Voir, page 238 et figure 12G. plusieurs de ces cylindres
2. Le nom de ce dieu épique avait été lu provisoirement Isdoubar. M. Pioches en a découvert la véritable lecture, Çishgamash, Gilgamêsh. que les Grecs avaient transcrit tort exactement Gilqanios.
L'astrologie chaldéenne. — Influence des astres sur la destinée humaine. — L'observation exacte des astres donne aux astrologues le moyen de prévoir les événements à venir. — Ce que disent les astres à propos de la guerre contre l'Élam. — Les livres de présages, et les Tables de Sargon l'Ancien. — Assourbanipal invoque Ishtar d'Arbèles et la déesse lui répond. — Les Voyants et l'interprétation des songes. — Apparition d'Ishlar à l'un de ses Voyants. — Les dieux de l'Élam prophétisent comme les dieux de l'Assyrie.
La même inquiétude, qui empêche Assourbanipal de dormir, le pousse à interroger les astres et les oracles, pour leur surprendre les secrets de l'avenir. Les Chaldéens ont su, de toute antiquité, lire couramment les destinées humaines dans le livre du ciel. Les étoiles, éloignées qu'elles sont de notre terre, ne demeurent étrangères à rien de ce qui s'y fait. Elles sont autant d'êtres animés et doués de qualités, bonnes ou mauvaises, dont le rayonnement se propage à travers les espaces, et vient agira distance sur tout ce qu'il touche. Leurs influences se modifient, se combinent ou s'annulent réciproquement, selon l'intensité avec laquelle elles les manifestent, selon la position qu'elles occupent dans le ciel par rapport l'une à l'autre, selon l'heure de la nuit et le mois de l'année dans lequel elles se lèvent ou se
couchent derrière l'horizon. Chaque portion du temps, chaque division de l'espace, chaque catégorie d'êtres, et, dans chaque catégorie, chaque individu, animal, végétal ou minéral, est placée sous leur domination et subit leur tyrannie inévitable. L'enfant nait leur esclave et reste leur esclave jusqu'à son dernier jour : l'étoile qui prévalait au moment de sa naissance devient son étoile et règle toute sa destinée.
Les peuples et les royaumes sont soumis, de même que les individus, à des astres particuliers ou aux astres qui gouvernent l'existence de leurs rois. Ils grandissent ou décroissent sous l'impulsion sans cesse renouvelée qu'ils reçoivent d'en haut; l'histoire de leurs désastres ou de leur prospérité passée est enregistrée sur la face du ciel, et celle de leurs désastres ou de leur prospérité future y est écrite clairement pour qui sait la déchiffrer. C'est à quoi les astronomes travaillent depuis des siècles, et leurs observations, accumulées d'âge en âge, nous permettent aujourd'hui de connaître le caractère et la vertu spéciale de chacun des points lumineux qui éclairent nos nuits, de calculer, sans trop de chances d'erreur, les aspects multiples sous lesquels ils se regardent mutuellement, de décider ceux d'entre eux qui exercent le plus d'autorité sur les choses humaines, à quels moments cette autorité est le plus forte, à quels autres elle s'efface ou disparait. Les signes, qui se manifestent au ciel, en dehors des phénomènes régulièrement constatés, ont aussi leur rôle dans cette divination par le jeu des corps célestes. Ce n'est pas sans raison que le soleil et la lune s'enveloppent de vapeurs sanglantes ou se cachent la face derrière les nuages, qu'ils s'éclipsent ou s'enflamment soudain d'un éclat insupportable, que des feux s'allument aux confins de l'atmosphère, et qu'à certaines nuits les étoiles semblent se détacher du ciel et pleuvoir sur la terre. Ces prodiges sont des avertissements que
les dieux donnent aux peuples et aux rois avant les grandes crises : heureux qui a les yeux assez clairvoyants pour les apercevoir, l'intelligence assez vive pour les comprendre, l'esprit de prudence et de sang-froid poussé assez loin pour régler sa conduite sur leurs prédictions!
Du haut des tours à étages, les astronomes observent chaque nuit le ciel, pour y saisir les signes qui pourraient leur révéler l'issue de la lutte prochaine entre l'Assyrie et l'Élam; mais on dirait que le ciel veut leur dérober son secret. Les rapports qu'ils adressent au roi de tous côtés constatent que l'état de l'atmosphère ne leur a permis, jusqu'à présent, de faire aucune observation décisive. Ishtarnadinshoum, chef des astronomes d'Arbèles, écrit : « Paix et « bonheur au roi. mon maître, et puisse-t-il prospérer lon- « guement. Le 29, j'ai observé le nœud de la lune, mais « les nuages ont obscurci le champ de l'observation et nous « n'avons pu voir la lune. » Nabouâ, d'El-Assour, et Naboushoumidin, de Mnive, s'expriment en termes presque identiques. Ce dernier même, résumant les dépêches de ses confrères pour les présenterai! roi, est obligé d'avouer que « le 27, la lune a disparu; qu'elle est demeurée invisible « le 29; que le 28, le 29 et le 50 on a observé continuel- « lement le nœud d'obscurcissement du soleil, mais que « l'éclipsé n'a pas eu lieu ». L'obstination que le ciel met à refuser de parler déconcerte bien des gens, et les bruits les plus tristes commencent à circuler parmi le peuple. Beaucoup prennent une sorte de plaisir amer à recueillir et à répandre les prédictions les plus alarmantes. Ils s'en vont répétant une observation de l'astronome Nabomousessi, d'après laquelle, « lorsqu'un nuage occulte le cœur de la con- « stellation du Grand Lion, le cœur du pays est triste et « l'étoile du roi s'obscurcit. » Or, la nuit dernière, un nuage a passé devant le Grand Lion et l'a masqué en partie : les astres condamnent donc le pays à être triste, et quelle cause
de tristesse pourrait-il avoir si la guerre avec l'Élani devait bien finir? D'autres racontent que, l'avant-dernière nuit, la lune était à demi offusquée de nuées en se levant, et que la partie inférieure du disque était seule visible. Chacun sait ce que ce phénomène signifie, une invasion de l'ennemi sur territoire assyrien et un grand deuil pour le prince. Plusieurs confirment le témoignage de la lune et du Lion par celui de Vénus. Vénus s'est levée avant-hier, 5 de Tammouz, juste au moment où le soleil se couchait, ce qui annonce à la fois une bonne récolte et la présence dans le pays de troupes ennemies : le premier présage est le bienvenu, mais à quels ennemis l'astre fait-il allusion, si ce n'est aux Élamites?
Ainsi parlent tristement les gens que la guerre inquiète ou dont elle compromet les intérêts : les autres nourrissent des pensers moins sombres, et se précautionnent de présages heureux, qu'ils opposent aux présages funestes des premiers. Voilà trois fois de suite, depuis le commencement du mois, que Sin, le dieu de la lune, s'éclipse de grand matin un peu avant le lever du soleil, et voilà trois fois, le soir, au coucher du soleil, qu'il s'enveloppe de nuages et refuse d'éclairer la terre. C'est un signe rare, mais d'une grande puissance, et devant lequel les signes ordinaires ne conservent pas leur signification. Il annonce la fin du règne de Tioummàn et la ruine de son empire. C'est bien ainsi que les astronomes royaux de Ninive et de Dour-Sharoukîn l'expliquent, et Assourbanipal lui-même accepte pleinement leur interprétation. Aussi bien, leurs prédictions flattent trop l'orgueil national pour ne pas l'emporter promptement, dans l'esprit du peuple, sur celle des autres astronomes. Le bruit se répand par le pays que Sin s'est déclaré en faveur de l'Assyrie, et dès lors, tous les rapports qu'on fait au roi des mouvements du ciel s'accordent à lui annoncer une victoire complète. Le M de Tammouz, lueur ver-
dâtre : le pays d'Élam sera ravagé. Le 14, la lune et le soleil sont vus ensemble vers le soir, et se font contrepoids pour ainsi dire, aux deux extrémités de l'horizon : c'est la preuve que les dieux méditent des desseins favorables à la prospérité d'Assour. Le 10, Jupiter se montre brillant au milieu de la nuit : c'est l'indice d'une bataille où beaucoup d'ennemis périront, dont les cadavres resteront sans sépulture. Ainsi chaque jour et chaque nuit apporte son présage nouveau qui confirme les présages observés précédemment et en augmente la force.
