Environ 67 fr. 50 de notre monnaie d'argent, en poids
2. Six mines d'argent font environ 1350 francs de notre monnaie d'argent, en poids.
l'obligation de payer les six mines, le jour où il lui plaira de divorcer Banatsaggil : il lui en fera grâce, si elle consent à ne pas réclamer son douaire. Noubtâ ne prévoit pas les malheurs de si loin; le mariage par coemption lui paraît présenter des avantages sérieux pour elle. Une fille achetée n'apporte point dans la maison cette arrogance et ces prétentions au premier rang, qui font si souvent le désespoir des belles-mères. Elle a intérêt à se montrer douce, complaisante, à respecter les habitudes de sa nouvelle famille; une rupture avec les parents de son mari amènerait le divorce, et la rejetterait dans la misère. Au vrai, elle est l'esclave, la chose de son homme, et la loi la traite si bien en esclave que, si par hasard son père ou quelqu'un des siens s'avisait de la réclamer, il serait puni de la même peine qui frappe les gens convaincus d'avoir contesté sans raison la validité d'un acte de vente, l'amende : dans le cas de Tavas-hasina, l'amende est fixée par le contrat même à la somme de dix mines d'argent1.
Les brus au rabais ne manquent point. Avant de choisir parmi elles, Noubtâ cherche à savoir s'il n'y aurait pas, chez ses amies, ou chez les amies de ses amies, une fille assez riche pour que Zamamànadin puisse en faire sa femme, sans être obligé de la payer comptant ou de lui constituer un douaire. Et justement Nikhteqarraou est en relation de visites avec la femme d'un marchand nommé Soulaï, qui habite près de la porte de Shamash, et qui a plusieurs filles à marier. Bilitsounou, l'aînée, a bientôt treize ans, elle est grande, élancée, blanche avec des lèvres d'un rouge éclatant, des y.Mix allongés, des sourcils noirs, épais, rejoints au-dessus du nez. Elle sait tenir une maison, chanter, jouer de la harpe, broder sans modèle, elle lit et écrit couramment : il n'y a point de fille noble qui ait reçu meilleure éducation
I. Dix mines d'argent font environ 2250 francs de notre monnaie
d'argent, en poids.
ni plus complète. Le père est un homme juste, honnête, réputé dans son quartier pour son intégrité ; il a d'ailleurs une boutique d'étoffes fort bien achalandée, et sa mère, qui vit encore, possède des terres considérables qu'elle lui laissera. Noubtâse fait présenter dans le harem de Soulaï : la jeune fille lui plaît, le mariage s'arrange entre les femmes et bientôt il ne reste plus qu'à introduire la demande officielle.
Iddinâ se farde, se parfume, revêt sa plus belle robe à franges ; puis il se rend chez Soulaï, et, après quelques compliments, aborde résolument l'affaire : « Donne ta fdle « vierge Bilîtsounou en mariage à mon fils Zamamâ- « nadin. » Soulaï consent, et sans tarder on règle les conditions de la dot. Les deux pères sont généreux et riches, mais ils ont aussi l'habitude du commerce. L'un commence par demander trop, l'autre riposte en offrant trop peu; c'est seulement après plusieurs heures de marchandages qu'ils finissent par tomber d'accord, et par régler ce que chacur d'eux savait depuis longtemps être la dot raisonnable, une mine d'argent, trois servantes, un trousseau, un mobilier, avec faculté pour le père de substituer à l'argent comptant des objets de valeur égale. Le mariage est fixé à huitaine, au dix Adar. Les préparatifs ne sont pas longs. La jeune fille a tissé elle-même, l'année dernière, et brodé les étoffes dont elle a besoin pour ses vêtements et pour l'ornement de sa chambre. Les trois esclaves qu'on lui donne sont nées dans la maison et connaissent leur maîtresse depuis sa plus tendre enfance. Le lit, les sièges, les coffres, la vaisselle qui forment le mobilier d'un harem se trouvent tout fabriqués au marché. L'important pour la fiancée est de se faire belle, afin qu'elle trouve faveur aux yeux de son mari, quand elle se dévoilera devant lui, le jour de son mariage, et qu'il la verra sans témoin pour la première fois. Elle se baigne, s'enduit longuement d'essences précieuses, se
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teint la paume des mains et les ongles en rouge avec la pâte de hennèh, essaie le fard de ses loues et le noir de ses paupières. Ses amies se relaient autour d'elle qui l'aident, la conseillent et surtout babillent à grand bruit du matin au soir : ces jours d'attente comptent parmi les plus heureux qu'il y ait dans la vie des femmes. *
Le dix au matin, les amis des deux familles étant réunis dans la maison de la fiancée, le scribe chargé de rédiger le contrat parut. Les deux pères et le fiancé sont en habit de fête et font les honneurs de la maison. L'astrologue, consulté, a déclaré que le jour est heureux et que les présages sont favorables; les hommes se réunissent dans la salle de réception, les femmes se groupent dans le harem autour de l'épousée, l'instant approche d'accomplir les formalités d'usage. Iddinà se lève et fait la demande à haute voix, Soulaï l'accueille et annonce ce qu'il donne en dot, aux murmures approbateurs de l'assemblée. A ce moment Bilitsounou entre, escortée par ses amies et par les femmes des deux familles. On la place à côté de son prétendu1 Iddinâ, saisissant sa main et celle de Zamamànadin, les applique paume sur paume, et les attache d'un fil de laine, emblème du lien qui unit désormais l'épouse à l'époux, puis il invoque le double de Nébo et de Mérodach, ainsi que le double du roi Assourbanipal, et les prie d'accorder de longues années de bonheur au nouveau couple. SeLil un homme libre a le droit de procéder à cette cérémonie symbolique, et de prendre les dieux à témoins du mariage qui s'accomplit en leur nom. Dès qu'il a terminé, tous les assistants joignent leurs bénédictions aux siennes, en ayant soin d'y mêler les formules les plus capables d'éloigner des jeunes gens le mauvais œil et les influences malignes, que des compliments trop chauds ne manquent jamais d'exercer sur ceux qui les reçoivent.
Cependant le scribe, qui a suivi la -cène du regard, pour
voir si tout se passait conformément à l'usage, commence à rédiger l'acte de mariage définitif, sur une tablette d'argile. La formule en est simple et claire : « lddinâ a parlé à « Soulaï disant : « Donne ta fille vierge Bilîtsounou en mariage - à mon fils Zamamânadin. » Soulaï y a consenti et a donné a sa fille Bilîtsounou, une mine d'argent, et trois servantes a Latoubaranou, lllasillabitiniziz et Taslimou, ainsi qu'un « mobilier complet et un champ de huit cannes comme dot « do Dilitsounou à Zamamânadin. Il a remis à Zamamà- « nadin, en garantie de la mine d'argent qu'il payera plus ci tard, sa servante Nanàkishirat, qui vaut deux tiers de « mine, et il n'ajoute rien en garantie du tiers de mine « qui reste dû; quand il aura versé la mine d'argent. Na- « nàkishirat lui sera rendue. » Les témoins impriment un coup d'ongle ou de cachet sur la tablette. La grand'mère de la mariée, la dame Etillitou, voulant témoigner la satisfaction que lui inspire cette union, ajoute deux esclaves aux trois que Soulaï attribue à sa fille, et c'est la matière d'un acte supplémentaire rédigé de la même façon que le premier. « La dame Etillitou donne, de son propre mouve- « ment, à la dame Bilîtsounou, fille de Soulaï, son fils aîné, « Bcinitloumour et Bàzit ses deux servantes, en plus des « trois servantes que Soulaï son père lui a données. Si « quelqu'un voulait porter plainte pour faire révoquer cette q donation, puissent Mérodach et Zarpanit décréter sa perte, a puisse Nébo, le scribe d'ÉsaggîI, retrancher ses jours a futurs1 ! »
La prière qui suit la ligature des mains a appelé les bénédictions du ciel sur l'union des deux jeunes gens : c'est par là, et par là seulement, que la religion intervient dans le mariage. Dès que la lecture des actes est terminée, Soulaï
1. Ces contrats sont authentiques : je me suis borné à y modifier quelques noms et quelques détails, pour les faire concorder l'un avec l'autre, et avec les données générales de mon récit.
fait apporter les tables et invite les assistants à manger et à boire avec lui : le reste de la journée se passe en banquets et en divertissements, danseuses, chanteurs, joueurs de harpe et de flûte, baladins qui exécutent des tours de force, conteurs qui récitent des fables ou des histoires joyeuses. La maison, si étroitement fermée d'ordinaire, s'ouvre largement ce jour-là et offre son hospitalité à qui veut l'accepter : le voisinage entier vient présenter ses compliments aux parents des mariés et participer aux réjouissances. Le soir arrive, et le moment où Bilitsounou doit quitter pour jamais la maison paternelle. Elle pleure, s'attache à sa mère, retarde l'instant du départ, comme c'est l'usage pour toute fille bien élevée. Elle sort enfin à pied, entourée de ses compagnes, et s'avance à la clarté des torches, au bruit de ces cris suraigus, par lesquels les femmes ont l'habitude de témoigner leur joie dans les grandes circonstances. La foule s'amasse pour voir défiler le cortège, avec ses musiciennes et ses bouffons, avec sa procession d'esclaves, de meubles et de coffres qui précédent l'épousée. Zamamànadin l'attend, au milieu de ses garçons d'honneur, et l'accueille sur le seuil de la maison. La fête reprend sur de nouveaux frais,. vins, banquet, musique, et se continue, même après que les époux se sont retirés dans le harem.
Elle se prolonge plusieurs jours encore, puis la vie reprend son train ordinaire dans les deux maisons. Bilitsounou s'habitue vite à son métier de dame, et Xoubtâ s'applaudit de l'avoir choisie pour son fils. Elle est bien la matrone vertueuse dont les sages de tous les pays célèbrent les verlus. « Le cœur de son mari peut se fier à elle, et le « profil ne lui manquera pas. Elle lui f;iit du bien, et ja- « mais du mal pendant tout le cours de sa vie. Elle se pro- « cure de la laine et du lin, et travaille de bon cœur avec « ses mains. Elle se lève avant le jour, et distribue la pitance
« à la famille, la besogne aux servantes. De nuit, sa lampe « ne s'éteint pas. Ses mains s'emparent de la quenouille, « ses doigts font courir le fuseau. Elle tend la main au « pauvre, elle la présente à qui est dans la misère, mais « elle ne redoute pas la neige pour les siens, car toute sa « famille est vêtue splendidement. Elle se fait de riches « coussins, de lin blanc et de pourpre elle se revêt. Elle « ouvre la bouche avec sagesse, sur ses lèvres l'instruction a est agréable. Elle surveille les allures de sa maison, et ne « mange pas le pain de la paresse. Ses fils se lèvent et la « bénissent, et son mari fait son éloge, disant : « Il y a eu « beaucoup de braves filles, mais toi tu les surpasses a toutes. 1 >>
1. Ce portrait est emprunté au livre hébreu des Proverbes (ch. xxxi). Comme il représente l'idéal, non seulement de la femme juive, mais de la femme orientale en général, je me suis permis de l'appliquer ici à une Assyrienne.
