne jamais blesser mon « œil, ne jamais venir derrière mon dos; puissent-ils ne « jamais entrer dans ma maison, ne jamais franchir les d poutres de mon toit, ne jamais descendre dans la maison « de mon habitation. — Double1 du ciel, conjure-les! « Double de la terre, conjure-les! »
Dès qu'il a remisé ses ânes à l'écurie et fait porter aux magasins les ballots de marchandises, sa femme Noubtâ le met au courant de ce qui s'est passé pendant son absence, la conduite des servantes, la quantité d'étoffes qu'elles
parfois entendre dans la nuit, soit à la voix du magicien dont l'effet poursuit sans relâche l'homme contre lequel on dirige une incantation.
1. Double esl pris ici avec le sens qu'il ;i plus haut, page 4"> de ce volume.
ont tissées et teintes. Le tisserand Mousîdnon est venu
emprunter cinq-sixièmes de mine d'argent, que notre fils Zamamânadin lui a prêtés et qu'il remboursera dans un an; les intérêts sont calculés de façon à pouvoir doubler le capital en ce temps. Iddinâ témoigne hautement sa satisfaction du placement que son fils a su faire. Zamamânadin a vingt ans passés; il est fort, élégant, instruit, et commence à s'entendre aux affaires presque à l'égal de son père. Depuis deux ans, c'est à lui qu'Iddinà confie le soin de gérer sa fortune, chaque fois qu'il s'absente pour aller au Naïri : jusqu'à présent Zamamânadin s'est tiré habilement de plus d'une opération délicate. En ce moment, il songe à se marier, et il cherche à s'acquérir, dans les environs de Dour-Sharonkîn, un domaine dont le revenu, joint à la part de bénéfices que son père lui accorde, lui permettra de nourrir honorablement une famille. Il croit justement avoir trouvé au delà du Khousour, presque à mi-chemin du village de Saïri, un bien qui lui conviendrait, et dont le propriétaire n'est pas trop exigeant. Le champ est assez étendu, trente-cinq boisselées, dit-on, et il sera facile de vérifier si le chiffre est exact. C'est de bonne terre à blé, qui est depuis longtemps dans les mains de Nabouirib ; mais il songe à la vendre parce qu'il devient trop vieux pour cultiver lui-même, et que tous ses parents exercent à la ville des métiers plus lucratifs que celui de laboureur. 11 demandait d'abord sept mines, mais il a déjà bien rabattu de ses prétentions, et Zamamânadin ne désespère pas de conclure à cinq. Iddinâ prend bonne note de tous ces renseignements, et promet de mener le marché lui-même, dès qu'il aura réglé ses propres affaires. Il a eu l'occasion d'obtenir au rabais, sur le marché de Babylone, plusieurs ballots de laine teinte en pourpre tyrienne, dont un négociant sidonien, pressé de repartir, voulait se débarrasser coûte que coûte. C'est une étoffe
d'une finesse et d'une beauté incomparables, et si le chef des eunuques daigne en parler à la reine, on peut en tirer le triple de ce qu'elle vaut, frais compris et rendue à Dour-Sharoukîn. La moitié du prix sera pour Zamamânadin, et suffira grandement à l'achat du domaine qu'il convoite.
Le chef des eunuques, prévenu en faveur de la pourpre tyrienne par le don d'un amulette finement gravé où l'on voit Éà, le dieu-poisson, entre deux adorateurs, manœuvre si adroitement que la reine achète d'un seul eoup tous les ballots. Dès le lendemain de la vente, Idclinâ part pour Saïri, afin d'examiner le domaine qu'on propose à son fils. L'exposition en est bonne, la terre en paraît excellente. Un ruisseau le traverse et le divise en deux parts inégales, dont la plus petite pourrait être transformée aisément en jardin potager : une ou deux bascules, installées sur la berge, y verseraient les quantités d'eau convenables à la culture maraîchère. L'affaire traîne encore quelques jours, puis s'arrange à force de marchandages et de concessions mutuelles : le prix reste fixé à cinq mines, et jour est pris pour sceller le contrat devant le juge Nabousakin. Le vingt-cinq Tebet au matin, les deux parties contractantes se rendent à la porte d'Ishtar, accompagnées chacune de leur scribe et de leurs témoins (fig. 125). Le titre de scribe n'est pas commun en Assyrie, comme il l'est en Egypte; les officiers, les nobles, les employés de haut rang le dédaignent volontiers et le laissent aux écrivains de profession, qui rédigent les pièces d'administration et les contrats passés entre les particuliers. Les scribes sont munis de plusieurs pains d'argile aplatis en tablette, encore assez mous pour recevoir l'empreinte d'un objet, mais déjà assez fermes pour ne pas la déformer ou la perdre, une fois qu'ils l'ont reçue. Chacun d'eux en prend un, qu'il pose à plat dans le creux de la main gauche, et, saisissant de la main droite un stylet
Fig. 125. —Un scribe, d'après la figure restaurée par M. Heuzev pour l'Exposition de 1889.
