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Fiff. 1. — L'étang de Louxor.
montent une terrasse et deux ou trois chambres où l'on arrive par un escalier appliqué au mur de la cour. Les petites pièces sombres du bas servent d etables aux bestiaux, de dortoir aux esclaves, de magasins à serrer les nippes et les provisions du ménage; la famille vit à l'étage supérieur. Les toits et les planchers ne sont que des troncs de palmier, fendus en deux dans le sens de la longueur et couchés côte à côte, sur lesquels on étend un lit de terre battue. Les pluies sont rares dans la Haute-Egypte, mais, une fois ou deux par siècle, le ciel ouvre ses cataractes, et de véritables trombes d'eau s abattent pendant huit ou dix heures sur la plaine de Thèbes. Les toits de chaume se percent et crèvent
en quelques minutes, les terrasses cèdent et tombent sur l'étage inférieur, les parois se détrempent et s'en vont en longues coulées de boue ; où des quartiers populeux s'élevaient le matin, on ne voit plus le soir que des tas inégaux d'une pâte noire, d'où sortent des poutres brisées et des pans de mur à demi fondus. Ce serait ailleurs la ruine complète : une ou deux semaines de travail suffisent ici à réparer tout. Dès que la pluie a cessé, la population entière, hommes, femmes, enfants, se secoue, court retirer des décombres les bois, les provisions, les ustensiles qui ont résisté à l'inondation, et, de la boue diluée des vieilles masures, refait des huttes nouvelles que le soleil sèche
Fig. '2. — Fabrication de la brique.
comme à vue d'œil et crevasse en tous sens : deux jours après il n'y paraît plus.
Il faut un peu plus de temps et un peu plus de travail pour relever les maisons. Deux ou trois manœuvres descendent dans l'étang le plus voisin, y ramassent la vase à pleins seaux, l'entassent sur la rive, la pétrissent, la mêlent de gravier et de paille hachée menu, la pressent dans des moules en bois qu'un aide emporte et va décharger au soleil : en quelques heures, la brique est bonne à servir et la construction commence (fig. 2). Déblayer le terrain et y creuser des fondations, on n'y pense guère : c'en est assez d'égaliser les décombres et de poser les premières briques à même, sur l'espèce de patin qu'on s'est préparé de la sorte. Quinze
jours plus tard, le rez-de-chaussée est clos, couvert, et la famille y rentre, bêtes et gens, tandis qu'on achève l'étage supérieur. La bâtisse nouvelle ne diffère en rien de l'ancienne : seulement elle est posée sur un plan plus élevé. Chaque fois, qu'un accident oblige les propriétaires à reconstruire leurs maisons, le sol s'exhausse de quelques pieds et le quartier, comme soulevé d'un mouvement continu, monte au-dessus du niveau de la plaine environnante ; au bout de quelques siècles, il est juché sur une véritable butte, qui renferme les débris accumulés de toutes les constructions antérieures. Le mobilier est nul, ou peu s'en faut, dans ces logis de petites gens. Point de sièges ni de lits, mais quelques escabeaux très bas, des nattes en jonc ou en filaments de palmier, dont les bords recourbés sont garnis de piquants pour éloigner les scorpions et protéger les dormeurs contre leurs entreprises, un ou deux coffres en bois à ranger le linge, de larges pierres plates afin d'écraser le grain; dans un coin, une huche en terre battue où mettre le blé, l'huile et les provisions de bouche, une dizaine de pots, de marmites et d'écuelles; enfin, contre une des parois, une figurine de divinité, en pierre émaillée, en bois, en bronze, sorte de fétiche domestique auquel on rend un culte sommaire, et qui chasse les mauvais esprits ou les bêtes venimeuses. Le foyer s'appuie d'ordinaire au mur du fond, et à la place qu'il occupe, un trou correspondant dans le toit par où la fumée s'échappe. C'est grosse affaire que de se procurer du feu si personne n'en a dans le voisinage ou ne veut en donner : il faut alors battre deux éclats de silex l'un contre l'autre jusqu'à ce que l'étincelle jaillisse et embrase un tas de feuilles ou de fibres sèches préparé à l'avance. Aussi les femmes se réservent-elles toujours un ou deux charbons endormis sous la cendre et qu'il suffit d'éventer à la main ou de raviver du souffle. On éteint le foyer régulièrement une fois dans l'année, le jour de la
fête des morts, ou lorsqu'un des membres de la famille vient à passer de vie à trépas; le feu nouveau est rallumé alors au moyen d'une étincelle de feu sacré qu'on emprunte au temple le plus proche.
Meubles, ustensiles, linge, provisions, outils, ce qu'il y a dans les maisons a si peu de valeur que la plupart des gens laissent leur porte ouverte nuit et jour, même s'ils s'absentent pour longtemps : leur pauvreté défie le vol. Ceux qui ont quelque chose à perdre se précautionnent de larges serrures en bois et de gros verrous, qu'ils assurent d'un peu de boue sur laquelle ils impriment leur cachet : briser les scellés est un crime sévèrement puni, mais la crainte du châtiment n'écarte pas toujours les malfaiteurs. Le 1er Epiphi dernier, Nsisouamon fut dévalisé par une bande de voleurs demeurés inconnus, mais qu'il soupçonne s'être formée dans les chantiers du maître maçon Nakhtmout. Ils pénétrèrent dans sa maison, tandis qu'il était à ses affaires, et y prirent deux grands pains ordinaires, ainsi que trois gâteaux d'offrande qui étaient empilés dans un coin, puis, avisant des flacons d'huile parfumée dont ils se seraient débarrassés difficilement, ils les brisèrent et en répandirent le contenu sur le sol, par pure malice. Ils s'attaquèrent ensuite à la huche et y enlevèrent deux terrines de fruits de jujubier. Nsisouamon, rentrant chez lui le soir, constata les dégâts, porta plainte et s'en remit à la police du soin de poursuivre. Il comptait, comme on dit, sans son hôte. Le capitaine des soldats lybiens, les Mâaziou, qui sont chargés de la surveillance du quartier, a épousé la sœur de Nakhtmout et n'éprouve aucunement le besoin de se brouiller avec son beau-frère. Les voleurs, certains de l'impunité, ont voulu punir Nsisouamon d'avoir osé se plaindre. Le 15 Epiphi est un jour de fête solennelle en l'honneur du Pharaon défunt Amenhotpou III ; les ateliers chôment, les boutiques se ferment, les employés ont
congé, et notre homme avait profité de ses loisirs pour aller passer l'après-midi chez son père. Les méchants larrons se sont introduits dans son magasin, et y ont volé trois grands pains, huit galettes, des macarons plein une assiette; ils ont versé l'eau-de-vie de palme dans la bière pour la faire tourner. Le pauvre homme est ruiné, et Dieu sait ce qu'il deviendra, si ses patrons ne lui viennent en aide et ne lui remplacent de leurs propre fonds tout ce qu'il a perdu.