L'homme et son dieu protecteur. — Prière au dieu protecteur contre la maladie. — Le dieu Mal de tête. — L'exorciste : conjurations pour chasser le dieu Mal de tête. — Consultation sur la place publique. — La mort et l'enterrement. — La destinée des âmes après la mort. — Les tombeaux chaldéens. — Allât et les enfers. — L'âme reçue parmi les dieux.
Ouelques semaines se sont écoulées depuis le mariage. Iddinâ tombe insensiblement dans une langueur et dans une mélancolie, dont personne, ni lui, ne peut deviner la cause. Chaque homme est placé, dès la naissance, sous la protection d'un dieu et d'une déesse dont il est le serviteur et comme le fils, et qu'il n'appelle jamais que son dieu et sa déesse, sans les désigner autrement. Ils veillent sur lui nuit et jour, moins pour le défendre contre les périls visibles, que pour le garder des êtres invisibles, qui rôdent sans relâche autour des hommes et les . ut de tont côté. S"il esl |ii«-ux. dévot envers eux et envers les divinités de son pays, sil exécute les rites prescrit-, récite !«■- prières, accomplit les sacrifices, en un il fait le bien, leur aide ne lui manque jamais -. ils lui accordent une nombreuse postérité, une vieillesse
heureuse, de longs jours, jusqu'au moment, prescrit de tout temps par le destin, où il devra se résigner à quitter la lumière. Si au contraire il est impie, violent, de mauvaise foi, « son dieu le coupe comme un roseau », détruit sa race, abrège ses jours et le livre aux démons qui se glissent dans son corps et le tourmentent de maladie avant de le frapper mortellement. Iddinâ se demande quel crime inconnu à lui-même il a pu commettre, que son dieu semble se retirer de lui. Il adresse sa prière à la déesse Isfatar, et lui peint le marasme clans lequel il est plongé. « Mon jour n'est qu'un soupir, ma nuit qu'un torrent de < larmes, mon mois qu'un tourment, mon année qu'un « cri perpétuel; toute ma force est enchaînée dans mon « corps, mes pieds trébuchent et m'abattent comme s'ils « étaient chargés de chaînes; je suis couché, mugissant « comme un taureau, je hèle comme une brebis dans ma « détresse!... Et aucun dieu n'est encore venu à mon aide, « aucun ne m'a tendu une main secourable; aucun dieu a n'a eu pitié de moi, aucune déesse n'est venue se ranger « près de moi ! »
L'Assyrie n'a point, comme l'Egypte, une école sacrée de médecine, où l'on enseigne les moyens rr4ionnels de diagnostiquer et de curer les maladies les plus compliquées. Elle ne produit que des sorciers ou des exorcistes, habiles à dépister les démons possesseurs, dont la présence dans un corps vivant cause seule les désordres du corps et entraîne la mort. L'aspect général du patient, la façon dont il se comporte pendant les crises, les paroles qui lui échappent dans le délire, sont, pour ces habiles personnages, autant de signe? qui doivent leur révéler la nature et parfois même le nom de l'ennemi qu'ils combattent. Les plus terribles des esprits mauvais s'appellent la fièvre et la peste : par bonheur, les symptômes qu'Iddinà présente ne sont pas de ceux qu'ils produisent. Iddinâ passe la grande partie de ses jours dans
un assoupissement profond, dont il ne s'éveille que par intervalles, l'esprit trouble, les yeux gonflés, avec un sifflement dans les oreilles et un bruit comme de marteaux qu'on 1 attrait sous son crâne. C'est le dieu Mal de tête qui le possède et qu'on se prépare à mettre en déroute. Les formules qu'on emploie contre lui sont très anciennes : elles viennent de Chaldée, et sont conservées dans de vieux livres, dont la langue et l'écriture mystérieuses ne sont comprises que d'un petit nombre de savants. Le magicien que Noubtâ envoie chercher pour soigner son mari apporte avec lui quelques-unes de celles qui ont la réputation d'être le plus efficaces contre le mal qu'on lui décrit. Il examine longuement les yeux et la face, se fait expliquer les débuts du mal et les péripéties diverses qu'il a traversées, et déclare que le cas est plus grave encore qu'il ne l'imaginait. Iddinâ est victime de maléfices, exercés par un homme qu'il a dû offenser, et qui se venge en le faisant mourir à petit feu. L'imprécation qui a été prononcée contre lui par la voix d'un magicien le poursuit sans repos ni trêve; elle le tuerait, si l'on n'en combattait les effets par une conjuration contraire, qui enchaîne à son service la toute-puissance d'Éà, le dieu suprême, et de Mérodach.
Les conjurations médicales sont de véritables cérémonies religieuses, qu'il faudrait célébrer dans l'enceinte d'un temple. Comme Iddinâ est affaibli déjà par les journées de souffrance qu'il a subies, le magicien consent à venir le soigner dans sa maison même. Il se munit donc de livres, d'un paquet d'herbes qu'il a pris le soin de cueillir lui-même, et des objets nécessaires à la composition d'un charme. Il se déchausse, se purifie, et, entrant dans la chambre où le patient est couché, allume sur le sol un feu d'herbes et de plantes odoriférantes, qui brûlent avec une flamme claire, presque sans fumée. La première partie
de l'oraison qu'il récite rappelle le genre d'enchantement dont souffre son malade. « L'imprécation », dit-il d'une voix ferme et bien rythmée, « l'imprécation comme un démon « s'est abattue sur l'homme, la voix du magicien comme « un fléau s'est abattue sur lui, la voix maligne s'est abattue « sur lui, l'imprécation malfaisante, le sortilège, le mal de «tète. Cet homme, l'imprécation malfaisante l'égorgé « comme un agneau, car son dieu protecteur s'est retiré de « son corps, car sa déesse protectrice s'est écartée de lui, « et la voix qui le flagelle s'est étalée sur lui comme un « vêtement et le paralyse. » Le mal que le magicien a fait est terrible, mais les dieux peuvent le réparer encore et déjà Mérodach, s'émeut, Mérodach a jeté les yeux sur le patient, Mérodach est entré dans la maison de son père Éâ, disant : « 0 mon père, l'imprécation mauvaise s'est abattue « sur l'homme comme un démon! » Par deux fois il lui parle et dit : « Je ne sais ce que cet homme doit faire, « qu'y a-t-il qui puisse le guérir? » Éà répond à son fils Mérodach : « Mon fils, que ne sais-tu et que te dirai-je que tu « ne saches déjà? 0 Mérodach, que ne sais-tu et que te di- « rai-je que tu ne saches déjà? Ce que je sais, tu le sais « aussi : va donc, mon fils Mérodach, conduis l'homme au « bain qui purifie, et écarte le sortilège qui est sur lui; « chasse le sortilège, le mal qui torture son corps, soit qu'il « ait pour cause la malédiction de son père, ou la malé- « diction de sa mère, ou la malédiction de son frère aîné. « ou la malédiction pernicieuse d'un inconnu! Que cette « malédiction soit enlevée par le charme d'Éà, comme une « gousse d'ail qu'on pèle, comme une datte qu'on coupe « en morceaux, comme un rameau chargé de fleurs qu'on «arrache! Le sortilège, ô double du ciel conjure-le! « ô double de la terre conjure-le1! s Les dieux s'arment
1. Double est pris, ici, comme plus haut, avec le sens que les Égyptologueslui donnent; cf. page 45 de ce volume.
en faveur du malade, et c'est Éâ, le souverain du monde, qui daigne indiquer le remède. Que le malade prenne successivement une gousse d'ail, une datte et un rameau chargé de fleurs, et qu'il les jette au feu morceau àmorceau, en récitant une incantation : si forte qu'ait été l'imprécation, les effets en seront détruits.
Cependant Iddinà s'est purifié, ainsi qu'Éà le veut : il s'est lavé les pieds, les mains, la face, et s'est aspergé le corps d'une eau parfumée. Ces préliminaires achevés, le magicien se met devant le brasier avec le patient, dépouille la gousse d'ail que le dieu réclame, et la brûle en murmurant la formule : a De même que cet ail pelé et jeté au feu, la « flamme ardente le consume, il ne sera plus planté au « jardin, il ne sera plus baigné dans 1 eau d'un étang ou
dune rigole, ses racines ne s'implanteront plus en terre, « sa tige ne croîtra plus et ne verra jamais le soleil, il ne i vira point à la nourriture des dieux ou du roi; — de « même puisse Mérodach, le général des dieux, chasser le « sortilège loin d'Iddinà. et dénouer les liens du mal dévo- « rant, du péché, de la faute, de la perversité, du crime. » Et Iddinà répète après lui, d'une voix défaillante : « La maa ladie qui est en mon corps, en ma chair, en mes muscles.
puisse-t-elle être dépouillée comme cette gousse d'ail et « consumée en ce jour par la flamme dévorante : sorte le « sortilège, que je puisse voir la lumière longtemps encore. » Le magicien taille une datte en petits morceaux, et tandis qu'elle brûle reprend son chant monotone : « De même que a cette datte coupée et jetée au feu, la flamme ardente la « consume, celui qui l'a cueillie ne la remettra plus sur sa
tige, et 'llf m' servira pas à la nourriture du roi, — de (( même puisse Mérodach, le général des dieux, chasser le « sortilège loin d'Iddinâet rompre les liens du mal dévorant,
du péché, de la faute, de la perversité, du crime. » Et cette luis encore Iddinà reprend : « La maladie qui est en mon
« corps, en ma chair, en mes muscles, puisse-t-elle être « coupée comme cette datte et consumée en ce jour par la « flamme dévorante : sorte le sortilège, que je puisse voir « la lumière longtemps encore. »
La cérémonie se prolonge, et le feu dévore tour à tour le rameau chargé de fleurs, un flocon de laine, du poil de chèvre, un écheveau de fil teint, une fève. A chaque fois, le magicien répète la formule, en y introduisant deux ou trois des traits qui caractérisent le mieux la nature de l'offrande : les feuilles du rameau ne seront jamais réunies à l'arbre, et ne seront pas employées aux œuvres du teinturier, la laine et le poil ne retourneront plus au dos de la bête qui les portait et ne serviront plus à fabriquer des vêtements. ïddinâ va jusqu'au bout malgré sa faiblesse; mais, la dernière parole prononcée, il retombe épuisé sur son lit et s'évanouit presque. Les défaillances du patient en pareil cas sont considérées comme étant de bon augure; elles prouvent que le charme opère. La lutte engagée dans le corps entre les dieux bienfaisants et l'esprit pervers est toujours si vive, que peu d'hommes peuvent en supporter le contre-coup sans souffrir. On voit alors le possédé s'agiter, trembler de tous ses membres, pousser des gémissements ou des cris lamentables, se rouler par terre avec tant de force qu'on a peine à le retenir : un abattement profond succède à ces fureurs, et marque la victoire momentanée du malade contre la maladie. Le magicien récite alors une dernière prière, dans laquelle il invoque une fois de plus Éà, Mérodach, et enfin le dieu du feu qui s'est prêté complaisamment aux rites de l'exorcisme : « 0 feu, chef mobile « qui s'exalte dans le pays, héros, fils de l'abîme, qui es « exalté dans le pays, ô dieu du feu, par ton feu sacré tu as « établi la lumière en la maison des ténèbres. C'est toi qui « fixes les destins de tout ce qui a nom, toi qui mêles en « les fondant le cuivre et l'étain, toi qui affines l'argent et
« l'or; celui qui fait trembler les méchants dans la nuit, « c'est toi. Fais que les membres de l'homme, redevenu le « fils de son dieu, soient brillants de pureté, qu'il soit pur « comme le ciel, qu'il soit brillant comme sur la terre, « qu'il resplendisse comme le milieu du ciel, et que la « langue maligne qui l'a enchanté n'ait plus prise sur « lui! »
Deux jours s'écoulent, et la conjuration, répétée matin et soir, non seulement ne produit aucun effet, mais semble chaque fois ajouter quelque chose à l'épuisement d'iddinà. Il s'obstine à ne pas redevenir « le fils de son dieu »; on dirait plutôt que son dieu s'éloigne de lui. et le livre à la mort sans plus résister. C'est un vieil usage, à Babylone, qu'on mène les malades sur la place publique, et qu'on les expose aux regards des passants. Ceux-ci s'approchent, s'enquièrent des symptômes, des moyens qu'on a employés pour les combattre; s'ils ont eu ou s'ils ont quelqu'un parmi leur parenté qui ait souffert de la même maladie, ils indiquent le remède qui les a guéris. Cette pratique s'est répandue en Assyrie, comme bien d'autres coutumes chaldéennes, et Noubtâ se résout enfin à en user. Elle enveloppe Iddinà dans ses couvertures de laine, l'étend sur un lit, et le fait porter doucement par deux esclaves jusqu'à la porte d'Ishtar. Les juges siègent, les oisifs du quartier sont réunis dans l'avant-cour, des paysans et des étrangers entrent et sortent de la ville; s'il y a chance d'obtenir une consultation précise, c'est là qu'il faut aller et non ailleurs.
