LES "BARRIÈRES DE LA VILLE TTE ET DE TANTICS
Je n'en mets pas deux ensemble pour avoir plus tôt finij comme on serait peut-être tenté de le supposer. Je n'ai nulle hâte d'arriver à la fin de ce volume, qui me plaît à écrire parce qu'il concerne Paris. Mais si je siamoise ainsi les deux barrières de la Villette & de Pantin, c'eft qu'elles sont siamoisées dans la réalité — & dans l'eau-forte d'Emile Thérond : je ne saurais sans danger les séparer.
Toutes deux se touchent donc. L'une^ la barrière de la Villette^ située à l'extrémité de la rue du Faubourg- Saint-Martin, & qu'on a cru devoir conserver — sans
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doute comme spécimen — eft, disent les frères Lazare^ (c remarquable par la richesse de sa courtruction^ qui conviendrait mieux à un temple qu'à un bureau de perception des droits d'entrée. Elle se trouve sur la ligne d'axe du bassin de la Villette. L'observateur qui se place à l'extrémité du bassin a devant les yeux un charmant panorama, heureusement complété par le monument de la Villette. »
Le panorama, passe! S'il n'est pas « charmant^» du moins n'eft-il pas désagréable. Il devait même être assez plaisant à contempler, sous la Reftauration, au milieu de l'hiver, quand, parmi les patineurs venus là des quatre coins de Paris, brillait du triple éclat de la jeunesse, de la grâce & de la beauté, une dame en robe noire à hauts volants, en chapeau rose & en brodequins, qu'on appelait « la belle Hollandaise. » Mais, pour le monument, j'oserai ne pas être de l'avis des frères Lazare.
La seconde barrière jumelle, la barrière de Pantin, située à l'endroit où vient aujourd'hui la rue de Lafayette-prolongée, qui a absorbé la rue du Cheminde-Pantin, on me permettra de n'avoir pas, à propos d'elle^ de mouvements d'exsultation plus désordonnés qu'à propos de la barrière de la Villette. Ce sont deux sœurs, une grosse & une petite; je ne leur ferai pas l'injure de préférer l'une à l'autre, — car toutes les deux se valent : si j'avais à faire un choix, je me prononcerais plutôt pour la Rotonde Saint-Martin, qui leur sert de trait d'union.
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Moellons à part, c'est là un endroit intéressant pour le collecteur de souvenirs. Je ne parle pas de la mère Radig & de son cabaret populacier, auxquels le délicat M. de Jouy a consacré un chapitre de son Ermite de la Guyane : je parle de quelque chose de plus éloquent pour l'esprit & pour le cœur d'un Parisien, — de la Bataille de Paris, dont le dernier acte, le plus lamentable de cette tragédie politique, vint se jouer à la Villette.
On ne s'attend pas à un récit, même écourté^ de cet épisode suprême. Outre que je ne me sens pas l'étoffe d'un hiftorien, & que je dirais mal — malgré mon envie de bien dire — les phases diverses du combat inégal livré par les armées alliées aux Parisiens, quiconque les veut lire sait où les trouver ; dans les Mémoires contemporains & dans les hiftoriens autorisés comme Vaulabelle. Ce qu'il ne m'eft pas permis d'omettre ici, à propos des deux barrières jumelles, c'eft que ce fut à deux pas d'elles^ dans un misérable cabaret de la Villette,, le Petit Jardinet, tenu par Lebrunj que^ le soir du 3o mars 1814^ se réunirent les hommes qui tenaient désormais entre leurs mains' le sort de la France : le comte de Nesselrode, le comte Orlof, le comte de Paër^ le capitaine Peterson^ le duc de Raguse, le duc de Trévise^ le colonel Fabvier^ & je ne sais plus quels délégués encore, anglais^ prussienSj russes — ou français. Ils étaient nombreux^ dans ce petit cabaret; & cependant ils auraient voulu l'être davantage^ afin d'en avoir moins lourd à porter
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sur la conscience & devant l'impartial tribunal de la Postérité. A cinq heures, après de longs débats & d'ardentes discussions^ ils signaient le traité dont suit la teneur :
Capitulation de Paris.
(c Art. I^^ Les troupes françaises, sous les ordres des maréchaux ducs de Trévise & de Raguse, évacueront Paris le 19 (3i) mars^ à sept heures du matin.
« Art. 2. Elles emmèneront avec elles toute leur artillerie & tous leurs bagages.