La connaissance approfondie que tout le monde en Assyrie, et même les gens du peuple, ont de ces matières, étonne les étrangers, et les conduit à penser qu'il y a presque autant d'astrologues ou de sorciers que d'habitants, sur les bords de l'Euphrate. Il n'y a pas pourtant besoin d'être grand clerc pour arriver à comprendre le langage des étoiles, car les livres abondent, où on l'enseigne à le traduire sans difficulté. La bibliothèque d'Assourbanipal en renferme une quarantaine au moins, et ce ne sont là que les ouvrages principaux, les classiques en ce genre d'études : il y en a bien plus encore, qui n'ont point la même autorité, mais qui n'en sont pas moins lus et commentés attentivement par le vulgaire. Les uns traitent des éclipes de la lune et des événements qu'elles annoncent, selon le mois et le jour du mois dans lequel elles se produisent. Les autres étudient les mouvements de chaque planète en particulier, et les influences qu'elles exercent sur la terre, isolément, ou lorsqu'elles apparaissent au ciel en conjonction de deux ou de trois ensemble. Puis, c'est un catalogue des pronostics qu'on peut tirer de la foudre. S'il tonne le 27 de Tammouz, la récolte du pays sera bonne et le rendement magnifique; s'il tonne six jours plus tard, le 2 Abou, il y aura des inondations ou des pluies, le roi mourra et son pays sera divisé ; s'il tonne le o, une épidémie fera partout des ravages, et si c'est le i,
un tremblement de terre ébranlera les cités. Un calendrier, fort utile chez un peuple de soldats, indique le caractère favorable ou défavorable de chaque mois pour les opérations militaires. Tammouz, par exemple, est un mois propice s'il s'agit d'entrer en campagne ou de fortifier une ville, funeste à qui livre bataille en rase campagne ou donne l'assaut à une place. Iyâr présente des propriétés inverses : il est heureux aux batailles et aux sièges, mais on doit éviter d'y commencer une guerre ou d'y construire une forteresse.
Ce sont là des grimoires d'usage courant, où le premier venu qui les consulte se reconnaît à coup sur, après quelques instants d'attention. D'autres exigent de longues années d'étude assidue, et ne sont accessibles qu'aux savants de profession. On n'arrive à s'en servir utilement que si l'on a soi-même observé les astres et appris à suivre leurs mouvements sur les chemins célestes. L'initiation est lente et pénible, mais ceux qui l'ont obtenue deviennent en quelque sorte les hérauts des dieux sur la terre. Le destin parle aux hommes par leur bouche et leur révèle chaque nuit une portion de l'avenir. C'est parfois pour eux un honneur périlleux. Les rois n'entreprennent rien sans les consulter, et se déchargent sur eux du soin d'indiquer les moments les plus favorables à l'exécution de leurs projets. Une seconde de lassitude tandis qu'ils observent le ciel, un chiffre inexact dans leurs calculs, une erreur dans la lecture des astres ou dans l'interprétation des signes, et c'est la ruine peut-être pour le souverain qui avait nus sa confiance en eux. Tel a déclaré la guerre et s'est fait battre ou tuer, qui serait demeuré tranquillement chez lui, si son astrologue avait été plus attentif ou plus habile. Les astres désapprouvaient l'entreprise et en annonçaient l'issue funeste, mais l'astrologue a mal saisi leur langage, et a cru percevoir des encouragements où il aurait dû
entendre des menaces : l'ignorance ou la sottise du serviteur est devenue la perte du maître.
En Egypte, la plupart des livres qui traitent de science sont des livres sacrés, composés et révélés par les dieux euxmêmes1. Les Assyriens ne prêtent pas si haute origine aux ouvrages qui leur enseignent le cours et leur expliquent les influences des astres: ils en attribuent la paternité à des hommes qui vécurent à des époques différentes, et qui acquirent leur savoir par l'observation directe du ciel. Les plus anciens de leurs astronomes, à force de contempler chaque nuit l'armée des étoiles, crurent reconnaître qu'à chacune de leurs évolutions et à chacun de leurs groupements correspondait, sur terre, un ensemble de phénomènes et d'événements toujours les mêmes. Si Jupiter, par exemple, brillait à son lever d'un éclat semblable à celui du jour, et que son disque présentât, grâce à la disposition des bandes sombres qui le rayent, l'aspect d'une lame d'épée à double tranchant, la richesse et l'abondance régnaient dans le pays entier, les discordes s'apaisaient et la justice triomphait sur l'iniquité. Le premier qui observa cette coïncidence en fut frappé et la nota ; ceux qui vinrent ensuite constatèrent que son observation était exacte, et finirent par déduire une loi générale des faits accumulés sur ce point pendant des années. L'éclat et la disposition particulière de Jupiter qu'ils décrivaient fut désormais « un augure favorable, qui « porte bonheur aux propriétaires et à toute la terre qui « dépend d'eux. Dans le temps qu'il se produit, il ne peut « y avoir aucun maître élranger dans la Ch aidée, mais la « tyrannie est divisée contre elle-même, la justice prévaut, « c'est un souverain fort qui gouverne. Les propriétaires « et le roi sont fermement assis dans leurs droits, et partout « l'obéissance et la tranquillité régnent dans le pays. »
1. Voir, plus haut, pages 126-127, ce qui est dit de l'origine divine des livres de médecine en Egypte.
Le nombre de ces observations se multiplia tellement qu'on dut les classer méthodiquement pour éviter de se perdre dans leur multitude. On en dressa bientôt des tables où Ton enregistrait, à côté d'indications donnant l'état du ciel telle nuit à telle ou telle heure, la mention des événements survenus au moment même ou peu de temps après, en Chaldée, en Assyrie et en pays étranger. On se persuada de la sorte que, « si la lune, par exemple, a « la même apparence le 1er et le 28 du mois, c'est un mau- « vais présage pour la Syrie, et que si elle est visible le 20, « c'est l'annonce d'un bonheur pour la Chaldée, d'un mal- « heur pour l'Assyrie >. Si elle offre la même apparence le 1er et le 27, c'est l'Élam qui doit tout craindre ; mais « si le « soleil, à son coucher, parait double de sa dimension nor- « maie, avec trois faisceaux de rayons bleuâtres, le roi est « perdu ». On réunit peu à peu toutes ces observations, on vérifia les incertaines, on écarta les fausses, et de ce qui resta on rédigea comme un code des signes qui annoncent et régissent les destinées humaines. Le vieux Sargon d'Àgané, qui régnait il y a plus de vingt siècles1, résuma méthodiquement les résultats acquis jusqu'à lui dans un grand ouvrage, qu'Assourbanipal a fait copier pour sa bibliothèque, et qui ne comprend pas moins de soixante-dix tablettes d'argile. Ce livre fut retouché sous son fils Naramsin, puis remanié à plusieurs reprises et mis au courant des progrès de la science. C'est aujourd'hui l'ouvrage classique sur la matière, celui dont l'autorité s'impose à tous et termine toutes les controverses. Chaque fois qu'on demande à l'un des astronomes royaux l'explication d'un phénomène régulier ou d'un prodige céleste, son premier soin est de chercher ce qu'en disent les tables de Sargon; s'il l'y trouve, soit
1. On ne doit pas oublier que les faits exposés dans ce récit se passèrent vers l'an 650 av. J.-C.
quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, il se contente d'en extraire le passage correspondant à la question qu'on lui pose, y joint son nom et le transmet, le plus souvent sans oser y ajouter un seul mot. On reste confondu quand on songe aux trésors de patience, décourage et d'ingéniosité que les vieux maîtres ont dépensés, afin d'assembler les matériaux de leur grand œuvre et d'en établir solidement les fondations. Les savants d'aujourd'hui sont savants à moins de frais. Il leur suffit d'avoir de bons yeux, bien exercés, pour retrouver au ciel les combinaisons d'étoiles décrites au livre de Sargon, et une bonne mémoire pour appliquer immédiatement à leurs observations le passage où sont énumérés longuement les pronostics qu'il convient d'en tirer.