Bien que la polygamie soit autorisée par les lois, l'homme du peuple et le petit bourgeois n'ont guère qu'une seule femme, qui est souvent leur propre sœur ou l'une de leurs parentes les plus proches. La famille est très unie, mais le mari reste rarement à la maison pendant le jour : son métier l'appelle et le retient au dehors. 11 part de grand matin, au lever du soleil, les pieds déchaux, la tête nue ou couverte d'un méchant bonnet en feutre collant au crâne, sans vêtement „. „ , qu'un pagne bridant sur la hanche et
Fig. 3. — Homme du n , r f , . ,„-*,,
peuple. tombant a peine sur la cuisse (fig. o). 11
emporte avec lui ses provisions, deux galettes de dourah cuites sous la cendre, un ou deux oignons, parfois un peu d'huile où tremper son pain, parfois un morceau de poisson séché. Vers midi, le travail s'interrompt pendant une heure ou deux, dont on profite pour manger et pour faire la sieste : il cesse entièrement au coucher du soleil. Chaque métier a ses misères que les poètes chantent dans leurs vers. « J'ai vu le forgeron à ses « œuvres, à la gueule de son four; — il a les doigts d'un « crocodile, — et la saleté du frai de poisson. — Les arti- « sans de toute sorte qui manient le ciseau, — ont-ils plus
le
« de repos que le paysan? — Leurs champs à eux c'est lt « bois qu'il taillent, leur profession c'est le métal : même « la nuit, ils sont pris, — et ils travaillent en plus de ce « qu'ils ont travaillé pendant le jour; — même la nuit, « leur maison est éclairée et ils veillent. — Le tailleur de « pierres cherche de l'ouvrage en toute espèce de pierre « dure. — Quand il a fini d'exécuter ses commandes — et « que ses mains sont lasses, repose-t-il? Il faut qu'il soit « au chantier dès le lever du soleil, — quand même il a les a genoux et l'échiné rompus. — Le barbier rase jusque « dans la nuit. — Afin de pouvoir se mettre à manger, afin a de pouvoir s'étendre sur le côté, — il faut qu'il se rende « de quartier en quartier, — quêtant ses pratiques ; — il « faut qu'il se surmène, et ses deux mains, pour ejnplir son « ventre : — ainsi le miel, seul en mange qui le fabrique. « — Le teinturier, ses doigts puent — l'odeur des poissons « pourris, — ses deux yeux sont battus de fatigues; — sa « main ne s'arrête — de remettre en état les étoffes, — et « il prend les étoffes en horreur. — Le cordonnier est très « misérable, — et se plaint éternellement; — sa santé est « celle d'un poisson crevé, — et il n'a à ronger que son « cuir. »
Le salaire, gagné si péniblement, suffit bien juste à l'entretien de la famille. Il est presque toujours payé en nature, quelques boisseaux de blé mesurés d'une main parcimonieuse, quelques mesures d'huile, quelques salaisons, et, les jours de fête, une ou deux cruches de vin ou de bière. Les contremaîtres ont une trique pour insigne et en usent à profusion : « L'homme a un dos, dit le proverbe, et n'obéit « que lorsqu'il est frappé. » C'est le bâton qui a con-^ struit les Pyramides, creusé les canaux, remporté les victoires des conquérants ; c'est lui qui édifie le temple d'Àmmon à cette heure, et qui aide les artisans de tout métier à fabriquer ces toiles, ces bijoux, ces meubles précieux, qui font
la richesse de l'Egypte et que les étrangers se disputent à haut prix sur les marchés de l'Asie, de l'Afrique, de l'Europe lointaine. Aussi bien est-il entré si avant dans la pratique journalière qu'on l'y considère comme un mal inévitable. Petits et grands sont égaux devant lui, depuis le ministre de Pharaon jusqu'au dernier de ses esclaves, el c'est un phénomène, digne d'admiration à le citer dans une épitaphe, si quelqu'un, même de la noblesse, a vécu tous les ans de sa vie « sans avoir été bétonné devant un magis-
Fig. i. — Scène de bastonnade.
(i trat » (fig. 4). L'ouvrier, résigné d'avance, travaille avec opiniâtreté sous la verge qui le menace, avec intelligence, même avec gaieté. Il a l'esprit vif naturellement et la riposte prompte ; il saisit d'instinct le côté plaisant des choses et sait donner un tour piquant à ses moindres saillies. Le pi ùT^péTîTlncià^ent pendant la corvée, un apprenti maladroitqui s'égratigne, un compagnon endormi sur ses pièces que le surveillant cingle pour l'éveiller, un âne qui éclate en braiements soudains au milieu du silence, tout lui est prétexte ;'i se divertir : le rire s'allume, les langues parlent, les brocards pleuvent, le bâton a beau intervenir, une heure s'écoulera pour le moins avant que le calme se rétablisse. L'écrivain, le scribe, échappe à ces misères ou se vante
d'y échapper : « Il n'est que d'être scribe, disent les sages, « le scribe prime tout ce qui est sur cette terre. » On aurait tort de se laisser éblouir par ce titre et de s'attendre a trouver toujours derrière ceux qui s'en parent des savants, des auteurs habiles aux vers ou à la prose, des personnages riches et influents. Sans doute, il y a des scribes de rang très relevé. Le prince Amenhiounamif, fils aîné de Pharaon, successeur désigné du trône, est un scribe, et ses frères sont scribes comme lui. Nakhtmînou, seigneur héréditaire d'Akhmîm, est scribe; scribe aussi Baknikhonsou, grand prêtre d'Àmmon Thébain et le plus haut dignitaire religieux du royaume. Mais Thotimhabi, que l'architecte Amenmosou emploie à enregistrer chaque matin les ouvriers qui viennent au chantier, Hori qui passe ses journées à compter des tètes de bétail et à en inscrire le nombre sur ses livres, Ramsisou qui tient la comptabilité du maître menuisier Tinro, Nofirronpit qui court les rues et rédige des pétitions ou des billets pour les illettrés dans l'embarras, sont des scribes, au même titre que les fds du souverain ou les barons les plus puissants du royaume. Le scribe est simplement l'homme qui sait lire et écrire, manier les formules administratives et faire des calculs d'intérêt; l'instruction qu'il a reçue est un complément nécessaire de sa position s'il est fds de famille, lui permet d'obtenir une bonne place dans l'administration ou chez un riche particulier s'il est sans fortune.
Aussi n'est-il point de sacrifices que les petites gens ne s'imposent pour donner à leurs fils les connaissances qui peuvent les élever au-dessus du commun, ou du moins leur assurer un sort moins misérable. Si l'un d'eux montre de bonne heure quelque intelligence, ils renvoient. vers l'âge de six ou huit ans, à l'école du quartier, où un vieux pédagogue lui enseigne les rudiments de la lecture, de l'écriture et du calcul. Vers dix ou douze ans, ils le
10 CUAPITRE I.
retirent des mains de ce premier maître, et le mettent en apprentissage auprès d'un scribe en fonctions, qui s'engage à faire de lui un scribe savant. L'enfant va au bureau ou au chantier avec son patron, et passe des mois entiers à copier des lettres, des circulaires, des pièces de procédure et de comptabilité, auxquelles il ne comprend rien tout d'abord, mais qu'il retient fidèlement. On a, pour son usage, des cahiers de modèles empruntés à des auteurs connus et qu'il étudie sans cesse. Veut-il un rapport bref et précis? Voici comment Ennana avait expédié l'un des siens : « Je « suis arrivé à Éléphantine, et j'accomplis ma mission; je « passe en revue les fantassins et les soldats à char des « temples ainsi que les domestiques, les subordonnés qui a sont dans les demeures des officiers de Sa Majesté, v. s. f. ! « Comme je vais pour faire un rapport par-devant le Pha- « raon, v. s. f., mon affaire court aussi vite que le Nil ; ne t'in- « quiète donc pas de moi. » Il n'y a pas un mot à retrancher. Veut-on au contraire une pétition en style poétique? Voici comment Pentoïrit s'y prenait pour solliciter un congé : « Mon cœur est parti, il voyage et ne connaît plus le retour, « il voit Memphis et s'y précipite. Moi, puissé-je être à lui. « Je reste ici, occupé à suivre mon cœur qui veut m'entraîd ner vers Memphis; je n'ai aucun travail en main, mon « cœur se tourmente en sa place, plaise le dieu Phtah me « conduire à Memphis, et toi, accorde qu'on me voie m'y « promener. J'ai du loisir, mon cœur veille, mon cœur il « n'est plus en mon sein, tous mes membres une langueur « les saisit; mon œil se trouble, mon oreille se durcit, ma « voix devient muette, c'est un bouleversement complet. « Je t'en prie, porte remède à cela! » L'élève copie, recopie, le maître rétablit les mots passés,
4. V. s. f. c-M l'abréviation des mots vie, santé, force (en égyptien, onkhou, ouza, sonbou), qu'on met toujours, comme un souhait, derrière le nom et les titres de Pharaon.
