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avec l'autre. Cette profusion d'or ne produit pas un effet aussi mauvais qu'on pourrait le croire. La teinte jaune un peu
pâle du métal adoucit ce que le vermillon, le bleu et le blanc des étoffes auraient de trop cru. Le roi, ainsi accoutré (fig. 151), parait bien ce qu'il veut être, l'image des dieux sur la terre :
les étrangers, et ses sujets eux-mêmes , lorsqu'ils sont admis pour la première fois à le contempler dans sa gloire, se figurent ce que serait Assour s'il daignait descendre parmi nous et se révéler vivant à nos yeux.
Après s'être habillé dans ses appartements, il traverse la cour, à l'ombre d'un parasol qu'un serviteur hausse au-dessus de lui, et va s'asseoir au fond de la salle d'audience, .sur un grand fauteuil sculpté, entre deux eunuques qui l'éventent sans interruption (fig. 152). Ses ministres et ses écuyers se tiennent debout des deux côtés du trône, avec les princes de sa famille. Le plus élevé d'entre eux, le premier dans l'empire après le roi, est le Tourlanou qui a le commandement suprême des troupes. Les fonctions qu'il remplit ont toujours eu une grande importance dans une monarchie militaire comme est l'Assyrie ; elles sont devenues si lourdes, depuis les conquêtes des dernières années, qif Assourbanipal
Fiff. 151. — Le roi en costume de cérémonie.
a dû les diviser. Il a institué un second Tourtanou, qui possède les mêmes pouvoirs que le premier, mais dans une moitié seulement de l'empire : tandis que celui-ci, le Tourtanou de la gauche, exerce l'autorité en Commagène et dans les provinces nord-ouest, l'ancien Tourtanou, celui de la droite, réside auprès du souverain et commande dans les provinces du Sud et de l'Orient. Il est assisté par quatre vizirs de valeur moindre , le maire du palais , qui régit la maison royale, le chef des eunuques , qui a la haute main sur les femmes, le Toukoulou, qui est à la tète du sacerdoce, enfin le régent, de qui dépendent les employés des finances et des administrations civiles. Les Assyriens ont de toute antiquité l'habitude de désigner chaque année qui s'écoule par le nom d'un personnage éminent, qui est censé en diriger les événements, et qu'ils appellent limmou : ils disent par exemple, que telle ville a été détruite ou tel peuple soumis, Shamsi-îlou, Adar-malik ou Atar-ilou étant limmou. Le souverain régnant est toujours limmou pendant l'année qui suit celle où il est monté sur le trône; après lui, les grands officiers de la couronne reçoivent ce même titre dans l'ordre de préséance que leur dignité leur assure, le Tourtanou d'abord, puis le maire du palais, puis le chef des eunuques, et ainsi de suite jusqu'à ce que, la liste des fonctionnaires étant épuisée, la hiérarchie ramène le nom du roi pour la seconde fois, puis celui de ses ministres.
Fi"-. 152. —Le roi sur son trône.
La foule des courtisans et des officiers de rang moindre se range sur plusieurs lignes, le long des murs de la salle. Leur costume est fort semblable à celui du roi. C'est la même robe frangée et serrée à la taille, c'est la même épée courte, ce sont les mêmes bracelets et les mêmes boucles d'oreilles en or; la coiffure seule diffère. Les moins haut placés ont la tête entièrement nue, les autres ont le front ceint d'un bandeau noué à la nuque; le bandeau des vizirs est plus large sur le front et semé de rosaces dorées. Tous ont la mine hautaine et fière, les traits accentués, le port énergique.
Ils sont pour la plupart de taille moyenne, mais trapus et robustes; leurs bras, qu'ils ont nus, témoignent, par la saillie des muscles, d'une force extraordinaire, et ce qu'on devine de leur corps sous les vêtements confirme l'idée avantageuse que la vue des bras inspire de leur vigueur. G est une race de soldats, taillée pour la lwlte, préparée et entretenue par les fatigues et par les périls de la chasse aux fatigues et aux périls de la guerre; on comprend sans peine, à les voir, qu'ils aient réussi, malgré leur petit nombre et malgré le peu d'étendue du territoire qu'ils occupaient, à réduire tous les peuples t!e l'Asie et à battre les armées de Pharaon.
L'ambassade élamite est conduite par deux personnages de haut rang à la cour de Suse, Oumbadarâ et Naboudamiq. Les Susiens ont des mœurs et une civilisation analogues à celles du l'Assyrie et de la Chaldée, mais avec quelque chose de plus fruste et de plus sauvage. Le costume des deux ambassadeurs ressemble singulièrement à celui des courtisans d'Assourbanipal. Comme ceux-ci, ils ont une robe longue do
Fig. 153. —Un seigneur éla mite.
couleur éclatante, bordée de franges, l'épée, les bracelets. Oumbadarà n'a qu'un bandeau qui lui ceint le front ; Xaboudamiq est coiffé d'un bonnet arrondi serré aux tempes par un ruban (fig. 153). Les gens de leur suite sont de physionomie et de costumes assez variés. Les uns s'habillent comme leurs chefs, mais plus simplement, et ont un type presque identique à celui des Assyriens, nez fort et busqué, grands yeux, figure allongée, taille moyenne. D'autres ont la chevelure laineuse, le nez épaté, la bouche avancée, les lèvres grosses et retournées, la barbe courte et crépue : on dirait des nègres, n'était la couleur blanche de leur peau. Ils sont originaires des cantons qui bordent la mer. Les autres enfin sont grands, élancés, ont le nez droit, les yeux bleus, et, quelques-uns au moins, les cheveux blonds. Ils appartiennent aux tribus indépendantes qui habitent les montagnes situées au delà de Suse : ils sont apparentés à ces Perses et à ces Mèdes qui s'appellent eux-mêmes les Ariens, les braves, et qui ont essayé dans ces derniers temps de réunir leurs clans épars en une seule nation, obéissant ta un seul roi. Grave danger pour l'Assyrie s'ils réussissent, car ils sont hardis, entreprenants, nombreux surtout. Qui saurait leur faire oublier leurs querelles intestines, les grouper autour de lui et les discipliner, rien ne lui résisterait à la longue; les peuples qui lui seraient supérieurs par la tactique, par l'armement et par la confiance en eux-mêmes , il les écraserait sous la masse de ses soldats.
Le luxe n'est pas aussi éclatant parmi cette troupe bigarrée que dans l'entourage du monarque assyrien. Les couleurs sont aussi vives, mais les broderies sont moins fines, les dorures et les bijoux moins riches; non que les Élamites aiment moins l'or, mais ils en possèdent moins. Le sentiment qu'ils ont de leur pauvreté relative les humilie et les irrite à la fois; la haine séculaire que leur race nourrit
contre la race assyrienne ajoute à leur insolence naturelle, et les égards qu'on leur prodigue depuis qu'ils ont franchi la frontière les encouragent à penser qu'on a peur d'eux dans les conseils de la puissante Ninive. Ils en arrivent presque à souhaiter que leur mission ne réussisse pas ; la guerre leur livrerait ces trésors étalés sous leurs yeux avec tant de faste, comme pour les narguer.
