Khaloupou est le nom ancien de Khalybon. Alep
FU
Motour, a disparu mystérieusement dans on ne sait quelle révolution de palais, et son successeur Khitisarou ne semble pas disposé à respecter les traités. Pharaon, inquiet plus qu'il ne veut l'avouer, a donc résolu, ce matin même, de se rendre au temple d'Amon, afin de voir le dieu et de se concerter avec lui. Il a revêtu un costume de cérémonie, approprié à la circonstance, pagne court en gaze de lin
plissée, garni par derrière de la queue de chacal, et par-devant d'une sorte de tablierraide en or et en émaux de couleur, longue robe en toile fine à manches courtes, sandales à la poulaine, bonnet blanc rayé de rouge et orné de l'urœus (fig. 27). Son écuyer Menni l'attendait dans la cour d'honneur du palais, prêt à monter avec lui et à le conduire comme à l'ordinaire ; Ramsès le congédie du geste, et saisissant les rênes d'une main ^^ptjfflllllllii ferme, s'élance d'un bond dans
— 1 x^w — ilj^*— -A le char. Les grandes portes du Fi?. 27. — Pharaon. palais s'ouvrent aussitôt à deux
battants, et le roi sort au galop, ou, pour employer l'expression consacrée, a se manifeste sous le portail de lapis-lazuli, « comme le Soleil, quand il se lève le matin à l'horizon a oriental du ciel, afin d'inonder le monde de ses rayons ». Ce n'est pas sans raison qu'on le compare au Soleil. Râ, qui créa le monde, fut aussi le premier souverain de l'Egypte et l'ancêtre de tous les Pharaons. Depuis qu'il a quitté l;i terre pour le ciel, sa royauté s'est transmise directement aux dieux, des dieux aux héros, des héros à Menés • 't il.- Menés aux dynasties historiques. Si haut qu'on remonte
dans le passé, la chaîne des générations ne se brise pas entre le Ramsès actuel et le Soleil : le Pharaon est toujours un fils de Râ, et de fils de Râ en fils de Rà on atteint enfin Rcâ lui-même. On dit qu'il daigne parfois descendre parmi nous et travailler en personne à la continuité de sa race. La tradition veut que les trois premiers rois de la vc dynastie, Ousirkaf, Sahouri et Kiki, soient nés de son union avec la femme d'un prêtre, dans la petite ville de Sakhibou. Plus près de nous, on sait de source authentique qu'il intervint directement dans les affaires de Thoutmosou IV, pour lui donner le fils qui lui manquait. Une nuit que la reine Moutemouaït reposait dans la chambre la plus belle de son palais, elle s'éveilla soudain et vit son mari à ses côtés, puis, quelques instants après — fut-ce un songe, fut-ce une réalité? — la figure étincelante d'Amon Thébain. Comme elle s'écriait dans sa terreur, l'apparition lui prédit la naissance d'un fils qui régnerait sur Thèbes, et s'évanouit dans une bouffée de parfum, plus suave et plus pénétrant que tous les parfums d'Arabie. L'enfant, qui fut plus tard Amenhotpou III, a laissé le renom de l'un des plus glorieux parmi les souverains de son temps. Il tua cent douze grands lions en dix années, subjugua les tribus d'Ethiopie jusqu'aux extrémités méridionales de notre terre, maintint dans l'obéissance les Syriens, les Phéniciens, Chypre et les îles de la mer, les Khiti, tous les peuples du Nord, reçut l'hommage de Ninive et de Babylone, répara les vieux temples de Thèbes et en bâtit de nouveaux. Sa chapelle funéraire est Ja plus belle de celles qui s'élèvent sur la rive gauche du Nil, dans le quartier des tombeaux, et les deux colosses en granit qui veillent à la porte ne le cèdent en grandeur qu'au Sphinx gigantesque des Pyramides1. Le temple qu'il construisit à Louxor, en l'honneur
1. La chapelle est détruite, mais les colosses subsistent encore aujourd'hui : l'un d'eux, le plus mutilé, est la célèbre statue de Mem-
d'Amon, est un monument commémoratif des événements mystérieux qui précédèrent sa naissance. On y voit encore, dans une salle voisine du sanctuaire, un tableau où l'entretien nocturne de la reine et du dieu est représenté au naturel. En temps ordinaire, l'action immédiate de Râ ou de lune des formes dérivées de lui n'est point nécessaire. Le sang divin qui coule dans les veines du roi passe dans celles de tous ses enfants, par héritage naturel, et, si les mâles venaient à manquer, les femmes suffiraient à le transmettre : quand leur mari serait le dernier des esclaves, leurs enfants naissent fils ou filles de Râ, et font souche de rois du droit de la mère.