La vue d'iddinà excite des sentiments divers dans la foule. Plusieurs craignent que sa maladie ne soit contagieuse, et que le démon possesseur ne soit tenté de le quitter pour se jeter sur eux: d'autres éprouvent plus de curiosité que de peur ou de sympathie. Les amis s'apitoient sur sa mine délabrée et échangent des considérations presque émues sur l'in-
stabilité de la vie. Les officieux se pressent autour du lit, interrogent, échangent des conjectures, proposent des recettes que la famille écoute avec anxiété. « Les conjurations « ont échoué? Lesquelles? A-t-on récité l'incantation des « sept démons? A-t-on essayé le charme d'Eridou! On prend « la laine d'une jeune brebis encore intacte, et une sorcière, « — une sorcière, pas un sorcier, — la lie sur les tempes « du malade, à droite et à gauche. Le nœud doit être fait sept « fois de suite, à deux reprises différentes; on serre ensuite « une corde autour de la tête du patient, une autre autour « de son cou, une autre autour de chacun de ses membres, a afin d'enchaîner son âme si elle voulait sortir, puis on « répand sur lui les eaux magiques. 9 Un autre déclare qu'il a été guéri par envoûtement : on a fabriqué une figure de terre qui lui ressemblait, on a versé sur elle une libation de vin, récité un charme, et le mal a disparu. Ou bien on doit mêler ensemble six espèces de bois différentes, les piler avec un morceau de serpent, ajouter du vin, de la viande crue, et du tout former une pâte qu'on avale. C'est un remède dont la vertu est souveraine : on le trouve dans un vieux livre très estimé, que le roi Assourbanipal a fait copier pour son usage personnel. Le plein air, le soleil, le bruit, avaient un peu ranimé Iddinà au début ; ils l'oppressent maintenant et achèvent de l'épuiser. Rentré chez lui, il tombe en une stupeur profonde d'où ni les exorcismes, ni les remèdes, ni les appels désespérés de sa femme et de ses enfants ne sauraient le tirer. Deux jours encore, des râles légers, des frissons, quelques mouvements convulsifs des membres montrent que la vie n'est pas entièrement éteinte; le soir du troisième jour, un peu avant le coucher du soleil, il rend le dernier souffle, et Shed,le dieu de la mort, s'empare de lui à jamais.
Comme les Égyptiens, les peuples du Tigre et de l'Euphrate ont la douleur bruyante et désordonnée. Dès qu'un
homme meurt, ses parents et les personnes qui tiennent à la famille, les femmes surtout, se déchirent les vêtements, s'égratignent les joues et la poitrine, se couvrent la tète de cendre et de boue, poussent de longs hurlements de deuil, qui mettent le voisinage en émoi et l'obligent à prendre sa part du malheur qui les frappe. Mais si les marques extérieures de la douleur sont les mêmes, la façon dont on traite le cadavre est entièrement différente. On ne croit certes pas que tout dans l'homme finit avec la vie; on sait qu'une partie seule des éléments dont il se compose meurt à notre monde, et que les autres continuent de subsister au delà, sinon pour toujours, du moins pour quelque temps. Cependant on ne pense pas, comme font les Egyptiens, que les destinées de ce qui survit soient liées indissolublement à celles de ce qui reste sur terre, et que l'âme désincarnée s'anéantisse ou dure, selon que la chair qui la supporta s'anéantit ou dure dans la tombe. Sans doute elle ne se désintéresse pas de tout ce qui arrive à la larve qu'elle a quittée : on augmente la douleur qu'elle ressent de la morl et les ennuis de son état nouveau, si on brûle le cadavre, qu'on le mutile ou qu'on le laisse sans sépulture, eu pâture aux oiseaux de proie. Néanmoins ce sentiment n'est pas poussé si loin qu'on éprouve, en Assyrie, ce besoin d'échapper entièrement à la corruption qui pousse les Égyptiens à se transformer en momies. On ne soumet point le cadavre à ers injections, à ces bains répétés dans des matières préservatrices, à cet emmaillotement laborieux qui le rend indestructible : on le parfume, on l'habille sommairement • •I 6u se débarrasse de lui dès que la putréfaction commence, linéiques heures à peine après que la vie s'est retirée. Tandis que la famille crie et se désole, de vieilles femmes, qui exercent le triste métier de veilleuses, s'emparent d'Iddinâ, le lavent, versenl mit lui une huile odorante, l'enveloppenl dans une robe d'apparat, lui fardent les joues et
lui noircissent le tour des yeux, lui passent un collier au cou, des anneaux aux doigts, lui ramènent les bras sur la poitrine, puis l'étendent sur son lit et dressent à son chevet un autel où faire les offrandes ordinaires d'eau, d'encens et de gâteaux. Les mauvais esprits rôdent sans cesse autour des cadavres, soit pour s'en repaître, soit pour les employer à leurs maléfices : un mort, dans lequel ils se glissent à ce moment, peut se transformer en vampire, et revenir plus tard sucer le sang des vivants. Aussi invite-t-on par des prières les génies bienfaisants et les dieux à veiller sur lui. Deux d'entre eux s'installent invisibles à la tète et aux pieds de la couche, et tendent la main au-dessus de lui pour le bénir (ûg. 127) : ce sont des formes d'Éà, et, de même qu'Éâ, elles sont habillées de la peau du poisson. Trois autres se postent dans la chambre mortuaire et se tiennent prêts à frapper quiconque voudrait y pénétrer : l'un a la figure humaine, les deux autres lèvent une tète de lion sur un corps d'homme. D'autres encore planent au-dessus de la maison, afin de repousser les spectres qui essaieraient de s'y introduire à travers le toit. Les dernières heures que le cadavre doit séjourner sur terre, il les passe ainsi sous la garde d'une légion de dieux.
La pompe funèbre quitte la maison de grand matin. Le corps est couché de long sur un lit que portent plusieurs hommes. Un groupe de pleureuses et de musiciens le précède, un groupe de pleureuses et de musiciens le suit, puis les parents en leur sac de grosse étoffe sombre, étroit, sans plis, puis les amis, les connaissances et les gens du quartier, qui veulent rendre un dernier hommage à leur voisin. Ce sont les mêmes cris qu'en Egypte, les mêmes exclamations entrecoupées de silence : « Hélas, Iddinà ! — « Hélas, seigneur! — Hélas, mon père ! » Dans les intervalles, les amis échangent entre eux ces propos sur la vanité des choses humaines qui, partout, en pareil cas, four-
Fig. Ii7. — La Mort et 1 Enfer. Au registre du milieu, le mort est étendu sur son lit funèbre et veillé par les dieux : l'Enfer et ses divinités sont au registre inférieur. Le monument est <!<• travail aramèei phénicien;
néanmoins les tableaux dont il est chargé sont empruntes à la mythologie assyrienne.
nissent matière inépuisable aux conversations des survivants : « Ce que c'est que de nous? — Les jours de la mort (t ne sont connus de personne. — Ainsi va le monde : qui « la veille au soir vivait encore, le voilà mort le lendemain « au point du jour! » Le cortège sort lentement de la ville, et se dirige vers l'un des cimetières où reposent les gens de Dour-Sharoukîn. Il ne faut pas chercher en Assyrie des hypogées monumentaux ou des pyramides, comme en Egypte. Point de montagnes courant à droite et à gauche du fleuve, d'une pierre assez tendre pour qu'on puisse y creuser aisément des galeries et des salles funéraires, assez ferme pour que les chambres une fois taillées ne s'écroulent point sur elles-mêmes. Ninive et la plupart des grandes villes de l'Assyrie et de la Chaldée sont entourées de larges plaines basses, où tout ce qu'on enterre se décompose rapidement sous l'influence de la chaleur et de l'humidité : des caveaux creusés dans le sol y seraient. promptement envahis par les eaux malgré la maçonnerie, les peintures ou les sculptures rongées par le nitre, les objets mobiliers et les cercueils détruits. La maison du mort assyrien ou chaldéen ne peut donc pas être, comme celle de l'Égyptien, une maison d'éternité.
Il y habite pourtant et son âme avec lui, et l'on s'efforce de lui donner, au moment où il part de notre vie, la nourriture, l'habillement, la parure, les ustensiles dont il a besoin pour se tirer d'affaire. Bien traité par ses enfants ou par ses héritiers, il les protège de son mieux, écarte d'eux les influences mauvaises. Lorsqu'ils le délaissent et l'oublient, il se venge en revenant les tourmenter dans leur demeure, déchaîne la maladie sur eux et les écrase de sa malédiction. Si par hasard il était privé de sépulture, il deviendrait dangereux non seulement pour les siens, mais pour le pays entier. Les morts, incapables de se fournir par eux-mêmes ce qui leur est nécessaire pour vivre hon-
LECT. Hl^T CI.. Ii." < I \ I K M T . 17
nêtement, sont sans pitié l'un pour l'antre : qui leur arrive sans tombeau, sans libations, sans offrandes, ils ne le reçoivent pas chez eux, et ne lui feraient point l'aumône d'un pain sur leurs maigres provisions. L'esprit du corps qu'on n'ensevelit point, n'ayant ni gîte, ni moyen d'existence, erre par les villes et par les campagnes, et ne subsiste que de rapines et de crimes qu'il commet contre les vivants. C'est lui qui, se glissant dans les maisons pendant la nuit, s'y révèle aux habitants sous des masques horribles et les affole de terreur. Toujours à l'affût, dès qu'il a surpris une de ses victimes, il fond sur elle « la tête contre sa tête, la « main contre sa main, le pied contre son pied ». Celui qu'il investit de la sorte, homme ou bête, ne lui échapperait jamais, si la magie ne fournissait des armes toutes puissantes pour résister à ses atteintes : le vampire figure, à côté du spectre et des goules, parmi les démons dont on conjure la fureur en invoquant les doubles du ciel et de la terre.
