LA BARRIERE DES MARTYRS
A l'origine, c'était la Barrière de Montmartre, parce qu'en effet elle conduisait à ce village fameux à plusieurs titres, — les uns anciens ,& les autres modernes. Puis elle s'était appelée ^^rr/ér^ des Martyrs^ parce qu'elle était située à l'extrémité de la rue de ce nom, qu'elle fermait,
Montmartre ! Frêdégaire l'appelle Mons Mercurii, l'abbé Hilduin Mons Martis, Frodoart & l'abbé Lehœuî Mons Martjyrum, — sans compter les autres hagiographes ou hiftoriographes, petits ou gros, connus ou inconnus, bénédictins ou regrattiers littéraires^ qui l'appellent à leur fantaisie. Il y en a pour tous les goûts. Et puis cela permet à ces chroniqueurs, sacrés ou profanes, de placer là, tantôt un temple de Mercure, tantôt un temple de Mars, tantôt un lieu deftiné au supplice des coupables — & même des innocents.
loo Les 'barrières de 'Paris
Cette dernière hypothèse eft la plus vraisemblable. Nous avons un vieux mot français, martrqy, qu'on retrouve dans la plupart des villes du Centre & du Nord, & qui ne signifie pas autre chose que ce qu'a signifié pendant longtemps la place de Grève. Maintenant, que ce lieu ait été témoin du martyre de saint Denis ou du supplice de misérables inconnus, voilà ce que les plus savants ignorent & ce qu'il m'eft bien permis, à moi ignorant, de ne pas savoir. Assurément cela eft fâcheux pour la mémoire de saint Denis & de ses deux compagnons, saint Eleuthère & saint Ruftique, qui se trouve ainsi couverte d'obscurité , à moins que l'on ne veuille accepter la légende qui les concerne — & qui ne doute de rien, elle.
Quoi qu'il en soit de cet épisode final de la vie de l'apôtre des Gaules, une vénération s'était attachée, dès le troisième siècle, à cette colline expiatoire qui dominait Paris comme un remords. Une crypte, découverte en 1 6 1 1 , & probablement contemporaine de la Passion de saint Denis, servit pendant longtemps de prétexte à de pieux pèlerinages, qu'augmenta encore, au douzième siècle, l'éreclion d'une chapelle fondée par Alix de Savoie, femme de Louis VI, &, à côté de cette chapelle^ l'érection d'un monaftère de bénédidines. Aussi, pendant longtemps, la Chaussée des Martyrs, qui continue la rue de ce nom, fut-elle le chemin battu par des processions de fidèles & de curieux qui, dans les grandes circonftanceSj s'en allaient vers le sommet du Mont Sacré pour y implorer l'assiftance de Dieu ;
La barrière des ^Martyrs loi
& même^ après la deftruction de l'abbaye, le peuple parisien continua d'aller chaque année visiter processionnellement l'église Saint- Pierre, dont le curé avait l'autorisation d'établir un Chemin de la Croix, avec ses neuf ftations. La génération de i83o se souvient de ce Calvaire de Montmartre ; mais celle de 1 860 ne se doute même pas qu'il exifte encore^ — malgré les indulgences plénières accordées par Grégoire XVI. Les Parisiens perdent aussi volontiers leurs vieilles habitudes qu'ils en prennent de nouvelles : voilà une trentaine d'années que le pèlerinage de Montmartre eft abandonné^ comme celui du Mont-Valérien, — tous deux fort en honneur sous la Reflauration. La foi se dissout peu à peu dans les âmes, le siècle se fait athée.
Quant à la Chaussée des Martyrs, qui montait jadis jusqu'au sommet de la butte, & à laquelle la rue Antoinette barre brutalement lechemin^ elle ne voit plus maintenant^ en guise de pèlerins, que les employés qui ont choisi Montmartre comme résidence, &^ de temps en temps, des nouveaux mariés qui s'en vont faire leur repas de noce au Pavillon des Princes^ — un reftaurant ambitieux tenu par le successeur de l'illuftre Lointier. On feftine là de la même façon qu'à la Boule Noire, — le reftaurant d'en face, — & peut-être y danse-t-on avec moins d'entrain qu'à VElysée.
