LA BARRIERE T>U COMBAT
Une de celles dont le peuple a le plus volontiers gardé la mémoire.
Elle était située à l'extrémité de la rue Grange-aux- Belles & consiftait en un simple bâtiment surmonté d'un dôme^ ni plus ni moins que la barrière de la BoyauderlCjavec qui elle partageait sororalement cette « décoration » à la Le Doux. Malgré cette pénurie architeclonique , les Parisiens d'autrefois en connaissaient beaucoup mieux le chemin qu'on ne serait tenté de le supposer. Ce que les Parisiens aimaient dans les barrières, ce n'étaient pas les barrières , mais ce qui était en deçà — & surtout au delà.
Or, depuis l'année 1781, il y avait au delà de la barrière du Combat^ d'abord sur la route de Pantinj puis un peu plus près, à l'angle de la rue de Meaux actuelle & en face de la rue Grange-aux-Belles^ un
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cirquCj — comme à Madrid. Seulement, à Madnd, ce speclacle a son grandiose & par conséquent sa poésie : à Paris, c'était tout simplement ignoble & grossier. Madrid a la loge de la Reine, où de blanches mains, toutes frémissantes d'enthousiasme, saluent & récompensent les toréadors visftorieux. Madrid a son amphithéâtre émaillé d^écharpes de soie, de résilles d'or, de basquines de velours. Madrid a ses banderilleros & ses picadores, de vrais hommes & de vrais taureaux, — des taureaux de mort issus des troupeaux les plus fameux de l'Andalousie. Paris n'avait rien de tout cela. Son cirque n'était pas un cirque, sa corrida n'était pas une corrida, ses taureaux étaient le plus souvent des loups, des ours, des cerfs, des ânes & des bouledogues, qu'on pouvait voir s'éventrer pour la faible rétribution de 75 centimes aux troisièmes places, de un franc aux secondes & de deux francs aux « premières loges » — toujours vides.
Ces premières loges n'avaient pas toujours été dédaignées. Au début, la mode avait patronné cette parodie des jeux sanglants, mais ennoblis parle danger, du cirque de Madrid. De beaux messieurs & de belles dames n'avaient pas craint de braver les exhalaisons du lac Stymphale de l'Edilité & de venir assifter à cette boucherie autorisée, — flattés, probablement, de la suprise qu'on leur ménageait chaque fois d'un « superbe feu d'artifice, » au milieu duquel, comme bouquet, on QnlQWdàlMnbull-dog. Puis l'Autorité — qui a quelquefois souci de la^ moralité publique — avait fait fermer
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ce charnier qui^ à la faveur des révolutions, avait rouvert de nouveau ses portes & de nouveau exhibé ses afteurs à quatre pattes. Mais, hélas! ce n'étaient plus que des doublures, — des cabotins au lieu de comédiens 1 Il eft vrai que, si le public à deux francs avait désappris le chemin du boulevard du Combat, le public à cinquante centimes — les troisièmes ne coûtaient plus que cette modique somme — avait continué à abonder là, dimanches & lundis, pour assifter à la lente agonie du vaillant Carpolin, un vieil ours qui avait résifté à bien des assauts & qui, malgré sa muselière, se débarrassait encore assez facilement des grappes de mâtins pendus à son cuir couvert de cicatrices. On le mordait à beaux crocs, le vaillant Carpolin; mais il décousait à belles griffes les panses des molosses assez audacieux pour s'attaquer à lui. Et chaque fois que le sang coulait de part ou d'autre^ chaque fois que le vieil athlète grognait de douleur ou que ses jeunes adversaires hurlaient de désespoir en perdant leurs entrailles sur le sable de l'arène, la foule applaudissait, joyeuse, comme à un calembour d'Odry ou à un mot de Frederick Lemaître...
