‹ Histoire anecdotique des barrières de Paris (volume 2)Chapitre 15 sur 47 · LA "B ARRIÈRE "DE "BELLEVILLE · texte numérisé non relu

LA "B ARRIÈRE "DE "BELLEVILLE

Ce n'eft pas pour rien que la vigne — une vigne plantureuse — a rougi de ses pampres & doré de ses grappes les coteaux primitifs qui descendaient vers Paris. Je ne sais pas — & les autres Tignorent comme moi — à quelle époque elle eft venue s'épanouir là, si c'eil: avant César ou après Probus, grâce aux Romains ou grâce aux Gaulois. Ce que nous savons, c'eft que le vin — « ce fils sacré du Soleil » — était connu & apprécié comme il méritait de l'être par les premiers habitants du premier Paris^ & je ne serais pas éloigné de croire que ce fut la purée septembrale

i4'5 Les barrières de Taris

qui décida Julien l'Apoftat à prolonger son séjour dans sa (c chère petite Lutèce, )> comme il l'appelle dans son Misopogon.

Les Parisiens ont toujours aimé le vin ; ils l'aimeront toujours j en dépit de l'oïdium-Tuckeri & de tous les oïdiums à naître. Ils l'aimaient surtout autrefois, avant l'introducl:ion de la bière aux pâles couleurs. Ils l'aimaient^ d'abord parce que c'eft un cordial puissant, le réparateur souverain ^ — ensuite, parce qu'alors il ne coûtait pas cher.

Quatre sols la pinte 1 Et non -seulement les vins de Suresnes, d'Argenteuil, de Sannois, de Cormeilles & de cent autres vignobles parisiens, mais encore les vins de la Bourgogne, du Roussillon & de l'Orléanais. Aussi quelles repues franches, quelles franches lippées après six jours d'abftinence, — six mortels jours d'eau claire & de pain sec ! Les guinguettes des faubourgs, les cabarets hiiioriques des barrières n'otit pas eu d'autre origine. Ajoutez à cela que^ si les Parisiens aimaient « la dive bouteille, )) les Parisiennes raffolaient de la danse, &. vous aurez le mot de la vogue des Porcherons & de la Courtilie.

La Courtilie ! Ramponneau ! Quels souvenirs tiennent dans ces deux noms ! Je ne parle pas de la Courtilie d'hier, aussi crapuleuse que celle d'aujourd'hui efl maussade ; je parle de la Courtilie du bon temps, — la Courtilie du temps de Louis XV.

Je ne sais pas s'il y avait un roi au Louvre ou à Versailles : je l'oublie pour un iniiant. J'oublie la

La 'barrière de 'Tielleville 147

France officielle, le Paris politique, pour ne regarder que la France en gaieté, que Paris grisé de folie, empourpré de vin^ — le Paris peuple, le Paris pauvre, le Paris qui vient railler de son gros rire la misère, les soucis, les tailles, les gabelles, les courtisans^ les miniftres, les favorites, sous les tonnelles de la Courtille, devant les treilles odorantes du cabaret de Jean Ramponneau, au son des violons^ des flûtes, des musettes, de tous les inllruments de bonne volonté & de bonne humeur.

Ah ! le cardinal Dubois eft mort sans recevoir les sacrements 1 Ah ! c'eft la marquise de Prie, la fille d'un traitant, qui gouverne l'État! Ah ! l'on veut marier Louis XV à la fille de Stanislas Leczinski, roi sans royaume ! Ah ! l'on parle encore de la bulle Unigenitiis & des Janséniftes ! Ah ! le Parlement refuse d'enregiftrer ! Ah ! les Jésuites, qui ont conspiré en Portugal^ d'où on les a chassés, conspirent encore en France^ d'où un édit va les chasser tout à l'heure ! Eh ! que diable voulez-vous que tout cela nous fasse, à nous, les gens d'en bas, les gens que vous écrasez quand vous marchez^ les geiis que vous volez le plus que vous pouvez?... Nous aimons la France, certes, mais nous ne vous aimons pas du tout ! Nous préférons les réjouissantes senteurs des lèchefrites, les joyeux glouglous des bouteilles, les entraînements dé la danse, les ivresses du vin ! Vive Ramponneau ! il a trouvé moyen de vendre le vin un sou de moins que ses contrèreSj — trois sols six deniers la pinte ; c'ell

148 Les 1^'avvières de T'aris

rarCj c'eft honnête, c'el't beau^ c^dl grand : vive Ramponneau !

