‹ Histoire ancienneChapitre 8 sur 26 · Â/SL · texte numérisé non relu

Â/SL

Fig. 32. — La reine sur son char, derrière Pharaon.

auxiliaires barbares inconnaissables à leur costume et à leur teint. Pharaon les suit, seul sur son char et précédant de peu la reine Isinofritari (fig. 52). C'est une femme encore jeune, aux traits fins et réguliers, mais déjà fanée et ridée sous le fard. Elle est, comme son mari, vêtue d'une robe longue dont les plis, soulevés par la rapidité de la course, s'envolent derrière elle. Une escorte de princes et de grands dignitaires chevauche en bon ordre derrière le couple royal, sans cesse grossie par de nouveaux arrivants. Tous ont l'éventail à la main, et sont debout sur un char conduit par un écuyer. La foule acclame Pharaon au passage et cherche à deviner les motifs qui l'ont décidé à sortir ce matin :

PHÀBÀON. 57

« il va faire un sacrifice à Moût ! — 11 va inaugurer la cha- « pelle de Khonsou! — Un courrier est arrivé de Syrie! — « Un courrier est arrivé d'Ethiopie ! » Pharaon cependant continue sa marche, insoucieux de l'émotion qu'il soulève; au hout de quelques minutes, il tourne à droite, entre dans une avenue bordée de sphinx en grès, et le temple d'Amon se dresse devant lui, dominant de sa masse les maisons environnantes.

Le temple est la maison du dieu. — Histoire du temple d'Amon à Thèbes

— h: roi dans la salle hypostyle. — Amon juge en dernier ressort. — Thoutmosou, le supérieur des greniers, et le patrimoine du dieu.

— Les greniers du dieu mis au pillage. — La séance solennelle dans le temple. — Amon rend son jugement. — Un courrier de Syrie et une dépèche en écriture cunéiforme : la guerre est déclarée. — Le sacrifice du taureau. — Le rituel du sacrifice et le khri-habi. — Amon promet la victoire au roi.

Le temple est la maison du dieu, où il habite corps et âme. Elle consista d'abord, comme celle des hommes, en une pièce étroite, sombre, mais couverte, au lieu de terrasse, d'un toit légèrement bombé, incliné d'avant en arrière : deux grands mâts encadraient la baie, auxquels on attachait des banderoles pour attirer de loin l'attention des fidèles, et un parvis bordé de palissades s'étendait devant la façade. On voyait, à l'intérieur, des nattes, des tables basses en pierre, en bois, en métal, quelques vases destioés à recevoir le sang, le vin, l'eau, les liquides qu'on apportait au dieu chaque jour. Quand le matériel du sacrifice s'accrut, le nombre des pièces s'accrut avec lui, et des chambres réservées aux fleurs, aux étoffes, aux vases précieux, aux provisions de bouche, se groupèrent autour de

Ja chambre primitive : ce qui était d'abord le temple entier se restreignit à n'être plus que le sanctuaire du temple, le tabernacle mystérieux du dieu souverain.

Il n'y a guère plus de deux mille ans que Thèbes est sortie de son obscurité1. Ses premiers grands rois, les Amenemhàïtet les Ousirtaseny construisirent, en l'honneur d'Amon, un édifice assez mesquin de calcaire blanc et de grès, avec des portes en granit : des piliers à seize pans en décoraient l'intérieur. Amon n'était en ce temps- Là qu'un pauvre dieu de province, moins estimé et moins populaire que ses voisins Montou d'Hermonthis ou Minou de Coptos ; un petit temple suffisait à sa petite personne, et de petits domaines pourvoyaient à ses petits sacrifices. 11 grandit en autorité pendant les longs siècles qui suivirent : quand les Pharaons de la xvme dynastie eurent chassé les Hyksos et régnèrent sans rivaux sur le monde, Amon conquit du même coup la suzeraineté sur les dieux des autres cités, égyptiennes ou étrangères, et sa maison d'autrefois devint trop étroite pour le contenir. Tant de souvenirs antiques s'y rattachaient qu'on se garda de la démolir, mais on l'entoura d'une ceinture de temples nouveaux, qui en firent le monument le plus vaste que l'on connaisse. Thoutmosou Pr éleva, en avant de la façade primitive, deux chambres précédées d'une cour et flanquées de chapelles isolées, puis, échelonnées l'une derrière l'autre, trois de ces portes monumentales accompagnées de tours qu'on appelle des pylônes. Thoutmosou III construisit d'immenses salles vers l'ouest. Amenhotpou III ajouta aux pylônes de Thoutmosou Ie' un quatrième pylône, d'une hauteur et d'une largeur prodigieuses. Enfin Kamsès Ier et