triangulaire dont la pointe est taillée en biseau, il se met à écrire. Les traits qu'il obtient, en appuyant légèrement son instrument sur l'argile, ont l'apparence d'un coin1 ou d'un clou métallique. 11 commence sur la gauche, le long du bord supérieur de la tablette, et couvre les deux faces avec une dextérité remarquable. Les deux scribes des parties et celui du juge transcrivent en même temps les formules, car chaque acte public doit être tiré à trois expéditions au moins. Jadis on en fabriquait deux exemplaires seulement, qui demeuraient aux mains des deux contractants, et parfois il se rencontrait des gens habiles, mais indélicats, qui modifiaient l'écriture à leur avanlage. Les Chaldéens imaginèrent un procédé ingénieux de se garder contre les fraudes de cette nature. La tablette rédigée, ils l'enveloppaient d'une seconde couche d'argile, sur laquelle ils traçaient une copie identique à la minute originale. Celle-ci devenait inaccessible aux faussaires : dès qu'une contestation s'élevait et qu'on soupçonnait quelque altération au texte visible, on brisait la pièce double devant témoins, et l'on vérifiait si la rédaction intérieure correspondait exactement à l'extérieure Aujourd'hui on préfère expédier en triple tous les actes importants : deux des tablettes sont remises aux intéressés, la troisième est déposée chez un notaire royal.
Les copies termine'-, les scribes les collationnent pour voir si rien n'est omis sur l'une d'elles, puis le juge donne lecture de l'acte à haute voix :
« Un champ, d'une étendue telle qu'il faut trente-cinq boisselées de blé pour l'ensemencer, de terre à blé, situé dans la ville de Saïri, borné par la propriété d'Irsisi, borné par le champ de Shainasshoumouzir, borné par le champ de Shamassalim, borné par les prés de pâture
art pour cette raison que les savants modernes ont donné aux écritures de ce type le nom d'écritures cunéiformes.
« commune; Idclinà l'a acquis pour le prix de cinq mines « d'argent.
« Le prix en a été fixé de manière définitive, le champ a « été payé et l'acquéreur est entré en possession, si bien (( que la résiliation du contrat ne peut plus être admise.
« Si quelqu'un, à quelque moment que ce soit, veut con- « tester la vente, soit Nabouirib, soit ses fils, soit ses frères, « et qu'il intente une action contre Idclinà. contre ses fils, « contre les fils de ses fils, pour demander la résiliation du « contrat, il payera dix mines d'argent, une mine d'or, au a trésor de la déesse ïshtar qui habite Niniye, et de plus il (« remboursera à l'acquéreur le décuple du prix de vente : « il pourra introduire faction, mais il ne pourra avoir gain a de cause.
« Par-devant Madié, Bmshoumédîr, Naboushoumidiu, « Mousézibîl, Ilabaslè, Belkashdour, Irsisi, Kannounaï, « Bahé : Nabousakin, juge.