Pharaon ne quitte pas en ceignant le diadème le nom qu'il a reçu en venant au monde. Il était Amenhotpou, Thoutmosou, Ramsès, Harmhabi : il continue à s'appeler comme devant, sauf à s'adjoindre une épithète : Miamoun, Taimé d'Amon; Hiq-oïsit, le régent de Thèbes; Mînéphtah, l'ami de Phtah. Comme il faut pourtant rendre son changement de condition visible à tous les yeux, on trace autour de Ramsès ou d'Amenhotpou ce cadre elliptique à base plate, que nous nommons cartouche cdi, on inscrit par devant le tiîre Si-râ, fils de Râ, qui marque la descendance solaire, par derrière une formule toujours la même, où on le complimente de donner la vie comme Râ, à jamais : cet ensemble de mots, désormais inséparables, constitue son nom usuel, celui dont ses sujets se servent habituellement pour le désigner, et sous lequel il sera connu dans l'histoire.
Les premiers rois s'en contentaient, même les plus orgueilleux, Menés, Snofroui, Khéops, Mykérinos; mais, vers la fin de la ve dynastie, l'usage s'établit d'ajouter à ce nom de naissance un nom d'intronisation qu'on enveloppa,
non, qui chantait au lever du soleil, et dont les touristes romains allaient écouter la voix, quand ils visitaient Thèbes, pendant les deux premiers siècles de notre ère.
PHARAON. iZ
lui aussi, du cartouche. C'est toujours une courte phrase, formée de trois mots exprimant celle des qualités ou celui des privilèges de Râ qu'on souhaite le plus au nouveau maîlre de posséder pendant son séjour sur la terre. Ainsi, le prénom de Thoutmosou lit, Menkhopirrî, signifie Stable est l'être de Râ, et celui d'Amenhotpou III, Nibmâoutrî, Maître des Ventés est Râ. Séti Ier, père de Ramsès II, était qualifié Menmâtrî, Stable par la Vérité est le Soleil, et Ramsès II joint à Ousirmarî, Puissant par la Vérité est le Soleil, l'épithète Sotpounirî, élu par le Soleil. Les formules varient peu d'un prince à l'autre, dans une même branche de la lignée solaire, et les prénoms de chaque dynastie présentent un air de famille qu'on ne saurait méconnaître. Celui de Thoutmosou Ier était Akhopirkeri, Grand est l'être de l'âme de Râ : Thoutmosou H, fils de Thoutmosou Ier, substitua la préposition m au mot ka, âme, et s'intitula Akhopirn'm, Grand est l'être de Râ. Thoutmosou III, qui succéda à Thoutmosou II, supprima la préposition et changea le terme âa, être grand, au terme men, être durable, Menkhopirrî; mais son fils Amenhotpou II revint aux idées qu'exprimait âa, tout en mettant le mot khopir, être, au pluriel, Akhoprourî, Grandes sont les manières d'être de Râ. Enfin Thoutmosou IV s'attribua le prénom de son grand-père avec le pluriel de khopir, Menkhoprouri, Stables sont les manières d'être de Râ. Ce n'est pas tout : le protocole de chaque Pharaon commence par un troisième nom, reconnaissable au rectangle oblong dans lequel il est enfermé. Ce rectangle est terminé, à la partie inférieure, par un ensemble de lignes qui représentent une façade monumentale, au milieu de laquelle on distingue parfois une porte fermée au verrou. Au-dessus, une figure d'épervier se dresse, coiffée de la double couronne et du disque solaire. Khéops s'appelait à cette place Hor maziti, Horus qui écrase les ennemis, Thoutmosou III, Hor ka-nakhtou khà-m-màit, Horus le taureau vigoureux
— Les noms de Ramsès II.