Le mois de Tammouz s'est consumé entier dans les préparatifs matériels et mystiques de la lutte ; on a convoqué beaucoup d'hommes, consulté beaucoup de dieux. L'armée serait prête à partir, mais on ne l'ébranlé pas encore, car !e mois d'Abou, qui vient de s'ouvrir, est un des plus défavorables aux mouvements de troupes. La campagne ne commencera que dans le mois suivant, en Ouloul, que les calendriers signalent comme l'un des plus propices à instituer les opérations militaires. Abou est d'ailleurs consacré aux grandes fêtes annuelles qu'on célèbre en l'honneur d'Ishtar, dans le sanctuaire d'Arbèles. Assourbanipal s'y rend en pompe avec toute sa cour. Chaque jour, il offre lui-même le sacrifice à la déesse ; chaque nuit, du haut de la tour à étages, ses astronomes sondent du regard les profondeurs du ciel et y découvrent de nouveaux signes de victoire. Les premières nouvelles qu'on reçoit d'Élam confirment leurs prédictions. Tioummân est tombé subitement malade: ses yeux se sont obscurcis, ses lèvres ont bleui, son cœur a été saisi de spasmes violents. C'est un dernier avertissement qu'Assour et Ishtar lui envoient, avant de le frapper à
mort, et tout le monde en Assyrie le comprend ainsi, mais lui n'en a tenu aucun compte. Il a quitté Suse aussitôt guéri, et s'est rendu à l'armée. On a su, par les intelligences secrètes que ses neveux exilés ont nouées autour de lui, les propos blasphématoires qu'il n'a pas craint de proférer contre Ishtar en apprenant l'arrestation de ses ambassadeurs, et la résolution où il est de ne plus s'arrêter qu'il n'ait battu les Assyriens à plates coutures. « Ce malheureux roi », a-t-il dit, « qu'lshtar a rendu fou, je ne le lâcherai point « que je ne sois monté contre lui et que je ne me sois « mesuré avec lui ! »
On connaît l'amour d'Assourbanipal pour sa déesse : l'insolence de Tioummàn le remplit d'horreur. Le message qui lui apprit les discours sacrilèges de son adversaire, et qui lui annonça en même temps l'entrée des avant-gardes élamites sur le territoire assyrien, était arrivé le soir, longtemps après le coucher du soleil. Il ne veut pas attendre jusqu'au lendemain pour aller demander pardon à sa patronne de l'outrage qu'elle a subi, à cause de son affection pour lui. 11 court au temple en pleine nuit, pénètre dans le sanctuaire, va droit à la statue prophétique. Une seule lampe brûlait devant elle, dont la lumière incertaine éclairait vaguement ses formes immobiles, et laissait le reste de la chambre dans une ombre épaisse. Il se prosterne en pleurant, lève les mains : « 0 dame d'Arbèles, je suis « Assourbanipal, la créature de tes deux mains et la créa- « ture d'Assour, le père qui t"a engendrée, et vous m'avez « créé pour que je renouvelle les sanctuaires de l'Assyrie « et pour que j'achève en leur perfection les grandes villes « du pays d'Akkad. J'étais donc venu ici dans ta demeure, « pour te visiter et pour adorer ta divinité, quand ce « Tioummàn, le roi d'Élam, qui ne rend point de culte aux « dieux, s'est levé contre moi pour guerroyer. Tu es la « dame des dames, la reine des batailles, la mailresse des
LA SCIENCE DES PRESAGES. 35ù
« guerres, la souveraine des dieux, celle qui en présence « d'Assour a toujours parlé en ma faveur, pour me rendre a propice le cœur d'Assour et de Mérodach, ton compa- « gnon. Or, Tioummàn, le roi d'Élam, a péché grièvement « contre Assour le roi des dieux, le père qui t'a engendrée, « et contre Mérodach ton frère et ton compagnon, et même « contre moi Assourbanipal, qui me suis toujours étudié à a réjouir le cœur d'Assour et de Mérodach ; il a rassemblé « ses soldats, il a mis son armée en mouvement et s'est « montré prêt à la guerre, il a demandé ses armes pour f< marcher contre l'Assyrie. Toi qui es l'archère des dieux, « pesant de tout ton poids au milieu de la bataille, abats-le, « et rue-toi sur lui comme un tourbillon d'orage malfai- « sant! » De même qu'en Egypte1, les statues divines sont animées, en Assyrie, par l'esprit de l'être qu'elles représentent: elles entendent, parlent, se meuvent. Ishtar fut touchée de la prière que son favori avait prononcée devant elle et de ses sanglots. « Ne crains rien », lui dit-elle, et elle lui inonda le cœur d'allégresse. « Puisque tu as levé « vers moi tes mains suppliantes, puisque tes yeux sont « pleins de larmes, je répandrai ma grâce sur toi I » La voix se tut, le silence qu'elle avait troublé se rétablit plus solennel, et le roi, se retrouvant seul sous la clarté douteuse de la lampe, ressentit soudain parmi sa joie la peur du divin; un frisson lui courut sur la peau et le poil de sa chair se hérissa.
Or cette nuit-là, au moment même qu'il se lamentait devant la déesse, un des voyants du temple eut un songe. Le ciel est un livre ouvert, où qui veut lit; le consulter n'est pas un privilège réservé à quelques-uns, c'est le droit de tous. Mais les dieux ont mille movens de révéler l'avenir
1. Voir, pages 54 et 66 de ce volume, ce qui est dit des statues prophétiques de l'Egypte.
aux hommes qu'ils favorisent de leur amour ou de leur haine, elles songes sont un de ceux qu'ils emploient le plus souvent. Les songes qui traversent ordinairement le sommeil des êtres sont comme un peuple de figures aériennes, assez fluides pour revêtir à leur gré toutes les formes et les dépouiller aussi rapidement qu'ils les ont prises; ils se meuvent, ils agissent, ils parlent, et leur moindre mouvement, leur moindre action, leur moindre parole, ont un rapport caché avec les événements qui se préparent dans la vie d'un homme ou d'un peuple. Quelquefois ces messages d'en haut sont conçus en langage direct et n'ont pas hesoin de truchement; la réalité future s'offre à nos yeux sans voiles. Le plus souvent ils s'expriment par symboles ou par allégories, et alors il faut, pour comprendre le bizarre et le décousu de leurs prédictions, un homme versé dans l'art de les interpréter.
De même que les astrologues, ces devins ont leurs manuels officiels, dont la doctrine résulte des observations recueillies par leurs prédécesseurs au cours des siècles. L'un d'eux, qui est dans la bibliothèque d'Assourbanipal, nous apprend ce qu'il faut attendre du destin quand on voit en rêve des animaux monstrueux, qui réunissent le corps d'un ours, ou d'un chien, ou d'un lion, aux pattes de quelque autre animal, des poissons morts, un poisson avec des oiseaux ; ce sont autant de présages funestes, et l'on doit en s'évcillant, réciter aussitôt une prière au Soleil qui en atténue, ou même en dissipe entièrement l'influence maligne. Si spontanés que soient les songes et si indépendants qu'ils paraissent être de toute volonté humaine, on assure qu'on est parvenu à les provoquer, en répétant certaines prières et en se soumettant à certaines pratiques. Il y a des amulettes qui procurent, à qui les porte, des rêves véridiques et la faculté de s'en souvenir au réveil. Dans les circonstances solennelles, on se prépare quelques jours à l'avance,
par l'abstinence, par le jeûne et par la prière, et l'on se retire dans une chambre isolée ou dans un temple, pour y passer la nuit. On formule alors mentalement, avant de s'endormir, la question sur laquelle on désire interroger le destin, et, si le sommeil ne vient pas naturellement, on le produit par des breuvages narcotiques, dont la composition est le secret des devins. C'est alors un rite religieux, celui de l'incubation, dont tous les moments sont définis par des régies sévères, selon qu'on s'adresse aux dieux en général, à un dieu en particulier ou bien aux âmes des morts. Les réponses qu'on obtient présenternit'iit une certitude entière, si les interprètes ne se méprenaient pas souvent sur la valeur des détails qui en accompagnent toujours les épisodes principaux. De là bien des désillusions, dont les fidèles se plaignent amèrement, et qui leur font accuser la malignité des dieux, mais à tort. Les dieux ne se refusent jamais à envoyer de songes sincères, lorsqu'on les leur demande de bonne foi et selon les formes prescrites : est-ce leur faute si les hommes ont les sens trop épais et n'en savent point dégager la signification?