Pourquoi ce goût pour ce spe6tacle odieux ? Pourquoi cette curiosité sauvage^ — ou plutôt de sauvages.^ L'homme aime-t-il donc sérieusement à voir couler le sang? Voit-il rouge à de certaines heures, comme le Chourineur d'Eugène Sue? Le Parisien du dixneuvième siècle n'aurait-il pas encore tout à fait rompu avec les traditions druidiques^ & se ressouvien-
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drait-ilj par moments, qu'il efl: l'héritier des hordes barbares descendues des plateaux de l'Asie? <c A cette nouvelle qu'à telle heure le sang du Minotaure va couler, — dit Edgar Quinet à propos d'un combat de taureaux auquel il avait assifté^ — à cette nouvelle, l'homme païen se réveille tout entier en sursaut; il recule en un moment de trois mille ans en arrière; il éprouve au fond du cœur une joie sauvage de rentrer, pour une heure^ dans son antre de Centaure... »
Les speélateurs habituels de ce cirque fétide, fort heureusement supprimé en i833j n'étaient pas, je l'ai dit, la fleur des pois de la société parisienne. Peut-être eùt-on trouvé dans la poche de plus d'un la monnaie de mille francs en pièces d'or, parce que plus d'un matador de la boucherie venait là en sportsman; mais, à coup sûr, la monnaie d'un sentiment d'humanité, de délicatesse, on ne l'eût pas trouvée — même en gros sous. Cependant quelques artiftes, quelques gens de lettres^ amateurs du pittoresque dansl'horrible, allaient parfois donner un coup d'œil à ces Ribeira de ruisseau, qui faisaient contrafte avec les Ribeira du Louvre.
Parmi ces dilettanti je dois citer un médecin original — à ce point de pousser l'originalité jusqu'à ne pas vouloir mourir comme tout le monde^ mais à son heure & de sa main^ — le docleur x\ussandon, à propos duquel Labédollière raconte une anecdote que je me hâte de lui emprunter pour clore ce chapitre.
Charitable & désintéressé^ Aussandon allait sou-
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vent dans les quartiers excentriques soigner de pauvres diableSj à qui il laissait toujours de quoi acheter chez le pharmacien les ordonnances qu'il leur libellait; & comme il portait toujours, en son temps, des habits de soie brune qui eussent pu attirer sur lui l'attention de messieurs les rôdeurs de barrières, il se faisait ordinairement accompagner dans ses tournées par un bouledogue d'une taille respectable & d'une mâchoire plus respectable encore^ qu'il avait accoutumé aux dangers en l'habituant à lutter avec les animaux du Cirque de M. Dussaussoy. Un jour, Aussandon assiftait à une représentation extraordinaire donnée par le successeur de l'illuftre Carpolin, un ours de la plus belle venue, après lequel on avait lâché une meute de mâtins de tous poils. « Son bouledogue, excité par les aboiements, par les hourras, par les acclamations des garçons bouchers^ se précipite & veut mordre le museau du terrible carnassier; celui-ci le saisit au passage avec ses griffes acérées & approche de sa gueule béante le chien qui se tord dans les convulsions d'une résiftance désespérée. Alors^ chose inouïe ! dont on a longtemps causé dans les faubourgs, un homme culbute ses voisins, escalade les banquettes, saute pardessus la baluftrade & va droit à l'ours! C'eft Aussandon qui vient au secours de son chien. L'ours laisse tomber sa proie. Aussandon a atteint le but qu'il se proposait : il bat en retraite; mais la monltrueuse béte le poursuit, se dresse sur son séant, étend ses deux pattes velues & serre contre sa poitrine l'impru-
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dent agresseur... Celui-ci sent la respiration lui manquer & des ongles terribles lui entrer dans la chair. Par un effort herculéen, il se retourne ^ enfonce le pouce dans l'orbite de l'ours & lui arrache l'œil droit. L'homme & la béte tombèrent côte à côte... »
J'ai respecté votre récit, mon cher Labédollière, je n'en ai pas changé une panse d'à : mais là, voyons^ entre nous, eft-ce qu'il ne vous semble pas, comme à moij un peu... fabuleux ? Songez donc, je vous prie : Aussandon n'eft pas mort vieux ; on a supprimé le Combat en i833, & puis — les ours les plus bénins étaient muselés. C'eft égal, votre récit eft intéressant & je vous remercie de m'avoir fourni l'occasion de le citer. Si non e vero...