Voilà un personnage ! Il fit autant de bruit qu'une bataille, dans son passage en ce monde. Le peuple l'avait adopté, il n'en voulait pas d'autre, & il lui importait peu que le révérend père Lavalette fît faillite, pourvu que le ventripotent cabaretier de la Courtille ne lui fit pas banqueroute. On en parlait partout, — & même ailleurs ^ — de ce Ramponneau^ dans les ruelles & dans les cercles, au petit lever des duchesses & au petit coucher des comédiennes : au point que tout ce beau monde, si frivole & si désœuvré, oubliait la disgrâce de M. de Choiseul & son exil, pour songer un peu à cette Courtille qui faisait tant de bruit & à cette canaille qui s'y gaudissait de si bon cœur.

Il n'en faut pas tant pour enrichir un homme. Jean Ramponneau devint bientôt riche. La ville & la cour firent queue à son cabaret, — où les mousquetaires trinquaient avec des marquises déguisées en ravaudeuses,oiides grisettes laissaient soupirer à la porte de leur cœur des ducs & pairs déguisés en clercs de procureurs. Les princes mêmes y vinrent pour s'encanailler un peu, pour voir de près ces passions populaires en ébullition , qu'ils ne connaissaient que de loin, par les racontages enthousiaftes de leurs inférieurs. Ramponneau les reçut en roi & les traita comme ses sujets : cela leur apprit l'égalité, — dont ils ne soupçonnaient pas l'cxiftence.

Ramponneau mourut, mais sa réputation lui sur-

La barrière de Œ^cUeville 149

vécutj — puisque la barrière de Belleville a porté son noiTij — & l'on continua comme par le passé à aller boire & danser à la Courtille, malgré les révolutions, malgré les épidémies, malgré l'invasion^ malgré tout. La preuve^ si j'en avais besoin d'une, je la trouverais dans ce passage de la Vie publique ê privée des Français ^ de Legrand d'Aussy, continuée par une Société de gens de lettres^ et publiée en 1826 :

a Nous voici arrivés à la fameuse CourtillCj par laquelle, entre cent guinguettes, on arrive sur la hauteur de Belleville. Dans cette large & longue rue, empire éternel de la joie, on diftingue la grande guinguette de l'immortel Desnoyers , & quelques autres dont les salles immenses se remplissent l'hiver de milliers de familles, & les jardins, en été, de danseurs & de danseuses qui n'ont pas reçu les leçons des professeurs du Conservatoire. Là il n'eft queftion ni des Grecs, ni du 3 p. 100, ni des Jésuites, ni de l'Espagne ^ ni de la Sainte-Alliance , ni de la République d'Haïti. On n'y songe qu'à bien boire, à bien rnangerj à danser, etc.... G'eft un spedacle vraiment curieux dans la soirée d'un beau dimanche du printemps ou de l'été. Tout eft confondu dans la rue de Paris, depuis la barrière jusqu'auprès de l'entrée du bourg. Ouvriers, bourgeois, militaires, hommes décorés, femmes en bonnet, femmes en chapeau, marchands de fruits, de petits pains^ tout circule, tout monte ou descend confusément, sans se presser^ sans se heurter; & cha-

1 5o Les 'barrières de ^aris

cun cherche^ sans être troublé, l'enseigne de la guin* guette oïl l'on vend du bon petit vin à dix ou douze sous le litre, ou quinze sous la bouteille, du bon veau^ de l'excellente gibelotte de lapin, de l'oie^ soit en daube, soit rôtie, etc.