La plupart des temples ont leurs voyants et leurs voyantesv qui leur sont attachés régulièrement, et dont la fonction consiste à recevoir la volonté du dieu, soit par révélation directe pendant la veille, soit indirectement par l'intermédiaire des songes. A Babylone, c'est une femme, qui habite au sommet de la tour à étages et y attend chaque nuit la visite du dieu; dans les temples d'Ishtar, dans celui d'Arbèles comme dans celui de Ninive, ce sont des hommes qui vont dormir dans le temple de la déesse. Elle se manifesta à l'un d'eux, la nuit même où le roi la suppliait si fort, et il rapporta sa vision en ces termes : a Ishtar, qui habite « Arbèles, entra devant moi. A droite et à gauche, deux « carquois lui pendaient : elle tenait un arc d'une main, « et, de l'autre, une lourde épée de combat. Elle s'avança
« vers toi, et comme la mère qui t'a enfanté, elle se mit à « parler avec toi. lshtar donc, la plus haute parmi les « dieux, te dit d'un ton de commandement : * Tu as dea mandé la victoire, où tu seras j'irai moi aussi ! » Tu lui « dis : « Où tu vas puissé-je aller avec toi, souveraine des « souveraines! » Elle te répondit alors : « Toi, reste en la « place consacrée à Nébo; mange ta nourriture, bois du a vin, fais jouer tes musiciens devant toi et glorifie ma « divinité. Moi cependant, j'irai au combat, j'accomplirai « mon œuvre, et ta face ne pâlira pas, tes pieds ne trébu- « cheront pas, ta beauté ne s'évanouira pas au milieu de la « bataille ! » Elle te cache dans son sein comme une bonne « mère, et t'enveloppe de toute part. Une flamme jaillira « d'elle et elle la vomira pour détruire tes ennemis, car « elle a tourné son visage contre Tioummân, le roi d'Élam, « qui est odieux à sa face. »
Si l'oracle des astres avait laissé subsister quelque doute, celui quTshtar a daigné procurer par son voyant les lèverait jusqu'au dernier. Les blasphèmes de Tioummân ont achevé de courroucer la déesse; la guerre contre l'Élam est désormais sa guerre à elle, qu'elle veut mener seule. Assourbanipal n'a que faire de venir à l'armée ; lshtar lui ordonne de s'enfermer dans son palais et d'y mener douce vie, tandis qu'elle prendra sa place à la tête des troupes, et les conduira à la victoire. Les paroles du voyant, divulguées dans les villes, remplissent d'enthousiasme l'Assyrie entière. Les fâcheux et les timides, entraînés parla confiance des autres, oublient les présages funestes auxquels ils avaient d'abord attaché tant d'importance; s'ils se les rappellent, c'est pour dire qu'ils les avaient mal interprétés, et, qu'en les examinant de plus près, rien n'est plus facile que de leur trouver un sens favorable à l'Assyrie. Les soldats n'accueillent pas avec moins de faveur le récit qu'on leur fait de la vision. C'est chez eux surtout que l'effet des
prédictions est le plus grand. Un signe douteux les déconcerte, énerve leurs courages, les livre tout vaincus à l'ennemi ; des bataillons, qui n'auraient pas hésité à se faire tuer jusqu'au dernier homme en temps ordinaire, ont souvent lâché pied au premier choc, lorsque les présages n'étaient pas favorables. Le cœur leur manquait, à l'idée que les pouvoirs d'en haut ne prenaient point parti pour eux, et l'assurance qu'ils risquaient leur vie pour une cause perdue d'avance paralysait leur bras. Mais si les astres sont propices et que les voyants leur promettent l'appui du ciel, on peut tout leur demander sans crainte; le succès nait de la foi qu'ils ont aux oracles, et l'armée est déjà plus d'à moitié victorieuse qui sait que ses dieux combattent avec elle.
Et tandis que les divinités de l'Assyrie s'arment ainsi pour la lutte, celles de l'Élam ne déploient pas moins d'activité à s'y préparer. L'intérêt le leur commanderait encore, quand l'orgueil national ne les y inciterait point : le jour où les généraux ninivites l'emporteraient sur leurs propres généraux établirait non seulement la suprématie de Ninive et d'Assourbanipal sur Tioummàn et Suse, mais celle de Bel,d'Assour et d'Ishtar sur Shoushinaq, qui habite au fond des bois mystérieux et qui est présent partout sans qu'on l'aperçoive, sur Shoumoudou, sur Lagamar, sur Partikira, sur Ammankasibar, sur Oudourân, sur Sapak, sur toutes les divinités que les anciens rois ont adorées. Elles ont mené jadis leurs fidèles à la conquête de la Chaldée, et assis une dynastie d'Élamites sur Je trône de Babylone; depuis lors, elles ont pu subir des échecs et perdre le territoire qu'elles avaient gagné, mais elles ont défendu toujours l'indépendance de l'Élam et conservé intact le butin qu'elles avaient fait à l'étranger. La statue de la déesse Nanaï, qu'elles ont enlevée à Ourouk, est encore dans le grand temple de Suse. où le roi Koudournankhoundi la déposa,
il y a plus de seize siècles au retour de ses campagnes. Il y a bien, et même dans l'entourage immédiat du roi, des indécis ou des timides qui redoutent la guerre et la déconseillent ; un des fils de Tioummân ne cesse de rappeler à son père combien est grand le pouvoir de l'Assyrie, et lui répète chaque fois, qu'il peut le faire : « N'espère pas « la victoire ! » La plupart des généraux et des gens de cour ne partagent pas ses craintes, et les dieux ne négligent rien pour surexciter les âmes de leurs défenseurs. Leurs astronomes répondent aux combinaisons d'étoiles favorables à l'Assyrie, par d'autres combinaisons qui annoncent le triomphe prochain de l'Élam. Leurs voyants opposent leurs propres visions à celles des voyants d'Ishtar, qu'ils accusent de mensonge, et les propos méprisants, que Tioummân répète sur la déesse d'Arbèles, lui sont inspirés par la confiance qu'il a aux prophéties des siens. Leurs oracles annoncent la chute prochaine de l'Assyrie, le pillage de Ninive, la captivité et le supplice d'Assourbanipal.
Il en est de même chaque fois que la guerre éclate entre deux peuples; la bataille entre les hommes se complique d'une bataille entre les dieux. Les dieux séjournent invisibles dans les camps, descendent au milieu de la mêlée, couvrent les chefs de leurs corps, et frappent, s'ils le peu- | vent, les généraux ennemis. Vainqueurs, ils font prisonniers les dieux étrangers, exigent d'eux des tributs; vaincus, ils subissent à leur tour la loi du plus fort. On leur prend leurs statues, leurs trésors, leurs serviteurs, on détruit leurs temples, on rase leurs bois sacrés : c'est l'esclavage, la mort peut èlrc, pour eux comme pour le peuple qui les adore.
Marche rapide de l'armée assyrienne. — Son arrivée à Dourilou sépare l'Élam de la Chaldée. — Tioummàn concentre son armée en avant de Suse. — Organisation de l'armée assyrienne. — L'infanterie. — Les chars de guerre, — La cavalerie. — L'armée élamite : sa position à Toulliz. — Bataille de Toulliz. — Mort de Tioummàn. — Enregistrement du butin. — Reddition de Suse. — Proclamation d'Oummanigàsh comme roi de Suse et de Tammaritou comme roi de Khidalou.
Autant le mois d'Âboii est funeste, autant celui qui vient ensuite est propice aux expéditions: dès les premiers jours d'Ouloul, l'armée se met en marche. L'Élam est couvert, du côtédeNinive, par de hautes montagnes boisées et presque impraticables, où vivent les tribus à moitié barbares des Kashshi ; on ne pourrait s'y frayer un passage qu'au prix des plus grands sacrifices, et l'on risquerait d'y laisser la moitié de l'effectif, avant même d'atteindre le théâtre de la guerre réelle. Aussi les Assyriens attaquent-ils ordinairement la Susiane par la frontière du sud-ouest, vers l'endroit où les eaux de l'Ouknou et de l'Oulaï rejoignent celles du Tigre et de l'Euphrate. Là encore, le terrain présente à l'assaillant des difficultés considérables. Il est marécageux, malsain, entrecoupé d'étangs, de rivières et de canaux qui
entravent à chaque instant les opérations ; mais du moins se trouve-t-on au cœur même du pays, dès qu'on a réussi à franchir cette barrière d'eau. L'armée file rapidement le long du Tigre; dix jours après le départ, elle est déjà sous les murs de Dourîlou. Depuis un siècle environ que les grandes guerres ont commencé entre l'Élam et l'Assyrie, Dourîlou a pris une importance qu'on ne lui soupçonnait pas auparavant. Sargon y livra sa première bataille contre Oummanigâsh, bataille vivement disputée et dont chaque parti s'attribua le succès; il s'y forlifîa, y établit une garnison et un gouvereur, à qui Sennachérib, puis Assourbanipal, confièrent l'administration d'un territoire assez étendu. C'est aujourd'hui la capitale d'une marche importante, qui commande le cours inférieur du Tigre et gêne, si elle ne les coupe pas entièrement, les communications entre Suse et Babylone.