1. Il faut se rappeler que le récit est placé au début du règne de Rarasès II. au milieu du xive siècle av. notre ère. L'avènement de la xne dynastie se place entre 5200 et 3400 av. J.-C. et celui de la première dynastie thébaine, la xi- environ, deux siècles plus tôt.

Séti Ier ont employé leur règne à bâtir la salle à colonnes qui s'appuie au pylône d'Amenhotpou III. Elle mesure cinquante mètres de long sur cent de large (fig. 55). Au milieu, une avenue de douze colonnes à chapiteau en forme de cloche retournée, les plus élevées qu'on ait jamais employées à l'intérieur d'un édifice; dans les bascôtés, cent vingt-deux colonnes à chapiteau lotiforme, rangées en quinconce sur neuf files. Le plafond de la travée centrale court à vingt-trois mètres au-dessus du sol, et la corniche des deux tours le domine d'environ quinze mètres. Séti est mort au moment où la décoration des murs était à peine ébauchée, et Hamsès II ne réussira peutêtre à l'achever que s'il règne assez longtemps pour mourir centenaire1.

Pharaon est reçu en avant de la porte par deux prêtres aux pieds nus et à la tête rase. Ils se prosternent tandis qu'il descend de char, puis se relèvent et attendent ses ordres en silence, « Le premier prophète d'Amon est-il « dans le temple? — Le premier prophète d'Amon est dans « le temple. — Qu'il vienne sur l'heure. — Il ne peut venir « sur l'heure : Amon rend ce matin son jugement solennel « dans l'affaire du scribe royal, supérieur des greniers, « Thoutmosou, et le grand prêtre est en ce moment devant « la Sainteté de ce dieu. » Pharaon jette un regard distrait à travers la porte, et aperçoit la travée centrale de la salle hypostyle, à moitié remplie d'une foule immobile; tout au fond, par-dessus les têtes, trois arches sacrées apparaissent dans un rayon de soleil qui tombe obliquement du plafond. Le plus âgé des prêtres ajoute que la cérémonie touche à sa fin : le premier prophète sera libre dans une demi-heure au plus tard. Pharaon franchit le seuil et tourne aussitôt

1. Ramsès II mourut en effet presque centenaire, dans la soixanteseptième année de son règne.

Fig. 33. — Entrée de la salle hypostyle du temple d'Amon à Karnak.

à gauche, avec la reine. Les esclaves du dieu lui apportent un large fauteuil sculpté et doré, garni de coussins bariolés, haut sur pieds, muni d'escabeau (flg. 34) : il y prend place, et Isinofritari s'assied à son côté. Le gros de l'escorte, soldats et courriers, est resté au dehors et garde les chars; les princes et les dignitaires entrent à la suite du roi et se massent derrière lui, au rang que l'étiquette leur assigne, debout entre les piliers. Le silence, un moment troublé par l'arrivée du cortège, se rétablit plus solennel : Pharaon, perdu dans l'angle de la salle, séparé de la foule par les rangs pressés des colonnes, pourrait se croire seul dans la maison de son père Amon,si l'écho ne lui apportait de temps en temps un lambeau de mélopée religieuse ou le bruissement léger d'un chasse-mouches.

