LA "BARRIERE "DE LA CHAPELLE
Je lui redonne pour un inftant le nom consacré par l'usage, mais non par l'édilitéj — qui l'appelait Barrière Saint- Denis ^ parce qu'elle était située à l'extrémité do la rue du faubourg Saint-Denis, & qu'elle conduisait à la vieille Abbaye d'où l'ouragan révolutionnaire a dispersé les poussières royales.
Quant au bâtiment élevé sur les plans de Le Doux, — bâtiment à quatre façades, avec attique & couronnement, — c'était^ « vu du côté du jardin, dit Edmond Texier à qui je laisse la responsabilité de son enthousiasme, c'était une très-jolie habitation bourgeoise, presque un château. » On voit bien que Texier a été jadis un peu poëte : il bâtit facilement des châteaux.
A quelques pas de cette barrière se tenaient autrefois les foires du Landit, dont la première avait été
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établie par Dagobert, — roi d'une célébrité si originale, grâce à la légende populaire qui ne ressemble guère à l'hiftoire :
« En l'honneur de la marchandie M'eft pris talent que je vous die Se il vous plaifl un nouveau Dit :
Bonne gent, ce eft du Landit, La plus roial foire du monde... »
La plus royale & la plus courue, — surtout des écoliers de l'Université de Paris^ qui^ sous prétexte de venir s'y approvisionner de parchemin, y venaient ripailler à panse que veux-tu, aux frais des marchands^ car tous ces clercs, tous ces basochiens si richement dotés de jeunesse, si richement apanages d'esprit, étaient aussi légers d'argent que de cervelle, & il fallait bien villonner un peu. Quelles belles débauches! Quelles superbes folies! Quelles mêlées furieuses! Quels duels homériques à coups de dague ! Tout cela grouillait, péle-méle, avec les marchands, les vagabonds^ les coupeurs de bourse, les sabouleux ,. les francs-mitous , les marpeaux, les truands, les mauvais garçons, les vierges folles, les sorcières, ks entremetteuses^ les voleuses d'enfant, — la haute & basse Bohême que vomissait toujours, en ces occasions-là^ la myftérieuse cour des Miracles î...
Combien de pieds humains ont battu la boue & le pavé de cette route? Combien de choses ont vues les sentiers qui mènent de là-bas ici & d'ici là-bas? Combien d'hommes, de soldats, de chevaux, de nobles &
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de manants ? Nul ne saurait le dire. Les morts vont vitCj emportant avec eux le secret de leurs évolutions.
Ces plaines — envahies aujourd'hui par l'induftrie, sillonnées par les rails de deux chemins de fer, celui du Nord & celui de Strasbourg — ont été vingt fois envahies par les soudards, ravagées, pillées, incendiées : au e^uatorzième siècle, par les troupes anglaises & navarraises à la solde & à la suite de Charles le Mauvais, pendant la captivité du roi Jean, à l'époque de la Jacquerie parisienne; au quinzième siècle, par les soldats des Armagnacs; puis par les Anglais, — puis encore par ceux-ci, — puis encore par ceux-là, — des armées de sauterelles.!
C'eft par ce chemin qui, de Saint-Denis^ aboutit à Notre-Dame, &, de la ville où on sacre les rois, va dans la ville où on les enterre^ — c'eft par ce chemin prédeftiné que nos pharaons faisaient leur entrée solennelle. C'étaient des fêtes à n'en plus finir. Le populaire, toujours avide de spedlacles, se pressait, s'étouffait, pour voir de plus près ces têtes couronnées, — qu'il croyait alors pétries d'un autre limon que celles des gueux; il se pressait & s'empressait au-devant de ces auguftes personnages, comme s'il en devait jamais retirer autre chose que des promesses & des poignées de main ! Toutes les rues, à partir de là, étaient tapissées d'étoffes de soie & de draps camelotés, — comme le jour de la Fête-Dieu. Des jets d'eau de senteur parfumaient Pair, — qui devait, en effet , en avoir grand besoin. Le vin^ l'hypocras^ l'hydromel & le lait cou-
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laient des fontaines. Les députés des six corps de marchands portaient le dais. Les corps de métiers suivaient^ (c représentant en habits de cara6lère, » raconte Saint- Foix, « les sept Péchés 7nortels, les sept Vertus, la Mort, le Purgatoire^ VEnfer&i le Paradis^ le tout monté superbement. » Il y avait, en outre, de diftance en diftance, des théâtres « où des auteurs pantomimes, mêlés avec des chœurs de musique, représentaient des Mystères de l'Ancien Teftament :iLe Sacrifice d'Abraham, le Combat de David contre Goliath, etc. :»
A l'entrée de la reine Isabeau de Bavière, la grande Gore, il y eut plus encore, si l'on croit le vieux chroniqueur Froissart. 11 y eut, à la Porte-aux-Peintres^ « un ciel nué & eftoilé très-richement, & Dieu par figure séant en Sa Majefté le Père, le Fils & le Saint- Esprit; &, dans ce ciel, petits enfants de chœur chantèrent moult doucement en forme d'anges; & lorsque la royne passa dans sa litière découverte, sous la porte de ce Paradis, deux anges descendirent d'en haut, tenant en leur main une très-riche couronne d'or garnie de pierres précieuses, & la mirent moult doucement sur le chef de la royne en chantant ces vers :
« Dame enclose entre fleurs de lys, Royne eftes-vous de paradis, De France & de tout le pays.