La rapidité avec laquelle les préliminaires de Tac tion ont é(é menés déconcerte Tioummân et dérange tous ses plans. Il avait compté sur de longs délais qui lui auraient laissé le temps de négocier avec les tribus araméennes ou les petits royaumes chaldéens, et de les soulever contre l'Assyrie. Ses manœuvres ont réussi sur un point, car les gens du Gamboul viennent de se déclarer ouvertement en sa faveur; mais l'apparition subite de l'avant-garde assyrienne coupe court à ses intrigues et réprime les velléités de rébellion qui commençaient à se manifester. L'armée n'est pas dirigée par le roi en personne. Assourbanipal a suivi ponctuellement les ordres dTshtar; il reste dans son palais d'Arbèles et s'y oublie au milieu des fêtes et des banquets. Le Tourtanou de la droite, Belnahid1, mène laj
1. Les textes ne nous donnent pas le nom du personnage qui conduisit la campagne contre Ttlam. Comme Belnahid était en fonction t te époque, je l'ai mis en scène afin d'éviter la répétition perpétuelle du titre de Tourtanou.
campagne sous l'inspiration delà déesse, et, à côté de lui, les princes élamites commandent un corps nombreux de réfugiés. Ils proclament partout sur leur passage qu'ils ne viennent pas en ennemis, pour soumettre le pays à la domination étrangère, mais en alliés, afin de rétablir sur le trône les héritiers légitimes, et leurs déclarations rallient autour d'eux des milliers de partisans. Tioummàn, abandonné, dès les premiers pas, par les alliés qu'il avait cru entraîner à sa suite, ne peut plus même compter sur la fidélité de ses propres sujets; le moindre insuccès, la révolte éclate et c'en est fait de lui. Puisqu'il n'a qu'une bataille a livrer, il veut la livrer du moins dans les conditions les plus favorables. 11 rappelle les troupes qu'il avait disséminées le long de la frontière, y joint des contingents nouveaux, et du tout forme une grosse armée qu'il concentre au village de Toulliz, en avant de Suse. La position est des mieux choisies : elle masque entièrement les abords de la capitale, commande la ville même, où les partisans des anciens rois se remuent, et couvre les routes qui mènent à Madaktou, dans la partie haute du pays. Vainqueur, Tioummàn regagne d'un seul coup tout ce qu'il a été contraint d'abandonner : vaincu, il conserve les moyens de se réfugier dans la montagne et d'y prolonger la résistance.
- L'armée assyrienne est la machine de guerre la mieux organisée que le monde ait vue jusqu'à présent. Les Égyptiens eux-mêmes, à l'époque de leur plus grande puissance, sous Thoutmosou III etsousRamsès II, ne disposaient pas de forces aussi bien exercées, ni surtout aussi bien équipées1. L'art du forgeron et celui de l'armurier ont fait de tels progrès depuis eux, que leurs meilleures troupes auraient peu de chances, si on les opposait aux bandes assyriennes. C'est l'infériorité de l'armement et non l'infé-
1. Sur l'équipement de? soldats égyptiens, voir pages 88 et suiv. du présent volume.
riorité du courage et de la discipline, qui ont assuré à tous les rois ninivites, depuis Sargon, la priorité sur les Pharaons du Delta, de Thèbes et de Méroé. Tandis que les Égyptiens combattent encore, pour la plupart, sans arme défensive que le bouclier, les Assyriens sont, pour ainsi dire, bardés de fer des pieds à la tête. Leur grosse infanterie se compose de piquiers et d'archers, portant un casque conique garni de deux pièces latérales pour protéger les oreilles, une chemise de cuir recouverte d'écaillés de métal imbriquées, qui défend le buste et la partie supérieure des bras, un pagne tombant au jarret, des pantalons collants et des bottes lacées sur le devant. Les piquiers portent une lance de six pieds, avec une pointe en fer ou en bronze, une épée courte passée à la ceinture, un immense bouclier de métal parfois rond et convexe, parfois arrondi au sommet et taillé carrément par le bas. Les archers n'ont pas de boucliers ; ils remplacent la pique par un arc et un carquois, qu'ils suspendent diagonalement dans le dos. L'infanterie légère comprend aussi des piquiers, mais coiffés d'un casque à cimier recourbé, et munis d'un petit bouclier rond en osier; les archers n'y ont point de cuirasse et sont associés soit à des frondeurs, soit à des solda armés de massues et de haches à deux tranchants.
Les piquiers et les archers de ligne sont le plus souven d'origine assyrienne, ou levés sur des territoires soumis depuis longtemps à l'Assyrie : les autres se recruten parmi les peuples vassaux, et conservent au camp leur costume national. Ils sont distribués en compagnies et manœuvrent avec une régularité à laquelle les étrangers eux-même rendent hommage. Déjà, au temps de Sargon et de Sennâ chérib, un des plus célèbres prophètes hébreux, cet Isaïe qui fut le conseiller du roi Ézéchias dans ses luttes contn I Assyrie, s'émerveillait de leur bonne tenue. « En eux, dit-il, nul qui soit las ou qui bronche, nul ne sommeille*
a nul ne dort, nul n'a la ceinture de ses reins déliée ou la « courroie de sa chaussure relâchée. » Ils marchent avec une rapidité extraordinaire, sans laisser de traînards, ni d'éclopés derrière eux, et les généraux ne craignent pas de leur imposer des fatigues auxquelles les soldats des autres nations succomberaient promptement. Ils passent les rivières à gué ou sur leurs outres. En pays de bois, chaque compagnie détache en avant un certain nombre de pionniers qui abattent les arbres et lui frayent la voie.
La cavalerie se divise en deux corps : les gens de chars et les cavaliers proprement dits. Le char de guerre assyrien est beaucoup plus lourd et plus large que l'égyptien1. Les roues sont hautes, massives, pourvues de huit rais. La caisse, qui repose directement sur l'essieu, est carrée par devant; les panneaux en sont pleins, quelquefois revêtus de plaques métalliques, le plus souvent peints ou décorés d'incrustations. Le joug estlong. pesant, relevé à l'extrémité d'un ornement en bois ou en métal sculpté, fleur, rosace, mufle de lion, tète de cheval. Chaque char est traîné par deux chevaux, auxquels on accouple sur le flanc un troisième cheval, qui ne tire pas en temps ordinaire, mais qui est destiné à remplacer l'un de ses voisins, en cas d'accident ou de blessure. Ils sont harnachés assez légèrement, et reçoivent quelquefois une sorte d'armure en étoffe épaisse, qui leur recouvre le dos, la poitrine, le cou, le haut de la tête, et dont les pièces sont attachées au moyen d'aiguillettes. Chacun des chars est monté régulièrement par trois hommes, un cocher qui le dirige et qui se tient cà gauche, un guerrier qui manie l'arc ou la lance, un écuyer qui couvre ses deux camarades, mais le guerrier surtout, dïin bouclier rond : quelquefois on adjoint un second écuyer au premier. Leur armement est le même que celui de l'infanterie, la cui-
1. Voir, pour le char de guerre égyptien, aux pages 80 et suiv. du résent volume.
rasse d'écaillés, le casque , l'arc, la lance. Celte petite troupe a parfois son étendard autour duquel elle se rallie dans la bataille, une hampe de moyenne grandeur, dressée
en avant de la caisse entre l'homme d'armes et le cocher : à l'extrémité supérieure, on distingue un croissant renversé, ou un disque soutenu par deux tètes de taureaux, décoré de deux taureaux complets, et d'une figure en pied d'Assour décochant une flèche (fig. 1 55).
Comme les chars égyptiens, les Assyriens chargent en ligne régulière, et il y a peu de troupes au monde qui résistent à leur premier choc. Lorsqu'un bataillon ennemi les voit arriver à fond, rapides et lourds, dards pointés, arcs tendus, il se débande presque toujours après une seule volée de flèches, et se sauve au hasard. La ligne se rompt alors, et les chariots se dispersent à travers la plaine, renversant les fuyards sous les roues, et les foulant auxsabols de leurs chevaux. Chacun d'eux est comme une forteresse mobile, dont la garnison est assez nombreuse, non seulement pour combattre du haut des murs, mais pour faire des sorties à l'occasion. Le guerrier met pied à terre, achève
Un étendard assyrien.
un blessé, coupe une tète, ou bien, il se poste en avant des chevaux, et là, bien couvert par ses écuyers, il vise à loisir quelque chef ennemi, l'abat, puis remonte et reprend sa course. Les chars étaient jadis très nombreux dans les armées assyriennes. On en voit beaucoup moins aujourd'hui, mais la tradition leur assigne le poste d'honneur, et le roi ou le général en chef se réserve toujours le privilège de les guider lui-même dans la mêlée. C'est l'arme noble par excellence, celle où les princes et les grands seigneurs aiment à servir, et dont le poids décide parfois encore le gain du combat.
La cavalerie commence pourtant à l'égaler, sinon par le nombre, du moins par l'importance. Il n'y a pas longtemps qu'on s'est décidé à l'employer, et les vieux rois d'Assyrie n'en connaissaient pas plus l'usage que les Pharaons de la grande époque. Tiglathphalasar Ier, Assournazirhabal, Salmanasar III avaient à peine quelques cavaliers, dont ils se servaient pour porter des messages plutôt que pour charger : Sargon et Sennachérib furent véritablement les premiers qui manièrent la cavalerie par masses, et lui confièrent un rôle important dans leur stratégie. On montait d'abord le cheval à nu ; on l'habille aujourd'hui d'une couverture ou d'un caparaçon complet, analogue à celui des chevaux de char. Tous les cavaliers ont le casque et la cuirasse, comme l'infanterie de ligne, mais non le bouclier : ils remplacent le jupon flottant par un pagne collant aux jambes. Une moitié d'entre eux porte l'épée et la lance : l'autre moitié est armée de l'arc et de l'épée. La lance est longue de huit ou neuf pieds ; l'arc est plus court que l'arc d'infanterie et les flèches mesurent trois pieds à peine. Autrefois, chaque archer monté était accompagné d'un servant, monté comme lui, qui lui guidait son cheval pendant l'action pour lui laisser les deux mains libres (fîg. 156). L'art de l'équitalion a fait des progrès si considérables dans
3iG
ces dernières années que le servant est devenu inutile et a disparu des armées. xYujourd'hui, lanciers et archers sont dressés à conduire leur monture par la simple pression des genoux : on les voit courir à rênes flottantes, décharger leur arc au galop, ou bien faire halte brusquement et
Fig. 156. — Cavaliers assyriens chargeant : le servant guide le cheval de l'archer.
lancer leur flèche à main reposée, puis tourner bride et repartir aussitôt.