« Art. 3. Les hoftilités ne pourront recommencer que deux heures après l'évacuation de la ville, c'eft-à-dire pas avant neuf heures du matin^ le 19 (3i) mars.
<c Art. 4. Tous les arsenaux & magasins militaires refieront dans l'état où ils se trouvaient avant la signature de la présente capitulation.
« Art. 5. La garde nationale à pied & à cheval sera complètement séparée des troupes de ligne; les alliés se réservent de la conserver & de la désarmer, ou bien de la dissoudre.
ce Art. 6. La gendarmerie de Paris partagera^ à tous égards^ le sort de la garde nationale.
« Art. 7. Les blessés & les maraudeurs qu'on rencontrera encore en ville^ après trois heures de l'après-midi, seront considérés comme prisonniers de guerre.
« Art. 8. La ville de Paris eft recommandée à la générosité des puissances alliées. »
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On ne meurt pas de honte.
Dans la nuit qui suivit la signature de cet acte, qui biffait l'Empire, chassait l'Empereur & poignardait les libertés publiques , Alexandre & Frédéric-Guillaume quittaient le château de Bondy, leur quartier général^ & venaient jusqu'aux portes de Paris, pour juger par eux-mêmes de la situation.
Malgré la proclamation de l'armiftice par des officierSj précédés de trompettes , qui avaient parcouru toutes les lignes & fait cesser le feu de part & d'autre^ on entendait de temps en temps retentir dans la nuit quelques coups de fusil, — qui semblaient autant de proteftations désespérées contre l'assassinat de l'honneur français , dont s'étaient rendus coupables une poignée de diplomates étrangers^ c'eft-à-dir^ ennemis.
Les deux potentats durent tressaillir, malgré la volupté farouche qu'ils éprouvaient sans doute à se sentir enfin les maîtres de ce peuple qui les avait faits ses esclaves & condamnés comme tels à orner le char de triomphe de son orgueilleux Empereur. Ils durent tressaillir^ comme tressaillent les meurtriers le crime accompli^ même lorsque leur butin eft là pour les consoler de leurs transes; mais ils n'en montèrent pas moins d'un pas hardi jusqu'au sommet de la butte Chaumont pour savourer à leur aise le spe61:acle que leur offrait à cette heure Paris^ — le Paris tant convoité, que leur livraient la lâcheté des uns & le découragement des autres, la trahison de ceux-ci & la faiblesse de ceux-là ! Paris dormait.
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Le lendemain matin, au moment précis fixé par la Capitulation, les armées alliées faisaient leur entrée dans la ville conquise — & heureuse de l'être, s'il faut en croire le Joiwnal de Taris du i^' avril 1814, dont le récit mérite d'être consigné ici comme renseignement^ — ou plutôt comme enseignement :
« Les acclamations du peuple se sont fait entendre de toutes parts; mais l'enthousiasme était porté à son comble aussitôt que les regards pouvaient se fixer sur LL. MM. l'empereur Alexandre & le roi de Prusse. Des cris d'allégresse s'élevaient dans les airs ; on se précipitait aux pieds de la personne augufte de S. M. l'empereur de toutes les Russies. On pressait ses mains, ses habits; & la bonté toute particulière avec laquelle ce monarque accueillait ces témoignages de reconnaissance & de respecl a laissé dans tous les cœurs une impression que rien ne pourra effacer. On peut le dire, les faftes de l'hiftoire ne présentent pas l'exemple d'un enthousiasme aussi éclatant & aussi sincère. »
On peut l'ajouter : rhifl:oire de la presse n'offre pas l'exemple d'une abjection aussi forte & d'une servilité aussi audacieuse. Louis XVIII pouvait venir : les « cœurs » étaient préparés pour le recevoir.
Il ne tarda pas, en effet, car il était dans les fourgonSj — à la suite des armées russe & prussienne. Mais avant lui, & comme pour essuver le premier feu de l'enthousiasme populaire, entrait par cette barrière de Pantin, le 12 avril suivant, S. A. R. le comte
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d'Artois, frère de S. M. Louis XVIIÎj qui goûtait par ses oreilles au miel de l'éloquence municipale. Aussi Monsieur, — disent les feuilles officielles de l'époque, — après avoir écouté le discours du comte de Chabrol, (c avec cette bonté touchante » qui « caractérisait un petit-fils du grand Henri, » ne craignit pas de mettre dans sa réponse ce ces manières engageantes & ces grâces françaises qui lui étaient si familières. ^)