ce En entrant dans les grandes guinguettes, on eft d'abord frappé de la quantité de ragoûts & de rôtis qui garnissent un long & large comptoir, & de l'a6tivité prodigieuse de plusieurs femmes de service & de deux ou trois cuisiniers; sous une vafte cheminée, trois ou quatre broches^ les unes sur les autreSj chargées de dindons, de poulets, de longes de veau, de gigots de mouton, tournent incessamment devant un grand feu dont la chaleur se fait sentir au loin. A quelque distance de làj le vin coule à grands flots des brocs dans les bouteilles, dont une n'eft pas plutôt remplie qu'elle eft remplacée par une autre. Au milieu de cette afflucnce d'acheteurs, les personnes qui débitent les comeftibles & le vin conservent un sérieux imperturbable, une présence d'esprit comparable à celle d'un bon général d'armée. C'eft à la Courtille que se donnent presque tous les repas de noces de la petite bourgeoisiej des petits marchands & des ouvriers des quartiers de la capitale qui avoisinent cette barrière, & même de ceux qui s'étendent jusqu'à la rive droite de la Seine, y^

Le tableau a été ressemblant^ mais il ne l'efl: plus. Desnoyers, « l'immortel Desnoyers, » a disparu comme avait disparu « l'immortel Ramponneau. » La Cour-

La barrière de ^elIei'iUe 1 3 1

tille n'ell: plus que l'ombre d'elle-même,, & n'étaient les souvenirs joyeux qu'elle rappelle^ elle ne mériterait guère plus qu'une autre barrière une mention honorable dans ce petit livre. Sa décadence a commencé le jour où l'on a coupé les lilas de Romainville & planté des maisons dans les prés Saint-Gervais. C'était le Longchamp dominical du peuple, cette rue de Paris qui va de la rue du Faubourg-du-Temple jusqu'au sommet de Belleville, — un Longchamp qui^ le Mercredi des Cendres de chaque année ^ devenait une débauche crapuleuse connue de l'Univers sous le nom de Descente de la Coiirtille. On continuera à monter à Belleville, mais j'espère qu'on ne descendra plus de la Courtille.

Tout ce que je regrette j c'efl: Vlle-d' Amour & le Moulin de la Galette, les groseilles à maquereau de Belleville & les lilas de Romainville^ — autant de souvenirs d'enfance &de jeunesse bons à respirer encore, quoique un peu éventés.

Je les ai chante's quelque part, Ces souvenirs de ma jeunesse Qui, jusqu'à l'heure du de'part, Me tiendront le cœur en liesse.

Parlez, pédants vêtus d'ennui ; Prêchez, quakers ; riez, coquettes :

Je n'entends plus rien aujourd'hui , Mais là, plus rien! de vos sornettes.

Je n'ai d'oreilles désormais

Q.ue pour les voix, de pleurs mouillées.

Les barrières de 'Paris

Qui me disent combien j'aimais Toutes les choses oublie'es...

Par de'dain de notre Pre'sent Et de l'Avenir (un mensonge!) Comme en un Léthé bienfaisant, Dans le Passé je me replonge...

LA "BARRIÈRE T>E "RJOM

A celle-là je ne donnerai que bien ftriclement ce que je lui dois, — un salut. Ce n'eft pas parce qu'elle n'était « décore'e d'aucun monument d'architecture, » c'eft tout simplement parce qu'elle n'eft pas le moins du monde intéressante.

Les agents voyers l'appelaient Barrière de Riom parce qu'elle était située à l'extrémité de la rue de ce nom, qui devint plus tard la rue de l'OrilloUj — ce qu'elle aurait dû être d'abord, puisqu'elle conduisait^ dès le commencement du dix-huitième siècle, à la Ferme de l'Orillon indiquée sur le plan de Roussel.

Mais le peuple, qui éprouve le besoin de débaptiser les gens & les choses, l'appelait Barrière Ramponneau, en souvenir du fameux cabaretier qui eut l'honneur d'avoir pour avocat — gouailleur, — dans son procès avec le sieur Gaudron, le même homme que les

Les barrières de Taris

Sirven & les Calas avaient eu pour avocat indigné, Arouet de Voltaire. Ramponneau avait tort, mais l'esprit a toujours raison en France, & le sieur Gaudron perdit un procès qu'il aurait dû gagner, — s'il y avait eu des juges à Berlin. A ma première cause, je me ferai défendre par Léon Gozlan, — un maître.

Page 1