On dit que, dans la dernière guerre des Cimmériens contre la Lydie, on a vu des troupes de cavalerie s'aborder à toute bride, et se mêler, comme des régiments d'infair terie, jusqu'à la fuite des plus faibles ou des moins braves. La cavalerie assyrienne n'a pas encore eu l'occasion d'essayer une manœuvre pareille, caries peuples qu'elle combat ordinairement n'ont que des chars, non des cavaliers, à lui opposer. Elle charge l'infanterie à fond, fait merveille dans la mêlée et dans la poursuite, éclaire la marche d'un< armée. On la lance alors à distance du gros des troupes: elle fouille les bois, découvre les embuscades, reconnaît les positions de l'adversaire, indique les chemins praticables et les gués des rivières. Sennaçhérib, qui eut souvent à guer-
royer dans des contrées montagneuses et boisées, dans le Taurus, en Arménie, sur les confins dt^s Mèdes et de l'Élam, dut une partie de ses succès à l'emploi judicieux qu'il sut faire de ses lanciers et de ses archers montés. L'imprévu de leurs mouvements, la rapidité et la longueur de leurs chevauchées, consternaient les Barbares, qui les voyaient paraître sur plusieurs points à la fois, comme sortis de terre, quand ils les croyaient encore bien loin (fig. 1 57). Les passes
mmmmM
Fig-, 157. — Cavalerie assyrienne en pointe dans un pays de montagnes.
dangereuses étaient franchies, les villages pillés, les moissons incendiées ou foulées aux pieds des chevaux, presque avant qu'on se doutât de leur approche, et, quand le secours arrivait, ils étaient déjà à l'abri de toute poursuite. Si l'on joint aux cavaliers un certain nombre de mineurs et d'ingénieurs, dressés à la construction et au maniement des machines, rénumération sera complète des éléments dont se compose une armée assyrienne. La proportion selon laquelle on les allie l'un à l'autre est toujours sensiblement la même. On compte en moyenne cent piétons par dix cavaliers et pour un seul char : l'infanterie est vraiment la reine des batailles assyriennes.
L'armée élamite est organisée de la même façon que sa rivale ou peu s'en faut. Elle a ses chars, ses cavaliers, ses fantassins, mais les cavaliers ne sont ni aussi nombreux ni aussi bien dressés que ceux de l'Assyrie, et les chars ne sont pas montés par autant d'hommes. Beaucoup d'entre eux
n'ont point de caisse, mais consistent en une simple plateforme sur laquelle les soldats se tiennent assis ou debout : on dirait des charrettes à transporter les bagages plutôt que des chars de guerre (fi g. 158). Une partie de l'infanterie,
Fig. I08. — Char de gueire clamite.
celle qu'on recrute dans les plaines, s'équipe à la façon des archers et des piquiers assyriens (fig. 159). Le reste est moins bien armé : point de cuirasse,mais une simple tunique rembourrée à jupe courte, et, dans les cheveux, un ruban dont les deux bouts retombent sur le cou.
Malgré cette infériorité matérielle, le courage, la vigueur, l'adresse, la ténacité, font des Élamites des ennemis redoutables : on les a mis rarement en déroute, et chacune de leurs défaites a si fort épuisé le vainqueur, qu'il n'a pu profiter de ses avantages, et s'est retiré du Fig. 159. — Archers élamites. cjiamp (ie bataille presque en aussi
mauvais état que le vaincu.
Le Tourlanou, qui a fait l'épreuve de leurs qualités mi-
litaires, reconnaît minutieusement leurs positions avant de s'engager. Leur ligne de défense est habilement choisie. Elle s'étend des rives de l'Ouknou à celles du canal qui passe devant la citadelle de Suse, et lui sert comme de fossé contre un ennemi venu d'Assyrie. Au centre, le village de Toulliz offre un appui solide aux masses d'infanterie; un grand bois de palmiers, situé en arrière, est là pour recueillir les fuyards en cas de défaite, et pour entraver la poursuite. Une longue bande de murs crénelés et hérissés de tours se dessine nettement à l'horizon, par-dessus les cimes des arbres : ce sont les remparts de Suse (fig. 160). La ville, posée sur
Fier. 160. — La ville de Suse.
un tertre artificiel, comme toutes les cités de l'Assyrie et de laChaldée, domine la plaine et s'aperçoit de très loin. Au sud et à l'est, d'immenses jardins, arrosés par des canaux soigneusement entretenus, lui font une bordure de feuillage. Au nord, s'étendent des bois sombres, épais, dont l'entrée est interdite aux profanes. Les dieux de TÉlam y résident, dans des chapelles mystérieuses où les prêtres seuls et les rois ont accès : de temps en temps, leurs images montent dans la ville pour y recevoir quelque hommage solennel, puis regagnent leurs retraites, au milieu du recueillement de tout un peuple. Personne dans le vulgaire
ne sait ce qui se passe derrière le rideau des premiers arbres, quels rites sanglants et quels mystères voluptueux s'y accomplissent. Après chaque guerre heureuse, on y emporte une partie du butin, qui n'en sort plus, statues des divinités ennemies, vases précieux, lingots d'or et d'argent, meubles, étoffes : plus d'un objet y a été déposé, il y a vingt siècles, qui s'y trouve encore, et les dépouilles d'Ourouk, de Sippar, deBabylone et des plus antiques cités chaldéennes y sont entassées pêle-mêle avec des trophées enlevés plus récemment aux Assyriens. Les mausolées des vieux rois sont répandus dans le voisinage, les uns bieo conservés encore, les autres déjà ébranlés par l'action des siècles. Rien ne serait plus tragique à raconter que leur histoire : nulle part la trahison et le meurtre n'ont fait et défait les rois avec autant de rapidité qu'en Élam, et il y en a peu, parmi les souverains réunis sur ce coin de terre, qui ne reposent dans une tombe sanglante. A ne prendre que les temps les plus voisins de nous, Suse a changé sept fois de maître en un demi-siècle, et des sept souverains trois ont péri assassinés.
Tioummân est entouré de traîtres, et il le sait. Déjà, l'un - vassaux les plus puissants, Simbarou, l'a abandonné si rendu avec ses hommes au camp assyrien; Ournbakidinni, chef d'une des tribus de la montagne, a surpris Ishtarnandi, vice-roi de Khidaloir sur le cours supérieur de l'Oulaï, lui a tranché la tète et s'est empressé de la porter au Tourtanou en gage de soumission. Les Susiens cependant ne se laissent pas abattre par ces défections successives, et reçoivent le choc des Assyriens avec leur résolution habituelle. La bataille commence parmi échange de flèches; puis les chars de guerre se lancent l'un contre l'autre, et s'abordent à plusieurs reprises sans résultat. I ne dernière charge, menée à fond par les princes exilés, a raison enfin delà résistance : les chars susiens qui restent intacts
se dispersent à travers la plaine, la cavalerie les suit dans leur retraite, et l'infanterie, entraînée par l'exemple, ne tarde pas à se débander. Une partie se jette dans les bois,
Fig. 161. — Les débris de l'année élamite sont jetés dans la rivière.
l'autre, acculée au canal, essaye d'y trouver un gué ou de le franchir à la nage, pour s'abriter sous les remparts de Suse (fig. 161), La plaine entière est semée de chars brisés, de
carquois, d'arcs et de lances, de cadavres d'hommes et de chevaux. Ici, un groupe d'archers essaye de résister encore contre des cavaliers qui le harcèlent; plus loin, un chef, blessé et prêt à tomber de son cheval, lève la main pour demander merci à un archer qui le tient enjoué. Un fantassin abat d'un coup de masse un Susien agenouillé devant lui; d'autres coupent la tête de l'ennemi qu'ils viennent de tuer et l'emportent comme un trophée. Tous ceux des blessés qui peuvent encore se tenir debout se sauvent le plus vile qu'ils peuvent, et ceux qui ne sont plus capables de marcher tâchent de trouver quelque buisson, quelque fossé où se cacher jusqu'au soir; c'est l'unique chance qu'ils aient d'échapper à la mort, et Dieu sait si elle est faible. Chaque tête tranchée vaut un éloge et une part de butin au soldat qui la rapporte; aussi voit-on les vainqueurs battre en tous sens le champ de bataille, fouiller les hautes herbes et les plis de terrain, comme s'il s'agissait d'un gibier ordinaire. Cependant des bandes de corbeaux se rassemblent sur les points où la lutte a cessé, et commencent à déchiqueter les cadavres à coups de bec. Le canal s'emplit de corps mutilés et de chars qui s'en vont à la dérive : les archers assyriens, échelonnés sur la berge, criblent de traits tout ce qui se débat dans les eaux, et c'est à peine si quelques fuyards parviennent à gagner l'autre rive. Les devins de Ninive et ses voyants avaient raison de prédire la victoire : Ishtar a tenu la parole qu'elle avait donnée, de jeter l'Élam aux pieds d'Assourbanipal.