Nous remontons en Paradis. »
On ne pouvait être plus galant envers une reine qui ne devait pas tarder, comme récompense de cet accueil
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enthousiafte, à livrer Paris aux factions & la France aux Anglais!
C'eft par ce chemin & par cette barrière que^ le 3 mai i8i4, venant du château du comte Potocki, à Saint-Ouen, — où il avait signé la fameuse Déclaration que vous savez, — sa ventripotente Majefté Louis XVIII fit, elle aussi, sous un arc de triomphe improvisé^ son entrée solennelle dans sa bonne ville de Paris.
La journée était superbe. Le soleil, qui eft assez peuple pour se mettre de toutes les fêtes, & qui^ ce jour-làj aurait dû se voiler de nuages épais en guise de crêpe, — le soleil ruisselait sur le cortège royal & éclaboussait de ses rayons insolents les uniformes de la plupart des vieux compagnons de Napoléon... Car ils y étaient presque tous, ces soldats de fortune : le maréchal Lefebvre, le maréchal Mortier, le maréchal Marmont, le maréchal Macdonald^ le maréchal Ney, le maréchal Moncey, le maréchal Serrurier, le maréchal Brune, le prince de Neufchâtel, — tous ceux que l'empereur avait le plus aimés, tous ceux qui devaient le plus à l'empire, & qui avaient juré d'être fidèles jusqu'au tombeau à cette dynaftie sans laquelle ils n'eussent été rien, ni ducs, ni comtes^ ni princes, ni maréchaux, ni généraux, rien — que de la chair à canon...
Donc ils étaient tous là, les loyaux serviteurs de l'homme qui, à la même heure précisément^ s'acheminait vers l'exil. Ils caracolaient au-devant du carrosse
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royal avec la grâce & la bonne mine qu'ils avaient autrefois à caracoler autour du carrosse impérial, — avec moins de grâce & une moins bonne mine, cependant, que le duc de Grammont & le duc d'Havré, capitaines des gardes de Sa Majefté.
Quand Louis XVIII fut arrivé à la barrière de la Chapelle, il s'arrêta. Il était devant Paris, à la porte de Paris, mais il n'en avait pas les clefs, — que vinrent lui apporter, avec autant d'empressement que de respect, le préfet de la Seine, baron de Chabrol, le préfet de police, baron Pasquier, & le doyen des maires de Paris, un baron quelconque. M. de Chabrol fit un discours, M. Pasquier fit un discours, le doyen des maires fit un discours : Louis XVIII leur répondit, prit les clefs & franchit la barrière...