Oumbadarâ et Naboudamiq, introduits par un eunuque, s'avancent lentement, les yeux baissés, les mains croisées sur la poitrine, entre les deux files de courtisans. Ils s'arrêtent et se prosternent devant le trône, baisent la terre aux pieds du roi, puis, sur un signe, se relèvent et demeurent debout immobiles. D'ordinaire, les envoyés des princes étrangers restent agenouillés pendant tout le temps que dure une audience. Assourbanipal, qui veut ménager l'orgueil des Susiens, les dispense de cette partie du cérémonial, et leur permet de lui parler presque face à face. On ne paraît jamais les mains vides devant un souverain, et, même en cette circonstance , Tioummân n'a point manqué aux règles de la courtoisie internationale. Oumbadarâ et Naboudamiq, les premières salutations échangées, présentent les cadeaux qu'ils ont été chargés de remettre, des vases d'or et d'argent, des pierreries, des étoffes précieuses. Ils abordent ensuite le sujet qui les amène, et communiquent à Assourbanipal les propositions de leur maître. La paix existe entre l'Élam et l'Assyrie; ne doit-on pas chercher à l'entretenir par tous les moyens possibles? Tioummân est disposé à ne rien négliger pour complaire à son frère Assourbanipal. Celui-ci pourtant a reçu auprès de sa personne et traite avec distinction certains sujets élamites, fils des rois antérieurs, qui, après avoir conspiré contre leur souverain légitime, se sont enfuis pour échapper au juste châtiment qui les menaçait. Si Assourbanipal consent à les chasser ou à les livrer aux ambassadeurs, il n'aura pas
d'allié plus fidèle que le roi d'Élam; sinon, c'est la guerre.
La conclusion du discours était prévue, prévue aussi la réponse d'Assourbanipal : il est résolu à ne pas trahir les princes qui ont eu confiance en sa générosité. Ce n'est pas sans hésitation que ses conseillers et lui-même en ont pris leur parti. L'Élam est une puissance militaire de premier ordre, plus forte que l'Arménie, plus forte que la Ch aidée, plus forte que l'Egypte, et ses rois ont tenu tète victorieusement aux attaques les plus furieuses. Les Assyriens prétendent, dans leurs chroniques officielles, queSargon battit Oummanigàsh, qui régnait de son temps à Suse, et lui imposa la paix, mais les annales de l'Elam et de la Chaldée racontent une autre histoire : en réalité Sargon fut vaincu, l'Assyrie envahie et dévastée impunément. Sennachérib se vante d'avoir écrasé près de Khalouli les forces de Minanou. Minanou, de son côté, affirme qu'il a presque entièrement anéanti l'armée assyrienne dans la même bataille, et, si l'on considère froidement les choses, on ne peut s'empêcher de constater qu'il a raison. Sennachérib, après ce prétendu triomphe, fut contraint de rentrer chez lui, et n'entreprit plus rien contre l'Élam pendant plusieurs années : voilà une victoire dont les effets ressemblent singulièrement à ceux d'une défaite.
Une guerre avec l'Élam est donc chose hasardeuse; les Assyriens risquent au moins autant d'y perdre que d'y gagner. C'est pourtant à la guerre qu'ils se décident. Assourbanipal déclare qu'il ne saurait accepter les propositions de Tioummàn; il connaît la bravoure de ses soldats, l'habileté de ses généraux, et , avec l'aide d'Assour et d'ishtar, d'Ishtar surtout, la maîtresse des combats, il espère avoir le dessus. Ounibadarà et Naboudamiq, qui ont osé lui apporter le défi de son ennemi, ne rentreront pas à Suse; ils resteront à Ninive, prisonniers avec leur suite, jusqu'à ce que les dieux aient prononcé entre leur roi et le roi d'Assyrie,
Sur un ordre du Tourtanou, on les prend sans qu'ils essaient de résister et on les emmène; seuls, le secrétaire et deux ou trois de ses serviteurs sont laissés libres et renvoyés à la frontière. Ils devront annoncer à Tioummân le résultat de l'ambassade, et lui remettre une lettre, par laquelle Assourbanipal lui conseille de renoncer à ses mauvais projets, sous peine d'encourir la colère des dieux.
La guerre résolue et déclarée en fait, Assourbanipal se hâte de prendre les mesures nécessaires pour la pousser avec vigueur. Le Tourtanou de la droite, Belnahid, commence à expédier ses ordres au sortir de l'audience, et la nuit n'est pas tombée, que déjà les courriers volent sur toutes les roules, avec des lettres secrètes pour les commandants des provinces et pour les souverains alliés. Toute la machine administrative est montée en vue de la guerre, car la guerre est depuis des siècles l'état normal en Assyrie. Les troupes sont donc prêtes à marcher au premier signal et à se transporter d'un bout de l'empire à l'autre. Elles se recrutent presque entières dans l'Assyrie proprement dite, et dans les districts de la Mésopotamie qui ont appartenu de toute antiquité aux souverains de Ninive. Quelques détachements de peu d'importance accompagnent les gouverneurs de provinces dans leur résidence : c'est un noyau d'armée sur la fidélité duquel ils comptent, et autour duquel ils assemblent, en cas de besoin, les troupes qu'ils lèvent parmi leurs sujets indigènes, et celles que les princes vassaux leur amènent. Le gros est concentré autour des résidences royales, à Ninive, à Kalakb, ou dans les cantons toujours menacés qui confinent à l'Élani et à la Chaldée. L'organisation en est telle qu'on peut mobiliser les régiments en quelques jours et les diriger vers la région où le roi veut porter la guerre; ils y rallient les corps qui tenaient garnison sur la frontière, et forment d ordinaire avec eux une masse assez considérable pour
égaler, sinon pour surpasser par le nombre, les forces que l'ennemi peut leur opposer.
Les divisions réparties dans les autres provinces demeurent à peu près inactives pendant ce temps-là. Comme leur départ donne presque toujours le signal d'une insurrection générale dans le pays qu'elles occupaient, on ne les appelle qu'à la dernière extrémité, lorsqu'il s'agit de réparer une défaite, ou de combler les vides creusés dans les rangs par une campagne meurtrière. Aussi chaque guerre qui se prolonge, et qui coûte beaucoup d'hommes, menace-t-elle d'entraîner une dissolution de l'empire. L'Assyrien, qui le sait, est impitoyable pour les villes qu'il a forcées et pour les peuples qu'il a réduits par les armes. Il ne se contente pas de piller les maisons et de ruiner les champs, il massacre des tribus entières, et nul supplice ne lui semble trop cruel pour châtier les malheureux qui ont osé lui tenir tête : il empale les uns, écorche vifs les autres, crève les yeux ou coupe les lèvres, sans parler des enfants et des jeunes fdles qu'il emmène en esclavage. Sa domination, établie par la force, ne se conserve que par la force. Le jour où elle parait faiblir sur un point, les haines comprimées au fond des cœurs éclatent de nouveau; les pays qui semblaient être le plus résignés à la servitude n'hésitent pas à se révolter, dès qu'une chance s'offre à eux de recouvrer la liberté. Les courriers qui annoncent aux gouverneurs la guerre contre l'Élam leur apportent donc, en même temps, l'ordre de veiller avec plus de vigilance encore sur les provinces dont la garde leur a été confiée, d'y prévenir tout mouvement hostile, d'écraser sans miséricorde la plus légère tentative d'insubordinalion. L'Assyrie n'a vraiment qu'une armée à mettre en ligne et ne peut lulter victorieusement qu'avec un ennemi à la fois : si elle était forcée de diviser ses forces et de combattre, dans le même temps, contre un peuple étranger et contre ses sujets
rebelles, elle serait trop faible numériquement pour continuer son effort plusieurs années de suite, et finirait par succomber.