Les plus vieux des Chaldéens construisirent leurs tombeaux en briques, comme ils faisaient leurs maisons et leurs palais. C'étaient de grands caveaux voûtés en encorbellement, où l'on emmurait un ou plusieurs morts à la fois. C'étaient aussi de simples pots en terre cuite, où l'on accroupissait le cadavre, ou deux grandes jarres cylindriques dans lesquelles on l'allongeait et qu'on lutait au bitume (fig. 128). C'étaient enfin de petites constructions rondes ou ovales, élevées sur un patin en briques, et recouvertes d'un dôme ou d'un toit plat (fig. 129). La maison n'était pas grande, et parfois l'habitant n'y entrait qu'à peine, replié et comme doublé sur lui-même. Il n'avait avec lui, dans les plus petites, que ses vêtements, ses bijoux, des flèches en bronze, et quelque vase de cuivre ou de métal. Les autres renfermaient un mobilier, moins complet que celui dont les Egyptiens encombraient leurs hypogées,
mais suffisant pour les besoins d'un esprit. Le corps était étendu tout habillé sur une natte imprégnée de bitume, la
Fig 128. — Cercueil chaldéen en terre cuite.
tête appuyée contre un coussin ou contre une brique plate, les mains appliquées sur la poitrine, le linceul maintenu par
Tiff. 1-29. — Tombeau chaldéen de forme ronde.
des sangles autour des cuisses et de la cheville. Parfois, on le couchait sur le côté gauche, les jambes légèrement fléchies, la main droite jetée par-dessus l'épaule gauche et plongeant dans un vase, comme s'il voulait le prendre et le porter à sa bouche. Des jarres et des plats d'argile, rangés autour de lui, contenaient sa nourriture et ses boissons journalières, le vin qu'il préférait, des dattes, du poisson,
de la volaille, du gibier, jusqu'à la hure d'un sanglier, et même, comme en Egypte; des offrandes en pierre qui remplaçaient pour lui des offrandes réelles et duraient davanfig. 130). L'homme emportait ses armes avec ses pro-
intérieur d'un tombeau elialdéen.
visions, une lance, des javelines, sa canne d'apparat, le cylindre avec lequel il avait cacheté ses actes pendant sa vie. On déposait à côté de la femme des parures et des bijoux de rechange, des fleurs, des flacons à parfums, des peignes, des aiguilles à farder et des pains de cette pâte noirâtre dont elle s'enduisait les cils et les sourcils.
Les tombes, serrées l'une contre l'autre, puis recouvertes de sable ou de décombres au cours des années, et surchargées plus tard de tombes nouvelles, ont fini par formée, à Ourouk et dans bien des endroits de la Chaldée, de véritables tertres qui s'accroissent el montent de jour en jour. Elles sont moins pressées en Assyrie, et moins solidement bâties; aussi disparaissent-elles assez vite sans laisser de traces au-dessus du sol, el qui les chercherai! devrait remuer beaucoup de terre, avant de retrouver ce qui reste
d'elles. Les rois seuls ont leurs monuments dont on connaît la place. Le palais royal renferme, dit-on, la tombe deNinos, le fondateur fabuleux de la ville et de l'empire1 : la tour à étages est construite sur elle et en signale au loin l'emplacement. Il est possible que la tradition populaire ait raisoi. en cela, comme en bien d'autres choses qu'elle affirme et pour lesquelles on ne lui fait point crédit. On sait en effet que les rois reposent pour la plupart dans les villes où ils résidèrent, sous la tutelle des dieux de la cité. Les chroniques babyloniennes enregistrent avec soin, derrière le nom de chaque prince, l'indication du palais où il fut enterré ; et quant aux souverains de l'Assyrie, quel vieillard Ninivite ne se rappelle pas encore les fêtes que Sennachérib célébra en leur honneur, lorsqu'il restaura leurs tombeaux à demi détruits pendant les guerres et les révolutions du siècle précédent?
On ne croit plus guère aujourd'hui que le réduit en terre cuite où le cadavre repose soit à jamais la demeure de l'âme. On imagine qu'il y a, bien loin de nous, les uns disent sous la terre, les autres aux extrémités orientales ou septentrionales de l'univers, un pays ténébreux où tout ce qui subsiste des générations passées vit en commun, sous le joug du dieu Nergâl et de la déesse Allât. Une rivière y aboutit, qui dérive des eaux primordiales de l'Océan au milieu duquel notre monde est plongé. Il est entouré de sept murailles, et fermé de sept portes que garde un portier inexorable. Les ombres n'y pénètrent que sur un ordre de la déesse; on les dépouille de tout ce qu'elles apportent avec elles, et on les conduit nues devant Allât, qui les juge et
1. Ctésias racontait que Sémiramis avait enseveli Ninos dans l'intérieur du palais de Ninive : la tradition qu*il rapporte est certainement plus ancienne que l'époque à laquelle il écrivait, et je n'ai pas cm trop m'aventurer en la faisant remonter jusqu'au temps des Sarpronides.
. - CHAPITRE Mil.
leur. assigne leur place dans son domaine. Celles qui lui déplaisent sont soumises à des tortures épouvantables ; elles souffrent la faim et la soif, la lèpre les ronge jusqu'à la fin des temps, toutes les maladies s'abattent sur elles et les dévorent sans jamais les tuer. Celles qui échappent aux supplices traînent une existence morne et sans joie. Elles ont soif et faim, et ne trouvent que l'ordure et la poussière à se nourrir et à se désaltérer. Elles ont froid, et on ne leur accorde pour se couvrir qu'un vêtement de plumes, les grandes ailes sourdes des oiseaux de nuit sur lesquelles elles volètent sans cesse avec des cris plaintifs. Une fois admises dans ce royaume lamentable, elles n'en sortent plus que par exception, sur l'ordre des dieux d'en haut, afin de terrifier et de tourmenter les vivants. Elles ne conservent point le souvenir de ce qu'elles ont fait sur terre. Affections domestiques, amitiés, mémoire des servie.'- rendus, tout s'efface sans retour de leurs tètes légères : il ne leur reste plus qu'un regret immense d'avoir quitté la lumière et le désir cuisant d'y remonter. Allât pourrait les satisfaire, s'il lui plaisait. Le seuil de son palais est établi sur une source, dont les eaux rendent la vie à qui s'y baigne ou en boit : elles jaillissent dès qu'on soulève la pierre qui les emprisonne. Mais les esprits delà terre, les Announas, veillent sur elles avec un soin jaloux. « Ils sont pt, il- sont sept : dans le creux de l'abîme ils sont sept; ils ne sont ni mâles ni femelles, mais sont comme (\c< torrents qui si- répandent; ils ne [tiennent point femme, « ils n'ont jamais d'enfants; il- ne connaissent point la pitié ni la bienfaisance, ils n'écoutent ni la prière ni « la supplication; ils multiplient les haines dans les nion- « tagnes; ils sont les ennemis dÉâ, ils sont les messagers « de la mort et les agents d* Allât. » Tantôt ils se répandent sur le inonde sous forme de vents empoisonnés et soufflent l'orage, tantôt ils se jettent dan- les batailles et fau-
client impitoyablement les héros. Éâ seul est assez puissant pour leur arracher quelques gouttes de l'eau vivifiante, encore les donnent-ils à contre-cœur et en protestant contre ia générosité du dieu suprême.
Cette conception sombre et farouche de la vie en commun dans un royaume unique est pire encore que l'idée d'une existence prolongée dans la tombe à laquelle elle a succédé. Dans la tombe, du moins, l'âme était seule avec le corps auquel elle avait été liée: dans la maison d' A liât, elle est comme perdue au milieu des génies qui naissent de la nuit. Elle voit s'agiter autour d'elle ces formes redoutables qui, à peine ébauchées dans les rêves, l'ont déjà persécutée sur terre. Aucun de ces démons n'a une figure simple et voisine de la figure humaine; mais ils présentent un mélange de l'homme avec les bêtes et des bêtes entre elles, où les traits les plus repoussants de chaque espèce sont combinés artistement. Les têtes de lion se dressent sur des corps de chacal à griffes d'aigle et à queue de scorpion, et tout cela rugit, hurle, siffle, réclame sans cesse des âmes rebelles à torturer ou à détruire. Les chefs de ces monstres, les ministres d'Allàt, s'appellent la Peste, la Fièvre, le Vent du sud-ouest. Allât elle-même est plus hideuse peut-être que le peuple sur lequel elle règne. Elle a un corps de femme, mais velu et mal proportionné, un mufle grimaçant de lionne, les ailes et les pattes d'un oiseau de proie. Elle brandit de chaque main un gros serpent, véritable javelot animé qui mord et empoisonne l'ennemi sans pitié. Elle a pour enfants deux lions, qu'elle nourrit de son lait. Elle court à travers son empire, non pas à cheval, mais debout ou agenouillée sur le dos d'un cheval qu'elle écrase de son poids. Parfois, elle va en personne explorer la rivière qui descend du monde des vivants ; elle s'embarque alors avec son cheval sur un bateau-fée, qui navigue sans voile ni aviron, et dont la proue se termine en bec d'oi-
seau, la poupe en tête de taureau (fig. 127). Rien ne lui échappe, rien ne lui résiste ; les dieux eux-mêmes ne pénètrent dans son empire qu'à la condition de mourir comme les hommes, et de se reconnaître humblement ses esclaves.
Le jour vint pourtant où la conscience humaine se révolta contre ce dogme farouche, qui condamnait toutes les générations à une perpétuité de misère parmi les ténèbres. Quoi? les rois qui se montrent justes et doux pour leurs peuples, les héros qui détruisent les monstres, les soldats qui sacrifient leur vie sans hésiter sur le champ de bataille, seraient confondus dans une même nuit avec les tyrans, les esclaves et les lâches! Leur puissance, leur courage, leurs vertus ne leur serviraient tout au plus qu'à raccourcir leur séjour dans notre monde de lumière, et à les précipiter au fond des enfers avant le temps ! Un crut que les dieux, les séparant du vulgaire, les accueillaient dans une île fertile, éclairée par le soleil, et séparée du séjour des hommes par la rivière infranchissable qui mène chez Allât. Là fleurit l'arbre et coule la source de vie : quelques hommes privilégiés y pénètrent parfois avant la mort, et en ressortent sains et vigoureux comme aux jours de leur jeunesse. On plaça d'abord cette terre fortunée dans les marais de l'Euphrate, vers l'embouchure du fleuve, puis, quand on connut mieux le pays, au delà de la mer. A mesure que les découvertes des marchands ou les guerres des conquérants élargissaient les limites de l'horizon où les premiers Chaldéens s'étaient tenus enfermés, l'île mystérieuse recula de plus en plus vers l'est, puis vers le nord, et finit presque par disparaître dans l'éloignement. Au dernier terme, les dieux du ciel, devenus hospitaliers, reçurent les âmes héroïques dans leur propre royaume, au sommet de la Montagne du inonde.
