‹ Histoire anecdotique de la jeunesse de MazarinChapitre 16 sur 22 · Jcarâ Habert, trésorier des guerres · texte numérisé non relu

Jcarâ Habert, trésorier des guerres

remarquer à M. le cardinal Bichi le procédé de M. le cardinal Barberin, il lui dit que c'étoit faute de s'en être souvenu; à quoi M. le maréchal répliqua en souriant quUI savoît bien qu^il n'étoit pas digne du souvenir de M. le cardinal Barberin, mais que cette excuse étoit en core pire que la discourtoisie dont il avoit usé. Cependant, nonobstant qu'il ne vît rien disposé pour la satisfaction du roi sur T affaire de la Trinité-du-Mont, le cardinal Bagni et Mgr Mazarin ayant désiré qu^il vit M. le cardinal Barberin au sujet de la promotion (du P. Joseph), bien qu'il eût une grande répugnance à cette visite, toutefois, en une affaire importante comme celle-là, et que Sa Majesté désire tant, il s'accommoda à leur avis et prière, ainsi qu'on aura vu par les dépêches; et après celte visite faite au cardinal Barberin, ledit maréchal s'en alla à Frascati pour donner le temps à ces messieurs de faire ce qu'ils avoient estimé pour le mieux. Et pour ôter tout sujet de plainte, il fit sortir le Rouvray de B-ome et l'emmena avec soi à la campagne, où ledit maréchal étant visité par les cardinaux Antoine et Bichi, et voyant qu'ils ne lui disoient rien de l'affaire de la Trinilé-du-Mont, il envoya son secrétaire à Rome pour leur en parler, et au cardinal Bagni aussi, auxquels il offrit de nouveau que s'il n y avoit qu'à renvoyer Rou-

vroy et les autres qui Tavoient assisté, il étoit tout prêt de le faire, pourvu qu'il fût assuré que le roi recevroit contentement en une offense publique et en laquelle les cardinaux Antoine et Bichi s'étoient portés dès le commencement avec tant de chaleur et démonstration de ressentiment. A cela M. le cardinal Antoine répondit qu'il en parleroit à son frère; et dej^uis, la réponse fut qu'il falloit se donner patience et résoudre premièrement Taffaire de la promotion qui étoit sur le tapis. Cependant M. le maréchal ayant reçu des dépèches du roi et de M. de Chavigny du 6 octobre, rechercha d^avoir audience du pape pour satisfaire aux ordres apportés par lesdites dépêches ; mais quelque instance qu'il ait faite, il n a pu l'avoir, la réponse ayant été que le pape se vouloit purger; sur quoi il prit occasion de venir à Rome le dimanche 23 octobre, pour voir M. le cardinal Antoine et les autres messieurs et se plaindre de ce qu'il ne pouvoit pas voir le pape. Or il ne fut pas plutôt à Rome, que beaucoup d'autres avis qui lui avoient été donnés lui furent confirmés, qu'en toutes façons on avoit résolu de faire assassiner le Rouvroy, qu'il y avoit des gens apostés pour cela et qui avoient promis de le faire. Sur cet avis et à l'heure même, il dépêcha à la maréchale d'Ëstrées, afin qu'elle empêchât que ledit Rou-

vroy sortît du logis ; et étant retourné le soir même à Frascati, il lui dit, comme les avis étoient indubitables, qu'il ne devoit point sortir qu'accompagné, et que ceux qui avoient pris la commission de Fassassiner, étoient canailles et gens lâches, qui n'oseroient Tenti^eprendre quand il y auroit du monde ayec lui.