La crainte d'une entente conclue par des peuples fort éloignés en vue d'une action simultanée contre l'Assyrie, chimérique autrefois, n'est que trop justifiée aujourd'hui. Quand Pharaon envahissait la Syrie à la tête de ses archers et de ses chars, si par hasard les Éthiopiens se soulevaient contre son vice-roi, c'était là une coïncidence fâcheuse, mais rien de plus. Les peuples qui habitaient alors le bassin de l'Oronle avaient si peu de rapports directs avec ceux qui vivaient sur les rives du Haut-Nil, que l'idée ne leur venait même pas de chercher à s'entendre avec eux contre l'ennemi commun. Des révoltes, qui auraient renversé la puissance égyptienne, si l'effort en avait été combiné pour contraindre Pharaon à combattre à la fois sur ses frontières du nord et sur celles du sud, échouaient misérablement : Pharaon avait le temps de faire voyager son armée et d'écraser à son aise des adversaires qui ne se soutenaient pas l'un l'autre. De même les plus anciens conquérants assyriens, Tiglathphalasar, Assournazirhabal, Salmanasar III. L'Élam, POurarti, la Chaldée, les rois de Damas et des Hittites, attaqués successivement, n'eurent pas l'esprit de se coaliser contre eux. Chaque peuple, cantonné chez soi, se défendait vaillamment le plus longtemps qu'il pouvait : c'est tout au plus si l'on songeait à s'allier entre voisins, ceux de Suse avec ceux de Babylone, les Hittites avec les Phéniciens et les rois de Damas, ces derniers avec les Hébreux et les Hébreux avec l'Egypte. Toutes ces nations, invincibles si elles avaient réuni leurs forces, furent vaincues pour vouloir demeurer isolées.
Depuis un siècle pourtant, les communications sont devenues si promptes et si faciles entre les différentes parties du monde, que les rois et les cités menacés en commun "lu péril assyrien se sont avisés de se concerter afin
d'y résister en commun. Quand Sennachérib assaillit la Judée, on vit le roi Ézéchias de Jérusalem conclure une alliance avec Mérodach-Baladan : la diversion des Chaldéens sauva les Juifs, pendant quelques années du moins. Cette leçon n'a été perdue pour personne. Depuis lors, les peuples n'ont plus songé qu'à se liguer contre l'Assyrie, et l'Assyrie n'a plus eu qu'une politique, empêcher à tout prix la formation d'une ligue. Ce ne sont plus qu'échanges d'ambassades secrètes, conclusions d'alliances tacites, conventions de secours mutuels entre les contrées et les princes les plus divers. Gygès de Lydie traite avec Psamitikou d'Egypte et lui promet des secours. Psamitikou à son tour intrigue avec les petits souverains de la Syrie méridionale; ceux-ci ont des rapports perpétuels avec la Chaldée, et la Chaldée tend toujours à prendre le parti de l'Élam contre l'Assyrie. L'union de tant de peuples serait irrésistible, si seulement on parvenait à les faire donner d'ensemble : c'est à quoi toute leur bonne volonté n'a pas réussi jusqu'à présent. Les distances sont si considérables entre les coalisés, l'impatience des uns si forte, la lenteur et l'indécision des autres si marquées, et, disons-le, la surveillance des Assyriens si active, que les projets les mieux combinés aboutissent à des échecs. L'Élam s'engage avant que Babylone soit prête, l'Egypte ne veut entrer en campagne qu'à bon escient, Juda, Moab, Ammon, les Philistins, les Nabatéens, les Arabes, attendent pour marcher que les archers de Pharaon aient paru en Syrie. Les Assyriens cependant courent au plus pressé, écrasent LÉlam ou la Chaldée, égorgent quelques centaines d'Arabes, saccagent quelques villes syriennes : Pharaon, toujours prudent, se retranche dans son Afrique. Le danger est conjuré, mais il subsiste : la coalition se reforme bientôt. Le jour où elle combinera ses mouvements avec assez de précision pour que ses forces entrent en ligne à la fois, il faudra
aux Assyriens un bonheur et une énergie singulière afin d'échapper à la ruine.
Cependant les courriers vont bon train. Les instructions qu'ils portent aux gouverneurs sont conçues dans une langue ferme, concise, sans tournures de langage fleuries et sans répétitions. Voici par exemple en quels termes le roi s'adresse à Bèlibni, qui commande un détachement dans le pays des Poukoudou1, vers l'embouchure de l'Euphrate : « Parole du « roi à Bèlibni, puisse le salut que je t'envoie te faire bien au « cœur! En ce qui concerne tes rapports sur les Poukoudou « des rives du Kharrou, ainsi devra quiconque a chère la « maison de son seigneur communiquer désormais à son sei- « gneur ce qu'il aura vu et entendu. Continue maintenant « à me mander ce que tu apprendras à leur sujet2. » Changez les noms propres et vous aurez sinon la forme, au moins le fond de toutes les dépêches que le roi expédie à ses généraux, le soir même de l'audience et les jours suivants. Us devront redoubler de vigilance, ne laisser passer inaperçu aucun des mouvements qui pourront se manifester parmi les populations soumises à leurs ordres, transmettre au palais dans le plus bref délai les moindres renseignements qu'il leur sera donné de recueillir. Leur rôle est moins brillant que celui de leurs camarades qui font partie de l'armée principale ; il est à peine moins important. S'ils maintiennent chacun la paix dans sa province, et qu'ils préviennent les insurrections ou les compriment avant qu'elles aient eu le temps de s'affermir et de s'étendre, Tioummân, réduit à ses seules ressources, n'est pas de force à tenir contre Assourbanipal, et l'Assyrie aura raison de l'Élam une fois de plus.
1. Les Poukoudou étaient une tribu araméenne qui habitait les marais aux embouchures du Tigre et de l'Euphrate, près d'un canal ou d'une rivière dérivée du Tigre et se nommait le Kharrou.
2. La dépêche est authentique, mais se rapporte à une des guerres d'Assourbanipal contre la Chaldée et l'Élam, postérieure de quelques années à celle que j'ai choisie pour sujet de ce récit.