Jusque-là le peuple, contenu par les troupes, par les gendarmes & par les mouchards, s'était tenu tranquille. Il avait regardé passer le cortège dans l'ordre indiqué par le cérémonial : d'abord un détachement de la garde nationale à cheval & un détachement de troupes de ligne; puis les voitures des miniftres provisoires; puis celles de l'archevêque de Reims, grand aumônier de France; du duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre; du comte de Blacas, grand maître de la garde-robe; du marquis de Dreux-Brézé, grand maître des cérémonies; puis celles du roi, de la duchesse d'Angoulême, du prince de Condé & du duc de Bourbon. Jusque-là il s'était tu par pudeur; mais en voyant caracoler, côte à côte, cuisse à cuisse, avec
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le comte d'Artois & le duc de Berry, aux portières du carrosse royal, les hommes qui avaient occupé les premières places dans les marches triomphales de l'empereur, son indignation éclata en sifflets. Le prince de Wagram, spécialement, fut l'objet de ses huées ; « A l'île d'Elbe, Berthier ! à l'île d'Elbe ! » cria-t-il d'une voix sibilante qui dut s'abattre sur les joues du maréchal comme un soufflet. Le prince de Wagram enfonça l'éperon dans le flanc de son cheval, & disparut parmi la foule des laquais royaux 011 le poursuivit le cri populaire. Il dut mal dormir la nuit de ce jour-là. S. M. Louis XVIII, au contraire, & précisément à cause de cette réprobation qui saluait les hommes dont il possédait désormais le dévouement, dut entendre avec satisfaction le Te Deum qu'on lui chanta à Notre- Dame. On regrettait peut-être, dans quelques coins perdus de Paris, a. l'Ogre de Corse ; » mais on ne l'en avait pas moins accueilli, lui, comme un libérateur; on n'en avait pas moins mis, sur le piédeftal de la ftatue de Henri IV, son ancêtre :
Ludovico rediice Henricus redivivus.
Un an après, le 8 juillet i8i5, Louis XVIII, sorti précipitamment de Paris , y rentrait pour la seconde fois par cette barrière de la Chapelle^ — mais, cette fois , « sans qu'aucun cérémonial eût été ordonné, » dit le Moniteur. Louis XVIII était un homme spirituel ; il comprenait qu'il eût été de mau-
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vais goût de faire du tapage & de la poussière à propos de ce second retour, qui prouvait déjà suffisamment en soi qu'il avait été chassé. Au fond, peut-être eût-il préféré rentrer sans bruit aux Tuileries, comme le capitaine Tamphile d'Alexandre Dumas dans son navire, & certainement cela eût mieux valu. Cependant il dut se résigner à boire jusqu'à la dernière goutte l'inévitable discours de l'inévitable comte de Chabrol, & rinévitable enthousiasme que lui avait préparé, tout le long de sa route, l'inévitable baron Pasquier. Sa voiture allait au pas, « traversant les flots d'une multitude ivre de joie & que personne ne songeait à éloigner. » Toujours bouffon, le Moniteur !
LA "BARRIERE rDE LA "BOYAUDERIE
Les lefteurs délicats — qui veulent être respectés — me pardonneront la trivialité de ce titre^ qui offense l'esprit autant que le regard ; mais, en vérité, je n'y puis rien, absolument rien. De ma vie je n'ai servi de parrain à personne, — & à cette barrière-là moins qu'à toute autre. Je n'étais pas né qu'il y avait longtemps qu'elle s'appelait ainsi.
Ce nom fâcheux, elle le devait à la rue qui venait aboutir devant sa grille, son dôme & sa guérite, & cette rue, à son tour, devait son appellation à une filature de boyaux qui y était établie depuis un grand nombre d'années. Établissement insalubre, digne du quartier où l'avait relégué l'enquête de commodo & incommodo, & dont les principales rues m'ont désagréablement remis en mémoire celles du quartier des MaroUes, à Bruxelles. Tout vous y choque, les gens
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& les choses, les arbres & les maisons ; tout cela a un air canaille qu'on s'explique quand on connaît la principale induftrie de la Petite- Villette, mais qui ne vous en repousse pas moins. Les arbres ont la sanie, les qiaisons ont des ulcères, les pavés ont la gale, — sans doute par suite de leur voisinage avec l'hôpital Saint- Louis.
Et puis le vent qui souffle à travers la montagne apporte là des parfums qui n'ont rien de commun avec ceux de la maison Piver ou de la maison Lubin, — car ils viennent du Dépotoir & contiennent plus d'hydrogène sulfuré qu'il n'en faudrait.
Il paraît que tout cela n'eft rien, comparé à ce qui était il y a une quinzaine d'années, avant qu'on ne songeât à transporter la grande voirie au milieu de la forêt de Bondy — qui, par parenthèse,- eft deftinée à jouir éternellement d'une mauvaise réputation. Tout cela, ce sont des roses auprès de l'état dans lequel se trouvait autrefois ce malheureux quartier : jugez !
Le souvenir de Montfaucon pèse sur cet endroit, comme pèse sur la conscience universelle le souvenir des crimes légaux, monflrueux^ auxquels ses fourches patibulaires ont servi de dénoûment. Depuis le quatorzième siècle, que de gens branchés là, juftement quelquefois, mais souvent injullement! Enguerrand de Marigny, Gérard La Guette^ Pierre Rémy, Macé de Mâche, René de Siran^ Jean de MontagUj Pierre des Essars, Jacques de Samblançay, Coligny...