qui se lève par la Vérité, Ramsès II, Ho? ka-nakhtou miri-mâit, Horus, le taureau vigoureux qui aime la Vérité (fig. 28). On lit, à la suite de ce troisième nom, une série d'épithètes qui débute encore par un épervier, mais par un épervier placé sur le signe de l'or \^, et qui désigne l'Horus vivant, l'Horus vainqueur. La comparaison s'y poursuit entre le roi et le Soleil : Ramsès II se vante ainsi d'être V épervier d'or, riche d'années et très vigoureux. En résumé, le protocole complet des Pharaons comprend quatre parties disposées toujours dans le même ordre : deux qu'on peut appeler les noms d'épervier, les noms d'IIorus, deux qui sont les noms solaires ceints du cartouche. Les scribes ne se font pas faute d'intercaler entre elles autant de phrases que l'esprit de flatterie leur en inspire , et qu'il peut en tenir dans l'espace dont ils disposent. 11 est probable qu'on leur en sait gré en haut lieu, mais les quatre noms réglementaires suffisent à l'étiquette, et expriment à eux seuls la personne du souverain.
Elle se compose de deux parts, comme toute personne humaine, une âme et un corps. Les cartouches répondent aux états par lesquels le corps a passé et qui font de lui comme deux êtres distincts. Le nom s'empare de l'homme à son entrée dans le monde et constate son identité du commencement à la fin de la vie; le
prénom surgit au moment qu'il naît à la royauté, et consacre l'accroissement qu'il reçoit en prenant la couronne. Les noim d'épervier définissent l'âme et ses conditions. Les Égyptiens se figurent l'âme comme un double subtil, qui reproduit l'individu trait pour trait, avec sa taille, sa couleur, son geste, sa démarche. Chaque fois qu'un de nous vient au monde, son double, ou, pour l'appeler comme les indigènes, son ha. y vient avec lui. Comme il est invisible à l'ordinaire, les peintres et les sculpteurs n'ont point coutume de le représenter : quand ils s'y hasardent, ils font de lui la contre-partie exacte de l'être auquel il est attaché. Les tableaux où Pharaon Amenhotpou III a retracé, à Louxor, l'histoire de sa jeunesse nous sont un bon exemple de la façon dont on doit se l'imaginer (fig. 29).Âmenhotpou nait, et son double est, comme lui, un nouveau-né que les nourrices soignent de leur mieux: il grandit, et son double grandit avec lui. Le double accompagne fidèlement son homme pendant les vicissitudes de l'existence terrestre. Après la mort, il le suit au tombeau et y réside près do La momie, tantôt caché dans les chambres funéraires, tantôt s'échappant au dehors, et reconnaissable, la nuit, à une lueur pâle qui lui vaut le nom de Lumineux. Khou.
Les dieux, les plus grands comme les moindres, ont leur double aussi bien que les hommes : roulement ils peuvent le diviser en autant de doubles, et le répandre sur autant do corps que cela leur convient, sans jamais le diminuer ni l'affaiblir. S'il plaît Rà, Horus, Amon, projeter hors d'eux quelqu'un de ces doubles, l'objet sur lequel il tombe, homme ou bête, pierre, arbre, statue, s'anime aussitôt et
.; . > — Amenhotpou III et son double : le double est au second rang.
participe de la nature du dieu qui pénètre en lui. Chaque âme royale est un double détaché d'Horus. Tant qu'un enfant prédestiné à régner est encore prince ou princesse, son double d'Horus demeure en lui comme endormi, et il parait n'avoir qu'une âme pareille à celle des autres hommes. Au moment qu'il monte sur le trône et saisit sa royauté, le double divin s'éveille et le transforme en un Horus vivant sur terre. Les noms d'épervier sont ceux par lesquels on distingue cet Horus de tous les Horus qui ont régné avant lui. ou qui lui succéderont dans l'exercice du pouvoir suprême. Les épithètes précédées du symbole de l'Horus vainqueur nous le dépeignent triomphant, pendant la durée de son existence royale, de tous les ennemis de l'Egypte, comme Horus triompha jadis de tous les meurtriers de son père Osiris. Le nom entouré du rectangle est la partie de l'Horus, le double, destinée à survivre : le rectangle est la chambre funéraire où il ira reposer un jour, et la porte fermée est la porte du tombeau.