corrige les fautes d'orthographe et dessine en marge les signes ou les groupes tracés d'une main malhabile. Quand le cahier est dûment terminé et que l'apprenti peut en écrire de tête toutes les formules, voire en détacher des lambeaux de phrases qu'il recoud ensuite l'un à l'autre pour en combiner des formules nouvelles, le patron lui confie la rédaction de quelques lettres dont il augmente graduellement le nombre et la difficulté. Dès qu'il possède à peu près la routine journalière, son éducation est terminée et on lui cherche une petite place. Il l'obtient, se marie : le voilà chef de famille, parfois avant sa vingtième année, et il n'aspire plus qu'à végéter tranquille dans le milieu obscur où le sort l'a jeté. Ses enfants suivront la voie qu'il leur a tracée et leurs enfants après eux; on rencontre dans certaines administrations de véritables dynasties de scribes, dont les membres se succèdent aux mêmes postes depuis un siècle et plus. Quelquefois l'un d'eux, plus intelligent ou plus ambitieux que les autres, se risque à sortir de la médiocrité commune : sa belle écriture, le choix heureux de ses mots, son activité, sa souplesse, son honnêteté, peut-être au contraire sa malhonnêteté prudente, attirent sur lui l'attention des supérieurs et lui valent de l'avancement. On a vu tel fils de paysan ou de petit bourgeois débuter par enregistrer des livraisons de pains ou de légumes dans un bureau de province, et finir, après une longue carrière bien remplie, par administrer la moitié de l'Egypte. Les chambres de ses greniers regorgent de blé, ses magasins sont remplis d'or, d'étoffes et de vases précieux, son étable « multiplie les dos » de ses bœufs, et les fils de son premier protecteur ne l'abordent plus que la face contre terre, en se traînant sur les genoux.
L'Égyptienne du peuple et des classes moyennes est plus respectée et plus indépendante que femme au monde.
Fille, elle hérite de ses parents une part égale à celle de ses frères; épouse, elle est la maîtresse réelle de la maison, nibit pi, dont son mari n'est pour ainsi dire que l'hôte privilégié. Elle va et vient à son gré, cause à qui bon lui semble sans que personne y ait rien à redire, se mêle aux hommes visage découvert, au contraire des Syriennes qui sont toujours voilées plus ou moins strictement. Elle est court vêtue d'un sarrau de toile blanche, étroit, collant au corps, descendant jusqu'à la cheville, qui découvre le haut du buste et tient en place au moyen de deux bretelles jetées sur les épaules (fig. 5). Le front, le menton, les seins, sont piqués délicatement de tatouages indélébiles, les lèvres fardées de rouge, les yeux cernés d'une bande noire, qui se prolonge sur les tempes presque à la rencontre des cheveux. La poudre dont , on se sert pour cet usage est un mé-
Fig. 5. — Femme du , F . , ■ » ,
peuple. lange a antimoine et de charbon broyé
très fin, qui rehausse la blancheur du teint, donne de l'éclat au regard et protège l'œil contre les ophtalmies : on en recommande l'emploi par hygiène, et la coquetterie y trouve son compte. Les cheveux graissés, huilés, parfois teints en bleu, descendent sur les épaules et sur le cou en cordelettes très fines, terminées par des boules de terre ; comme il faut plusieurs heures pour les arranger convenablement, on ne se coiffe que de loin en loin, tous les dix ou douze jours, tous les mois ou même plus. Les pieds sont nus ainsi que les bras et la gorge, mais, les jours de fête, une paire de sandales en feuilles de papyrus ou en cuir (fig. 6), des bracelets en verroterie au poignei et à la cheville, un large collier en perles ou en tubes de faïence émaillée (fig. 7), un bandeau et une fleur
épanouie sur le front, complètent le costume et corrigent ce qu'il peut avoir de trop simple et de trop ordinaire.
La femme est, à vrai dire, le ressort qui met toute la maison en mouvement. Elle se lève à la pointe du jour, ranime le feu dans l'àtre, distribue le pain de la journée, envoie les hommes à l'atelier, les bêtes à la pâture sous la garde des plus petits garçons et des filles, puis, une fois débarrassée de son monde, sort à son tour pour aller à l'aiguade.
Fig. 6. — Sandale. Fig. 7. — Collier.
Elle descend au fleuve, au canal, à l'étang le plus rapproché, y échange avec ses amies les nouvelles de la nuit, se lave tout en bavardant les pieds, les mains, le corps, charge sa cruche sur la tête et remonte lentement jusque chez elle, les reins cambrés, la poitrine en avant, le cou raidi sous le faix. Sitôt de retour, elle passe sans transition du métier de porteuse d'eau à celui de boulangère. Elle étale quelques poignées de grain sur une pierre oblongue, offrant une surface concave légèrement inclinée, et les écrase d'une pierre plus petite en forme de molette qu'elle mouille par intervalles. Pendant une heure et plus elle peine des bras, des épaules, des reins, de tout le corps : l'effort est extrême et le résultat médiocre. La farine, ramenée plusieurs fois sur le mortier, est inégale, grossière, mêlée de son, de grains entiers qui ont échappé au broyage, de poussière et
d'éclats de pierre. La ménagère la pétrit telle quelle avec un peu d"eau, y incorpore en guise de levain un morceau de pâte rassise, gardée de la veille, et en façonne des galettes rondes, épaisses d'un pouce, larges de quinze centimètres environ, qu'elle étend sur des pierres plates et recouvre de cendres chaudes. Le bois est trop raie et trop cher pour qu'elle puisse s'en procurer aisément : elle y supplée par un combustible de sa fabrication. La fiente de ses bêtes et celle des ânes, des bœufs, des moutons, que ses enfants vont recueillir au dehors, elle la brasse résolument comme une pâte ordinaire, et en moule des mottes ou des briquettes, quelle applique contre les murs extérieurs de sa maison ou étale dans sa cour pour les sécher au soleil. Cette matière douteuse brûle lentement, presque sans fumée, avec une flamme légère et une assez forte odeur d'ammoniaque : elle dégage beaucoup de chaleur avant de tomber en cendres. Le pain, peu levé, souvent peu cuit, conserve un fumet spécial et un goût acidulé auquel les étrangers s'habituent difficilement. Les impuretés qu'il renferme ont raison à la longue de la denture la plus solide : on le broie plus encore qu'on ne le mâche, et beaucoup de vieillards finissent par s'user les dents jusqu'au ras de la gencive, comme les chevaux.
Entre temps la femme cuisine, file, tisse, coud, taille et répare les vêtements, va au marché vendre ses volailles, ses œufs, son beurre, la toile qu'elle a fabriquée, le tout sans préjudice des marmots qui piaillent ou du nouveau-né qu'elle allaite. Mariée très jeune, mère avant quinze ans, souvent aïeule à trente, les enfants se multiplient sans relâche et grouillent autour d'elle. Une famille nombreuse est un bienfait des dieux, qu'on accueille avec d'autant plus de reconnaissance que l'entretien n'en est pas fort coûteux. De costume, il n'en est pas question : garçons et ûlles portent parfois un bracelet au poignet ou une amulette
au cou, plus une grosse tresse de cheveux battant sur l'oreille, mais restent nus sans vergogne jusqu'à la puberté (fig. 8). Dès qu'ils commencent à marcher, la mère les utilise à de petits ouvrages : elle les envoie ramasser des branches et des herbes sèches ou récolter dans des couffes la matière première des mottes à brûler, elle leur confie le soin de mener les oies à la pâture, enfin elle s'aventure à leur permet-
, , . , lÉ. Fier. 8. — Un petit parcon.
tre de conduire les bestiaux aux
champs et à l'abreuvoir. Dès qu'ils ont six ou huit ans, elle les met à l'école où ils retrouvent parmi leurs camarades la plupart des enfants du quartier, puis elle leur fait apprendre un métier, le plus souvent celui du père.