LA BIBLIOTHÈQUE D'ASSOURBANIPAL
La vieille littérature chaldéenne. — Àssourbanipal en fait copier les œuvres principales pour sa bibliothèque. — Les annales royales : récit de la mort de Gygès le Lydien. — La monnaie en Lydie. — La déesse Ishtar. — La Descente d'Ishtar aux Enfers. — Le poème de la création. — Le poème dTsdoubar. — Isdoubar en lutte contre les monstres. — Son rêve. — Comment il prit Éabâni. — Sa lutte contre Ishtar. — Mort d'Éabàni. — Guérison dTsdoubar.
Si confiant qu'il soit au succès définitif, Assourbanipal ne peut s'empêcher d'être soucieux en songeant aux chances de la lutte, et l'inquiétude l'empêche de dormir. Il appelle un des eunuques qui montent la garde à la porte de sa chambre à coucher, et lui commande d'aller chercher le bibliothécaire du palais : il veut se faire apporter les tablettes où sont consignés les principaux événements de son règne, et relire le récit de ses victoires passées, pour se donner bon espoir.
Les Assyriens savent écrire, avec un jonc taillé, sur des peaux préparées, sur des tablettes de bois, même sur du papyrus qui arrive d'Egypte par les caravanes. Ils emploient alors un caractère cursif, dérivé de l'alphabet phénicien. C'est de cette façon que leurs scribes enregistrent le butin fait pendant la guerre, les tributs, les impôts, les affaires d'administration courante dont on n'a pas besoin
LECT. HIST. — CL. DE SIXIÈME. w20
do conserver longtemps les minutes. Lorsqu'il s'agit d'histoire, de littérature, de pièces juridiques ou de documents officiels à déposer dans les archives, ils ont recours à la vieille écriture chaldéenne et aux tablettes d'argile1. Ce procédé présente quelques inconvénients et beaucoup d'avantages. Les livres de terre cuite sont incommodes à tenir, lourds à manier, le caractère se détache mal sur le fond jaunâtre de la matière ; mais, d'autre part, un ouvrage incisé et incorporé dans la brique court moins de danger qu'un ouvrage écrit à l'encre sur des feuillets de papyrus. Le feu ne peut rien contre lui, l'eau ne l'attaque qu'à la longue, et, même quand on le brise, les morceaux en sont bons : pourvu qu'on ne les réduise pas en poudre fine, on réussit presque toujours à rajuster et à reconstituer l'ensemble du texte, moins quelques lettres ou quelques membres de phrase. Les inscriptions qu'on retrouve dans les fondations des temples les plus anciens, et dont plusieurs sont âgées de vingt ou trente siècles, sont, pour la plupart, nettes et lisibles comme au moment même où elles sortirent des mains du scribe qui les a tracées, et du potier qui les a cuites. Les hymnes, les incantations magiques, les listes de rois, les annales, les poèmes composés presque au début de l'histoire, des milliers d'années avant qu'il fût question de l'empire assyrien, exposés qu'ils sont aux hasards de vingt conquêtes, à la fureur destructrice des hommes et aux assauts du temps, ont résisté pourtant, et nous sont parvenus intacts, ce qu'ils ne seraient certes pas si leurs auteurs lés avaient confiés au papyrus, comme font les scribes égyptiens. Le principal danger qu'ils courent est de rester oubliés dans un coin de chambre, ou ensevelis sous les ruines d'un édifice : alors ils dorment, pour ainsi dire, durant des années ou même durant des siècles, jusqu'au jour où le hasard d'une fouille ou la recherche in-
l. Vftir, PftgpS l25i^25û, la description matérielle des tablHIrs.
LA BIBLIOTHEQUE D'ASSOURBANIPAL. m
telligente d'un lettré lesréveille et les ramène à la lumière.
Assourbanipal est curieux de vieux livres, surtout des vieux livres sacrés. Il s'occupe activement à recueillir les ouvrages épars dans les principales villes de son empire; il a même en Chaldée, à Ourouk, à Barsippa, à Babylone, des copistes à gages qui transcrivent à son intention les tablettes déposées dans les temples. Sa bibliothèque principale est à Ninive, dans le palais qu'il s'est construit sur les bords du Tigre et qu'il achève de décorer. Elle contient plus de trente mille tablettes, classées méthodiquement et rangées dans plusieurs chambres avec catalogues détaillés pour la commodité des recherches. Beaucoup d'ouvrages se continuent de tablette en tablette, et forment des séries dont chacune a pour titre les premiers mots du texte. Le récit de la création, qui commence par la phrase : Autrefois ce qui est en haut ne s'appelait pas encore le ciel, est intitulé : Autrefois ce qui est en haut, et chacune des tablettes sur lesquelles il est tracé est cotée, selon son rang, Autrefois ce qui est en haut n° 1, Autrefois ce qui est en haut n° 2, et ainsi de suite jusqu'à la fin. Assourbanipal n'est pas moins fier de son amour des lettres que de sonaclivité politique, et il veut que la postérité connaisse ce qu'il a fait pour la littérature. On lit son nom sur tous les exemplaires d'ouvrages anciens ou nouveaux que ses bibliothèques renferment. « Palais d' Assourbanipal, roi des lé- « gions, roi des peuples, roi du pays d'Assour, à qui le « dieu Nébo et la déesse Tasmit ont accordé des oreilles « attentives et des yeux ouverts, pour découvrir les récits « des écrivains de mon royaume, que les rois mes prédé- « cesseurs ont employés. Dans mon respect pour Nébo, le « dieu de l'intelligence, j'ai recueilli ces tablettes, je les ai a fait copier, je les ai marquées à mon nom, et je les ai « déposées dans mon palais, »
La bibliothèque de Dour-Sljaroukin, sans être aussi riche
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que celle de Ninive, est néanmoins assez bien montée. Le scribe Naboushoumidin, qui en a la charge, a bientôt fait de prendre à leur place les tablettes qui contiennent les annales, et de les remettre à l'eunuque de service. Ce qu'Assourbanipal veut qu'on lui lise en détail, c'est moins l'histoire de telles ou telles de ses guerres, que le texte des oracles par lesquels les dieux l'ont encouragé à les entreprendre, et rénumération des miracles qu'ils ont accomplis en sa faveur. Le souvenir précis de ce qu'ils ont fait pour lui dans le passé dissipera ses craintes, et lui donnera comme la prescience de ce qu'ils ne peuvent manquer de faire dans l'avenir. « Prends la tablette où sont consignés les gestes de « Gygès, le Lydien, dit-il au lecteur, et répète-moi ce qui (( s'y trouve écrit. » L'aventure de Gygès est célèbre par toute l'Assyrie : le scribe en entame le récit à haute voix. « Gygès, le roi de Lydie, une contrée d'au delà des mers, « une terre lointaine, dont les rois mes pères n'avaient pas o même entendu le nom, Assour, mon générateur divin, lui « révéla mon nom en un rêve, disant : « Assourbanipal, le « roi d'Assyrie, mets-toi à ses pieds et tu vaincras tes « ennemis par son nom! » Le même jour qu'il eut ce rêve, « il envoya ses cavaliers me saluer, et me manda ce rêve « qu*il avait eu, par l'entremise de son messager. Quand « celui-ci parvint aux frontières de mon empire et rencontra « les gens de mon empire, ils lui dirent : « Qui donc es-tu, « étranger dont le pays n'a jamais été visité encore par un « de nos courriers? » Ils l'expédièrent à Ninive, le siège « de ma royauté, et ils l'amenèrent devant moi. Les langues « de l'Orient et de l'Occident, dont Assour m'avait donné « plein les mains, personne de ceux qui les connaissaient « ne possédait son langage, -et personne de ceux qui « m'entouraient n'avait jamais entendu son parler. Dans « l'étendue de mon empire je trouvai enfin quelqu'un qui le « comprit, et il me conta le rêve.