Il ne perd rien de sa puissance à s'incarner de la sorte, et il garde jusqu'à la faculté de tirer hors de soi-même d'autres doubles, qu'il envoie au loin animer d'autres corps. Les statues du roi ont chacune un de ces doubles qui loge en elle, et fait d'elle une réplique vivante du roi sous son apparence d'immobilité. Lorsque Amenhotpou III construisit le temple de Soleb, en Nubie, il voulut y demeurer à côté de son père Amon. 11 fit tailler à son image une idole de granit rose, y fixa par la prière un de ses propres doubles, l'introduisit dans le sanctuaire, et accomplit en son honneur les rites qu'on célèbre pour l'intronisation des dieux : aujourd'hui encore, on le voit sur les murs du temple, prosterné en adoration devant lui-même. Le double, une fuis lit' à son eorps de pierre, ne l'abandonne plus tant qu'il reste intact; pour lui rendre sa Liberté, il faudrait connue tuer la statue en la brisant.
Pharaon est donc en réalité un dieu visible, un dieu devenu chair : on l'appelle le dieu bon, le dieu grand, le dieu vivant, et on ne l'aborde qu'avec les paroles et les honneurs dus à un dieu. Quand il s'éveille au malin, il est le Soleil qui se lève, et les gens de sa maison le saluent comme ils feraient Rà lui-même. « Tourne ta face vers
« moi, Soleil levant, qui éclaires les inondes de ta beauté, (( disque étincelant parmi les hommes, qui chasses les ténè- « bres de l'Egypte. Tu as la forme de ton père, quand il « se lève au ciel, et tes rayons pénètrent en tout pays; il « n'y a point de lieu qui soit privé de tes beautés, car tes « paroles règlent les destinées de tous les pays. Quand tu « reposes dans ton palais, tu entends ce qu'on dit en toute « contrée, car tu as des millions d'oreilles. Ton œjl brille « plus qu'étoile au ciel et voit mieux que le soleil. Si l'on « parle, quand même la bouche qui parle serait dans les a murs d'une maison, ses paroles atteignent ton oreille, a Si l'on fait quelque action cachée, ton œil l'aperçoit, ô roi, a seigneur gracieux, qui donnes à tous le souffle de la vie J . » Chaque mouvement, chaque action officielle du souverain est comme un acte de culte qu'on célèbre au chant des hymnes solennels. S'il donne une audience, celui de ses sujets qu'il admet à la faveur de le contempler ne l'aborde qu'avec une formule d'adoration dévote. S'il convoque le conseil pour une affaire quelconque, les grands du royaume ouvrent la délibération par une sorte de service religieux en son honneur. Figurez-vous Piamsès II, assis sur son grand siège doré, coiffé du diadème à deux plumes et cherchant un moyen de faciliter aux caravanes l'accès des mines d'or situées en Nubie, entre le Nil et la mer Rouge. Les convoyeurs chargés du transport des minerais se sont plaints
1. Cet hymne au roi est adressé à Minéphlah dans le Papyrus Anastasi n° IV, à son iils Séti II dans le Papyrus Anastau nà II.
humblement de ne trouver aucune source, aucune citerne, sur la route qu'ils sont obligés de suivre : « La moitié c d'entre eux meurent de soif avec leurs ânes, car ils n'ont « pas moyen de prendre assez d'outrés d'eau pour suffire a à l'aller et au retour )>. Les conseillers arrivent en présence du dieu bon, les bras levés dans l'attitude de l'adoration, et s'agenouillent face contre terre, tandis qu'on leur expose l'affaire. On leur dépeint en termes précis l'aspect désolé du pays, et on leur demande s'il faut ou non creuser des citernes le long du chemin.
Leur réponse ne se fait pas attendre. « Tu es comme « P»â », disent-ils tous ensemble, « tu es comme Hâ en m tout ce que tu fais, aussi les désirs de ton cœur se réali- « sent; si tu souhaites quelque chose pendant la nuit, à « l'aube cela est déjà. Nous avons vu beaucoup de miracles a que tu as accomplis depuis que tu t'es levé en roi du
inonde, et nous n'entendons rien, nos deux yeux ne voient ( ailleurs rien qui les égale. Tout ce qui sort de ta bouche, « c'est comme paroles d'Harinakhis1; ta langue pèse, les « lèvres mesurent plus justement que le poids le plus juste « de Thot2; que reste-t-il que tu ne connaisses? Qui donc « y a-t-il qui soit parfait comme toi? Où est la place que
tu ne voies? Il n'y a contrée étrangère que tu n'aies par- « courue, et ton activité court où tes oreilles attirent son « attention. Or, comme tu es le vicaire des dieux en ce 6 pays, tu en règles les destinées. Encore dans l'œuf, en « tes dignités d'enfant héritier, on te disait tout ce qui con- « cernait l'Egypte. Petit garçon, avec la tresse pendante sur « la tempe, aucune construction ne marchait qui ne fût sous