Ah ! quelle page lamentable de notre hiftoire évoque
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ce nom d'honnête homme ! Les assassins catholiques du 24 août 1572 s'étaient contentés de Tégorger, &, une fois mort, de le précipiter sur les dalles de la cour de l'hôtel de Ponthieu : la foule ^ qui a parfois des appétits de louve & qui se vautre dans le sang comme dans son élément naturel, — quand ce n'eft pas la fange, — la foule, plus cruelle que Besme ne l'avait été, imagina de jouer au trophée avec cette bout humaine qui était l'amiral Coligny. Une superbe imagination^ n'eft -ce pas? La foule donc, mise en rut de férocité par l'odeur d'abattoir qui s'exhalait d'entre les pavés des rues, entra dans la cour de l'hôtel de PonthieUj se rua avec des cris de corbeaux affamés sur le cadavre du vaillant capitaine, — qui, vivant, l'eût fait reculer d'un seul de ses regards, — s'y attela & le traîna par les ruisseaux de la ville pendant trois jours & autant de nuits. Puis, quand cette boue sanglante se fut désagrégée, quand il ne refta presque plus rien que le tronc de ce qui avait été Gaspard de Coligny, la foule traîna ce débris au gibet de Montfaucon, où elle l'accrocha, — comme fait un boucher d'un quartier de viande aux crochets de son étal, — & oti elle refta une nuit encore à danser des farandoles, fatiguée, mais non rassasiée! Après elle, derrière elle, féroce comme elle, — mais moins excusable, — la cour vint se repaître de cet effroyable spectacle^ le roi Charles IX en tête, avec sa mère, la reine Catherine. On connaît sa réponse à ses courtisans qui faisaient les dégoûtés devant cette noble pourriture & essayaient
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de l'entraîner avec eux loin d'elle : « Le corps d'un ennemi sent toujours bon ! » Vitellius, du moins, pour avoir proféré cette exécrable phrase quinze cents ans avant lui, avait été précipité aux Gémonies. Charles IX, lui, mourut dans son lit royal,, sous le plafond fleurdelisé du Louvre.
Près de Montfaucon^ — situé à l'eft de la Petite- VillAtCj au pied des buttes Chaumont^ entre Belleville & la Villette — était la grande voirie de Paris, à laquelle j'ai fait une rapide allusion tout à l'heure. C'eft là qu'on abattait les chevaux & qu'on dépotait toutes les voitures de vidange. Des chevaux, je n'en parlerai pas^ le clos d'équarrissage étant maintenant à Aubervilliers. Des voitures de la compagnie Richer, je suis tenté d'en parler, pour citer un épisode du combat du 3o mars 1814 qui s'y rattache. Il eft d'une trivialité siniftre, — mais cela nous changera un peu, & fera contrafte avec l'épisode horrible de la Saint-Barthélémy cité plus haut.
Le 3o mars 18 14, les Cosaques du comte de Voronzow étaient acculés au pied des buttes Saint- Chaumont par une barricade servie seulement par quatre hommes, — trois qui chargeaient les armes & un qui tirait. Celui qui tirait était Bobèche^ un histrion qui avait plus de cœur, à lui tout seul, ce jourlà, que la moitié de Paris. Plus de cœur & d'adresse. A chaque coup de fusil, il descendait un chasseur de Voronzow. « Apprenant ce qui se passe là, — dit un récit contemporain^ — un officier vient reconnaître les
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lieux avec une force imposante. S'apercevant que le parapet où s'appuyait un côté de la baFricade eft crevassé en plusieurs endroits, il charge une vingtaine de cavaliers de la tourner pour débusquer le tireur, & le peloton s'élance au galop par une des brèches du petit mur. Mais ce que l'officier avait pris pour un terrain solide n'était que la surface trompeuse des matières déposées là : de sorte qu'à peine engagés làdessus les vingt cavaliers s'enfoncent & disparaissent. Dès lors l'officier change de tadique, & il eft obligé, pour lever cet obflacle^ de le faire attaquer par la gauche, en passant par des cours & des jardins : alors seulement les hommes embusqués sont obligés de battre en retraite par les sentiers ardus qui sinuaient aux flancs des buttes. »
Vingt braves Cosaques qui ne s'attendaient guère^ j'en suis sûr^ à avoir la mort d'Héliogabale. Cependant ils étaient dans le pays de Vespasien...