Cette montagne occupe la région septentrionale de
l'univers. Lefirmament étoile s'appuie d'un côté sursescimes; le soleil s'échappe chaque matin de ses flancs à l'Orient, pour y rentrer à l'Occident. Quand un héros meurt, son esprit s'élève de terre, semblable à un nuage de poussière que le vent chasse devant lui ; dès qu'il parvient a la région des nuages, les dieux accourent et l'acclament comme s'il était l'un d'eux. « Viens, lui disent-ils, lave tes mains, puce rifie tes mains ; les dieux, tes aînés, se laveront les mains « et se purifieront les mains avec toi, » pour prendre place au banquet d immortalité. Et maintenant, « mange lanour- « riture pure sur des plats purs, bois l'eau pure dans les « coupes pures, prépare-toi à jouir de la paix du juste. » Éà lui-même, le souverain des dieux, daigne assigner à son hôte une place dans les lieux sacrés, et l'y transférer de ses propres mains; il lui donne le miel et la graisse, il lui verse dans la bouche l'eau qui vivifie, et elle lui rend l'usage de la parole que la mort lui avait ravi. Lui cependant, au repos sur un lit d'apparat, regarde d'en haut la terre et ses misères. Ce qui avait été d'abord le privilège des héros est devenu un droit général. 11 suffit aujourd'hui qu'un homme ait bien vécu ici-bas, — et par bien vivre, j'entends être dévot envers les dieux, célébrer régulièrement leurs fêtes, leur adresser de nombreuses prières et de nombreuses offrandes, — pour qu'il trouve accueil de l'autre côté de la tombe. Mérodach et son épouse Zarpanit le « font revivre » ; il va, vient, parle, mange, boit à son gré, jouit du soleil et de la lumière. Le royaume d'Allàt ne renferme plus que les générations passées, celles qui ont vécu et qui sont mortes aux premiers temps du monde. Elles végètent encore dans l'ombre, rangées autour des trônes où siègent leurs anciens rois, autour de Ner, d'Étana, des vieux héros d'avant le déluge. Les hommes d'à présent sont plus heureux. Les années qu'ils passent parmi nous ne sont pas attristées comme l'étaient celles de leurs ancêtres par
limage toujours menaçante de la nuit éternelle. La piété les rend dignes du ciel, le repentir efface leurs péchés, et leurs dieux auprès d'eux leur font fête comme à des dieux. La tombe d'Iddinâ est fournie de vivres et de mobilier. C'est plutôt par respect pour les vieux rites que par croyance aux idées qu'ils exprimaient jadis. Sans doute, bien des hommes dans le peuple et même dans les classes élevées de la société s'imaginent encore que l'éme séjourne près du cadavre et se repaît des aliments qu'on lui prodigue. Les parents d'Iddinâ ne partagent point la foi populaire. Ils savent que l'âme de leur mort bien-aimé s'est envolée vers le ciel au moment des funérailles. Ils s'assurent que les dieux bienfaisants ont protégé son essor et l'ont soustraite à la malignité des démons. Quand le jour viendra pour eux de quitter cette terre, ils espèrent la retrouver là-haut, sur le sommet de la Montagne du monde, dans la région des « nuages argentés » .
Assourbanipal : son goût pour les plaisirs et pour la chasse. — Les affaires d'Élam : les neveux du roi Tioummân se réfugient en Assyrie. — Départ pour la chasse au lion : les gazelles, les daims, les ânes sauvages. — La traversée du fleuve. — Le camp, la tente royale. — L'auroch et la chasse à l'auroch. — Le sacrifice au retour de la chasse. — Le lion d'Assyrie et la chasse au lion dans les marais. — Chasse au lion captif dans les parcs royaux. — Ambassade de Tioummà n .
Assourbanipal est monté jeune sur le trône. Il n'avait pas î rente ans lorsque Ésarhaddon son père le choisit parmi ses fils et le proclama prince héritier àXinive, en présence des grands et de l'armée : l'année d'après, il était roi. Il est grand, vigoureux, bien fait; il a le visage large, les yeux hardiment ouverts, le nez droit, la bouche dure et hautaine, les cheveux longs et crèpelés. Ses prédécesseurs se passionnaient pour la guerre et pour la conquête; ils vivaient, et parfois, comme Ésarhaddon, mouraient dans les camps. Assourbanipal n'endosse pas volontiers le harnois. Il remet d'ordinaire à ses généraux la conduite des opérations militaires, et comme ils ont été élevés à bonne école, les affaires du pays n'en vont pas plus mal. Ce n'est pas qu'à l'occasion il ne puisse commander et se battre tout comme un autre; mais il est indolent par nature, voluptueux,
dévot, ami du luxe et des arts, d'ailleurs chevaucheur intrépide et chasseur puissant devant l'Eternel.
Il est venu s'installer à Dour-Sharoukîn pendant quelques semaines afin d'échapper aux ennuis de la politique, mais c'est en vain, et à Dour-Sharoukîn comme à Ninivë la routine de son métier de roi pèse sur lui lourdement. Les courriers, qui arrivent soir et matin de toutes les parties de l'empire, n'arrêtent point de troubler son repos et le distraient de ses plaisirs par leurs nouvelles. Babylone remue sourdement ; l'Ourarti s'agite et menace la frontière du nord; l'Egypte intrigue sans relâche, et travaille sous main les petits princes de Juda, deMoab et des Philistins; les Cimmériens, vaincus par Ardys, fils de Gygès, et par ses Lydiens, font mine de vouloir envahir la Cilicie: les Mèdes ont tué un de leurs chefs qui était dévoué à l'Assyrie pour le remplacer par un de ses cousins dont l'hostilité est manifeste: l'Élam arme ouvertement, et son roi n'attend qu'un prétexte pour entrer en campagne. Tioummân est un « diable incarné », dont l'orgueil et la cruauté ne connaissent point de bornes. A peine monté sur le trône, il voulut saisir et assassiner les enfants de ses frères Ourtakou et Oummanaldàsh, qui avaient régné avant lui; prévenus par des amis fidèles, ils s'enfuirent avec leurs serviteurs, et des bandes entières d'Élamites les accompagnèrent en Assyrie. Assourbanipal leur fit bon visage, un peu par générosité naturelle, beaucoup par intérêt. Ces jeunes gens aux noms barbares et au langage incorrect, Oummanigâsh, Oumma nappa, Tarnmaritou, Koudourrou, Parrou, sont les héritiers légitimes de la couronne susienne; ils conservent dans le pays des partisans nombreux, qui se révolteraient à coup sûr s'ils étaient soutenus, et qui pourraient, en cas de guerre, opérer une diversion favorable aux armées assyriennes. En attendant, Assourbanipal leur accorde l'hospitalité la plus ! les traite en princes de sa famille plutôt qu'en étran-
gers. Il leur a assigné à chacun des maisons, une suite, des revenus abondants, un train presque royal; il les invite fréquemment à sa table, et demain il les emmène chasser le lion au delà du Zàb, dans la direction des montagnes de Médie.
Le lion ne se rencontre plus, comme jadis, au voisinage des grandes villes. Il faut aller le chercher assez loin dans la campagne, et les battues qu'on dirige contre lui semblent moins une chasse qu'une expédition en pays ennemi. Le roi prend la moitié de sa garde et part au lever du soleil. Dour-Sharoukin est entourée de villas et de jardins, où les canaux dérivés du Khousour entretiennent une fraîcheur perpétuelle. Le cortège, pressé entre les murs qui bordent la route, s'allonge et paraît interminable; bientôt cependant les maisons s'espacent, les bouquets d'arbres s'éclaircissent, les cultures cessent, la prairie commence, et la petite armée des chasseurs s'y déploie à l'aise, comme en ordre de bataille.
De là aux rives du Zàb l'étape est charmante, alors que l'herbe foisonne partout et que le soleil chauffe encore les champs sans les brûler. La plaine fuit en ondulant jusqu'à l'horizon, verte et parfumée. Les Heurs y sont si drues par endroit et si serrées les unes contre les autres qu'on dirait un tapis de couleur étalé sur le sol; les chiens qu'on y lance en ressortent tout bariolés de jaune, de rose et de bleu. A chaque instant, des lièvres effarés ou des volées de perdrix se lèvent presque sous les pieds des chevaux. Les hardes de gazelles et de chèvres sauvages qui paissaient à distance s'inquiètent : on les voit lever la tête, flairer le vent, regarder un moment de tous côtés, puis détaler d'un même mouvement et se perdre dans l'éloignement. Ces animaux trottent si vite et si longtemps que les meilleurs chiens courants réussissent rarement à les forcer. On découpla pourtant contre eux quelques lévriers, oui firent
partir par accident une bande d'ânes sauvages (fig. 151). L'âne est une fort jolie bête, au poil gris et luisant, si rapide d'allures qu'il dépasse aisément les chevaux. 11 jette un cri, lance une ruade, file hors portée, puis s'arrête, se retourne et voit venir; sitôt que l'ennemi approche, il
Fig, 151. — La chasse à l'âne sauvage.
repart, s'arrête, repart de nouveau et recommence le même manège sans se lasser, aussi longtemps qu'on le poursuit. Une vingtaine de cavaliers se lancèrent sur la piste, moins dans l'espoir de rien atteindre que pour entraîner leurs chevaux, et pour se donner le plaisir d'aller à travers champs. Ils eurent au retour la bonne fortune de surprendre une famille de daims, qui paissaient sans méfiance dans un pli de terrain : un vieux mâle, percé de deux flèches, revint bravement sur les chiens, et sa résistance laissa aux jeunes le temps d'échapper.
Assourbanipal ne daigne pas s'arrêter un moment pour un gibier aussi mince. Il chemine lentement à travers la plaine, droit et impassible sur son char d'apparat (fig !.")
Un large parasol en étoffe brodée rouge et bleue l'abrite de son ombre. Le cocher, placé à droite, règle le pas des chevaux de façon à éviter les cahots le plus possible ; deux eunuques, cramponnés d'une main aux rebords de la caisse, agitent continuellement le chasse-mouches. Les chars des princes susiens suivent à la file, puis ceux des vizirs, puis un corps de lanciers à cheval : les piétons, les équipages de chiens, les gens de service, les mulets chargés de vivres ou de
mm
Fig. 132. — Le cortège d'Assourbanipal.
matériel ferment la marche. Une halte d'une heure au milieu du jour, un campement improvisé le soir, auprès d'un torrent encore gonflé par la fonte des neiges. Le lendemain, vers le coucher du soleil, le convoi arrive au Zâb presque sans l'apercevoir, tant il est encaissé profondément entre ses berges, au milieu de cette plaine uniforme où rien ne trahit sa présence.
Des éclaireurs dépêchés en avant ont tout préparé pour la traversée. Assourbanipal et les princes susiens s'embarquent sur deux bateaux. Les cavaliers s'entassent pèlemôle dans des canots de pêcheurs. Les chevaux suivent à la remorque, tenus en main par les écuyers ou attachés au bordage (fig. 155). Les fantassins ont toujours une outre vide de forte dimension. Ils la gonflent (fig. 154), en lient l'orifice, et se jettent à l'eau avec elle; moitié portés, moitié nageant, ils ont bientôt fait de franchir un fleuve sans déposer leurs armes (fig. 155). En une demi-heure le passage est à peu près terminé.