« Du mois de Tebet,le25,de l'éponymie deSharnouri. »
Lecture faite, les parties et les témoins signent chacun à la place et de la façon prescrite par la coutume. Idclinà et ses témoins donnent un coup d'ongle sur un des côtés de la tablette, et cette marque, suivie ou précédée de la mention Ongle d'Iddinâ, Ongle de Binshoumêdir, est leur signature. Nabouirib et les scribes apposent leur sceau dans le haut et sur le verso de la tablette, et une légende, tracée au-dessus ou a côté, nomme le propriétaire du sceau. Les cachets sont en pierres dures et de toute sorte, en jaspe rouge ou vert, en agate, en cornaline, en onyx, en cristal de roche, quelques-uns en ambre ou en métal. Ils ont souvent la forme d'un
1 . L'acte est authentique et date du règne d'Ésarhaddon décembre 675 av. J.-C). Je l'ai transporté tel quel au règne d'Assourbanipal, en changeant le nom de l'acquéreur réel contre celui d'Iddinâ: j\h djï Qààcifi transformé les mesures assyriennes en mesures modernes à peu près correspondantes. &£&■
Fig. 126. — Cylindres assyriens
cylindre, souvent celle d'un cône tronqué à base légèrement convexe, et portent gravées des figures de dieux ou de déesses, parfois seules, parfois recevant l'hommage de leur adorateur : le nom du maître accompagne fréquemment
la scène (fig. 126). Chaque témoin roule son cylindre ou appuie son cachet sur l'argile, et le juge, le dernier de tous, légalise les signatures. Les pains de terre sont mis au four et se transforment rapidement en autant de briques solides. Iddinâ transfère aussitôt à son fils par une nouvelle série d'actes, le champ qu'il vient d'acquérir. La dot de Zamamânadin est désormais constituée de manière inaltérable : Noubtâ peut se mettre en campagne et chercher sa bru.
Le mariage est à la fois un acte de droit public et un rite de culte domestique. Il résulte d'engagements pris entre les parties, et consacrés par un ou plusieurs contrats formels qu'un scribe rédige, que des témoins contresignent de leur sceau, et dont on dépose copie authentique chez un des notaires de la ville. La dame Noubtâ n'est pas embarrassée de trouver une femme à Zamamânadin. Un jeune homme riche, de bonne tournure, qui exerce un métier honorable peut choisir presque à son gré parmi les filles du quartier : il y en a peu que leur famille sera tentée de lui refuser. Noubtâ hésite seulement entre les diverses manières de mariage que la coutume autorise et se demande laquelle vaut le mieux pour son fils et pour elle. Achètera-t-elle sa bru future? On dit qu'autrefois, à Babylone, on tenait annuellement une foire aux filles, dans un des marchés de la ville. Un crieur public les mettait à l'enchère l'une après
'l'autre, en commençant par les plus belles; tout ce qu'il y avait d'épouseurs se les disputait à haut prix. Les laides venaient ensuite; mais, au lieu de les livrer contre argent, on donnait à qui voulait les accepter une somme d'argent proportionnée à leur laideur, et qu'on prélevait sur le produit de la vente des belles. Les opérations terminées, on mariait les couples par contrat en bonne forme, et les femmes suivaient le maître dans leur maison nouvelle.
Aujourd'hui les mœurs ont changé : on n'achète plus les femmes en public, mais en particulier, de parents à parents. Nikhteqarraou, une des voisines de Noubtâ, s'est procurée de la sorte une épouse pour son fils Zikhâ, la jeune Tavas-hasina. Tavas-hasina était jolie, industrieuse, instruite, mais pauvre : ses parents ont été trop heureux d'assurer son avenir par une vente matrimoniale. Le prix n'est jamais bien élevé en pareil cas : Nikhteqarraou a payé sa bru dix-huit drachmes d'argent1, qu'elle vaut bien. Le teinturier Nabouakhidin, qui loge au coin de la rue, a fait mieux encore. Il n'a rien donné pour avoir Banatsaggil, la musicienne : il s'est contenté d'insérer au contract une clause, d'après laquelle il lui comptera une indemnité de six mines en argent 2, au cas où il la répudierait pour épouser une seconde femme. Six mines font, il est vrai, une somme assez forte, aussi a-t-il pris ses précautions pour ne s'en dessaisir qu'à bon escient : un second article ajoute que, si Banatsaggil manque jamais à ses devoirs, elle sera mise à mort avec une épée de fer. La mort n'est pas le châtiment qu'on inflige ordinairement à l'épouse infidèle : on se contente de la dépouiller de ses vêtements et de la chasser dans la rue, où désormais elle vit comme elle peut. La mention de la peine capitale n'est là que pour libérer Nabouakhidin de