Nonobstant cet avis et cent autres que ses amis particuliers lui avoient donnés, ledit Rouvroy ne pouvant croire que le cardinal Barberin qui paroit si saint homme, dût appuyer un assassinat, le vendredi 28 dudit mois, il sortit seul et fut tout le matin dehors; et comme il retournoit au logis sur les sept heures, des gens cachés derrière des haies lui tirèrent par derrière une arquebusade qui lui bailla dans la tête et le tua tout roide; et tous au même instant, ils lui coupèrent la tête et l'emportèrent. Il semble qu*il y ait eu de la fatalité en ce malheur, lequel il n'a pu éviter nonobstant les avis qu'il en avoit, et le moyen qu'on lui a voit donné de s'en garantir, en tenant toujours près de soi cinq ou six personnes qui étoient tout exprès ordonnées pour cela. Mais avec tout cela, il n'a pas laissé d'être malheureusement assassiné ; et perdant la vie, a laissé au maréchal un déplaisir très-sensible. Sur quoi Sa Majesté considérera que ledit ambassadeur a toujours offert d'envoyer et éloigner le Rouvroy, pourvu que l'on

donnât satisfaction au roi pour l^a£Paire de la Trinité-du-Mont, ainsi qu^on lui avoit fait espérer dès le premier jour ; que depuis trois mois ledit cardinal Barberin a toujours gauchi et manqué de promesse; et sur cela, Sadite Majesté jugera si elle doit témoigner du ressentiment d'une telle violence, ou, en la dissimulant, permettre audit ambassadeur d'en tirer raison par les mêmes voies dont on s'est servi. Cette relation a été bien lue par le sieur Bracliet en présence de MM. le cardinal Bichi et Mazarin, qui l'ont reconnue entièrement véritable, aussi bien que la première qui a été faite de l'affaire de la Trinité-du-Mont, laquelle ledit maréchal leur a lue lui-même auparavant que de l'envoyer en France ; et le sieur Brachet peut faire foi comme ils ont plusieurs fois confessé que ces relations étoient vraies en toutes leurs parties. »

Nous ne ferons sur cette pièce qu'une seule remarque : c'est que « ceux qui avoient assisté Rouvroy » sont certainement les deux estafiers de l'ambassadeur dont parle le biographe.

Lorsque, le 16 décembre 1639, le roi envoya ordre aux agents du clergé de faire savoir aux évéques « qu'ils n'eussent aucun commerce avec le nonce Scoty, » il en donna deux raisons : la première étoit que « le nonce avoit été

envoyé exclusivement pour entendre les propositions du roi au sujet de la paix, et qu'il n^avoit aucune fonction ordinaire en vertu de laquelle il dût avoir aucune communication avec eux; » la seconde que « Sa Majesté lui ayant fait savoir ces jours passés, par le sieur de Chavigny, secrétaire d'Etat et de ses commandements, que l'offense que son ambassadeur avoit reçue à Rome par l'assassinat commis en la personne d'un de ses domestiques, ensuite des grands mécontentements qui ont été donnés à Sa Majesté sur le fait de la Trinité-du-Mont, et de la mémoire de feu M. le cardinal de La Valette*, l'ayant contraint à ne désirer plus que son ambassadeur allât à l'audience de Sa Sainteté, jusqu'à ce que l'injure qu'elle avoit reçue eût été réparée , elle ne pouvoit ainsi la lui donner jusqu'au même temps, au lieu de recevoir cet expédient avec le respect qu'il devoit avoir, en tant qu'il auioit ouvert le chemin à un accommodement , il fut si peu considéré que de dire audit sieur de Chavigny qu'il avoit cœur et esprit pour agir, et qu'il feroit en sorte que la plupart des évêques de France se trouveroient pour Sa Sainteté contre le roi. »

1 . Il ne lui avoit pas été fait de service à Rome après sa mort, contre Tusage.

Oq voit combien habilement Taffaire de l'assassinat de Rouvroy a voit été mêlée à celle de la Trinité-du-Mont ; et ainsi est justifiée l'opinion du biographe par le caractère des dépêches.

40. Nous traduirions plus volontiers ainsi les paroles de Mazarin : « Ou je resterai prélat, ou je deviendrai cardinal. » On sait que les cardinaux sont toujours institués sous le titre de quelque saint.