LA BIBLIOTHÈQUE B'ASSOURBAMPAL. 300
« Du jour même où il s'était mis à mes pieds à moi, le « roi Assourbanipal, il vainquit les Cimmériens qui oppri- « niaient les peuples de son pays, qui n'avaient pas re- « douté mes pères et ne s'étaient pas mis à mes pieds à « moi, le roi. Par la grâce d'Assour et d'Ishtar, les dieux « mes maîlres, il prit, parmi les chefs des Cimmériens qu'il « avait vaincus, deux chefs qu'il enchaîna fortement, me- « nottes de fer et chaînes de fer, et qu'il me fit amener « avec un riche présent. Bientôt pourtant ses cavaliers qu'il « avait d'abord envoyés régulièrement me rendre hommage, « il cessa de me les envoyer. Comme il ne gardait pas les « commandements d'Assour, mon générateur divin, qu'il se a fiait follement à ses propres forces et aux mandements de a son cœur, il envoya ses troupes au secours de Psamitikou, « le roi d'Egypte, qui avait secoué avec mépris le joug de « ma domination. Je l'appris et je priai vers Assour et Ishtar : « Soit son cadavre jeté devant son ennemi, et soient ses osse- « ments dispersés. » Ainsi que j'en avais prié Assour, cela « s'accomplit : son cadavre fut jeté devant son ennemi et « ses ossements furent dispersés. Les Cimmériens, qu'il avait « écrasés en mon nom, parurent et subjuguèrent son pays « entier, et son fils s'assit après lui sur son trône. Le chà- « timent que les dieux qui font ma force avaient tiré, à ma « prière, du père qui l'avait engendré, il m'en informa par « ses messagers, et il se mit à mes pieds à moi le roi, disant : « Tu es un roi que les dieux connaissent. Tu maudis mon « père et le malheur s'abattit sur lui. Salue-moi de tes béné- « dictions, moi le serviteur qui te crains, et puissé-je por- « ter ton joug! »
En un moment, cet épisode glorieux de son histoire repasse entier sous les yeux du roi : il revoit l'arrivée des ambassadeurs étrangers, leurs costumes bizarres, leur embarras et celui de la cour, l'instant où il implora sur Gygès la colère des dieux et celui où les messagers d'Ar-
dys1 lui apprirent que les dieux l'avaient exaucé. La Lydie n'a cessé de lui être fidèle depuis lors : ses cavaliers traversent l'Asie chaque année, pour apporter le tribut de leur maître. 11 n'est pas considérable, ce dont on les excuse volontiers quand on réfléchit au long chemin qu'ils parcourent : ce sont des chevaux, des étoffes, de l'or surtout que leur pays produit en quantité. Us ont inventé une manière fort ingénieuse de s'en servir sur les marchés. Ils le façonnent, dans les ateliers royaux, en petits lingots globuleux d'un poids déterminé, sur lesquels on frappe, au moyen de poinçons, l'image d'une tète de cheval, d'une fleur et d'un renard au galop. Quiconque voit la marque et les dimensions des lingots en connaît immédiatement la valeur, ce qui le dispense des pesées ordinaires, et lui facilite singulièrement la pratique des transactions commerciales2. L'usage de cette monnaie se répand, dit-on, chez les voisins de la Lydie : peut-être gagnera-t-il un jour l'Assyrie elle-même.
Àssourbanipal a fait relire ses guerres d'Egypte, ses campagnes contre Baal de Tyr et contre les Phéniciens, et partout il y reconnaît les effets de la protection qu'Assour et l>htar étendent sur lui. ïshtar, que les Cananéens et les Phéniciens révèrent sous le nom d'Ashtorelh et d'As tarte, n'a pas toujours été, en Assyrie, la divinité toute-puissante qu'elle est aujourd'hui. Les rois les plus anciens n'avaient voulu connaître en elle que « la maitresse des batailles et « de la guerre, la dame souveraine qui embellit la face des « soldats»; une race deconquérants ne pouvait adorer qu'une déesse des combats. Us lui avaient élevé deux sanctuaires, qui devinrent promptement célèbres, l'un à Ninive, l'autre dans la petite ville d'Arbèles, au delà du Zàb, presque sur
1. Ardys est le ûls et le successeur immédiat de Gygès sur le trône de Lydie.
2. Voir, à ce sujet, ce qui est dit pages 22-2.1 de ce livre.
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la frontière orientale de leur pays. Ils l'invoquaient pieusement, mais la reléguaient toujours à l'arrière-plan, bien loin derrière Assour, Sin et les autres dieux. Ésarhaddon la tira de l'ombre où on l'avait confinée et en fit sa patronne. Cbaque fois qu'il partait pour une expédition nouvelle, il la consultait, et elle lui répondait par la voix de ses prêtresses: jamais l'événement ne démentit ses prédictions. L'amour qu'Assourbanipal ressent pour elle est donc un véritable héritage paternel, comme la couronne elle-même. C'est vers elle qu'il se tourne d'instinct, lorsqu'il a le moindre sujet de joie ou de tristesse: il lui rapporte ses succès, lui confie ses inquiétudes, et n'aime rien tant que d'entendre réciter les livres qui parlent d'elle et de ses aventures mystérieuses. Il interrompt l'eunuque au milieu de sa lecture, entre le récit d'une razzia dirigée vers l'Arménie et celui d'une course contre les peuples du Taurus, et lui commande d'aller demander à Naboushoumidin la Descente cl Ishtar aux Enfers.