Le camp fut établi à quelque distance, sur un terrain sec et sablonneux, avec sentinelles et postes avancés comme en
Fig. 153. — Le roi traverse le fleuve en barque : les chevaux suivent à la nage.
temps de guerre. Le gros de la troupe dresse des tentes sommaires ou s'accommode en plein air, du mieux qu'il
peut. Un peu de bois sec apporté de Dour- Sharoukîn, des herbes ramassées à la hâte dans le voisinage, et en moins de rien le foyer est prêt. La marmite bout bientôt sous l'œil vigilant d'un camarade ou d'une des femmes qui accompagnentlesoldat,etgroupéspar trois ou quatre au plus, tous les horn-
Fig. 13i. — Les fantassins gonflant leur outre, mes qui ne SOIlt pas (le
service mangent et boivent en devisant. Les seigneurs ont chacun leur tente, dressées autour de la tente royale. Celle-ci est une sorte
Fi'r. 155. — La traversée sur les outres gonflées
de petit palais provisoire d'une construction assez compliquée. On plante en terre, sur deux lignes parallèles, dix perclies réunies aux sommets par des traverses, et qu'on assure extérieurement de cordes chevillées au sol, puis on tend sur cette charpente de grosses toiles ou des bandes de feutre qui en ferment les côtés
(fig. 156). L'espace compris dans l'enceinte dessine une sorte d'ellipse aplatie. La partie centrale où le foyer brûle demeure à ciel libre, pour que la fumée s'échappe aisément; les deux hémicycles de l'extrémité sont recouverts de demi-dômes en toile ou en feutre, de hauteur inégale, et soutenus chacun par un poleau branchu. La porte est placée à l'un des bas-bouts, sous la plus petite des coupoles. Le mobilier est celui d'une maison ordinaire, une table pliante à pieds de gazelle, des tabourets, un fauteuil, un lit complet : la vaisselle à manger et à boire est suspendue aux branches des poteaux. Un autel est dressé aux dieux en dehors, à côté d'une écurie où les chevaux trouvent provende et abri contre les froids de la nuit (fig. 137). Un troupeau de bœufs, de moutons et de chèvres, parqué derrière l'écurie, fournit la table royale de lait et de viande fraîche, matin et soir. Assourbanipal consent bien à risquer sa vie : il ne veut pas
La tente rovale.
Fkr. 137. — L'écurie rovale.
se priver du confort auquel il est habitué depuis son enfance.
Les veneurs n'ont relevé jusqu'à présent aucune trace de lion : en revanche, ils affirment avoir reconnu , à quelque distance au nord-est, une dizaine de bœufs sauvages. L'auroch devient rare depuis près d'un demi-siècle. Les rois d'Assyrie lui ont si furieusement couru sus, qu'ils en ont presque exterminé l'espèce : ceux qu'on signale encore de temps en temps dans la plaine, isolés ou par bandes, y descendent d'aventure des monts de Médie ou d'Arménie. Àssourbanipal accueille le rapport de ses gens avec d'autant plus de joie qu'il n'a jamais eu l'occasion de renouveler les prouesses de ses prédécesseurs contre l'auroch : il réunit en conseil quelques vieux officiers qui ont chassé avec son grand-père Sennachérib dans leur jeunesse, et trace le programme de sa journée de demain avec autant d'ardeur qu'il ferait le plan d'une bataille. Aussi bien, l'auroch ne peut-il être forcé qu'au moyen d'une stratégie particulière. Ce n'es! pas, comme le bœuf domestique, une sorte de rêveur stupide et doux : outre qu'il a une vigueur et une taille prodigieuses, il compte parmi les animaux les plus rapides et les plus rusés de la création, et il se montre au moins aussi défiant à l'approche que dangereux à l'assaut.
Le commun des chasseurs se divise donc en deux bandes. La première s'élève avec précaution sur le flanc du troupeau, et se déploie derrière lui en demi-cercle, puis se démasque et le rabat à grands cris vers le point où
le roi s'est posté avec ses hôtes. Assourbanipal a laissé au camp son char d'apparat, lourd et surchargé de serviteurs. Il monte, seul avec son cocher, un char de guerre, has et léger, muni de lance, d'arc et de carquois : un cavalier armé de toutes pièces mène derrière lui par la bride un cheval de rechange. Le char en effet n'est pas bon à l'user partout indifféremment. 11 s'embourbe dans un sol marécageux, se brise contre les pierres, culbute sur les terrains raboteux et inégaux, ou du moins cahote si rudement, que le soldat, embarrassé de son équilibre, ne peut plus se servir de ses armes : le cheval supplée alors le char avec avantage. Les bœufs, déconcertés par les cris et par l'apparition soudaine de l'ennemi, hésitent un moment avant de prendre un parti. L'un d'eux, une bète énorme, d'aspect formidable, baisse la tète avec un beuglement de rage, et fond sur le cavalier le plus rapproché d'un élan si prompt que celui-ci n'a pas le temps de se garer : il enlève bète et homme d'un seul coup de corne et les jette en l'air, avec autant d'aisance qu'il eût fait une botte de foin, puis traverse la ligne des rabatteurs au galop, et s'enfuit dans la direction de la montagne, sans que personne ose inquiéter sa retraite. Le reste de la troupe s'élance dans la direction opposée, où la plaine lui paraît libre, et se heurte aux chasseurs. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, trois des taureaux qui la composent roulent à terre percés de plusieurs flèches; les quatre autres, plus légèrement touchés, tournent court et détalent à toutes jambes vers la rivière. Assourbanipal s'attache au plus gros, qu'il est presque certain d'avoir blessé au défaut de l'épaule, le gagne peu à peu de vitesse, range adroitement son char à côté de lui, sans ralentir l'allure, et, posant son arc, dégaine l'un des poignards qu'il porte à la ceinture. D'une main, il saisit à la volée une des cornes de l'animal, de l'autre il lui enfonce son arme dans la nuque : la lame courte et large divise la
moelle épinière à la jonction du cou et de l'épaule, le taureau s'affaisse sur lui-même, en bloc, comme foudroyé (fig. 158). Une décharge de flèches abat les fuyards avant
Fi. 138. — Le roi tue l'auroch d'un coup de poignard.
qu'ils aient eu le temps de se précipiter à l'eau : il ne demeure plus du troupeau entier que le vieux mâle échappé au début de l'action.
Le retour au camp est un véritable triomphe. Dès que les sentinelles signalent l'arrivée du cortège, soldats, esclaves, femmes, tous ceux qu'un devoir d'étiquette ou une consigne militaire n'enchaîne pas à leur poste accourent et se rangent sur deux lignes pour regarder le défilé. La vue des sept taureaux, portés chacun par cinq ou six hommes, leur fait presque oublier un moment le respect dû à la majesté royale. Ils se récrient sur leur grandeur, sur la force de leurs cornes, sur l'aspect farouche que leur prête la crinière ; ils saluent la prouesse du maître et bénissent à haute voix les dieux qui l'ont favorisé de si rare et si terrible butin. Arrivé devant sa tente, Assourbanipal descend de char et se prépare à rendre hommage de sa victoire au seigneur Assour et à la dame Ishtar d'Arbèles (fig. 1Ô9). Deux prêtres, la
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harpe en arrêt, la main aux cordes, attendent le moment d'entonner l'hymne d'actions de grâces. Les porteurs déposent les aurochs à terre et les rangent côte à côte sur une seule ligne. Le roi, escorté de son chasse-mouches et de son porte-ombrelle, se place sur la droite, l'arc dans la main gauche. Il reçoit la coupe pleine du vin sacramentel
Fig. 139. — Le roi fait hommage de sa chasse à la déesse fshtar.
que le vizir lui présente, il l'effleure des lèvres, puis la vide en partie sur la tète des victimes au bruit de la musique. Ce soir même, un eunuque partira pour Ninive afin de faire retracer sur la pierre le nouvel exploit. On verra le départ, la poursuite, la mort, la rentrée solennelle, et une inscription gravée au-dessus de la dernière scène apprendra aux races futures le nom du triomphateur. « Moi, Assourbanipal, roi des légions, roi du pays d'Assour, a à qui assurent la puissance Assour et Beltis, j'ai tué « sept aurochs; j'ai tendu sur eux l'arc puissant d'Ishtar, « maîtresse des batailles, j'ai fait sur eux une offrande et « j'ai répandu le vin sur eux1. »
1. On ne connaît jusqu'à présent aucune chasse à l'auroch sur les monuments d'Assourbanipal ; tous les détails qui précèdent ont été empruntés aux tableaux de chasse de Sennachérib. Le texte de l'inscription est pris aux bas-reliefs qui représentent notre roi chas-
La rjiatr et la graisse en sont assez médiocres, surtout quand la bête est vieille, mais on détache la tète et la peau, qu'on prépare avec soin et qu'on dépose dans le trésor. Les plus anciens rois d'Assyrie estimaient déjà grandement cette sorte de trophées. Tiglathphalasar ï" se vantait, il y aura bientôt six cents ans, d'en avoir rapporté un bon nombre de Syrie, avec des dents d'éléphant et un crocodile du Nil dont Pharaon lui avait fait cadeau : a Je « pris même de jeunes aurochs, ajoute-t-il, et j'en formai « des troupeaux, » C'était une réserve de chasse qu'il voulait se ménager, car il ne prétendait certes pas courber sous le joug ces brutes gigantesques, et les réduire à la condition des bœufs domestiques. D'autres, après lui, essayèrent sans doute, sinon de les apprivoiser, du moins d'en garder dans des parcs : aucune de leurs tentatives ne parait avoir réussi, et nous n'apprenons nulle part dans les annales d'Assyrie qu'il y ait jamais eu des troupeaux d'aurochs, tirs ou simplement entretenus longtemps en captivité. Leur nom n'est déjà plus pour beaucoup des contemporains qu'un mot dénué de sens précis. Ils ne savent plus trop ce qu'il désigne, un animal réel ou l'un de ces monstres fantastiques dont les races peuplèrent le monde aux premiers jours de la création. Les bas-reliefs commémoratifs sculptés sur les murs des palais seront bientôt seuls à nous montrer leur figure véritable1.
Deux jours s'écoulent en vaines recherches : le troisième, au moment où le roi se demande s'il n'aurait pas raison de lever le camp, un fellah vient annoncer, tout tremblant encore, que, le matin même, deux lions lui ont enlevé
sant le lion : j'y ai remplacé le nom du lion par celui des taureaux.