41. Il est dit dans les manuscrits 10 487 du Fonds Baluze et 5485 du Supplément fr ancois que ce fut le roi qui donna au maréchal Tordre « d'assister, comme auparavant, à toutes les solennités de la cour pontificale. » Gela s'accorde mieux avec ce qui est dit dans Tordre aux agents du clergé que nous venons de citer.

42. Tallemant des Réaux a connu les deux faits qui forment comme le fond de ce curieux récit : nous voulons parler de la délivrance de Bianconi et de l'assassinat de Rouvroy. Il les raconte avec des détails qui lui appartiennent en propre, dans Y Historiette du marechai d'Estrées^. « Le Rouvroy, dit-il, étoit un

i . Page 383 du premier volume, édition de M. Paulin Paris.

vieux débauché, tout pourri. D'une piqûre d'épingle, on luifaisoit venir un ulcère. Jamais je ne vis un si grand brutal. » Tallémant ne sait pas bien pourquoi Bianconi, qu'il croit valet de Rouvroy, et qu'il signale d'ailleurs comme tenant une académie de jeu, fut pris et condamné aux galères. Il se contente donc de ce peu de mots : « Ce valet fit quelque chose. » Il reprend ensuite : « Comme on le menoit aux galères avec beaucoup d'autres, le Rouvroy, avec un valet de chambre du maréchal, n'ayant chacun qu'un fusil et leurs épées, mettent en fuite vingt-cinq ou ti'ente sbires qui avoient chacun deux ou trois coups à tirer.,.. Le Rouvroy met tous les forçats en liberté. Voilà un grand affront pour les Barberins ! » Pourquoi ? Tallémant ne s'en explique pas. Sa remarque n'en est pas moins précieuse. Elle prouve que les Barberins étoient mêlés personnellement à l'affaire.' On a vu comment dans la narration de notre biographe. « Le maréchal, continue Tallémant, fait sauver son homme et lui donne, pour le garder à la campagne, huit ou dix soldats françois des troupes des Vénitiens ; car il eut peur qu'on ne lui fît chez lui quelque violence. Les Barberins emploient un célèbre bandit, nommé JuUo Pezzola, qui met des gens aux environs du lieu où étoit le Rouvroy; je pense que c'étoit sur les

terres du duc de Parme, à Caprarola ou à Castro. Le Rouvroy, comme il ëtoit fort brutal, s'évade et s'en va à la chasse sans ses soldats. Les bandits ne le manquent point, et de derrière une haie le tuent et en portent la tête au cardinal Barberin. » C'est le cardinal François. Nous avons appris par notre biographe quel rôle il avoit joué dans cette expédition. Tallemant des Beaux ajoute que le maréchal jeta feu et flamme, que vainement, pour l'apaiser, Julio Pezzola ofifrit de lui apporter les têtes des sept assassins, qu'il s'en alla à Parme, où il excita le duc contre le pape, enfin « qu'il fut longtemps qu'il n'osoit revenir à Paris; car le cardinal deBichelieu n'avoit pas trop approuvé sa conduite. >»

Malgré les différences qui se remarquent dans les détails entre la version de Tallemant et celle du biographe, il est évident que le fond est absolument, identiquement le même. La dernière, plus complète, est aussi plus exacte. L'auteur, qui étoit à Rome, a pénétré plus avant dans les obscurités mystérieuses de cet événement tragique; il en a mieux connu tous les acteurs; il a été informé plus sûrement de la mesure dans laquelle ils y ont participé et des mobiles qui les ont fait agir. Le savant commentateur de Tallemant, M. Paulin Paris, a recueilli dans ses notes une pièce