Tioummân, voyant la bataille perdue, se sauve à travers bois avec deux de ses fds et ses officiers les plus fidèles. Il dépêche l'un d'eux, Itouni, au général assyrien pour demander une capitulation honorable, non qu'il pense l'obtenir, mais il espère ralentir la poursuite et gagner un peu d'avance. Itouni n'obtint pas même qu'on entendît sa requête, et de rage brisa son arc avec son épée, au moment où le
soldat qui l'avait pris levait l'épée sur lui pour le décapiter. Quelques instants plus tard, un des cousins de Tioumraân, nommé Ourtakou, reçut une flèche en plein corps et tomba ; comme il se relevait, un Assyrien se précipita sur lui la masse haute. Son courage ne l'abandonna point au moment suprême. 11 ne voulut point déclarer son nom ni demander grâce : « Allons, dit-il, coupe ma tête, « va la porter aux pieds de ton maître et qu'elle lui soit un « heureux présage » , puis il tendit la nuque et reçut le coup mortel. Cependant le char de Tioummân s'était brisé contre un arbre, ses chevaux étaient trop grièvement blessés pour le porter ou avaient fui, ses fidèles avaient succombé l'un après l'autre : seul avec un de ses fils, il se retirait à pied, lentement. 11 se retournait de temps en temps pour décharger son arc, et sa fière mine, la sûreté mortelle de son coup d'œil, en imposaient à l'ennemi : peut-être aurait-il réussi à se dérober et à se mettre à l'abri, si son neveu Tammaritou ne l'eût aperçu, et ne se fût acharné après lui avec un gros d'exilés susiens et de piquiers ninivites.Une première flèche l'atteignit au flanc droit et l'abattit sur un genou. 11 se sentit perdu et voulut du moins ne pas tomber sans vengeance. 11 désigna Tammaritou du doigt d'une voix désespérée (fig. 162). Le coup manqua, une volée de flèches jeta bas les deux hommes : Tammaritou trancha lui-même la tète de son oncle et l'emporta joyeusement.
Quand il rentra au camp, la bataille était entièrement ter-
Fig. 162. — Mort de Tioummân.
minée. Quelques détachements couraient encore à travers la plaine, relevant les blessés et les morts assyriens, ramassant les armes, dépouillant méthodiquement les cadavres de l'ennemi; le reste de l'armée était déjà revenu sur ses positions du matin. Ce n'étaient que soldats pansant leurs blessures ou celles de leurs camarades, nettoyant ou redressant leurs armes, se félicitant d'avoir évité la mort une fois de plus ou se lamentant sur la perte d'un ami. Ceux des prisonniers qu'on jugeait utile de conserver étaient déjà rangés à part, sous la garde de quelques sentinelles. L'exécution des autres se poursuivait sans relâche : on les agenouillait en longues lignes, le dos au bourreau, la tète courbée, et un seul coup de masse leur écrasait la cervelle. Les scribes, debout dans leurs grandes tentes, enregistraient les têtes coupées : chaque soldat apportait les siennes, les jetait au tas commun, puis dictait son nom, indiquait sa compagnie, et se retirait, égayé par l'espoir d'une récompense proportionnée au nombre de ses victimes (fig. 165). Les rois d'Assyrie n'aiment rien tant que la vue de ces trophées hideux. Quand ils sont à l'armée, ils pré-
Fig. 163. — Réception et enregistrement des têtes coupées.
sident eux-mêmes à la réception et distribuent les primes allouées aux soldats; absents, s'ils ne peuvent obtenir quoi leur apporte toutes les tètes à l'endroit où ils sont, ik exigent qu'on leur envoie au moins celles des princinaujj
chefs. La tête de Ti ou mm an, présentée à Belnahid, fut promenée par son ordre dans tout le camp, sur une des charrettes prises pendant le combat (fig. 464), puis embaumée et expédiée au palais d'Arbèlespar un courrier bien monté ;
Fig-. 164. — La tête de Tioummân promenée à travers le camp assyrien.
quant au cadavre, il reste abandonné sous bois, et, d'ici à quelques jours, les oiseaux ou les bétes de proie auront dévoré la chair et dispersé les os de ce qui fut un roi.
Si demain Suse ouvre ses portes et accepte le souverain nouveau que l'Assyrie lui offre, Oummanigâsh, fils d'Ourtakou, la seule victoire de Toulliz aura suffi pour terminer la guerre. Si, au contraire, elle reconnaît pour maître un des fils de Tioummân, la lutte reprendra de plus belle, et les dieux mêmes savent à peine quand et comment elle finira. L'Élani a des ressources presque infinies en hommes et en capitaines. Dès qu'une armée est détruite, d'autres se reforment bientôt aussi nombreuses et aussi animées à la lutte. Un roi tué, un autre se lève en sa place, et revient à la charge, sans se laisser effrayer par le sort de ses prédécesseurs ni par son propre danger: Cette fois pourtant le parti de la paix l'emporte dans Suse, et les amis des princes exilés décident la population à proclamer Oummanigâsh. Le lendemain de bon matin, les grand'gardes assyriennes
AI'ITIŒ XVIII.
voient une longue procession sortir des portes de Suse et s'acheminer lentement vers Toulliz : c'est une députation de l'armée, des grands et du peuple qui vient demander son maître au vainqueur. Plusieurs membres de la famille royale s'avancent en tête, sans armes, en costume de fête. Les archers viennent ensuite l'arc au bras, le carquois à l'épaule, le poignard à la ceinture, puis un char vide conduit par un écuyer à cheval, le char du nouveau roi. Les prêtres et les chanteurs des dieux marchent par derrière, levant haut le pied pour marquer la mesure, emplissant l'air du bruit des harpes et des sons de la double flûte. Un chœur d'enfants les suit, qui psalmodie un hymne sous la direction des eunuques sacrés (fig. 165). La plaine a été nettoyée à peu près depuis la veille, et
Fi" 105. — Les musiciens élamites marchant à la rencontre des Assyriens.
déjà les traces du combat n'y paraissent presque plus; mais le canal est encore encombré de cadavres, de chars, d'armes brisées, de débris que la putréfaction attaque. Le spectacle repoussant qu'offre cette sorte de fossé mortuaire contraste étrangement avec les vêtements de fête et les chants du cortège qui se déploie le long des berges. Belnahid reçoit les chefs de la députation sur le front de son armée, et écoute leur requête du haut de son char. Il
mande en sa présence Oummanigâsh et Tammaritou ; il leur fait jurer, par leurs dieux et parles dieux de Ninive, d'être toujours les alliés fidèles de l'Assyrie, de ne jamais conspirer avec les souverains de Babylone ou avec les princes des tributs araméennes, d'éviter toute action qui pourrait nuire aux intérêts ou à la gloire d'Assourbanipal. Le serment prêté, il descend de son char, et, les prenant par la main, les proclame, Oummanigâsh, roi de Suse et de Madaktou, Tammaritou, roi de Khidalou, puis il les présente à leurs nouveaux sujets. Les princes et les guerriers se prosternent et saluent, au chant plus fort des voix et des instruments (Ci*. 166). L'Élam qui, la veille encore, se contentait d'un
Fig. lCi. — Le général assyrien présente Oummanigâsh aux Élamites.
seul roi, en possède deux à présent, et il ne s'écoulera pas longtemps que la jalousie et l'ambition ne les arment l'un contre l'autre. Assourbanipal et ses ministres y comptent bien : les divisions intestines et la faiblesse de ses voisins assurent la sécurité de l'Assyrie.