Les dieux ont parfois à juger des procès où leur religion seule est en cause. Il arrive en effet qu'un théologien conçoit, à force de méditer sur leur nature, des opinions contraires aux dogmes; s'il se risque à les exprimer, surtout s'il commet l'imprudence de faire des prosélytes, le collège sacerdotal auquel il appartient le cite à comparaître devant la statue du dieu, l'excommunie et au besoin le condamne à mourir par le feu. Le cas du scribe Thoutmosou ne touche pas à l'hérésie ; aucun point de doctrine si en jeu, et l'accusé n'a jamais manifesté l'intention de rien changer aux pratiques régulières du culte. diurne il est prêtre, el même de haut rang, nous sommes bien obligés de croire qu'il sait la théologie; mais il est

Fig. 54. — Le trône royal.

aussi le Supérieur des greniers d'Amon, et c'est à ce titre qu'il est appelé à rendre compte de sa conduite.

Les dieux sont en effet de grands seigneurs qui possèdent des biens et entretiennent un domestique nombreux pour les administrer. On doit élargir leurs temples, les réparer, les conserver en bon état, comme on fait les palais princiers. Leurs statues ont besoin de meubles, de vêtements, de bijoux, et les doubles qu'elles portent ne subsistent qu'à la condition d'être nourris chaque jour : elles ont d'ailleurs leurs serviteurs, les prêtres, auxquels il faut assurer le vivre et l'aisance, sinon la richesse. On y pourvoit, à la fondation de chaque temple, en leur donnant des terres, des bestiaux, des esclaves, des revenus divers, qui forment leur patrimoine personnel, et qu'elles payent de prières ou de sacrifices perpétuels à la mémoire du donateur. Ce patrimoine, une fois constitué, demeure inaliénable en droit et s'accroît sans cesse de legs et de donations nouvelles. Les maisons s'ajoutent aux maisons, les champs aux champs, les revenus aux revenus, et les biens de mainmorte — ce qu'on appelle les Offrandes du dieu, Hotpou noutir — finiraient par absorber le territoire entier et la richesse mobilière de l'Egypte, si le roi ou les seigneurs féodaux n'en confisquaient une partie de temps en temps, à la faveur d'une guerre civile ou d'une invasion étrangère.

Depuis l'avènement de la xvur3 dynastie, Amon a profité plus que tous les autres dieux, plus peut-être que Pharaon lui-même, des victoires remportées sur les peuples de la Syrie et de l'Ethiopie. Chaque succès lui a valu une part considérable des dépouilles ramassées sur les champs de bataille, des contributions levées sur l'ennemi, des prisonniers emmenés en esclavage. Il possède des maisons et des jardins à la centaine dans Thèbes et dans le reste de l'Egypte, des champs et des prés, des bois, des chasses, des pêcheries; il a des colonies en Ethiopie ou dans les oasis du désert

libyque, et, au fond du pays de Chanaan, ses cités vassales dont Pharaon lui laisse le tribut. L'administration de ce domaine exige autant d'employés et de bureaux que celle d'un royaume. Elle comprend d'innombrables directeurs des cultures, des intendants des bestiaux et des oiseaux domestiques, des trésoriers de vingt espèces pour l'or, pour l'argent, pour le cuivre, pour les vases et les étoffes de prix, des chefs d'ateliers et de manufactures, des ingénieurs, des architectes, des bateliers, une flotte, une armée, qui combattent souvent à côté de la flotte et de l'armée de Pharaon. C'est un véritable État dans l'État.

Thoutmosou est l'un des plus considérables parmi ces intendants. 11 administre les doubles greniers d'Amon à Thèbes, et tout le blé, tout l'orge, tout le dourah, tous les grains que le dieu récolte lui-même ou qu'il perçoit comme impôt sur ses sujets, lui passent nécessairement par les mains. Les greniers où il les emmagasine sont de grandes bâtisses en briques, formées de chambres étroites, hautes, voûtées, juxtaposées mais sans communication directe entre elles (fig. 55). Us n'ont que deux ouvertures, l'une au sommet, par laquelle on introduit le grain, l'autre au Fas du sol, par laquelle on le retire. Le blé, mis en tas dans la cour d'entrée, est mesuré par des boisseleurs jurés rous la surveillance d'un gardien : un crieur annonce chaque boisseau et un scribe l'enregistre. Dès qu'un tas est épuisé, des hommes de peine l'emportent dans des couffes et le rentrent sous la direction d'un magasinier : parfois une échelle mobile permet aux manœuvres d'atteindre à l'orifice supérieur de chaque cellule, parfois les cellules sont surmontées d'une terrasse à laquelle on accède par un escalier en briques. Thoutmosou sait ce que chaque grenier jauge, la quantité de blé qu'on y a déposée et celle qu'on en retire journellement, ce que la récolte de l'année courante a produit et ce qui reste encore en magasins de celle