Beaucoup n'en arrivent jamais là et disparaissent en bas âge. Ils sont mal nourris, entourés de soins insuffisants, abandonnés à eux-mêmes pendant des journées entières; la mère, obligée de travailler, les expose bien en vue au milieu d'un champ, et s'ils crient la faim, elle s'en remet à la pitié de la première femme qui passera du soin de les apaiser, au besoin de les allaiter. Tous ceux dont la constitution présente quelque point faible succombent l'un après l'autre : les familles les plus nombreuses ne sont, la plupart du temps, que le reste de familles plus nombreuses encore. Du moins ceux qui survivent demeurentils en général doués d'une santé à toute épreuve. Le peuple trié par ce procédé de sélection naturelle, ne se compose guère que d'individus vigoureux, résistants à la douleur et à la fatigue. Il a appris, presque dès la naissance, à supporter le chaud, le froid, la soif, l'isolement : son corps s'est endurci à cette épreuve et son âme non moins que son corps. Il compte peu de ces êtres infirmes, tordus et
iG CHAPITRE I.
contrefaits qui pullulent dans d'autres pays; l'ophtalmie est le seul mal qu'il ait à redouter. L'action des sables fins dont l'atmosphère est saturée, l'éclat insupportable de la lumière, l'influence des nuits sereines et des brouillards qui se lèvent au matin, déterminent chez le laboureur ou chez l'ouvrier des villes de nombreuses maladies de l'œil que les médecins ne giférissent pas toujours : ce n'est partout dans les rues que borgnes, aveugles, paupières rouges et purulentes.
La femme du peuple se flétrit rapidement à force de travail et de fécondité : son visage se creuse et se ride, sa poitrine se déforme, sa taille se courbe, elle est déjà décrépite à un âge où d'autres commencent à peine à vieillir. Sa position dans la famille ne souffre point de cet enlaidissement précoce : elle reste jusqu'à la fin « l'aimée de son mari » et la maîtresse de la maison. Les enfants marquent leur filiation par son nom plutôt que par celui du père. Ils sont Khonshotpou, Ahmosou, Nouhri, nés de madame Banisit ou de madame Mîmout, non pas Khonshotpou, Ahmosou, Nouhri, fils du sieur Nibtooui ou du sieur Khâmoïsit. Les divinités elles-mêmes donnent en cela le bon exemple aux humains, et le jeune Horus s'intitulait Harsiîsit, Horus fils d'Isis, sans tenir compte d'Osiris. Le père encourage au besoin et réchauffe de ses conseils l'affection qu'ils ont pour la mère. « C'est le dieu qui te l'a « donnée », dit l'un d'eux, le sage Khonshotpou, à son fils Ani; « faix pour faix, c'est une grosse charge qu'elle a « subie en toi, sans que j'aie pu l'aider à la porter. Quand « enfin tu es né, les mois accomplis, elle s'est faite esclave « de toi réellement, pendant les trois ans que sa mamelle « a été dans ta bouche, et à mesure que tes ordures deve- « naient plus rebutantes, son cœur ne se rebutait pasjus- « qu'à lui faire dire : « Qu'ai-je besoin de m'imposer a cela? » Se rendant à l'école, lorsqu'on t'instruisait aux
« lettres, elle s'installait près de ton maître chaque jour, « avec les pains et la bière de sa maison. Et maintenant « que tu es adulte, que tu prends femme, que tu gouvernes « ta maison à ton tour, aie toujours présents aux yeux et « ta naissance douloureuse et tous les soins que ta mère « a pris de toi, afin qu'elle n'ait rien à te reprocher et ne « lève pas ses mains vers le dieu, car il exaucerait sa a malédiction, d
Les quartiers bourgeois de Thèbes. — Le marché : l'achat par troc et la pesée des métaux. — Les rues marchandes et les boutiques. — Le confiseur, le gargptier, le barbier ambulant. — Le cordonnier. — L'orfèvre. — Le menuisier. — Les tisserandes, le corroyeur. le Il potier. — La maison de bière et ses habitués. — Aspect de la foule. - La grève des maçons. — Psarou, comte de Thèbes, et sa maison, haraon entre.en scène.
tens et maisons, l'aspect des quartiers change à mesure 'on pénètre au cœur de la ville. Les rues ne deviennent ni plus larges ni plus droites, mais les constructions sont plus soignées, plus régulières, et si élevées que le ciel apparaît d'en bas comme une simple bande lumineuse entre deux lignes sombres. On sent, à mille indices, que la population est riche ou tout au moins fort à L'aise, mais elle dissimule sa fortune au lieu de l'afficher. Les maisons tournent vers la rue des faces borgnes et muettes. I^es fenêtres extérieures y sont rares et placées h<i ut, les portes basses et soigneusement closes; quand l'une d'elles s'entr'ouvre, on n'aperçoit par l'ouverture que L'issue d'un couloir ténébreux ou les premières marches d'un escalier perdu dans l'ombre. Un chien aboie, un enfant crie dans une chambre lointaine, une voix venue on ne sait
d'où rompt un moment le silence, deux passants se croisent et échangent un salut, de pauvres petits ânes, chargés de paille, filent trotte-menu sous le bâton du conducteur. Voici pourtant qu'une maison enjambe la chaussée et rejoint la maison d'en face : on marche à tâtons l'espace de vingt à trente pas, dans une sorte de conduit étouffé, et l'on débouche au plein soleil, sur une petite place bruyante où se tient un marché. Des moutons, des oies, des chèvres, des ânes, de grands bœufs à longue corne, dispersés par groupes inégaux, attendent au milieu l'acheteur. Des paysans, des pécheurs, de petits revendeurs au détail, sont accroupis sur plusieurs rangs le long des maisons, étalant devant eux, dans de grandes couffes en sparterie ou sur des tables basses, des pains ou de la pâtisserie, des fruits, des légumes, du poisson, de la viande crue ou cuite, des bijoux, des parfums, des étoffes, tout le nécessaire et tout le superflu de la vie égyptienne.
Les chalands défilent et s'enquièrent à loisir de la qualité des denrées : chacun porte à la main quelque pièce de sa fabrication, un outil neuf, des souliers, une natte, ou un petit coffret rempli d'anneaux en cuivre, en argent, voire en or, du poids d'un outnuu1, qu'il se propose d'échanger contre les objets dont il a besoin. Deux pratiques se sont arrêtées au même instant devant un fellah qui expose des oignons et du blé dans un panier. Le premier a pour monnaie deux colliers de verroterie ou de faïence multicolore, le second un éventail arrondi à manche de bois et un de ces ventilateurs triangulaires dont les cuisiniers se servent pour activer le feu. « Voilà un beau collier qui te plaira, voilà ton affaire », s'écrie celui-là, et celui-ci: « Voilà un éventail et un ventilateur ». Le fellah cependant ne se laisse pas troubler par cette double attaque.
1. lioutnou pèse en moyenne 91 grammes, selon les recherches de M. Chabas.
mais procède avec méthode et saisit tout d'abord un fil de verroterie pour l'examiner de plus près : « Donne voir
que je fasse le prix »
(fig. 10). L'un demande trop, l'autre offre trop peu : de concession en concession, ils finissent par conclure et par déterminer exactement le nombre d'oignons ou le poids de blé qui équivaut au collier ou à l'éventail. Ailleurs (fig. 11), c'est une paire de sandales ou un rang de perles en émail qu'il s'agit de troquer contre du parfum. «Voici, fait l'acheteur,
des souliers bien so-
Fig. 10. — Un collier pour des oignons.