jusque-là inédite qui vient merveilleusement à Tappui de notre opinion. Cette pièce, qui appartient à la Bibliothèque impériale, a été copiée en 1835 par les soins de Henri Beyle (M. de Stendhal), Elle est intitulée : l^a Taglia di testa di Monsignor o monsieur il cavaliero Ruri^ cavallerizzo del ambassatore di Francia^ marchese di Cùure^ condamnato, dal tribunal del goi^erno per ai^ere levato Giulio Bianconi dalle mani de Birri, Le narrateur rend compte de la délivrance de Bianconi précisément avec les mêmes circonstances que notre biographe, si ce n'est qu'il dit que Rouvroy étoit accompagné de beaucoup d^^hommes armés (molti armati)y la plupart estafiers [la maggior parte staffi.eri\ et qu'il fit monter le croupier sur un cheval rapide après l'avoir délivré : «< Il aborda la dernière file des galériens où étoit Bianconi, l'appela par son nom, le prit par la main, coupa la corde qui le retenoit, et Tenleva des mains de la justice sans aucune résistance des sbires. » Venant au meurtre de l'écuyer, il ne parle que d'un assassin; c'étoit un bandit condamné à mort qui s'étoit engagé à tuer Rouvroy si on vouloitlui donner sa grâce. Mais il raconte que l'assassinat fut commis sur le territoire de Frascati, en un lieu appelé Villa Taverna; qae Rouvroy visoit un merle quand le sicaire lui tira son coup d'arquebuse ; que sa tête coupée

fut préseDtée au secrétaire du gouverneur, puis livrée au bourreau, qui la porta dans le courtil du pont Saint-Ange, la montra au peuple en disant : « C'est la tête de M. Rouvroy, écuyer de Tambassadeur de France, » et la jeta où se jettent d'ordinaire les têtes des bandits.

Voilà bien ce que dit notre biographe. L'auteur de la pièce, il est vrai, ne paroît pas avoir connu l'origine de l'affaire : le décret du cardinal François contre les tripots, la résistance de l'ambassadeur, la désobéissance de l'écuyer et du croupier ; mais il en sait la fin : « Le roi , dit-il , menaçoit de faire occuper par ses troupes l'État ecclésiastique, si le pape ne lui envoyoit pas un blanc seing pour les satisfactions qu'il exigeoit , par exemple la destitution et la dégradation ( inabilitando lo alla porpora) du gouverneur de Rome , la mort du chef de la police, etc.; mais Mazarin, qui n'étoit pas prélat, fut député vers la cour de France ; et il sut ménager un arrangement avec tant d'habileté, que le roi, épris du sublime génie du négociateur, ne donna pas suite à ses menaces et le fit élever au cardinalat. »

Benedetti n'a qu'une phrase sur la triste aventure de Rouvroy. Après avoir dit que Mazarin apaisa merveilleusement les différends élevés entre les Médicis et don Philippe Colonna , « il empêcha , continue-t-il , de plus

grands désordres qui poinroient naître du sort funeste de récuyer du maréchal d'Estrées, ambassadeur de France. » Gualdo Priorato copie simplement Benedetti. Aubery ne touche pas un mot de l'affaire du tripot ; mais il raconte longuement les grands démêlés du maréchal avec les Barberins qui prétendoient le faire rappeler à Paris, les motifs de plainte que par suite la cour de Rome fournit à celle de France; il y mêle les négociations des princes de la maison de Savoie; et il termine ainsi : « Mazarin ne pouvoit être cardinal que par la paix et raccommodement des différends que nous avions avec la cour pontificale. Tout se pacifia. Les Barberins virent, comme auparavant, le maréchal d'Estrées, notre ambassadeur; et celui-ci eut une très4ongue et très-favorable audience du pape; à quoi Ton ne doute point que notre prélat n'ait pareillement eu trèsgrande part et qu'il n'y ait travaillé à son ordinaire de très-bonne sorte. »

43. Nous ne voyons pas qu'aucun des historiens du cardinal confirme cette anecdote; mais Benedetti et Gualdo Priorato assurent que, dans une maladie grave que fit Mazarin, le roi l'honora de sa visite. C'est peut-être assez pour justifier ce que dit ensuite notre biographe.

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