AMONi LE GRAND DIEU DE TIIEDES. 65

des années précédentes : malhonnête ou négligent, il peut dérober ou faire perdre au dieu une part énorme de son revenu sans que l'on s'en aperçoive immédiatement.

Jusque dans ces derniers temps, sa probité n'avait jamais été mise en cause et sa vie était demeurée sans reproche; mais l'an passé, le bruit commença à se répandre que d'étranges irrégularités avaient été commises et se commettaient dans son service. On parlait de fraudes dans la réception et la distribution du blé, démesures faussées,

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Fig. 35. — Les greniers à blé : enregistrement et emmagasinement du grain.

de chiffres inexacts portés sur les registres, de vols pratiqués dans les magasins avec une impudence telle, que les malfaiteurs encore inconnus devaient se sentir assurés de la complicité tacite, sinon de la coopération active, des gardiens officiels. Tel grenier, qui renfermait deux mille boisseaux de dourah au moment de la fermeture, n'en avait plus contenu que douze cents quand on l'ouvrit trois mois plus tard, et personne ne pouvait dire ce que la différence était devenue. Les petits employés n'avaient rien vu de suspect et prétendaient ne rien comprendre à re qui se passait : ils se rejetaient la responsabilité de l'un à l'autre, et, sans accuser positivement personne, ils laissaient entendre qu'il fallait chercher plus haut les coupables, si l'on

LEtlT. I!l-T. CL. DE SIXIÈME. 5

désirait vraiment les découvrir. Les soupçons, vagues d'abord, s'attachèrent bientôt à Thoutmosou avec une telle force que le premier prophète résolut d'évoquer l'affaire au tribunal d'Amon.

Les statues prophétiques des dieux restent ordinairement cachées dans les profondeurs du sanctuaire. Quand on les en tire aux fêtes solennelles, pour les promener en pompe autour du temple et quelquefois à travers la ville, ce n'est qu'après leur en avoir humblement demandé l'autorisation. La statue approuve-t-elle de la tête, on enlève l'arche où elle repose et l'on part; si elle demeure impassible, on en conclut qu'elle ne veut pas se montrer, et l'on s'informe auprès d'elle du motif qui l'oblige à priver le peuple de sa présence. Le jour de la fête de Thèbes, la statue d'Amon refusa de sortir. On attribua son déplaisir aux malversations dont elle venait d'être victime, et Thoutmosou fut cité en jugement. Reconnu coupable, c'était pour lui la mort par le glaive, ou tout au moins l'emprisonnement et la confiscation. L'enquête, poussée avec vigueur, montra qu'il n'avait rien à se reprocher. Une vingtaine de magasiniers et de scribes s'étaient entendus, d'abord pour soustraire quelques mesures de blé qu'ils se partageaient, puis, enhardis par l'impunité, pour vider à moitié les greniers auxquels ils étaient attachés ; entraînés trop loin par leur avidité et sentant la découverte imminente, ils avaient essayé de se sauver eux-mêmes en rejetant les soupçons sur leur chef. Thoutmosou fut déclaré innocent, et le dieu, qui avait provoqué le procès, prit jour pour rendre publiquement son arrêt.