Fig. 11. — Du parfum pour un collier:
lides. » Mais le vendeur n'a pas besoin de chaussures pour le moment, et propose un de ses petits pots, en échange du rang de perles :
« C'est délicieux quand on en répand quelques gouttes », explique-t-il d'un air engageant. Une femme met sous le nez d'un personnage agenouillé deux ampoules qu'elle lui veut céder, et qui renferment probablement quelque pommade de sa façon (fig. 12) : « Voici, dit-elle, qui sent assez bon pour t'amadouer. » Derrière ce groupe, deux hommes débattent la valeur d'un paquet d'hameçons (fig. 15); une femme, coffret en main, marchande des bracelets et des colliers, une autre femme essaye d'obtenir un rabais Mille prix d'un poisson que l'on achève de parer devant elle.
Lorsqu'il s'agit d'un animal de forte taille ou d'objets ayant une valeur considérable, les comptes s'embrouillent. Ahmosou, par exemple, livre un taureau contre une
Fig. 12. — Vente de pari'um, acnat de poisson.
natte, cinq mesures de miel, onze mesures d'huile et sept objets d'espèce différente. On imagine les combinaisons
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Fig. 15. — Les hameçons et l'achat du collier.
qu'il a dû faire pour arriver à établir une balance aussi compliquée. On a d'ailleurs contrôlé avec soin et mentionné sur la facture1 la valeur en métal de chaque article : la
1. Cette facture existe : elle nous a été conservée sur un fragment de pot en terre cuite [ostracon du Musée britannique.
natte a été estimée vingt-cinq outnou de cuivre, le miel quatre, l'huile dix, et ain>i de suite : le tout forme un poids total de cent dix-neuf outnou, ce qui n'est point trop cher pour une bête en bonne condition1. Cette façon de s'en référer au pouvoir de l'un des métaux usuels est si commode, et dispense de tant de calculs, qu'elle a été adoptée même pour les menues transactions de la vie courante. Le boucher, le boulanger, le grainetier, tous les petits marchands préfèrent le troc contre un métal, qui tient peu de place et ne s'altère point, au troc contre des objets souvent encombrants, et qui risquent de se détériorer si on les conserve trop longtemps chez soi. Une paire de canards vaut le quart d'un outnou en cuivre, un éventail le quart, un rasoir en bronze en vaut un complet, une pioche deux, une chèvre deux, une tête de bœuf un demi-outnou en argent, une outre de vin fin trois outnou d'or. Souvent, il est vrai, les anneaux ou les fils repliés, qui représentent Y outnou et ses multiples, ne renferment pas la quantité d'or ou d'argent qu'on présume, et sont trop faibles. On en est quitte pour les peser à chaque marché nouveau (fig. 14 1. Les parties intéressées en profitent pour se disputer chaudement : quand elles ont crié pendant un quart d'heure que la balance est fausse, ou que l'opération est mal faite et doit être recommencée, elles s'accordent, de guerre lasse, et s'en vont satisfaites l'une de l'autre. Le mal est plus grave lorsque des individus, trop intelligents o j trop peu scrupuleux, se permettent de fausser les métaux précieux, et d'introduire dans les lingors autant de cuivre qu'ils peuvent en contenir sans en paraître altérés.
1. Vingt-cinq outnou font 91 X 25 = 2275 gr.. quatre outnou 91x4 p .dix outnou 91 X 10 = 910 gr., cent dix-neuf outnou (.»1 x119 = 10829 gr.. soit, en poids et sans tenir compte de l'alliage, I I 2 = 143fr. 78 c. de notre monnaie de cuivre. En répétant ce calcul pour chacun des chiffres indiqués par la suite, on aura la valeur des objets évalués par les Égyptiens en outnou d'or, d'argent ou de cuivre.
Le commerçant de bonne foi qui croit recevoir, disons huit oxttnou d'or fin, et à qui l'on passe huit outnouà'un alliage en tout semblable à l'or, mais où l'or n'entre que pour les deux tiers, perd alors sans le savoir un tiers de sa marchandise. N'était ce danger de fraude dont chacun s'effraye à bon droit, le troc contre métal aurait déjà chassé des marchés le troc contre objets divers. Il deviendra d'un usage universel le jour où l'on aura découvert un procédé qui délivre le public des pesées continuelles et lui garantisse la pureté des lingots1.
Deux ou trois rues commerçantes s'amorcent de l'autre côté de la place, et la foule s'y précipite au sortir du marché. Elles sont bordées sur presque toute leur longueur d'échoppes et de boutiques où non seulement l'Egypte, mais la plupart des nations orientales exposent leurs profits les plus variés. Les lourdes étoffes historiées de la Syrie, l'orfèvrerie phénicienne ou hittite, les bois odorants et les gommes du Pounit et des Terres divines2, le lapis et les broderies de Babvlone, le vermeil, l'or, le fer, l'étain,
Fi"-. 11. — Pesée des outnou.
1. Ce procédé fut découvert dans la première partie du vne siècle avant notre ère, les uns disent, par les rois de Lydie, les autres par Phidon d'Argos. En apposant sur les lingots un poinçon, une empreinte officielle qui en garantissait le poids et le titre, les Lydiens ou les Grecs les transformèrent en pièces de monnaie.
% L'Arabie méridionale, les côtes africaines de la mer Rouge et le pays des Somalis.
l'ambre1 des contrées lointaines situées au delà de la mer, s'y rencontrent pêle-mêle avec le fin lin, les bijoux, les verreries, les meubles indigènes. Chaque boutique est indépendante, à l'ordinaire, du reste de la maison et se loue séparément. C'est une petite pièce carrée, souvent une simple niche, largement ouverte sur le devant, etqu'on ferme le soir au moyen de volets en bois maintenus par des barres transversales : une ou deux nattes, un ou deux tabourets bas, des planches fixées au mur et qui portent des marchandises; peut-être, derrière la boutique, une ou deux petites chambres bien closes où l'on serre les objets les plus précieux. La plupart des commerçants sont aussi des fabricants. Ils ont des apprentis ou des ouvriers qu'ils font travailler, travaillent eux-mêmes dans les intervalles de la vente ; le métier qu'ils exercent n'a point de secret qu'un client curieux ne puisse surprendre en passant, si bon lui semble. Les artisans de même espèce ont une tendance naturelle à se réunir les uns à côté des autres dans un même endroit, les forgerons avec les forgerons, les corroyeurs avec les corroyeurs, les orfèvres avec les orfèvres, et à former comme une petite cité où Ton ne trouve que des objets d'une seule sorte : ici les boutiques sont mêlées et se suivent sans ordre.
Les deux qui occupent le coin de la place appartiennent, celle de droite à un confiseur, celle de gauche à un gargotier. Midi approche, le moment du dîner, puis de la sieste; la foule se presse autour d'elles. Tandis que le confiseur débite sur le devant ses dattes confites, ses sirops, ses pâtisseries au miel et aux épices, dans le fond ses aides pilent à grands coups des amandes ou des pistaches dans un mortier (fig. 15), décantent et filtrent des liqueurs mystérieuses, et opèrent des combinaisons aussi ardues que
1. J'ai trouvé des perles d'ambre en assez grande quantité, dans les tombes de l'Ancien et du Moyen Empire que j'ai fouillées à Abydos.
celles des médecins qui préparent un remède. En face, le gargotier et ses garçons ne suffisent pas à satisfaire aux exigences de la pratique : quartiers d'oies, portions de bœuf, ragoûts, légumes, toute l'œuvre patiente de la matinée, ne font qu'apparaître et disparaître.