1. Roms à l'horizon du matin, et Horus à l'horizon du soir : le soleil à son lever et à son coucher.
2. Thot pesait les actions des hommes devant Osiris : il veillait à ce que la balance fût exacte, et en ajustait le fléau de manière à éviter toute erreur.
a ta direction, il n'y avait affaire que tu ignorasses, et tu « élais chef suprême des soldats. Adolescent, âgé de dix ans, « tous les travaux publics se faisaient par ta main qui en « jetait les fondations. Si donc tu dis à l'eau : « Viens sur o la montagne », les eaux célestes sortiront tôt à l'appel de (( la bouche, car tu es Rà incarné, Khopri crée en réalité, « lu es l'image vivante de ton père Toumou l'héliopolitain ; è le dieu qui ordonne est dans ta bouche, le dieu de la « sagesse est dans ton cœur, ta langue est le sanctuaire de « la Vérité, un dieu siège sur tes lèvres, tes paroles s'ac- « remplissent chaque jour, et ce que veut ton cœur se « réalise à l'égal de Phthah quand il crée ses œuvres, a Comme tu es éternel, on agit selon tes desseins et l'on « obéit à tout ce que tu dis, sire, notre maître. »
Ainsi parla le chœur des conseillers; quand il se tut. le vice-roi d'Ethiopie, de cmi les mines d'or relèvent, éleva la voix à son tour. « Le pays est donc en cet état : il « manque d'eau, depuis le règne de Râ, on y meurt de « soif, tous les rois antérieurs y ont désiré creuser une c citerne eans que leurs peines aient abouti, et même le i roi Séti Ier y fit forer, jusqu'à cent vingt coudées de proie fondeur, un puits, qu'on laissa inachevé parce que l'eau S n'y jaillissait point! Mais toi, si tu dis toi-même à ton « père le Nil, père des dieux : « Monte l'eau jusque sur « la montagne ! » il fera tout ce que tu auras dit, ainsi que « c'est arrivé pour tous ceux de tes projets qui se sont « accomplis en notre présence, et dont on n'avait jamais « entendu le pareil, même dans les chants des poètes; car « tes pères les dieux t'aiment plus que tous les rois qui a ont existé depuis Rà. » Ramsès, convaincu par ce discours, lança ses ordres, les pioches se mirent à l'œuvre, et la citerne fut établie au point convenable1. C'est là un
1. Ces discours et l'histoire de In citerne sont tirés d'une stèle de
exemple entre mille du langage qu'on doit tenir lorsqu'on a l'honneur périlleux d'émettre un avis devant Pharaon : nulle affaire, si petite qu'elle soit, ne peut être portée à sa connaissance qu'on ne lui rappelle longuement son origine surhumaine et sa propre divinité.
Les autres dieux se réservent le ciel. Pharaon possède la terre, non pas seulement la terre d'Egypte, mais la terre entière. S'il y a, en dehors de la vallée du Nil, des peuples qui se proclament indépendants ou des rois qui refusent de s'incliner devant lui, ce sont des rebelles, des o Enfants de la Révolte », que le châtiment atteindra tôt ou tard, et qui payeront leur liberté d'une heure d'une ruine éternelle. Leurs chefs sont qualifiés de vaincus, leur pays de vil : on écrit couramment dans les actes de la chancellerie royale le Vaincu de Khiti et Kaoushou la vile, pour désigner le prince des Hittites et les petits royaumes d'Ethiopie. Mais la terre n'est pas une : elle est divisée par le cours du soleil en deux parties égales, ou plutôt en deux terres, la terre du Nord ou de la nuit, la terre du Sud ou du jour. De même l'Egypte. La tradition raconte qu'aux temps anciens elle fut d'abord un empire unique, sur lequel quatre dieux, Râ, Shou, Sibou et Osiris, régnèrent tour à tour. Osiris fut tué traîtreusement par son frère Sit, son fils Horus se souleva contre l'assassin, et la guerre sévit jusqu'au jour où Sibou partagea le pays à l'amiable entre les deux rivaux : Sît reçut la vallée, Horus le Delta avec Memphis pour capitale, et chacune de ces deux moitiés eut désormais son roi et ses emblèmes différents. La déesse protectrice du Delta est un serpent, Ouazit, celle du Saïd un vautour, Nekhabit La couronne du Nord ^/ est rouge, celle du Sud est blanche ^. La plante symbolique du Nord est le papyrus
Ramsès II, datée de l'an III de son règne, et érigée à Koubùn. à l'entrée du chemin qui conduit du Nil aux mines de l'Elbaye.