Ce matin donc, le premier prophète Baknikhonsoii, pieds nus, tête rase, l'écharpe blanche en sautoir, pénétra avei Thoutmosou dans le sanctuaire et s'arrêta sur le ko/ d'Argent, en face de l'arche d'Amon. Les divinités égyptiennes règlent leur manière Lie vivre sur la nature du pays qu'elles

habitent. Leur arche est toujours une barque, mais une barque réelle, relevée aux deux bouts, construite assez solidement pour pouvoir naviguer, et qu'on lance sur le lac sacré du temple plusieurs fois par an, au moment où l'on célèbre certains rites mystérieux, compris des seuls prêtres. Celle d'Amon porte à l'avant et à l'arrière une tête de bélier, surmontée du disque solaire et garnie d'un large collier rond (fig. 56). Elle est établie sur un brancard,

Fig. 5t). — L'arche d'Amon, portée par ses prêtres.

qui lui-même pose sur un socle carré, richement décoré. Une cabine assez haute, ce qu'on appelle un naos, se dresse au milieu et sert de logis habituel à la statue prophétique ; une longue draperie blanche, attachée par derrière, retombe sur les côtés du naos et le cache à moitié. Un sphinx à tète humaine, debout sur un support, garde la proue ; une figure d'homme, debout à la poupe, manœuvre les grandes rames gouvernails, et des statuettes, debout ou agenouillées dans différentes postures, représentent le roi en adoration devant son père divin.

Baknikhonsou ouvre avec respect les portes du naos, et la statue apparaît dans le fond, dorée, les cheveux et la barbé noire, les yeux en émail reluisant d;ins l'ombre. Il brûle quelques grains d'encens, prend deux rouleaux de papyrus scellés, les place sur les mains de l'idole, et d'une voix claire : ci Amonrâ, mon bon maître, voici deux livres « devant toi. L'un dit qu'on doit poursuivre le scribe « Thoulmosou et qu'il est coupable, l'autre qu'on ne doit « point poursuivre le scribe Thoutmosou et qu'il est inno- « cent. Tu sais distinguer le bien du mal, choisis selon ce « qui est juste. » Le dieu fait signe qu'il consent et saisit celui des rouleaux qui disait : « Qu'on ne poursuive pas « Thoutmosou, fils de Souâamon, car il est innocent ». Le premier prophète reprend : « Le scribe Thoutmosou a donc « trouvé grâce devant Amonrâ, mon maître. Mon bon sei- « gneur dieu, accorde qu'il ne soit point exécuté par l'épée,

qu'il ne soit pas jeté en prison, qu'il ne soit point puni « de la confiscation de ses biens », — et le dieu approuve;

— accorde qu'il soit rétabli dans ses dignités, et qu'il « recouvre sa charge Ci' intendant en chef des greniers »,

— et le dieu approuve encore. Aussitôt une quinzaine de prêtres soulèvent l'arche, et, la chargeant sur leurs épaules, la portent à travers les chambres et les cours du temple, jusqu'à l'entrée de la salle hypostyle, où l'arche de la déesse Moût et celle du dieu enfant Khonsou la rejoignent. La cérémonie recommence en présence de la foule. Le dieu, interrogé de nouveau, de nouveau proclame l'innocence de Thoutmosou, et le déclare réintégré dans ses fonctions.

lue si un individu, quel qu'il soit, dit à Thoulmosou, fils

« de Souâamon : « C'est à tort que tu exerces une charge

« auprès d'Amonrà », le premier prophète d'Amonrâ, le

roi des dieux, h' grand dieu qui a existé avant toule

chose, fera comparoir cet individu devant le dieu, car

c'est le dieu lui-même qui a établi Thoutmosou dans sa

« dignité, alors qu'il siégeait sur un trône élevé, dans le « temple! » Thoutmosou est désormais à l'abri de toute poursuite : quiconque voudrait lui jeter le passé à la face s'exposerait à la colère du dieu1.