I. Ce nom rimou. hébr. rem, a été en effet mal compris dans les quelques passages de la Bible où on le rencontre, avant le déchiffrement des textes cunéiformes: on le traduisait le plus souvent par 'icorne, unicorne.
un mouton à la lisière du village qu'il habite. Le lion d'Assyrie et de Chaldée est plus petit et moins farouche que le lion d'Afrique. Jeune, il s'apprivoise aisément et reste attaché en grandissant au maître qui l'a nourri et le traite bien. Les rois en ont toujours quelqu'un dans le palais, dont ils s'amusent; on ne voit pas cependant qu'ils en dressent à les suivre en guerre et à se battre contre leurs ennemis comme les Pharaons d'Egypte font souvent1. A l'état sauvage, il habite les marais, au bord des rivières ou des canaux. Le jour, il se tapit dans les fourrés et ne les quitte qu'à la dernière extrémité; la nuit, il part en quête et tâche de surprendre une gazelle ou un onagre. Quand le gibier lui manque, il vient rôder autour des habitations humaines : un mouton, un bœuf, un cheval, un chien, tout ce qu'il rencontre lui est bon, mais il se jette rarement sur l'homme. On lui donne la chasse avec de gros chiens, qu'on appuie de cavaliers bien montés; mais il faut que chevaux et chiens aient été aguerris par avance, sinon sa vue et son odeur seules les mettraient en déroute. Les chiens qu'on emploie à ce service sont des matins de haute taille, au pelage rude et emmêlé, noir sur le corps, roux à la tète et sur les membres. Ils ont la queue recourbée, la lèvre pendante, la mâchoire large (fig. 140) : quand ils ont mordu à la proie, on dit qu'ils se laisseraient déchirer en morceaux plutôt que de lâcher prise.
Assourbanipal, heureux de cette aubaine inespérée, fait cerner sans retard le marais où les lions maraudeurs se sont réfugiés avec leur proie, et s'arrête un moment pour le reconnaître avant d'y pénétrer. Un sol spongieux, placé en contre-bas du reste de la plaine; d'abord quelques flaques d'eau croupissantes éparses çà et là, puis des taillis de joncs et d'herbes aquatiques, et une véritable forêt de
1. Voir, pages 18Ô et suiv., ce qui est dit du lion domestique de Ramsès II et de la part qu'il prit ;'i la bataille de Qodshou.
roseaux géants qui s'élèvent à douze ou quinze pieds en l'air. Lu ou deux sentiers battus par les pêcheurs qui s'aventurent dans ces parages dangereux circulent dans le fourré; une rivière le traverse et s'y sépare en une dizaine de branches, dont plusieurs semblent être navigables et se jettent dans le Zàb à quelque distance.
Assourbanipal poste un bateau chargé de soldats eu travers de la plus large : ils ont pour consigne de couper la retraite au lion , s'il voulait s'échapper et gagner à la nage les parties du marais et de la plaine situées au delà. 11 place lui-même la ligne des rabatteurs, puis monte à cheval, le carquois au dos, l'arc à la main, et ordonne de lâcher les chiens, tenus jusqu'alors en laisse par leurs valets. Les braves bêtes s'enfoncent sans hésiter dans les herbes, suivies de près par le roi et par les écuyers qui portent ses armes et conduisent le cheval de rechange.
Un bruit d'aboiements que dominent deux ou trois éclats de voix, le cri du fauve en colère, rauque et bref. En débouchant à l'extrémité d'une. clairière assez vaste [flg. 141), le roi aperçoit à l'autre extrémité deux lions qui se retirent à
Fig. 140. — Le chien qui chasse le lion.
pas lents, respectueusement escortés à distance d'une demidouzaine de chiens. Une première flèche, lancée au galop, frappe la femelle entre les côtes ; comme elle se ramasse pour bondir, une seconde l'atteint à L'épaule et une troi-
Fig. 141. — Le roi au galop décoche une flèche contre le lion.
sième lui entame la colonne vertébrale à la hauteur des reins. Elle tombe, puis se redresse sur les pattes de devant, et, traînant avec effort son arrière-train paralysé, elle attend le choc, le cou tendu, la tète menaçante (fig. 1 42) : un coup de lance en pleine gueule l'achève au passage. D'abord son compagnon a fait mine de vouloir la défendre, mais le courage lui faut à la vue de cette exécution soudaine, et quatre flèches, qui le frappent à l'instant, achèvent de le déconcerter (fig. 143) ; il se rejette d'un saut dans le fourré et y disparait, les chiens sur la piste. Assourbanipal se précipite après eux; mais bientôt le sol se dérobe sous lui, son cheval s'enfonce en pleine >ase jusqu'au jarret et ne se dégage qu'avec peine. Il rebrousse en hâte, le remet aux mains d'un écuyer, et, prenant sa lance, essaye de continuer à pied jusqu'à la rivière.
Fig. 142. — Mort de la lionne.
La voix des chiens, si haute encore il n'y a qu'un moment, s'est perdue sous le couvert et rien ne le guide plus.
Il glisse à chaque instant sur une feuille, trébuche contre une racine, s'embarrasse aux jeunes pousses et aux tiges couchées . Les ro- Fig. 143. - Le lion blessé. seaux le pressent de
toute part et l'empêchent de rien voir : le lion est peut-être là et le frôle presque sans qu'il s'en doute. Et de fait, une brèche soudaine dans la masse verte qui l'emprisonne le lui montre à l'improviste, debout sur la berge, à vingt pas devant lui, détaché en vigueur sur le fond miroitant de la rivière, et comme absorbé dans la contemplation du bateau qui barre le chemin. Il se demande évidemment dans son cerveau de lion ce qui lui vaut mieux, livrer bataille sur l'eau pour forcer le passage, ou fuir encore et se replonger dans les profondeurs du marais. L'arrivée du roi tranche la question et ne lui laisse plus que le choix entre deux ennemis. La rage qu'il éprouve à se sentir traqué de si près achève de ranimer ses esprits. 11 se bat le flanc de sa queue, ride sa face, secoue sa crinière, et les crocs au vent, la gueule béante, se dresse sur les jambes de derrière pour en finir promptement d'un seul coup de griffe. àssourbanipal, qui n'attendait que ce moment, lui saisit l'oreille de la main droite et lui plante la lance au milieu de la poitrine (fig. 144) : l'arme, poussée à fond, touche le cœur, perce le corps de part en part et ressort à mi-pointe derrière 1 épaule.
C'est un vieux lion fauve de taille peu ordinaire; il mesure si\ pieds environ de longueur, depuis l'extrémité
LA CHASSE ROYALE. i&~
du mufle jusqu'à la naissance de la queue, et l'on aurait fori à faire si l'on était obligé de le ramener à travers le marais. Heureusement, la barque est là : on l'y porte, on l'y suspend à la poupe, par les pattes, en paquet, la tète ballante et la queue traînant dans l'eau , puis le roi s'embarque à son tour et donne l'ordre de rejoindre le Zàb, pour retourner au camp. Le chenal, large par endroits au point de
former de véritables étangs, se rétrécit en certains autres. Au sortir d'une de ces passes, des aboiements retentissent, un grand lion blessé jaillit du milieu des roseaux,
Fig-. 144.
Le roi tue le lion d'un cgi de lance.
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Fig-. 145. — Le lion attaque la barque royale.
franchit d'un bond les dix pieds qui le séparent du bateau, et vient s'abattre les griffes contre le bordage (fig. 145). Mais le roi l'a déjà salué au vol d'une flèche en plein ventre, l'équipage s'acharne sur lui de la pique : il est tué en
un clin d'œil, hissé, pendu de l'autre côté de la poupe. en contrepoids du premier lion. Les trois cadavres rapportés au camp (fig. 146) furent consacrés à Ishtar avec les mêmes cérémonies qu'on avait célébrées pour les taureaux sauvages, et les sculpteurs reçurent l'ordre de représenter la lutte corps à corps du souverain contre son féroce adversaire, a Moi, Assourbanipal, roi des peuples, roi « du pays d'Àssour, seul à pied, dans ma majesté, j'ai saisi « par l'oreille un lion puissant du désert, et par la grâce « d'Assour et d'Ishtar, la maîtresse des batailles, je lui ai o percé le flanc avec ma lance, de mes propres mains. »
Les chasses ne sont pas toujours aussi heureuses, et souvent, au cours de ces dernières années, le roi, parti en pompe de >'inive, y est revenu les mains vides, après quinze jours ou trois semaines de chevauchées inutiles, sans avoir rencontré autre chose que des gazelles et des bouquetins. Le temps n'est plus où le vieux Tiglathpha-
lasar pouvait se
vanter d'avoir massacré à lui seul cent vingt lions adultes, à pied, à cheval ou en char.
La Mésopotamie entière n'en nourrit plus autant peut-être , et l'on en est réduit aux expédients pour se les procurer en nombre suffisant. On cherche à en importer des contrées assez bénies du ciel pour en posséder encore plus que leurs princes n'en désireraient avoir, de la Chaldée, de l'Arabie, de lÉlam, de l'Afrique même. Les pourvoyeurs ont inventé divers
Fig. 146. — Le lion rapporté au camp.
moyens fort simples de les prendre vivants ; voici l'un des plus simples. On creuse une fosse large et profonde, dont on couronne le rebord d'un mur en pierres sèches de moyenne hauteur, comme s'il s'agissait d'un parc à bestiaux ordinaire, puis on plante au milieu une poutre solide, dont la tète dépasse un peu l'ouverture, et l'on y attache un agneau vivant. Le lion, attiré aux bêlements plaintifs du malheureux animal, estime le mur du regard, le franchit avec aisance et, à sa grande surprise, dévale au fond d'un trou. Les chasseurs, embusqués non loin de là, accourent aussitôt, le laissent s'épuiser en efforts superflus, l'affament à loisir, et finissent, après quelque temps, par lui descendre au moyen de cordes une cage ouverte dans laquelle ils ont placé un quartier de viande rôtie. Dès qu'il y est entré pour manger, ils la referment et hissent leur prisonnier à la surface, entre furieux et penaud de sa mésaventure.
Expédiés en Assyrie par la voie la plus courte, les lions sont quelquefois lâchés dans de vastes parcs murés, où ils jouissent d'une liberté relative et trouvent des troupeaux entiers de chèvres pour se nourrir. De temps à autre, le roi vient se donner à leurs dépens la distraction d'une chasse en champ clos. Souvent, aussi, on dépose la cage et son hôte au milieu d'une plaine qu'on entoure d'une ligne continue de soldats; c'est encore un parc, mais temporaire, et le mur en est d'hommes, non plus de briques ou de pierres. Le carré formé, le gardien lève la trappe et se réfugie dans une guérite à claire-voie bâtie exprès pour lui sur le toit de la cage (fig. 147). La bête sort tout d'une masse, s'étire, regarde autour d'elle, puis aperçoit l'ennemi et comprend.
Fiur. 147. — Le lion sortant de sa case.
Ce simulacre de chasse est réglé à l'exemple des chasses véritables, avec les mêmes armes et les mêmes façons d'attaquer, à coups de flèches, à coups de lance, à pied, à cheval, en char, mais le lion n'a pas le droit de se dérober: chaque fois qu'il tâche de rompre la ligne, les soldats le repoussent et l'obligent à revenir s'exposer aux assauts du souverain. Ainsi qu'il en a été de l'auroch, il en sera du lion, et l'on peut prévoir le moment où les inscriptions et les sculptures resteront seules à témoigner de la bravoure insouciante avec laquelle les rois d'Assyrie allaient le relancer jusque dans son repaire.