Heureusement les renforts sont là : des morceaux de viande crue pendent au plafond et n'attendent que leur tour d'entrer en action (fig.
•16); deux marmites rem- Fig. 15< Le confiseur au travail. plies à déborder achèvent de bouillir, et un cuisinier rôtit une oie qu'il tient embrochée de la main gauche au-dessus du foyer, tandis que de la
Fig. 16. — La boutique du gargotier.
droite il active la flamme avec un ventilateur (fig. 17). Une partie des clients emporte ses emplettes, après avoir, payé
pour dîner à domicile, en famille. D'antres préfèrent
manger sur place : un bourgeois (fig. 18), assis sur un tabouret et drapé dans son manteau, se prépare à se régaler solidement, s'il faut juger de son appétit par le tas de victuailles qui est posé devant lui. Un bar-
Fig. 17. — Le cuisinier rôtit une oie.
bier, qui rôdait aux alentours, a fini par trouver une pratique parmi tous ces dîneurs, et lui rase rapidement la tête avant de se rassasier à son tour (fig. 19).
Un cordonnier fait suite au confiseur, un orfèvre au cordonnier, un menuisier à l'orfèvre.
Le cordonnier paraît être
Fig. 18. — Un des clients du gargotier.
des mieux achalandés, car il emploie quatre ouvriers sans
relâche (fig. 20). L'un d'eux est allé prendre une peau au fond de la boutique, et l'a débitée en bandes de la largeur d'un pied d'homme, qu'il étend sur une forme haute, pour les assouplir el les briser légèrement à coups de maillet. Les trois autres, assis chacun devant un établi bas en plan incliné, où sont posés leurs outils, travaillent hardiment
Fig. 19. — Le barbier et sa pratique.
pendant que le patron se débat contre la clientèle. Ils ne fabriquent point la chaussure de luxe, la sandale à bout recourbé et à bandelettes multicolores, la babouche à talon, le soulier en cuir mou lacé sur le devant, mais la chaussure d'usage et de peine. Elle consiste en une forte semelle dont le contour suit d'une manière générale la forme du pied. Elle est munie au talon de deux oreillettes où passent des lanières en cuir ; une troisième lanière, fixée entre le pouce et le second orteil, vient s'attacher sur
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Fis. 20.
Un atelier de cordonnier.
le cou-de-pied avec les deux autres. L'ouvrier du milieu perce une oreillette avec son alêne, celui de gauche fore la sandale, et celui de droite tire avec les dents la courroie pour la mettre en place : on comprend, en le voyant, pourquoi le satirique dit de l'ouvrier cordonnier « qu'il n'a que du cuir à manger1 ». Des sandales découpées, mais non garnies, sont pendues au mur avec une demidouzaine de peaux : une seule paire est entièrement terminée et attend la pratique.
L'orfèvre occupe moins d'espace que son voisin le cordonnier. Une petite enclume, des tenailles, des marteaux, un fourneau à réverbère et, comme aide, un seul
1. Voir, page 7, le passage auquel je fais allusion en cet endroit.
orfèvre au creuset.
apprenti ; quelques douzaines de bagues, de boucles d'oreilles, de bracelets en cuivre ou en mauvais argent sont étalées pour la montre, mais les bijoux de prix sont en sûreté dans un coffre, au fond de la boutique, loin des yeux de la
foule et surtout loin de ses mains. L'or arrive en pépites, par sachets d'un poids connu, du fond de l'Afrique où les nègres le recueillent dans le sable des rivières, en briquettes et en anneaux, de Syrie ou des déserts qui séparent le Nil de la mer Rouge. L'argent et l'électrum, cet alliage naturel qui contient vingt parties d'argent pour quatrevingts d'or, sont apportés par les Phéniciens et par les Éthiopiens. Les pierres vertes (mafkàit) et rouges, émeraudes, jaspe, olivine, grenat, rubis, cornaline, sont originaires de l'Egypte même; quant au lapis-lazuli, il est importé par les négociants chaldéens des régions inconnues et presque fabuleuses auxquelles l'Élam confine. Cependant une jeune femme vient de remettre à l'orfèvre une briquette d'électrum et attend, tout en bavardant, qu'il l'ait convertie en bracelet. Le voici qui pèse soigneusement le métal et le jette au feu : assis devant le creuset, une pince à la main, il active la flamme au moyen d'un chalumeau pour hâter la fusion ou plutôt l'amollissement (fig. 21). Dès que la pièce est chaude à point, il la retire, la bat sur l'enclume, la rechauffe, la rebat, l'amène enfin à l'épaisseur et à la longueur voulues. Il la ploie ensuite d'un seul mouvement et l'arrondit jusqu'à ce que les deux extrémités se touchent, soude rapidement, nettoie au sable, verse une cruche d'eau par-dessus pour refroidir son œuvre, et la
polit de la main : c'est l'affaire d'une heure au plus, pendant laquelle on l'a dérangé vingt fois peut-être, pour lui demander des bagues, une paire de boucles d'oreilles, une chaîne, un anneau de pied.
Même activité chez son voisin le menuisier (fig. 22), où
;1 ^ggg?
Fig. 22. — Le menuisier fabriquant des chaises.
l'on fabrique en ce moment des chaises d'apparat en bois incrusté. L'une d'elles est déjà montée et l'ouvrier perce au violon, sur le cadre, les trous où le treillis du fond va s'attacher. L'ouvrier d'en face est moins avancé dans son œuvre:
il a taillé les quatre pieds de lion qui doivent soutenir le siège, et se dépèche de les poncer. Son herminette est posée sur le billot de bois qui lui fournit ses matériaux: elle se compose d'une lame courte, en fer le plus souvent, et qui
est attachée par un lacis de bandelettes à un manche recourbé (fig. 25). L'herminelte est l'outil de prédilection du me-
Fig.
— L'herminelte du menuisier.
nuisier égyptien. Il s'en sert pour débiter son bois, pour façonner les planches, pour les tailler, pour les planer ; elle vaut entre ses mains autant qu'une demi-douzaine d'outils différents entre les mains d'un menuisier étranger.
Un cliquetis de navettes, mêlé à un caquetage de femmes : c'est un atelier de fileuses et de tisserand es en pleine activité. L'une roule et tord le brin entre ses doigts, l'autre lisse le fil, une troisième le cuit; deux autres, accroupies de chaque côté d'un métier bas, planté en terre, tissent une pièce de linon (fig. 2-4). Un corroyeur racle des peaux avec
Fi*. 24.
Les tisserandes au métier.
un tranchet. Un potier modèle des plats en terre rouge. Un fabricant de vaisselle en pierre creuse et polit intérieurement, avec une sorte de vilebrequin, un grand cornet en albâtre. Ce sont là des industries honnêtes et qui s'étalent au plein jour : plus loin, une maison de bière se dissimule à moitié au coin d'une ruelle obscure. L'Égyptien est sobre en temps ordinaire, mais, quand il se donne « un jour heureux », il ne se prive pas de boire avec excès, et l'ivresse ne l'effraye point. La maison de bière, fréquentée ouvertement par les uns, en cachette par les autres, fait toujours d'excellentes affaires : si les cabaretiers ne sont
pas estimés, ils regagnent en biens positifs ce qu'ils perdent en considération.