Les trois châsses s'ébranlent lentement et rentrent dans leurs chambres ténébreuses, la foule se retire sans bruit, et Baknikhonsou court se prosterner aux pieds de Pharaon. Sa vie entière s'est écoulée dans le temple où maintenant

commande en maître : prêtre à seize ans, père divin à vingt2, troisième prophète à trente-deux, deuxième prophète à quarante-sept, Ramsès l'a promu premier prophète quelques mois après son avènement. Le pontificat d'Amon est, du consentement universel, la plus importante des trois hautes dignités religieuses qu'il y ait en Egypte. Celui de lia à Héliopolis et celui de Phtali à Memphis l'ont primé longtemps : aujourd'hui, il les prime à son tour et exerce sur le pays entier un pouvoir presque sans limite. Ramsès relève Baknikhonsou, lui apprend l'objet de sa visite. Il n'a pas fini de parler qu'un officier hors d'haleine se précipite dans le temple : le courrier de Syrie vient d'arriver et attend à la porte le bon plaisir de Sa Majesté.

À peine introduit, et sans lui laisser le temps de se jeter la face contre terre, ainsi que l'étiquette le voudrait, Pharaon l'interpelle : « Toi, qui es-tu? — Je suis au prince de « Mageddo, et je viens de sa part avec un message pour Sa « Majesté. » C'est une tablette en argile cuite, épaisse, écrite sur les deux faces. Pharaon sait l'araméen d'enfance, comme la plupart des Égyptiens de bonne maison, mais il

1. La longue inscription où ce procès est raconté est tellement mutilée par endroits que le sens n'en est pas toujours clair; j'en ai abrégé le détail, et je me suis efforcé de ne conserver dans mon récit que les faits à peu près certains.

2. Le titre de Père divin marquait, on le voit, un -des grades inférieurs delà hiérarchie sacerdotale dans le temple d'Amon: on ne sait quelles fonctions il comportait.

ne lit pas couramment les caractères cunéiformes. L'interprète pour les langues de Syrie sort des rangs du cortège, prend la dépêche des mains du messager et en donne lecture à haute voix. « Au roi, mon maître, mon Soleil, moi k Àbdadad, ton serviteur, je parle ainsi : Khitisarou, le « chef vaincu des vils Khiti, a rompu la paix et l'amitié u que ses pères avaient contractées avec tes pères. 11 a ou- « blié la puissance des dieux, tes maîtres, et il a rassemblé « ses généraux, ses fantassins, ses chars de guerre, il a « marché contre les préfets et les rois que tu avais établis « dans tout pays pour te payer tribut et rendre hommage « à Sa Majesté. 11 s'est avancé contre eux, il a tué leurs « guerriers, il a pris leurs troupeaux et emmené leurs « femmes et leurs enfants en captivité. J'ai donc envoyé a des espions dans son camp, leur disant : Allez et voyez « ce qui en est du vil Khiti. Et voici, ils l'ont trouvé <( établi à côté de Qodshou, la ville du chef vaincu d'A « maourou, lui et ses impies alliés avec lui. Et sache mon a seigneur le roi, mon Soleil, que le chef de Girgashou, « celui de Moushanit et celui d'Aradou, le chef d'ilion, « celui de Pédasos, celui des Mysiens, celui des Lyciens « sont avec lui, ainsi que le Naharanna tout entier. Puisse « mon seigneur le roi, mon Soleil, envoyer au plus tôt ses « archers, ei ses chars de guerre, car s'il tarde c'en est fait « de moi1. » Le moment est passé de demander au dieu s'il lui convient ou non de déclarer la guerre : la guerre est là, et Pharaon n'a plus qu'à partir pour l'armée. Il appelle Psarou, lui commande de prendre les mesures nécessaires pour mettre sur pied le contingent de Thèbes et du Saïd, expédie des courriers au vice-roi d'Ethiopie afin de lui apprendre son départ, puis se lève et pénètre dans le temple, où tout est prêt pour le sacrifice.

1 La lettre du prince il*' Mageddoa élu composée sur le module des lettres analogues découvertes à Tell el-Amama.

Les préliminaires se succèdent rapidement dans l'ordre accoutumé. La statue d'Amon est placée debout, en avant du sanctuaire, la face vers l'extérieur. Pharaon l'habille, la parfume, lui présente successivement cinq grains d'encens du Midi, cinq

grains d'alun du r* a £ * * <r^;r»*»»;V> **y--',- * ^-i<~>*^>~k*\ Nord, quatre vases d'eau rouge, quatre vases d'eau ordinaire (fig. 57).