C'est un des épisodes les plus touchants de la vie de la déesse. Son mari Tammouz avait été tué, et, tout dieu qu'il était, avait été obligé d'aller rejoindre les autres morts sous terre, dans le royaume ténébreux d'Allât. Un seul moyen restait de le ramener h la lumière : il fallait le laver et l'abreuver à la source merveilleuse dont les eaux rendent la vie à qui en boivent1. Ishtar résolut d'aller y puiser : mais nul ne peut entrer aux Enfers s'il n'a passé par la mort, et Ishtar elle-même n'est pas exempte de cette loi fatale. « Au « pays d'où personne ne retourne, à la région de l'obscua rite, Ishtar, la fille de Sin, a dirigé son esprit, oui, la « fille de Sin elle-même a dirigé son esprit, à la maison « d'obscurité, le siège du dieu Irkalla, à la maison d'où « qui entre ne sort plus, à la route qu'on ne refait qui
1. Voir, sur cette source merveilleuse, ce qui est dit p. 20-2 de ce livre
« l'a faite une première fois, à la maison dont les habitants « ne voient plus jamais la lumière, la place où il n'y a de « pain que la poussière, de nourriture que le limon : on « n'y aperçoit plus la lumière, on y demeure dans l'obscu- « rite, et, comme les oiseaux, on y est vêtu d'un habit de « plumes ; sur la porte et sur la serrure, partout la pous- « sière est répandue. »
Ishtar arrive aux remparts de l'Enfer, y frappe et adresse la parole au gardien d'une voix impérieuse : « Garce dien des eaux vivifiantes, ouvre ta porte! ouvre ta porte, « que je puisse entrer! Si tu n'ouvres ta porte que je puisse « entrer, j'enfoncerai le battant, je briserai le verrou, je « frapperai le seuil et je franchirai le portail. Je ferai se « lever les morts pour dévorer les vivants, et plus que les « vivants les morts seront nombreux. » Le gardien ouvre « la bouche, il parle, il dit à madame Ishtar : « Arrête, « ô dame, et n'enfonce point la porte, mais permets que « j'aille et que j'annonce ton nom à Ninkigal1, la reine de « l'Enfer ! » Le gardien descendit, il annonça le nomd'ishlar à Ninkigal: « O déesse, ta sœur Ishtar est venue chercher « l'eau vivifiante; secouant les verrous puissants, elle a « menacé d'enfoncer les portes. » Quand Allât entendit cela, elle ouvre la bouche, elle parle : « Ainsi qu'une herbe qu'on « fauche, Ishtar est descendue vers l'Enfer, ainsi qu'un « roseau qui penche et se flétrit, elle a imploré les eaux de « la vie. Eh bien ! que me fait à moi son désir? que me « fait à moi sa colère ? Elle dit : « Celte eau, c'est avec mon « mari que je voudrais m'en rassasier comme d'une nour- « riture, m'en désaltérer comme d'une boisson qui ranime ! » « Si je devais pleurer, je pleurerais non sur elle, mais sur « les héros qui ont dû quitter leurs femmes, je pleurerais sur
1 La déesse des morts est appelée indifféremment Allât et Ninkigal au cours de ce récit.
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« les épousées que tu as arrachées, ô gardien, du sein de « leurs maris, sur les petits enfants je pleurerais, que tu « as ravis avant que leur jour fût venu. Va donc, ô gardien, « et ouvre-lui ta porte, mais dépouille-la selon les vieilles (( lois. » Les mortels entrent nus dans le monde, nus ils doivent en sortir, mais la piété de leurs parents ou de leurs amis les charge de parures et de vêtements qu'ils prétendent emporter avec eux. La loi de l'Enfer ne leur permet pas d'en rien retenir, et les démons les leur arrachent avant de les présenter à leur reine.
« Le gardien alla, il ouvrit la porte : « Entre, ô dame, « et comme la ville de Coutha se réjouit à cause de toi, « puisse le palais infernal se réjouir à cause de toi ! » Il « lui fit passer la première porte, la referma surelle, et lui « jeta bas la puissante couronne qui était sur sa tête. « Pour- « quoi donc, ô gardien, as-tu jeté bas la puissante couronne « de ma tête? — Entre, ô dame, car tels sont les comman- « déments d' Allât. » Et de porte en porte, il lui enlève quelqu'un de ses bijoux, ses boucles d'oreilles, son collier de pierreries, le voile qui lui couvrait la poitrine, sa ceinture émaillée, ses bracelets et ses anneaux de pied ; à la septième enfin, il lui retire son dernier vêtement. Après donc qu'lshtar fut descendue dans l'Enfer, Allât l'aperçut et la traita avec dédain ; Ishtar perdit patience et l'accabla d'injures. Allât, pour la punir, appela Namtar, le démon de la peste, son messager de mort, et lui remit la rebelle : « Va, Namtar, prends Ishtar et la conduis hors de ma pré- « sence. Soixante fois frappe-la de maladie, et verse-lui la « maladie des yeux dans les yeux, la maladie des flancs dans « les flancs, la maladie des pieds dans les pieds, la maladie a du cœur dans le cœur, la maladie de la tète dans la tète: « en elle, en elle tout entière et clans chacun de ses membres, « verse la maladie. » Or, tandis qu'elle souffrait les peines de l'enfer, la nature était en deuil de sa perte; bêtes,
hommes, les dieux eux-mêmes, tout dépérissait, et le monde se dépeuplait si l'on n'avait trouvé le moyen de la tirer du tombeau où elle était descendue.
Éà, le dieu suprême, le roi de l'univers, qui seul peut violer les lois qu'il a imposées à la création, se résigna à lui accorder ce qu'elle était allée chercher dans le domaine d'Allàt, l'eau vivifiante qui devait ressusciter Tarnmouz. « Éà, dans la sagesse de son cœur, façonna un homme, « il créa Assousounamir l'eunuque : « Va donc, Assousou- « namir, tourne ta face vers les portes de l'Enfer, fais ouvrir « les sept portes de l'Enfer devant toi, qu'Allât te voit et « se réjouisse de ta présence. Quand son cœur sera en repos « et sa colère apaisée, adjure-la par le nom des grands « dieux, puis tourne la tête et va-t'en aux retraites des « vents orageux, commande à la maison des vents orageux, « où la fontaine pure est enfermée, et fais-en boire l'eau « à Ishtar. » Allât n'osa pas désobéir aux mandements du maître des dieux, elle appela Namtar et lui ordonna de tout préparer pour rendre la vie à la déesse. La source est cachée profondément sous le seuil du palais : il faut briser la pierre afin de la faire paraître, et l'eau ne produit son plein effet qu'en présence des Announas, les sept esprits mystérieux qui président à la conservation de la terre. « Namtar « alla et frappa le palais solidement construit, il rompit le « seuil, il évoqua les esprits de la terre et les assit sur un
trône d'or, puis il versa l'eau sur Ishtar et l'emmena
vers le jour. » 11 lui rendit ses vêtements et ses parures de porte en porte; quand elle fut revenue à l'entrée, il lui annonça que la vie de son mari lui appartenait désormais.
Si Allât ne t'a pas donné encore ce que tu as si durement a acheté, reviens vers elle lui réclamer Tarnmouz, l'époux
de ta jeunesse. Verse sur lui les eaux vivifiantes, oins-le de <( parfums précieux, revêts-le d'une robe de pourpre! La nature renaît avec Tarnmouz : Ishtar a vaincu la mort.