Malgré la rue Antoinette & sa barricade de hautes maisons, je ne crains pas de remonter de temps en temps la Chaussée des Martyrs & d'aller m'inftaller au sommet extrême de cette montagne autrefois cé-
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lèbre^ aujourd'hui découronnée de son abbaye & décoiffée de ses moulins qui lui prêtaient une physionomie originale. J'éprouve une âpre joie à contempler ainsi cette grande ville qui fait tant de tapage & de fumée, & qui ne tient pas cependant^ pour mes yeuXj plus de place qu'elle n'en occupe sur la carte de France, — la circonférence d^une pièce de cent sous, ses armes parlantes ! Moi^ atome sans nom^ né d'hier, mort demain, je ressens à Tàme comme une acre volupté en songeant à ce million d'autres atomes qui dansent à mes pieds, dans cette fumée, au milieu de ce bruit, à toutes ces fourmis humaines qui s'agitent sans que Dieu les méne, inquiètes, épeurées, affolées de convoitises, & chacune d'elles traînant son fétu de paille comme un boulet de fer. Dans cette contemplation absorbante , qui m'extériorise momentanément , & d'acleur de la grande mêlée sociale me transforme en specfateur, j'oublie que, moi aussi, j'ai ma pierre à rouler, & je dépense tant de méprisante pitié pour les autres qu'il ne m'en refte plus assez pour moi — qui peut-être en ai plus besoin que personne !
Ainsi donc c'eftcet amas confus de cheminées noircies par les pluies & par les fumées qui donne le la dans le concert universel ! C'efl ce tas de moellons qui pèse sur le monde ! O dieux immortels ! que cela me semblerait triffe si je n'avais, pour me dérider, quelque bonne ironie gauloise ou saxonne, — par exemple, l'hiffoire que Sam raconte à son maître Pickwick, de ce charcutier qui avait inventé une mécanique à va-
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peur^ patentée^ pour fabriquer des saucisses sans fin. Il était très-fier de sa mécanique, ce charcutierj mais un peu moins de sa femme, (c la plus mauvaise des mauvaises. » Un jour il disparaît sans qu'on sache oii il eft alléj & sa femme^ parfaitement consolée, continue son commerce. Quelques jours après celui-là, un vieux gentleman vient se plaindre à elle qu'il a trouvé des boutons dans ses saucisses, — des boutons de culotte. La veuve n'en veut rien croire ; le vieux gentleman, pour la convaincre, lui montre les fragments recueillis par lui ; alors, elle, les reconnaissant, lui dit tranquillement : (i Ce sont les boutons de la culotte de mon mari ; dans un moment d'impatience^ il se sera bêtement converti en saucisses... »
Une bouffonnerie de ce genre — qu'elle soit de Dickens ou de Rabelais, de Swift ou de Gozlan — appliquée comme cataplasme sur un esprit malade ou battu du diable, dirait Saint-Simon, vous le guérit en un tour de main. Essayez-en!
LA "BARRIÈRE %OCHECHOUART
Elle était située à l'extrémité de la rue du même nom qui, comme elle, le devait à dame Marguerite Rochechouart de Montpipeau , abbesse de Montmartre en 1718, morte en 1727. L'honnête M. Le Doux n'avait pas eu le temps de s'occuper d'elle, &, pendant une quarantaine d'années, elle était reftée sans «monument » : ce'ne fut qu'en 1826 — époque mémorable de la Déclaration des évêques de France relativement à l'indépendance des rois dans Tordre temporel— qu'on songea à la « décorer. » 1860 lui a arraché sa décoration.
Dame Marguerite de Montpipeau à part, tout l'intérêt de cette barrière lui venait de son voisinage du hameau de Clignancourt^ dont l'exiftence remonte au treizième siècle^ ainsi qu'il appert d'un vieux titre où ileftdit qu'un seigneur de Clignancourt tenait à Paris un terrain du seigneur de la Tour de Senlis.
io6 Les barrières de ^aris
Là, comme à Montm.artre & aux environs^ les soudards de toutes les époques prirent leurs ébats^ — & l'on sait ce que sont les ébats des soudards! Au quinzième siècle, Bretons & Bourguignons — dit la Chronique scandaleuse de Louis XI ^ à l'an 1475 — (c furent es terrouers de Clignencourt prendre & vendanger toute J.a vendange qui y estoit, jaçoit ce qu'elle n'estoit point meure... » Vous voyez d'ici les résultats! Mais cette punition était encore trop douce pour des gens de cette trempe.
En 18 15, l'armée anglaise, campée aux portes de PariSj imita tout naturellement les Bretons & les Bourguignons de 1475^ — sans doute pour épargner aux vignerons la peine de vendanger eux-mêmes leurs vign-es, — & elle fut punie comme ils l'avaient été.
Un Parisien de 1790 ne reconnaîtrait plus aujourr d'hui cette barrière Rochechouart, qui alors confinait à des terrains vagues. Le seul établissement qui y donnât un peu de vie & de gaieté était un quadrilatère entouré de cordes, au centre duquel on voyait un jeij de tonneau & des tables pour les buveurs. C'était l'enibryon du Petit-Ramponneaii aduelj qui a déjà fait la fortune de trois ou quatre de ses propriétaires.
Je n'ai plus rien à dire de cette barrière^ — sinon que son chemin de ronde était bordé par les murs de clôture de l'abattoir, conitruit en 1809 par M. Poidevin, architecte.