rï, celle du Sud est le lotus j\ La séparation en deux Etats ne se prolongea pas au delà des dynasties divines : depuis Menés, « la moitié d'Horus et la moitié de Si f ont toujours été, au moins théoriquement, administrées par le
même souverain.
A dire vrai, l'union est toute personnelle, et les deux Égyptes ont un seul roi, sans cesser pour cela d'être deux Égyptes distinctes. Le souverain est le roi du Sud et le foi du Nord + J&, le maître du vautour méridional et celui de l'uraaus protectrice. Sa couronne, le pschent ^, est un appareil composite, formé par l'emboîtement du diadème blanc et du diadème rouge. Les bas-côtés de son trône sont décorés de lotus et de papyrus liés ensemble, ou de deux figures du dieu Nil qui attachent les deux plantes symboliques, à grand effort de jambes et de bras. Dien plus, au lieu que l'unité du roi procurât à la longue l'unité du pays, le dualisme du pays produisit un véritable dédoublement du roi, de tous les objets qui lui appartiennent, de toutes lea administrations. d'État. Le palais est formé de deux palais accouplés. Il se nomme par conséquent Pirâoui, la « double o grande maison », et de là vient ce nom de Pharaon, qu'on entend si souvent dans la bouche du peuple : l'Égyptien appelle son maître « Double grande maison » comme d'autres qualifient le leur de « Sublime Porte ». Le trésor royal est la double maison de l'argent et de l'or. Chacun des greniers où les receveurs des contributions rentrent l'impôt en céréales est le double grenier. Le blé, même quand on le récolte dans un seul champ, devient le blé du Midi et le blé du Nord. Dans une cérémonie, Pharaon coiffe la couronne du Sud, et tout ce qu'il offre aux dieux est du Sud, jusqu'au vin et à l'encens: quelques instants après, il pose sur son front la couronne du Nord, et il présente l'encens et le vin du Nord. Ses insignes ordinaires sont d'ailleurs ceux des dieux, ses parents. Il a comme eux les
sceptres à tète d'animal 1, le crochet ?, le fléau i\ , les bonnets chargés de plumes ft. les deux cornes flamboyantes, emblème de lumière. Le serpent qui se dresse sur son front, l'uneus d'or ou de bronze doré toujours fixée à sa coiffure, est imprégnée d'une vie mystérieuse, qui fait d'elle l'instrument des colères royales et l'exécutrice des desseins secrets. On dit qu'elle crache la flamme et détruit dans les batailles quiconque ose courir sus au roi. Elle communique aux couronnes blanches et rouges des vertus surnaturelles, et les change en magiciennes, en fées (oîrithaqaou), auxquelles personne ne peut résister.
Homme par le corps, dieu par l 'âme et les attributs, Pharaon tient de sa double essence le privilège d'être l'intermédiaire consTaiiUJIUré le ciel Ct'lalerre. Lui seul a de nature qualité pour transmettre les prières des hommes aux dieux, sesjr èrpç Quand on veut bien disposer les invisibles en faveur d'un vivant ou d'un mort, on ne s'adresse pas directement à Osiris, à Phtah, à Montou, car la requête ne leur parviendrait point : on prend Pharaon pour intercesseur et l'on fait passer le sacrifice par ses mains. Son intervention personnelle est presque toujours une fiction dévote, et le rituel ne l'exige pas; mais on proclame au commencement de la cérémonie que le Roi donne Voffrande — Souton di hotpou — à Osiris, à Phtah, à Montou, afin que ces dieux accomplissent les souhaits de tel ou tel individu, et cette déclaration tient lieu du fait. Chaque fois qu'on demande une grâce à quelque divinité, ou qu'on lui dédie un ex-voto, on se place sous l'invocation du roi : il n'y a peut-être pas deux inscriptions funéraires sur cent qui ne débutent par la formule Souton di hotpou, ou ne la renferment. Les dieux, de leur côté, ne cessent de correspondre directement avec Pharaon par tous les moyens dont ils disposent. Ils lui apparaissent en rêve, pour lui conseiller d»' partir en guerre contre tel ou tel peuple, pour lui dé
fendre de prendre part à une bataille, pour lui ordonner de restaurer un monument qui tombe en ruines. Au temps où Thoutmosou IV n'était encore que prince royal, il avait 1 habitude d'aller chasser le lion et la gazelle, en compagnie d'un seul serviteur, dans la partie du désert qui est à l'ouest de Memphis. Un jour, que le hasard l'avait mené jusqu'au voisinage delà grande pyramide, il se mit, pour faire la sieste
Fig. 30.