Tandis que les deux rois et leur escorte entrent solennellement dans Suse aux clameurs de la foule, un long convoi de prisonniers quitte le camp et commence son exode lamentable vers le nord. Plusieurs sont condamnés presque certainement à la torture et à la mort : ce sont les généraux, les gouverneurs de ville, les nobles
qui se sont le plus signalés par leur courage, qu'on amène enchaînés au roi et qu'il épargne ou gracie rarement. Uq plus grand nombre appartient aux soldats ou au trésor public. On y voit quelques hommes faits, mais surtout des femmes et des enfants, qui seront vendus comme esclaves,
Fig. Ifi7. — Convoi de prisonniers dirigé sur l'Assyrie.
ou serviront dans la maison du maître à qui la fortune de la guerre les a livrés. La plupart sont réservés à un sort plus doux, et sont moins des prisonniers que des colons forcés. Assourbanipal songe à repeupler deux ou trois villes de Syrie qu'il a saccagées récemment, et il a recommandé à sos généraux de lui ramener quelque milliers d'Élamites. Ils s'en vont par bandes, sous la surveillance d'un soldat, les hommes chargés d'un petit sac à provisions qui ne les gène guère, les femmes portant leurs enfants sur le bras ou sur l'épaule (fig. 107). Des troupeaux de vaches, de chèvres et de moutons les accompagnent. Les bagages et les malades suivent sur des chariots attelés de mulets ou de bœufs. Beaucoup périront en route de misère et de fatigue, obligés qu'ils sont de camper chaque soir en plein air et de dormir sur la terre nue. Ceux qui arriveront au terme du voyage recevront une maison, des champs à blé, des jardins, des vignes : le premier chagrin calmé, ils seront peut-être plus heureux et plus riches qu'ils n'étaient dans leur pays.
Le pays de Gamboul et les Araméens de l'Euphrate. — Les marais. — Bit-Iàkin et 1 émigration de sa population au temps de Sennachérib. — La flotte de Sennachérib et les deux éléments dont elle se compose • les dières phéniciennes. — Embarquement et traversée de la mer. — La guerre dans les marais. — La ville de Shapibel. — Le blocus. — La sape. — Les machines de guerre : le bélier et les tours roulantes. — Prise et destruction de la ville.
La campagne est terminée en Élam ; elle continue dans le pays de Gamboul, où le roi Dounânou et le prince Nabouzoulli tiennent tète aux armées assyriennes. Le Gamboul est un de ces nombreux petits états araméens, qui se sont établis aux embouchures du Tigre et de l'Euphrate, moitié sur la terre ferme, moitié dans les marais. La partie de la population qui vit sur la terre ferme se confond presque entièrement avec les Chaldéens, pour la langue et pour les coutumes. Ce sont les mêmes dieux, les mêmes lois, le même costume, la même industrie : le caractère se ressent pourtant du voisinage de l'Élam, et présente plus de rudesse et d'ardeur belliqueuse.
Les habitants du marais sont au contraire des Barbares qui se nourrissent de la pêche et de la chasse. Comme le Delta du Nil, celui du Tigre et de l'Euphrate est une immense
plaine, agrandie sans cesse aux dépens de la mer voisine par des alluvions accumulées. Où le sol s'élève assez au-dessus du niveau habituel des fleuves, la culture l'a conquis et lui arrache deux pleines moissons par année. Les villes, posées sur des buttes artificielles, s'entourent d'une ceinture de jardins toujours verts; des bandes de dattiers et d'acacias courent le long des canaux; les blés s'étendent dans toutes les directions, entrecoupés de prairies humides où paissent d'innombrables troupeaux de bœufs. Où le sol est en contre-bas du fleuve, l'aspect est plus désolé peut-être que celui des marais du Nil. Une eau morte et fétide, couvrant à peine une vase noirâtre, des îlots de sable dans des mers de boue, çà et là des tertres boisés ou des plateaux de terre saine etfranche, et, répandue sur le tout, une végétation spontanée de plantes aquatiques, nénuphars, joncs, prèles, roseaux gigantesques, si serrés et si forts qu'un homme peut à peine se frayer un chemin entre leurs tiges. De maigres carrés d'un blé chétif et mal soigné dans les clairières : ce sont les champs. Des amas de huttes sur quelques-uns des points les plus élevés : ce sont les villages. La construction n'en est ni longue ni dispendieuse. On lie ensemble des paquets de roseaux, qu'on recourbe et qu'on appuie l'un contre l'autre en arceaux : des nattes, tendues sur cette charpente rudimentaire et revêtues de boue, forment les parois. Les habitants vont de village en village sur des bateaux plats qu'ils poussent à la perche. En cas de guerre, ils se sont ménagé, dans les parties les moins accessibles de leurs domaines, de véritables repaires, où ils se réfugient avec leurs familles et leurs bestiaux, abandonnant le reste sans regret à la merci de l'envahisseur. Il faut pour les y atteindre se lancer sur des canaux étroits, bordés de fourrés dont chacun peut receler une embuscade, traverser des bourbiers mouvants où chev,iu\ el piétons risquent de s'enliser, affronter les fièvres
mortelles qui s'exhalent des eaux stagnantes, et tout cela pour enlever quelques maigres bestiaux ou ramener une ou deux douzaines de prisonniers. Quelle fin pour des vétérans échappés sains et saufs aux périls de vingt batailles rangées dans les montagnes de l'Arménie ou de la Commagène, dans les plaines de la Chaldée ou de l'Élam, sur les rives du Nil ou sur les bords de la Méditerranée, que de venir enfin se noyer dans la pourriture liquide d'un marais, ou tomber obscurément, entre deux touffes de roseaux, sous les coups d'un demi-sauvage !
Bit-Iâkin était autrefois le plus important de ces petits états. C'est de là que Mérodach-Baladan sortit pour conquérir Babylone et pour tenir tête à trois grands roi d'Assyrie; c'est là qu'il rentra sur ses vieux jours, comme un vieux sanglier aux abois qui, après avoirfourniunelonguecarrière, revient à sa bauge pour faire tête aux chasseurs. Poursuivi sans relâche parSennachérib et désespérant de lui résister, il préféra s'expatrier plutôt que de se soumettre : il réunit ses fidèles, emporta ses dieux, franchit la mer où l'Euphrate se jette et s'établit à Nagidou, sur la côte de l'Élam. Il y aurait été en sûreté avec tout autre que Sennachérib. Les rois assyriens craignent en effet la mer et ne s"y aventurent pas volontiers : ils ne l'ont d'ailleurs connue longtemps que par ouï-dire, à travers les récits que les Chaldéens ou les peuples de la Syrie leur en faisaient. Lorsque leurs victoires les conduisirent aux bords de la Méditerranée, ils en admirèrent la beauté et se donnèrent le plaisir d'y naviguer, mais prudemment, et sans rester trop longtemps loin de terre. Sennachérib conçut le projet hardi et inouï jusqu'alors d'embarquer son armée sur une flotte, et d'aller chercher à Nagidou les exilés de Bit-Iâkin. L'exécution en présentait des difficultés qui auraient découragé un prince d'un esprit moins aventureux. Les seuls navires dont il disposait dans ces parages appartenaient à des
états chaldéens de fidélité au moins douteuse, et auxquels il n'eût pas été prudent de confier le sort d'un roi ninivite et de ses troupes. C'étaient d'ailleurs des arches de forme antique, lourdes, arrondies, mal établies sur l'eau, presque semblables encore à celles qu'on bâtissait au temps de Sargon l'ancien et de son fils Naramsîn. Sennachérib avait vu, pendant ses campagnes de Judée, les marins de Sidon la Grande, les progrés qu'ils avaient accomplis dans la pratique des constructions navales, l'habileté consommée avec laquelle ils maniaient leurs chevaux de mer1. 11 n'eut pas de peine à trouver, parmi ses prisonniers, des Phéniciens en nombre suffisant pour lui construire une flotte. Il établit deux chantiers, l'un à Toul-Barsip, sur l'Euphrate, où Ton mit en œuvre les bois de l'Amanus et du Liban, l'autre sur le Tigre, àNinive même, pour les bois du Kourdistan.
Les navires furent construits dans chacun d'eux d'après un modèle différent. A Toul-Barsip, où l'élément phénicien prédominait; d'après le modèle phénicien, à Ninive d'après le modèle chaldéen, mais modifié à la phénicienne. Le type choisi était le plus perfectionné qu'on eût vu jusqu'alors, la dière, le navire à deux rangs de rameurs superposés (fig. 168). La coque en est longue, basse sur l'eau, dressée sur quille ronde. La poupe se relève très haut et se recourbe sur elle-même, comme celle des anciennes galères égyptiennes* : l'avant, est plat, taillé droit, muni d'un éperon aigu, qui s'emmanche solidement à la quille et ijui sert à percer les navires ennemis. Les deux rangs de •■meurs sont placés horizontalement l'un au-dessus de l'autre. Le premier appuie ses rames sur les plats-bords, le second passe les siennes par des sabords de nage ou-