Il est sans doute écrit au livre du destin qu'Assourban i pal n'achèvera pas une campagne aussi brillamment commencée. Tandis qu'il dédiait ses lions à Ishtar, son grandvizir, qui était demeuré à Dour-Sharoukîn pour l'expédition des affaires, le priait instamment par dépêche de vouloir bien y rentrer sans tarder. Un ambassadeur élamite s'est présenté à la frontière de la part de Tioummân. Sa demande d'audience, conçue d'ailleurs dans les termes les plus corrects, ne renferme aucune allusion à l'objet de sa visite ; mais personne ne doute qu'il ait ordre de réclamer l'extradition des princes, et les gens qui l'accompagnent ne font aucune difficulté d'en convenir. « Tioummân con- « nait, disent-ils, l'amitié qu'Assourbanipal a conçue pour « les neveux d'Ourtakou, et serait désolé de la troubler. Il ' n'exige pas qu'on les lui livre tout entiers, et l'on peut o garder les corps : les têtes lui suffisent, et pourvu qu'on « les lui envoie, il tient l'Assyrie quitte du reste. » Refuser l'audience, c'est la guerre immédiate, et le grand-vizir n'ose prendre sur lui une responsabilité aussi grave. Assourbanipal est moins contrarié qu'on ne pourrait le supposer du message qui le rappelle : l'heureux gain de ses chasses l'exalte, et la guerre à l'ÉIam ne l'effraye pas plus que la guerre au lion. 11 reprend le chemin de la ville, dans le
même ordre et avec la même pompe qu'à l'aller. Les princes susiens, qui savent leur destinée dans la balance, observent anxieusement sa figure, et remarquent avec joie qu'elle ne trahit aucune préoccupation intérieure. Les soldats, qui voient dans la guerre une occasion nouvelle de piller et de s'enrichir rapidement, se réjouissent à la pensée d'une campagne dont l'issue ne leur parait pas douteuse, et le bon peuple de Dour-Sharoukîn, qui acclamait le roi au départ, l'acclame bien plus au retour en voyant défiler les aurochs et les lions.
La cour d'Assyrie ; son luxe et en quoi il diffère du luxe égyptien. — Le costume du roi. — La broderie : elle répand au dehors les formes de l'art assyrien. — Les bijoux. — Les ministres du roi et leurs fonctions : le Tourtanou et les Limmou. — L'ambassade élamite : les races diverses de l'Élam. — Déclaration de guerre. — L'armée assyrienne : sa façon de faire la guerre. — Les dangers d'une coalition et les moyens employés pour la prévenir. — Les dépêches expédiées aux gouverneurs et aux commandants militaires.
Le jour de l'audience est arrivé : Assourbanipal a voulu que les ambassadeurs d'Élam fussent traités avec tous les égards imaginables, et la cour entière est sur pied poulies recevoir. La royauté assyrienne est peut-être la plus luxueuse qu'il y ait en notre siècle. Ses victoires et ses conquêtes, ininterrompues depuis cent ans, l'ont enrichie des dépouilles de vingt peuples. Sargon a pris ce qui subsistait des Hittites; Sennachérib a eu raison de la Chaldée, et les trésors de Babylone se sont engloutis dans ses coffres. Lsarhaddon, Assourbanipal lui-même, ont pillé l'Egypte et ses grandes cités, Sais, Memphis et la Thèbes aux cent portes. Les dieux étrangers, Khaldia l'Arménien, Melkarth de Tyr, Kamosh de Moab, Iahvéh d'Israël, Phtah, Amon et leurs troupeaux d'animaux divins, se sont humiliés devant
Assour, et les vases sacrés de leurs temples sont empilés péle-mèle dans les chambres des palais ninivites. Le commerce a suivi la voie que les armes avaient tracée. Aujourd'hui, les marchands étrangers affluent à Ninive et y importent les denrées les plus précieuses de tous les pays, l'or et les parfums de l'Arabie méridionale, l'ivoire de l'Afrique et de la mer de Chaldée, les toiles et les verreries égyptiennes, les émaux découpés, l'orfèvrerie, l'étain, l'argent, la pourpre de Phénicie, les bois de cèdre du Liban inattaquables aux vers, les pelleteries et le fer de l'Asie Mineure et de l'Arménie : le moindre des seigneurs qui vivent auprès du roi rassemble, dans son palais et sur sa personne, les produits naturels et les manufactures du monde entier.
Il en était jadis de même aux bords du Nil; mais l'Egypte, plus affinée, n'étalait pas son opulence avec autant d'ostentation. Pharaon et ses grands aimaient et aiment encore l'élégance et la perfection plutôt que la richesse de la parure et du mobilier. Ils se couvrent peu et de simples vêtements en toile blanche ; mais la trame en est si légère et si fine que les formes et la couleur du corps transparaissent au travers, et que le contact en est comme une caresse pour les membres. Les Assyriens, au contraire, recherchent les étoffes pesantes et raides, velues et chargées de franges, alourdies de dessins et de broderies multicolores. Leurs vêtements les enveloppent complètement du cou à la cheville., mais ils drapent mal et tournent autour du buste et des hanches presque sans faire de plis. Les femmes elles-mêmes semblent préférer les coupes de robe qui les empâtent et dissimulent le plus le modelé de leur corps : les gaines rembourrées, dans lesquelles elles s'emprisonnent, leur donnent un aspect gauche et emprunté, qui contraste défavorablement avec la grâce souple et l'allure dégagée des Égyptiennes.
LECT. IIIST. — CL. DE SIXIÈME. 19
Assourbanipal s'est fardé avec soin. Ses cheveux et sa barbe, parfumés, peignés, divisés en étages de boucles superposées, lui relombent largement sur les épaules et sur la poitrine. Il a revêtu pour la circonstance un de ses costumes de cérémonie les plus resplendissants. Il porte une mitre haute, en forme de cône tronqué et qui épouse exactement les contours du front et des tempes; elle est en laine blanche, rayée de bleu. Une large bande, semée de rosaces en fil d'or, la maintient sur le front, et les deux extrémités, nouées par derrière, retombent sur la nuque. La robe est à manches courtes, et d'un bleu profond, sur lequel des rosaces sont brodées au fil rouge ; elle est serrée, à la taille, d'une vaste ceinture à trois plis régulièrement agencés, et bordée par en bas d'une frange dont les floches sont terminées chacune par quatre rangs de perles en verroterie. Une soubrevesle est passée pardessus la robe, qui couvre les épaules et descend jusqu'au milieu du dos. L"étoffe en disparaît presque sous un amas de broderies. Des encadrements de fleurs et de palmettes sont posés sur les bords, et des scènes religieuses se partagent l'espace qu'ils circonscrivent; c'est le roi qui adore l'arbre sacré, ou qui lutte contre un lion et contre deux sphinx ailés, ou qui présente l'arc et la flèche à des divinités diverses (fig. 148). Le tout d'un dessin très soigné, très ferme, et, si l'ensemble en est chargé outre mesure, du moins les détails présentent-ils une variété et un agrément bien faits pour étonner ceux qui ne connaîtraient pas l'habileté de main des femmes assyriennes. Ce sont elles en effet qui exécutent ou plutôt qui peignent à l'aiguille ces tableaux fragiles. Leur réputation s'est répandue à l'étranger, et non seulement les nations civilisées de longue date, comme la Syrie ou l'Egypte, mais les peuples à demi sauvages de l'Hellade ou de l'Étrurie lointaine apprécient grandement leurs ouvrages.
Les étoffes brodées de Ninive et de Babylone sont en effet une des marchandises que les Phéniciens exportent avec le plus de profit et qui ont rendu l'Assyrie et la Chaldée célèbres dans des contrées où le renom de leurs armes n'a Jamais pénétré. Les images de dieux et d'animaux, naturels ou fantastiques, qu'on y voit, ont été copiées par les arti-
Fig. 148. — Fragment d'une broderie assyrienne, d'après un bas-relief publié par Layard.
sans de ces différents pays sur leurs propres étoffes, sur leurs poteries, sur leurs bijoux, sur leurs ustensiles en pierre ou en métal. Comme ils n'en connaissent point la signification, ils les séparent ou les groupent arbitrairement, sans autre préoccupation que d'en composer des décors harmonieux. Ils y ont même associé des types empruntés à d'autres peuples, surtout aux Égyptiens, et le
mélange de ces éléments contradictoires excite la gaieté ou la colère des Assyriens instruits, quand une de ces œuvres grotesques leur tombe par hasard entre les mains. On dit même que certains de ces Barbares ont cru reconnaître, le portrait de leurs dieux et de leurs héros dans les figures des dieux ou des rois ni ni viles. Ainsi les Hellènes se sont emparés du groupe superbe qui représente le géant Izdoubar, serrant un lion d'un seul bras, et l'emportant avec lui. Ils y ont vu Hercule, le fils de Zeus, qui jadis avait étouffé de la sorte un lion gigantesque, et le portrait du vieux héros chaldéen est devenu celui de leur héros national. C'est là vraiment un des effets les plus curieux et les plus imprévus du commerce de nation à nation : la forme matérielle s'est détachée de l'idée qui l'avait inspirée, et s'en est allée, à l'autre bout du monde, recouvrir une idée différente et lui prêter le corps qui lui manquait.
Les bijoux sont à l'avenant du costume. Les Assyriens ont conservé pour les hommes l'usage des boucles d'oreilles, que les Égyptiens ont rejeté depuis des siècles. Celles que le roi porte aujourd'hui sont assez simples et d'un modèle ancien, comme on les avait au temps de Sargon; elles consistent en un petit anneau d'or, décoré de trois globules sur les côtés, et garni d'un pendant en forme de fuseau, orné de quelques bourrelets. Les bracelets sont d'un dessin* plus recherché. On en met deux ordinairement à chaque bras. Le premier, placé très haut vers l'épaule, est un jonc en or enroulé sur lui-même : deux têtes de lion arrêtent les extrémités de la spirale. Le bracelet qui entoure le poignet est un cercle d'or que ferme une rosace à dix pétales. L'ensemble de ces bijoux est un peu lourd. On sent partout que le maître a conscience de sa richesse et qu'il a demandé à l'artiste d'employer beaucoup de métal. Mais le travail, examiné de près, témoigne d'une grande habileté. Les tètes de
149, — Collier du roi.
le croissant lu-
lion sont expressives, les parties de la rosace sont disposées avec un goût parfait, la façon dont les divers motifs s'agencent est ingénieuse. Les orfèvres assyriens feraient aussi bien sans doute que les orfèvres égyptiens, s'ils ne devaient pas travailler pour des clients qui apprécient la valeur des bijoux à la masse et au poids.
Le collier ne prend pas dans le costume assyrien l'importance qu'il a dans l'égyptien : il consiste en une baguette d'or à laquelle sont attachés des emblèmes divins naire de Sin, le disque à quatre rayons qui représente Shamash le soleil, la foudre à triple pointe d'Adar qui lance le tonnerre (fig. 149). C'est un amulette plutôt qu'un ornement, et la nécessité de respecter les types immuables des symboles lui a conservé, presque sans altération, sa forme antique : tel on le voit sur les sculptures au cou des vieux rois, tel il est aujourd'hui au cou d'Assourbanipal. La beauté de l'épée compense un peu la simplicité du collier. On la porte presque horizontale, à peu près à la hauteur du coude, si bien que la main gauche est presque toujours posée sur le pommeau quand elle est inactive. La poignée, assez courte, est en ivoire tourné; quatre tètes de lion en or s'y attachent vers l'endroit où elle s'unit à la lame (fig. 150). Le fourreau est en bois lamé d'or; il est Fi décoré à l'extrémité de deux lions en or qui se dressent surleurs pieds de derrière et paraissentjouerl'un