Ce n'est pas sans raison que le nombre quatre prédomine dans les cérémonies. Le monde se partage en quatre régions, ou plutôt, pour employer le terme technique, en quatre maisons qui répondent à nos points cardinaux et sont placées sous la protection de divinités différentes. Le roi leur doit à chacune un hommage égal : il fait donc quatre fois le tour de la statue et consacre, à chaque fois, un des quatre objets dont se compose chaque partie de l'offrande, un par maison ou par point de l'horizon.

L'eau répandue, il se rend promptement dans la cour qui précède le vieil édifice d'Amenemhâït, et reçoit des mains d'un prêtre un lasso en cuir tressé : son fils aîné, Amonhikhopshouf, vient se ranger derrière lui. Le sacrifice était au début un véritable repas que le célébrant, roi, prince ou

Fis.

— Offrande de l'eau rouge au dieu Amon.

simple particulier, devait préparer et servir au dieu de ses propres mains. Il allait donc aux champs lacer le taureau à demi sauvage, le liait, l'écorchait, en brûlait une partie à la face de l'idole, distribuait le reste aux assistants avec une profusion de gâteaux, de fruits, de légumes et de vin : le dieu était présent, son corps et son double, se laissait vêtir et parfumer, mangeait et buvait le meilleur de ce qu'on servait devant lui sur la table L'apport de l'encens et de l'eau avaient eu pour résultat de préparer la statue prophétique au banquet, comme on y prépare un hôte en lui donnant à laver et en l'oignant d'essences odorantes : le roi peut maintenant partir en chasse.

Le temps avait atténué peu à peu la rudesse du rite primitif : il avait transformé ce qui était au début poursuite et festin réel en un simulacre de poursuite et de festin. Ramsès n'est pas dispensé de prendre lui-même la bête, mais on lui évite la peine d'aller la chercher au pâturage, et le risque de la voir s'échapper ou de recevoir d'elle un coup dangereux. Le sacrifice majeur, celui qu'on célèbre dans les circonstances solennelles, comprend naturellement quatre victimes; l'esprit d'économie en réduit ordinairement le nombre à deux, et même à une seule, qu'on appelle alors le Taureau du Sud. Les serviteurs du temple l'amènent au licou dans l'endroit désigné, et lui attachent la corne droite à la jambe droite de derrière, en lui renversant légèrement la tète et en lui passant la corde par- <!''>sus l'épaule gauche, de manière à lui gêner les mouvements et à lui paralyser presque entièrement le cou, s'il s'avisait de vouloir jouer des cornes. Cela fait, on le pique, et, dès qu'il est parti, le prince royal le saisit par la queue à deux mains, et Ramsès lui lance le lasso autour des cornes (fig. 38). Comme il s'arrête, étourdi de cette attaque et ne comprenant rien à ce qui lui arrive, les prêtres se

AMON, LE GRAND- DIEU DE TflEBES. 7"

précipitent sur lui, le renversent et lui lient les quatre jambes en un faisceau unique (fig. 59).

Cependant Pharaon s'est armé d'une longue canne droite, unie, sans ornements, et d'une masse légère, à tète en pierre blanche, souvenir de la massue avec laquelle ses

FLr. 38. — Le roi lace le taureau du sacrifice.

ancêtres abattaient leur proie. Dès que la victime est parée, il étend la masse au-dessus d'elle comme pour la frapper (fig. 40). Aussitôt le boucher sacré lui ouvre la gorge d'une oreille à l'autre. Un des aides reçoit le sans: dans un

Fig. 59. — Les prêtres renversent le taureau lacé par le roi.

bassin en cuivre et l'apporte chaud encore devant la statue. D'autres détachent en quelques coups de tranchet les parties sacramentelles, le cœur, le foie, la rate, la cuisse (fig. 41). Les autres enfin apportent en courant les mor-

Fig.

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