La salle de réception a été fraîchement peinte à la chaux. Elle est garnie de nattes, de tabourets, de fauteuils, sur lesquels les habitués sont assis côte à côte, buvant fraternellement de la bière, du vin, de l'eau-de-vie de palme (shodou), des liqueurs cuites et parfumées qui nous paraîtraient probablement détestables, mais pour lesquelles ils manifestent un goût particulier. Le vin est conservé dans de grandes amphores poissées, fermées avec un bouchon de bois ou d'argile enduit de limon peint en bleu, sur lequel on a frappé une empreinte au nom du propriétaire ou du pharaon régnant : une inscription à l'encre, tracée sur la panse, indique la provenance et la date exacte, Van XXIII, vin d'importation, — L'anXIX, vin de Bouto, — et ainsi de suite. Il y en a de tous les crus, vins blancs et vins rouges, vins de Maréotis, vin de Péluse, vins Étoile d'Horou, maître du ciel, originaires des Oasis, vins de Syène, sans parler des vins d'Ethiopie ni des vins dorés que les galères phéniciennes amènent de Syrie. La bière a été de tout temps la boisson favorite du peuple. On la fabrique avec un brassin d'orge, macéré dans l'eau, et qu'on fait lever avec de la mie de pain fermentée. Au sortir du cuveau, elle est douce et plaisante au goût, mais se trouble aisément et tourne bientôt à l'aigre : la meilleure partie du vinaigre que l'on consomme en Egypte n'est pas du vinaigre de vin, mais du vinaigre de bière. On obvie à cet inconvénient en y introduisant une infusion de lupin, qui lui communique une certaine amertume et la rend inaltérable. Bière douce, bière de fer, bière mousseuse, bière parfumée, bière aromatisée d'épices à froid ou à chaud, bière de millet épaisse et limoneuse, comme celle qu'on prépare en Nubie et chez les Nègres du Haut-Nil, les cabarets ont en magasin autant de variétés de bière que de qualités de vin différentes.
Si vous entrez, à peine avez- vous pris place, un esclave ou une servante accourt et vous interpelle : « Bois juste qu'à l'ivresse, fais un jour heureux, écoute les converti sations de tes compagnons, et ne cesse de te divertir! » À chaque instant, c'est une provocation nouvelle : « Bois et « ne fais la petite bouche, car je ne te laisserai que tu n'aies « bu ! » La formule change, mais le refrain reste le même, bois, bois et encore bois. Les habitués ne dédaignent pas de répondre à ces incitations par des plaisanteries assez innocentes le plus souvent : « Allons, donne-moi dix-huit « coups de vin de ta propre main; je veux boire jusqu'à « l'ivresse, et la natte où je suis est un bon lit de paille pour « y cuver mon vin1. » Ils dissertent entre eux sur les divers effets que produisent le vin et la bière. Le vin égayé, porte à la bienveillance et à la tendresse ; la bière alourdit, hébété, pousse à la colère brutale. Un homme ivre de vin tombe sur la face, un homme ivre de bière tombe et reste sur le dos. Les moralistes réprouvent ces excès et n'ont pas de mots assez forts pour en dépeindre le danger. Le vin délie la langue de l'homme jusqu'à lui arracher des propos dangereux, et, l'instant d'après, l'abat au point qu'il n'est plus capable de défendre ses intérêts. « Ne l'oublie donc « pas dans les brasseries, de peur qu'on ne rapporte les « discours qui sortent de ta bouche sans que tu aies con- « science de les tenir. Quand tu tombes enfin les membres « rompus, personne ne te tend la main, mais tes compa- « gnons de beuverie se lèvent, disant : « Gardons-nous de « celui-ci, c'est un ivrogne! » Aussi, lorsqu'on vient te cher- « cher pour te parler affaires, on te trouve vautré à terre, b comme un petit enfant. » Les jeunes gens surtout devraient éviter ce vice honteux, car « la bière met leur âme
1. Les propos de ces buveurs sont empruntés à une scène de repas funéraire du tombeau de Ranni à El-Kab; je les ai paraphrasés pour le^ rendre intelligibles au lecteur moderne.
« en pièces. » Celui qui se livre à la boisson « est comme « une rame arrachée de sa place et qui n'obéit plus d'aucun « côté; il est comme une chapelle sans son diet.:, comme « une maison sans pain, dont le mur est trouvé vacillant o et la poutre branlante. Les gens qu'il rencontre dans la « rue se détournent de lui, car il* leur lance de la boue et « des huées », jusqu'à ce que la police l'emmène reprendre possession de lui-même en prison.
Les uns vont au marché, les autres en viennent : la foule est partagée en deux courants de force à peu près égale, qui se heurtent au coin des rues, se pénètrent, se croisent et entraînent, en s'écoulant, mille variétés de costumes et de types. Rien n'est plus mêlé que la population d'une grande ville égyptienne : la guerre y verse chaque année des milliers d'esclaves, le commerce y attire les marchands de tous les coins du monde, et les éléments étrangers, sans cesse absorbés dans le vieux fond indigène, y forment des générations hybrides, où les traits des races les plus opposées se confondent et finissent par se perdre. Sur vingt officiers ou fonctionnaires qui entourent Pharaon, dix peut-être"^ sont d'origine syrienne, berbère, éthiopienne, et Pharaon lui-même a dans les veines le sang des princesses nubiennes et asiatiques, que les hasards de la conquête ont fait entrer au harem de ses ancêtres. Les tons foncés dominent dans la rue, fellahs égyptiens brûlés au soleil et tirant sur l'ocre rouge, Nubiens couleur de bronze enfumé, nègres du Haut-Nil, tous à peu près nus, n'était le pagne court autour des reins : çà et là pourtant, un soldat de la garde Shardane ou un Khiti des gorges du Taurus se détache en blancheur sur la masse ambiante Des bourgeois rasés et fardés de frais, perruque bouclée, casaque plissée, jupes flottantes, pieds nus ou sandales à la poulaine, se rendent gravement à leurs affaires une longue canne à la main (ûg. 25). Un prêtre à la tête chauve passe drapé dans un
manteau blanc. Un char attelé de deux chevaux se fraye lentement un chemin à travers la presse. Des dames de bonne famille s'en vont marchandant aux boutiques, par groupes de trois ou quatre: elles portent, par-dessus le sarrau collant, une longue robe de toile fine, empesée, gaufrée, mais presque transparente et qui les couvre plus qu'elle ne les voile. Soudain un grand bruit éclate au bout de la rue; la foule s'ouvre violemment et une centaine d'ouvriers, criant, gesticulant, le corps et le visage barbouillés de terre glaise et de mortier, se précipitent, entraînant au milieu deux trois ou quatre scribes effarés et rpiteux. Ce sont les maçons employés Fig. 23. — in bourgeois aux constructions nouvelles du temple égyptien. lje Moût, qui viennent de se mettre en
— /£rrè
/grève, et courent porter leurs doléan-
ces au seigneur Tsarou, comte-gouverneur de la ville et directeur général des travaux du roi. Ces petites émeutes ne sont pas rares, et toutes ont pour cause la misère et la faim. Le meilleur de la paye consiste, comme on sait, en blé, en dourah, en huile, en rations de nourriture, que les chefs distribuent ordinairement le premier de chaque mois, et qui doivent durer jusqu'au premier du mois suivant. La quantité allouée à chacun suffirait certainement, si elle était administrée avec économie : mais allez parler d'économie à des gens qui rentrent affamés, après une journée de travail acharné, et qui n'ont mangé vers midi que deux galettes, arrosées d'un trait d'eau bourbeuse. Pendant les premiers jours du mois, la famille se aie largement, sans ménager les provisions; vers le
milieu, les parts diminuent et l'on commence ù se plaindre
pendant la dernière semaine, c'est la famine, et le travail s'en ressent. Si l'on consultait dans les chantiers les registres officiels des scribes, ou simplement les carnets des contremaîtres, on y verrait notés, vers la fin de chaque mois, des chômages répétés, et, parfois, des grèves occa sionnées par la famine et par la faiblesse des ouvriers.