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La forme de l'œuvre est moderne, mais la conception originale et le développement sont très anciens : on chantait déjà la Descente cTIshtar aux Enfers dans la langue des premiers maîtres de la Chaldée, la Descente d'ishtar et bien d'autres ouvrages qu'on lit aujourd'hui encore avec admiration. Les poètes et les prêtres savaient composer de grands poèmes religieux, avec une habileté et une richesse d'inspiration que les scribes des générations postérieures n'ont pas égalées. Il était naturel qu'il en fût ainsi. La terre était de leur temps récente encore de la création, et ils sentaient les dieux plus près d'eux que nous ne les sentons près de nous. Lorsqu'ils commençaient devant leurs auditeurs le récit des premiers jours du monde, ils n'avaient pas, comme nous, un effort à faire pour imaginer ce qui s'était passé au début des âges : ils le savaient de science certaine, par la révélation directe des dieux qui avaient participé à l'œuvre. « Au temps où le ciel là-haut « n'avait pas encore de nom, ni de nom la terre qui s'étend « sous lui, l'abîme primordial les engendra, et Moummou- « Tiamât, l'océan du Chaos, fut leur mère à tous. Les eaux « ne formaient qu'une masse, les champs de blé étaient « stériles, et les pâturages ne croissaient pas encore. En « ce temps-là, les dieux n'avaient point paru, nul d'entre « eux; ils n'avaient encore aucun nom, et leur destinée « n'était point arrêtée encore. » C'est de l'eau que tout est sorti, et la terre et le ciel et les hommes.
Le vieux chantre inspiré raconte les générations successives des dieux et les luttes par lesquelles ils triomphèrent de Tiamàt. Mérodach de Babylone, le Soleil souverain, était leur champion. « Va, lui dirent -ils, tranche les jours de « Tiamàt et jette son sang à tous les vents. Il y avait l'arc, « il le prépara pour s'en faire une arme; il brandit la mas- « sue et l'attacha à son côté, il saisit le boumérang et le « tint dans sa main droite. Quand il eut suspendu à son
«' épaule l'arc et le carquois, il lança un éclair devant lui, « et aussitôt une vitesse impétueuse lui remplit tous ses « membres. Il monta sur le chariot du destin qui ne craint « pas de rival, et il s'y tint ferme, et sa main attacha au « rebord les quatre paires de rênes. » Ainsi armé, il se précipita sur Tiamàt et l'attaqua. « Il brandit la masse et lui « brisa le ventre, il lui fendit la poitrine, lui enleva le « cœur; la lia, trancha ses jours, puis rejeta le cadavre et a se redressa superbe sur elle. Après que Tiamât, qui mar- « chait devant eux, fut abattue, il dispersa ses soldats, il « dissipa leurs bataillons, et les dieux, ses alliés, qui mai « chaient à côté d'elle, tremblèrent, s'effrayèrent, et tour- « nèrent le dos, et s'enfuirent pour sauver leur vie, et ils « se pressaient l'un contre l'autre dans leur fuite éperdue. « Mais lui les suivit et brisa leurs armes. »
Le plus long de ces vieux poèmes est celui qui raconte les hauts faits de Gilgamês. Il était né dans Ourouk de Chaldée, fils de roi, et roi lui-même, si son père n'avait pas été détrôné par les Élamites alors qu'il était encore petit enfant au berceau. Élevé dans l'exil, il s'adonna avec passion à l'art royal par excellence, à la chasse. La terre n'était pas aussi peuplée en ce temps-là qu'elle l'est aujourd'hui, et les bêtes sauvages y menaient une guerre cruelle contre les hommes, non seulement les lions, les tigres, les aurochs, que les rois de Ninive se plaisent à forcer, mais des monstres chez qui les formes de l'homme se mariaient à celles des animaux les plus redoutables. Les taureaux à tète humaine qu'on ne rencontre plus qu'en pierre, à la porte des palais, existaient alors en chair et en os, et couraient perpétuellement la campagne. Des hommes-scorpions, des satyres, des griffons, habitaient le désert et les montagnes, prêts à fondre sur quiconque passait à portée. Gilgamês en avait déjà détruit un grand nombre, quand les dieux, voyant arriver la fin des jours prédestinés à son
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exil, lui envoyèrent un rêve. « Lors il révéla son rêve, et « il dit à sa mère : « Un rêve, je l'ai rêvé dans mon som- « meil; car, il me semblait que les étoiles du ciel lom- « baient du ciel, et elles s'abattaient sur mon dos en des- « cendant du ciel sur moi. Et voici, comme je regardais, a soudain je m'arrêtai immobile, et je vis un être dresser « sa face devant moi, un être dont la face est terrible, et « tranchantes comme les griffes d'un lion étaient ses « griffes. » Il lui sembla ensuite qu'il luttait contre ce monstre et qu'il l'abattait, puis il s'éveilla.
Les rêves ne viennent point vers l'homme au hasard. Ils sont les messagers des dieux, par lesquels ils annoncent l'avenir à qui sait les comprendre, mais Gilgamès ne trouva personne qui pût lui interpréter le sien. On lui parla enfin d'un génie monstrueux, Éabàni, dont la sagesse n'avait point d'égale, mais qui vivait solitaire dans la montagne. Il a le buste et la face d'un homme, des jambes et une queue de taureau et des cornes sur la tète. « Il pâture en « compagnie des gazelles pendant la nuit, il demeure caché « pendant le jour avec les animaux des champs, et son « cœur se réjouit des reptiles qui sont dans les eaux. » Gilgamès envoya son grand-veneur Zaïdou pour essayer de le prendre, mais Zaïdou s'effraya à la vue du monstre et revint sans avoir osé l'approcher. Alors le héros eut recours à la ruse : il choisit deux belles femmes, Hakirtou et Oupasamrou, qui attirèrent Éabàni hors de la caverne où il se tenait enfermé. Il s'approcha d'Hakirtou, et il écouta son chant, et il fut attentif, puis il se tourna vers elle et s'assit à ses pieds. « Hakirtou inclina sa face, elle parla et il « prêta l'oreille à ses discours. Elle lui dit donc : <( Éabàni, « illustre, semblable aux dieux, pourquoi fais-tu tes com- « pagnons des animaux du désert? Je désire que tu me « suives au milieu d'Ûurouk, au temple d'Elli-Tardousi, la « résidence d'An ou et d'Ishtar, la demeure de Gilgamès, le
(( géant vigoureux qui se dresse comme un taureau par- « dessus les chefs. » Elle parla et devant son langage toute « la sagesse de son cœur s'enfuit et disparut. » Il la suivit dansOurouk, montra que le rêve annonçait au héros la victoire contre ses ennemis; puis il reçut en mariage une des femmes qui l'avaient décidé à quitter sa solitude. C'est ainsi que Gilgamês gagna l'affection de son serviteur Eabàni, lequel il aima toujours.
