‹ Histoire anecdotique des barrières de Paris (volume 2)Chapitre 14 sur 47 · LA "B ARRIERE T>E LA CHOPINETTE · texte numérisé non relu

LA "B ARRIERE T>E LA CHOPINETTE

Elle était située à l'extrémité de la rue du Buisson- Saint-Louis & consiftait en un bâtiment à arcades & à colonnes d'un ftyle digne en tous points des autres bureaux de barrières. Son nom, qui saute au nez, on devine qu'elle le devait à sa proximité des guinguettes populacières où les Parisiens venaient fêter la saint Lundi en chopinant théologalement, — c'eft-à-dire en mettant pintes sur chopines & chopines sur pintes.

Je n'en parlerais pas plus longuement, ces frairies dyonisiaques n'en valant pas la peine, si ce n'était pas pour moi une occasion de parler des buttes Saint- Chaumont, en laissant de côté l'un des nombreux épisodes de l'épisodique journée du 3o mars 1814, dont elles ont été le théâtre & que j'ai mentionné tout à l'heure à sa place naturelle. '

Paris, qu'un écrivain chagrin a appelé a ville de boue & de fumée, » eft surtout une ville de plâtre &

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de moellons. Ses habitants, gens sceptiques qui ne croient guère à l'éternité, & disent volontiers, comme Louis XV : a Après nous, le déluge ! » — ses habitants ne tiennent pas à ce que leurs maisons durent plus longtemps qu'eux, mais seulement autant qu'eux. C'efI: pour cela qu'ils improvisent en quarante-huit heures des « immeubles » qui ne tiendraient pas une heure sur les côtes de France, par les vents d'équinoxe. La pierre de taille^ c'eft trop lourd, — & trop cher. Le plâtre , à la bonne heure I Parlez-moi du plâtre 1 Cela vous a de l'œil, c'eft léger^ cela se prête à tous les caprices de la décoration, — & puis ce n'efl pas cherl

Voilà donc une soixantaine d'années qu'on demande aux environs de Paris de quoi loger les Parisiens, — à la plaine de Montrouge ses moellons, aux buttes Chaumont ses bancs de gypse. Je ne sais pas si la plaine de Montrouge a encore beaucoup de pierre dans le ventre; ce qui eft certain, c'eft que les buttes Chaumont sont épuisées, ou à peu près, & que leurs trois carrières, qui occupaient un millier d'ouvriers & produisaient annuellement dans les environs de i5o,ooo mètres cubes de plâtre, sont sur le point de mettre la clef sous la porte : leurs flancs, fouillés à d'immenses profondeurs, & jusque-là d'une étonnante fécondité, sont désormais frappés de ftérilité : l'édilité songe à faire de ces buttes gypseuses un square gigantesque deftiné à la récréation des habitants du dixneuvième arrondissement,

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Bientôt cette gibbosité, sœur de Montmartre, aura disparUj & son aspect d'autrefois sera un mythe pour les Parisiens qui font en ce moment leurs dents de lait. Quand on l'aura bien nivelée, ils ne voudront pas croire à son exiftence, & leur parler de la butte Chaumont & de sa voisine la butte Beauregard, ce sera leur parler du mont Aventin ou de tout autre mont de la ville aux sept collines. Nous-mêmes, d'ailleurs, les pères de ces futurs Parisiens^ nous aurions grand'peine à nous y reconnaître, si nous ne nous aidions pour cela des souvenirs de nos anciens qui ont vu tourner à cet endroit plus de moulins que n'en eût pu combattre le courageux Don Quichotte : le Moulin de la Folie & le Moulin des Bruyères , le Moulin du Coq & le Moulin de la Tour, le Moulin du Coffre & le Moulin de la Motte, le Moulin de la Carosse & le Moulin des Chopinettes, le Vieux Moulin & le Petit Moulin f le Moulin Basset & le Moulin endiablé, & d'autres encore désignés sur le grand plan de Roussel & sur les plans qui ont copié celuilà. Moi-même, qui cent fois ai gravi ces pentes de plus en plus adoucies, il y a des heures où je me refuse à comprendre comment une poignée d'hommes a pu tenir tête là, pendant près d'une journée, à une partie de l'armée prussienne. Montmartre s'appelle le Mont des Martyrs t la butte Chaumont devrait s'appeler le Mont des Héros.

La barrière de la Chopinette^ qui avait eu une fois déjà — & c'était trop — l'humiliation de voir les

chevaux des Cosaques déchirer l'écorce de ses arbres, eut une seconde fois cette douleur le 5 juillet i8i5. Et non-seulement les Cosaques, mais encore les Anglaisj — les habits rouges, exécrés, heureux de compléter Waterloo & de prendre en un seul jour leur revanche de Taillebourg & de Patay, de Fontenoy & d^Ouessant, de Hon'dschoote & de Quiberon. Aussi les outrages ne nous manquèrent pas^ & notre orgueil national saigne toujours! Mieux eût valu pour nous n'avoir jamais été victorieux sur aucun champ de bataille étranger : nous n'aurions pas eu la honte d'être vaincus sur notre sol natal.

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