Le 10 du mois dernier, les maçons employés au temple de Moût, manquant de tout, sortirent du chantier en tumulte, et allèrent s'asseoir derrière une chapelle de Thoutmosou 111, qui est dans ces parages, disant : « Nous avons a faim, et il y a encore dix-huit jours jusqu'au mois pro- « chain ». La paye qu'ils reçoivent est-elle insuffisante, ou l'avaient-ils mangée plus rapidement que de raison? A les entendre, les scribes leur livreraient fausse mesure et s'enrichiraient en les volant; les scribes, d'autre pari, accusent les pauvres diables d'imprévoyance et prétendent qu'ils gaspillent leur prêt sitôt qu'ils l'ont touché. Scribes et maçons auraient raison les uns comme les autres qu'il ne faudrait pas s'en étonner. Les mécontents étaient à peine dehors, que le directeur des travaux accourut, accompagné d'un officier de police, et se mit à parlementer avec eux. « Rentrez, et nous vous jurons solennellement de vous me- « ner nous-mêmes à l'endroit où se tient Pharaon, lorso qu'il vient inspecter les travaux du temple. » Deux jours plus tard, Pharaon arriva en effet, et le scribe Pentoint se rendit auprès de lui avec l'officier de police : le prince, après les avoir entendus, daigna déléguer un des scribes qu'il avait avec lui et quelques prêtres , pour s'aboucher avec les ouvriers. Ceux-ci présentèrent leur requête dans des termes excellents. « Nous venons poursuivis par la « faim, poursuivis par la soif, n'ayant plus de vêtements, « n'ayant plus d'huile, n'ayant plus de poissons, n'ayant « plus de légumes. Mandez-le à Pharaon, notre maître, « mandez-le à Pharaon, notre souverain, afin qu'on nous
«fournisse de quoi vivre. » Pharaon, touché de leur misère, leur fit distribuer du blé, une cinquantaine de sacs à ce qu'on dit, et cette aubaine inespérée leur permit d'attendre la fin du mois sans trop de mal. Les premiers jours d'Epiphi se passèrent assez tranquillement; mais le 15, les vivres firent défaut et le mécontentement perça de nouveau. Le 16 on chôma, puis le 17, puis le 18. Le 19 au matin, les ouvriers essayèrent de quitter le chantier, mais le scribe Pentoïrit, qui les surveillait, avait doublé la garde sans mot dire et pris si bien ses précautions, qu'ils ne purent franchir les portes : ils passèrent la journée entière à se concerter et à comploter par petits groupes. Ce matin enfin, dès le lever du soleil, ils se rassemblèrent au pied d'un mur inachevé, et, apercevant le directeur des travaux qui venait faire sa tournée, ils se précipitèrent vers lui et l'entourèrent à grand bruit. En vain il essaya de les calmer par de bonnes paroles, ils ne voulurent rien entendre. Leurs cris ayant attiré d'autres employés et plusieurs des prêtres de Moût, ils coururent aussitôt à leur rencontre et sommèrent le directeur d'aller leur exposer l'affaire. « Par Amon, disaient-ils, par le souverain dont la « colère tue, nous ne voulons plus revenir; déclare-le bien « à tes supérieurs qui sont là-bas assemblés. » Enfin, las de crier sans rien obtenir, ils se décidèrent soudain à se rendre chez le gouverneur de Thèbes et à lui demander justice.
La distance n'est pas grande du temple de Moût à la maison de Psarou : dix minutes de course à travers les rues, non -ans échanger quelques bourrades avec la foule qui ne s'écarte pas assez vite, et 1rs voici à la porte Elle s'ouvre dans un long mur bas, crénelé, au-dessus duquel un grand acacia dresse sa tète feuillue, et donne accès dans une cour assez vaste, bordée de bâtiments (fig. 26). A gauche, le logis du maître, construit en pierre de taille, étroit, nu,
Fig. 26. — La maison de Psarou, Vue de la rue.
consistant en un rez-de-chaussée assez haut, surmonté de deux étages et d'une terrasse; au milieu, deux greniers à blé, arrondis au sommet; à l'extrême droite, un large cellier voûté. Le gardien des portes avait mis les barres de sûreté au premier bruit, mais les battants cèdent sous la pression vigoureuse exercée du dehors:
la bande entière pénètre tumultueusement dans la cour et s'y répand sans trop savoir ce qui lui reste à faire. Cependant Psarou
accourt, et sa seule vue suffit pour arrêter ces hommes dressés dès l'enfance à se courber devant le maître. L'un d'eux se décide enfin à prendre la parole; les autres l'approuvent, timidement d'abord, puis s'exaltent au récit de leurs souffrances, et s'emportent en menaces quand le gouverneur essaye de les apaiser par ses promesses. Les paroles ne leur suffisent plus, ce sont des actes qu'ils réclament à grands cris : « Ne nous donnera-t-on point de « grain, en sus de ce qui nous a été distribué déjà? Sinon, « nous ne bougeons d'ici. » A ce moment, un esclave fend la presse, et tout bas annonce à Psarou que Pharaon est sorti du palais, il y a un quart d'heure, qu'il se dirige vers le temple d'Amon, qu'il va passer devant la maison, et que déjà son cortège défile dans la rue voisine. Pharaon tombant en pleine émeute! Pharaon recevant lui-même les plaintes des ouvriers! Psarou prend rapidement son parti, et, coupant court à la discussion, interpelle son intendant Khàmoïsit : « Vois ce que tu as de blé dans les « greniers et donnes-en à ces gens-là! » Puis se tournant vers les autres : « Vous, courez aux greniers avec Khâ- « moïsit et prenez ce qu'il vous donnera. » La foule, qui
ne connaît pas le motif de cette décision subite, l'attribue à un accès de générosité naturelle et éclate en actions de grâces : « Tu es notre père, et nous sommes tes fils! « — Tu es le bâton d'appui du vieillard, le nourricier de « l'enfant, l'avocat du misérable ! — Tu es l'asile qui ré- « chauffe ceux qui ont froid dans Thèbes ! — Tu es le « pain des affligés qui ne fait jamais défaut aux gens de « notre pays! » Il s'agit bien de remerciements et de reconnaissance! Psarou coupe court à ces protestations, active le départ, et ne respire qu'au moment où le dernier des grévistes a disparu derrière les greniers avec Khâmoïsit. En cinq minutes, la cour est vide, et la rue a repris sa physionomie habituelle : Pharaon peut venir.
Un costume royal. — Pharaon va au temple. — Pharaon est un dieu sur terre, un fils de Rà. — Le rêve de la reine Moutemouaït. — Les quatre noms de Pharaon. — Le double et les noms d'épervier.
— Pharaon est adoré comme dieu de son vivant. — Comment il tient un conseil de cabinet : Ramsès II et l'affaire des mines d'or.
— Les insignes de Pharaon et sa double royauté. — Pharaon est l'intermédiaire entre la terre et le ciel. — Les rapports avec les dieux : rêve de Thoutmosou IV. — Le cortège de Pharaon et sa marche à travers les rues.
Le roi des deux Égyptes, Ousirmâri-sotpounrî, fils du Soleil, Râmsisou-Miamoun, qui donne la vie comme le soleil, éternellement — mais ses sujets l'appellent familièrement Sésousri (Sésostris), — attend avec anxiété l'arrivée d'un courrier de Syrie. Les dernières nouvelles qu'il a reçues de ce pays étaient mauvaises. Les envoyés royaux, qui le parcourent chaque année pour recevoir le tribut, se plaignent d'être insultés, maltraités même, par le peuple des grandes villes; des bandes de Shaousou1 postées dans les gorges du Liban recommencent à détrousser les caravanes de Babylone et de Khaloupou2; les princes de Zahi et d'Amaourou exercent leurs milices et réparent en hâte les murs de leurs forteresses; enfin le vieux roi des vils Khiti,