Gilgamês se met donc en campagne, et l'Élamite sent le premier le poids de ses armes. Houmbaba, qui avait ravi son père le trône d'Ourouk, « il le tua ; ses armes, il les « chargea sur ses épaules, il le dépouilla et revêtit ses « insignes royaux, il lui coupa la tête et ceignit le diadème « et la couronne, oui, Gilgamês s'orna de la couronne et « ceignit le diadème. » Ishtar, la déesse d'Ourouk, leva les yeux sur lui, et, le voyant bel et robuste, elle décida en son cœur qu'elle l'épouserait. « Écoute-moi, Gilgamês, et sois « mon mari ! Je serai pour toi la vigne et lu seras l'échalier « auquel on me lie, lu seras mon mari et je serai ta femme. « Je te donnerai un char de cristal et d'or, dont le timon « est d'or et dont les ornements sont de verre, pour y atteler « chaque jour tes chevaux vigoureux. Entre dans notre « maison à l'ombre des cèdres, et quand tu seras entré dans « notre maison, l'Euphrate te baisera les pieds, au-dessous « de toi les rois se prosterneront, les seigneurs et les princes, a et ils t'apporteront en offrande les tributs de la montagne « et de la plaine. Dans tes parcs, tes brebis n'auront que o des jumeaux, dans tes étables, la mule viendra d'elle- « même demander son faix; tes chevaux enlèveront tou- « jours ton char au galop, et ton taureau, au joug, n'aura « point de rival. » Gilgamês l'entend, il la repousse avec un mélange de mépris et d'effroi, et lui demande ce qu'elle a fait des maris mortels qu'elle a eus dans sa longue vie de déesse, Tammouz qu'elle a tant pleuré, Alala, l'aigle dont
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elle a brisé les ailes, le lion puissant dont elle a arraché les griffes et les dents sept par sept, le cheval indompté qui la portait dans les batailles, et Taboulou le berger, et le jardinier Isoullanou : tous sont morts avant l'heure, « et moi, je <( ne veux point monter jusqu'à toi pour tomber ensuite, « car tu ne m'aimes que pour me traiter comme tu les as « traités ».
Ishlar, dédaignée, court se jeter aux pieds de son père Anou, le souverain des dieux, et lui crie vengeance contre le héros qui l'outrage : « Mon père, crée un taureau divin « et lance-le contre Gilgamès ». Anou exauça la prière de la déesse et créa le taureau; mais Gilgamès confia au fidèle Éabàni le soin de combattre cet adversaire, a 11 assembla « aussi trois cents héros, afin de remplacer Éabàni, s'il « était tué, et il en fit deux rangs pour la bataille et une « rangée pour tenir contre le taureau divin. Contre cette « troisième rangée celui-ci poussa ses cornes, mais Éabàni a vainquit sa force, Eabâni perça le corps du taureau, il le a saisit par le sommet de la tête, et au bas de la nuque il « lui enfonça son poignard. Éabàni ouvrit la bouche, il « parla, il dit au héros Gilgamès : « Ami, nous avons réussi « et nous avons détruit l'ennemi, mais, ami. considères-en « les suites et crains la puissance d'Ishtar. Sépare les « membres du taureau! » Et lshtar monta sur le mur d'Ou- « rouk, elle déchira son vêtement et prononça une malé- « diction : « Je maudis Gilgamès qui m'a outragée et qui a a tué le taureau divin! » Mais Éabàni entendit la parole a d'Ishtar. il trancha les membres du taureau divin et les « jeta devant elle : « Voici la réponse à ta malédiction, je « je la relève, et, ainsi que je l'ai entendue de toi, je la « retourne contre toi. » lshtar assembla ses servantes et se « lamenta avec elles sur les membres du taureau. » Gilgamès consacra les cornes et la dépouille au dieu Soleil.
Cependant la haine d'Ishtar ne cessait de le poursuivre :
5i>0 CHAPITRE XVI.
désespérant de lui susciter un monstre capable de le vaincre en combat loyal, elle appelle la maladie à son aide et la maladie a raison du héros. La lèpre couvre son corps, et la crainte de la mort, « ce dernier ennemi de l'homme », l'envahit. Les dieux s'interposent une fois encore pour le sauver : ils lui révèlent en rêve qu'il peut être guéri par l'intercession de Khasisadra, et même devenir immortel. Khasisadra, fds d'Oubaratoutou, est le dernier des dix rois qui dominèrent en Chaldée immédiatement après la création : quand les dieux détruisirent les hommes pour les punir de leurs péchés, il échappa seul au déluge dans son arche, et repeupla la terre de ses descendants, puis il fut enlevé vivant, par l'ordre du destin, et transporté dans les ardins mystérieux où résident les morts bienheureux, au delà des embouchures de l'Euphrate1. Gilgamês part à sa recherche, mais son bonheur accoutumé l'abandonne : il s'égare en route, et son fidèle Éabûni succombe sous les griffes d'un monstre plus terrible que tous ceux qu'il avait rencontrés jusqu'alors. L'âme d'Éabâni allait rejoindre les âmes du commun dans la demeure d'Allât; mais Éâ, le créateur, a prend en pitié et ordonne à son fils Mérodach de la délivrer. Elle s'élève de terre comme un nuage de poussière et monte au ciel. Les dieux l'accueillent et lui font fête : couchée sur un lit somptueux, elle boit une eau pure et contemple d'en haut le spectacle des actions humaines. «Celui qui tombe dans la bataille, je le vois comme « tu me vois. Son père et sa mère en deuil supportent sa « tête, sa femme tient des discours à son cadavre. Ses amis a sont debout dans la plaine et il les voit comme je te vois, « et ses orphelins demandent du pain, mais d'autres man- « gent la nourriture qui était placée dans ses tentes. » Gilgamês se remet en marche, seul désormais, et parvient,
1 Voir, pape 2Gi de ce volume, ce qui est dit du paradis chaidéen.
LÀ BIBLIOTHEQUE D'ASSOURBANIPAL. 521
après de longues erreurs, aux montagnes de Mas, où le soleil se lève chaque matin et se couche chaque soir sous la garde d'hommes-scorpions; ceux-ci le renvoient au pilote Ourbel, qui lui fait construire un bateau et le mène en six semaines au séjour de Khasisadra. Là, il est obligé de s'arrêter, car les mortels ne peuvent franchir vivants le fleuve qui entoure le jardin; mais Khasisadra, ému de sa misère, lui raconte l'histoire du Déluge ', et lui indique le remède certain à son mal :
non seulement il ne mourra point, mais les dieux l'appelleront au sortir de ses épreuves, et lui conféreront leur immortalité. Le poème se termine sur cette promesse consolante, et de fait, Gilgamês est dieu aujourd'hui.
Comme la poésie, la sculpture et les arts plastiques se sont emparés de sa vie et de ses aventures. C'est lui, ce géant, qu'on voit à côté des taureaux ailés, à la porte des palais, étouffant un lion entre ses bras2 (fig. 154). Les cylindres que les Assyriens portent pendus
Fig. loi. — Gilgamês étouffant un lion d'un seul bras.
1. L'épisode du Déluge est donné en grande partie dans G, Maspero, Histoire ancienne, 4e édit., pages 147-149.
2. Voir, plus haut, chapitre xi, la figure de Gilgamês à côté des taureaux.
au cou et qui leur servent de cachet1, reçoivent souvent, comme motif de décoration, un des épisodes de sa vie, sa lutte contre le taureau et contre le lion, la rencontre qu'il fait des hommes-scorpions, sa navigation sur l'Euphrate avec Ourbel, sa querelle avec Ishtar. Si le poème qui a rendu son nom populaire venait à périr par la suite des temps, ces images et ces tableaux multipliés permettraient encore aux curieux de le refaire en partie2.