Le grand Sphinx ensablé.
de midi, à l'ombre du grand Sphinx, l'image du très puissant Khopri, le dieu vers qui toutes les maisons de Memphis et toutes les villes du voisinage lèvent en adoration leurs mains chargées d'offrandes. Le Sphinx était alors enseveli plus d'à moitié, et sa tête seule sortait du sable (fig. 50) : dès que le prince fut endormi, le dieu lui adressa la parole comme un père à son fils : « Kegarde-moi, contemple-moi, « ô mon fils Thoutmosou, car je suis ton père Harmakhouiti- « Khopri-Toumou, qui te promets la royauté, et tu portece ras les deux couronnes, la blanche et la rouge, sur le « trône de Sibou, le souverain des dieux1.... Le sable de la
1. Sibou est le Dieu-Terre, le mari de Nouit, la Decsse-Ciel.
« montagne sur laquelle je suis m'envahit : paye-moi de « retour pour mes bienfaits en me faisant ce que je dé- « sire. Je sais que tu es mon fils, mon défenseur : approche, a me voici avec toi, je suis ton père bien-aimé. » Le prince, en s'éveillant, comprit que le dieu lui annonçait sa royauté future, et lui demandait une promesse de déblaiement comme don de joyeux avènement. A peine monté sur le trône, il se souvint de son rêve et fit écarter le sable qui oppressait la grande image : la stèle qu'il lui dressa entre les pattes subsiste encore et raconte la vision à tout venant.
Le rêve prophétique n'est pas cependant le procédé que les dieux emploient le plus souvent pour se manifester au Pharaon : les statues qu'ils ont dans les temples leur servent d'interpreTes, tomme^elles sont animées d'un de leurs doubles, elles peuvent parler quand elles le veulent. Amon éleva la voix dans l'ombre du sanctuaire, et commanda à la reine Hatshopsitou d'envoyer une escadre aux pays des Aromates, pour en rapporter l'encens nécessaire aux sacrifices. Dans la plupart des cas, elles n'ont pas recours à la parole, mais se contentent du geste. Quand on les interroge sur un sujet déterminé, si rien ne bouge en elles, c'est leur façon de répondre non; si au contraire elles inclinent fortement la tète, deux fois de suite, l'affaire est bonne et elles l'approuvent. Lorsque Pharaon est à Memphis, c'est à Phtah qu'il demande conseil : à Thèbes, il consulte Amon, et la statue vivante d'Amon décide souverainement des questions les plus importantes.
Ram ses, arrivé devant la maison du gouverneur, s'arrête un moment, et fait dire par un des chambellans qui l'accompagnent : « Que Psarou vienne sans retard, afin de déli- « bérer avec Sa Majesté sur les choses de Syrie. » Psarou s'incline profondément en signe d'obéissance, monte sur son char, qui, par chance, élait déjà tout attelé, et rejoint
ClIAl'ITT.L III.
promptemenf le cortège en marche vers le temple (fig. 51). Deux coureurs, lancés à pleines jambes, refoulent les passants de la voix et du geste, et les obligent à se ranger en haie le long des murs, de manière à laisser le passage libre. Derrière eux défilent par pelotons, avec leurs officiers en serre-file, une trentaine de soldats appartenant aux différents corps de la garde, porte-étendard et porte-éventail, massiers tenant à deux mains le long lléau de guerre, lanciers armés de la pique, de la hache et du bouclier,