LA "BARRIERE TOISSONNIÈRE
Aucun monument ne décorait d'abord cette barrière, située à l'extrémité de la rue du Faubourg- Poissonnière; ce ne fut que dans les premières années du règne de Louis- Philippe^ vers i838 ou 1839, qu'elle eut sa décoration — dont elle se serait certainement passé. C'était, officiellement, la barrière du Télégraphe, parce qu'elle conduisait, ni plus ni moins que la précédente, au télégraphe des frères Chappe, établi sur les hauteurs de Montmartre^ derrière l'ancienne abbaye; mais, pour tout le monde, c'était la barrière Poissonnière.
Au dix-septième siècle, cet endroit — qu'on appelait le Chemin de la Nouvelle-France — était semé de jardins, de cabarets & de guinguettes. Au dix-huitième ^siècle, les maisons n'y abondaient pas davantage,— les petites maisons exceptées, celles-là qu'on cachait alors le plus loin possible des regards indiscrets,
io8 Les barrières de T^aris
& OÙ l'on se rendait avec le fameux manteau couleur de muraille qui apprenait aux passants ce qu'on voulait précisément leur celer. Les grands seigneurs d'alors — comme les gros bourgeois d'aujourd'hui — menaient la vie en partie double ; ils avaient un hôtel au milieu de Paris, dans le quartier Saint-Germain, où ils édifiaient le voisinage par leur dignité^ leur luxe décent, leurs mœurs imposantes ; & à l'autre extrémité de Paris, dans un faubourg quelconque, à deux pas d'une guinguette, adossée à un jardin maraîcher, était la modefte maison où s'engloutissaient en folies de toutes sortes des héritages entiers. Ainsi, par exemple^ le comte de Charolais, pair de France, gouverneur de Touraine, prince du sang : pour tout le monde^ le monde officiel, il demeurait à l'hôtel de Condé ; mais pour les filles d'Opéra & pour quelques débauchés, ses amis, il avait pour domicile réel une maisonnette entre cour & jardin^ vers le haut du Chemin de la Nouvelle-France, devenu depuis la rue du Faubourg- Poissonnière. Seulement, à l'hôtel de Condé on l'appelait le comte de Charolais gros comme le bras, & au faubourg on l'appelait familièrement le prince Charles — en le tutoyant.
Les petites maisons ont disparu, les grands seigneurs aussi, les filles d'Opéra aussi, — mais les mœurs sont reftées. Les bourgeois riches laissent les danseuses à leur espalier & se contentent des petites dames du quartier Bréda, qui ont la spécialité des Camusot & des barons de Nucingen.
La barrière Poissonnière 109
Depuis une quinzaine d'années les alentours de la barrière Poissonnière ont changé de physionomie. Là où, en 1848, était un vatie espace désert, au milieu duquel on commençait à bâtir l'hôpital Lariboisière, & oûj aux néfaftes journées de juin^ les insurgés s'étaient fait une position inexpugnable, — là se dressent maintenant de nombreuses maisons, hautes comme les plus hautes & belles comme les plus belles : le désert eft peuplé. Et non-seulement en deçà de l'ancienne barrière, mais encore au delà, à droite & à gauche de la rue des Poissonniers, jusqu'à la rue Marcadet.
LA "B ARRIÈRE DES VERTUS (i).
Son nom ne lui a pas porté bonheur, à celle-là. Il venait d'une image miraculeuse de la Vierge qui se trouvait dans l'église d'Aubervilliers, — un village célèbre dont cette barrière était le chemin. Les pèlerins affluaient là, d'abord par dévotion pour l'image miraculeuse, ensuite — s'il faut en croire le sceptique Dulaure — par admiration profane pour les pèlerines, la plupart jolies.
Qui sait cela aujourd'hui? Personne — hormis les
(i) Avant cette barrière, & immédiatement après la barrière Poissonnière, devait venir naturellement — pour ne pas interrompre l'ordre suivi jusqu'ici par moi — la barrière de la Chapelle. Mais, à cause de l'événement — ou plutôt de l'avènement — que relate ce chapitre, j'ai dû le placer quelques pages plus loin, après celui que je consacre à la barrière de la Villettej dont il eft pour ainsi dire la conclusion.
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gens dont c'eft le métier de le savoir. Qui sait aussi que la rue Château-Landon, qui aboutit à l'ancienne barrière des Vertus fut, en son temps, le Chemin des Potences, — par allusion^ sans doute^ aux fourches patibulaires de Montfaucon ? Rue siniflre^ barrière mélancolique, votre hiftoire attrifterait les gens sensibles ; je la supprime.
Imaginez au contraire la barrière des Vices : quelle hiftoire amusante!