LA "BARRIÈRE "DES TROIS-COURONNES
Elle était située à l'extrémité de la rue du même nom, & consiftait en un bâtiment avec arcades & colonnes. Ce nom, rue et barrière le devaient à l'enseigne d'un des nombreux cabarets voisins : V Elysée^ la Folie-Raison j le Jardin du Delta, etc., cabarets, c'eft-à-dire guinguettes , où l'on buvait un petit giiingiiet — transformé plus tard en ginglet , puis tnjinglard — qui faisait immédiatement entrer en dan-se les jambes & le cœur des buveurs & des buveuses. Et gaij gai, gai, la faridondaine ! Et gai, gai, gai, la faridondé ! Il n'y a rien de tel que la douleur pour vous donner envie de vous amuser : il n'y a rien comme le travail pour vous faire aimer le plaisir.
C'était làj à cette barrière des Trois-Couronnes, dans ce Jardin du Delta, — « où de fraîches jeunes filles, trompant la surveillance de leur mère^ venaient
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gaiement s'exposer aux dangers de la séduction, ^ raconte un écrivain du temps, — que, il y a une vingtaine d'années, se trouvaient les fameuses Montagnes françaises, d'où dégringolaient tant de fragiles vertus en bonnet,, côte à côte avec d'audacieux commis de nouveautés, vulgairement appelés calicots. Tous les dimanches, grande fête invariablement couronnée par un feu d'artifice « superbe » — comme tous les feux d'artifice. Les Montagnes françaises ont disparu avec les grisettes & les calicots; le Jardin du Delta a eu le sort de Tivoli & de Beaujon : une rue nouvelle l'a coupé en deux.
LA "B ARRIERE "DE mENILMONTANT
Celle-là vaut un peu mieux.
Elle était située à l'extrémité de la rue du même nom^ & se composait, comme décoration, de deux bâtiments ayant chacun trente-deux colonnes avec arcades. Elle conduisait au village de Ménilmontant — qui s'était appelé Mesnil-le-Maudan — où vinrent s'installer, au lendemain de la Révolution de i83o^les disciples du comte Henri de Saint-Simon , tant raillés par M. Louis Reybaud & par d'autres Reybaud de grand & de petit format ^ les uns plus ou moins spirituelSj les autres plus ou moins bétes...
Tous les efforts humains^ même inaboutis, me touchent profondément, je l'avoue. Toutes les proteltations de l'intelligence, même celles qui vont au delà des colonnes d'Hercule de la raison^ me trouvent respcvftueux, — quand elles ne me trouvent pas enthou-
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siarte. Je ne sais pas assez ce qu'une idée peut cacher de fécond en elle, dans ravenir, pour me permettre de la railler, — même d'un sourire. Je regarde, j'écoute^ j'essaye de comprendre, de deviner; & si ma conscience me crie^ comme mes yeux, que je ne suis pas en face de charlatans, mais d'hommes de bonne foi & d'esprits chercheurs^ je m'inclinej & souvent j'applaudis. La foule condamne, parce qu'elle eil: foule, — c'eft-àdire troupeau; mais j'ai l'habitude d'en appeler de ses arrêts à ceux des privilégiés de l'intelligence, à ceux des nobles penseurs qui cherchent persévéramment chaque jour à rapprocher de plus en plus l'homme de Dieu, afin de les faire communier ensemble plus intimement & plus grandiosement^ — Chriftophe Colomb de la vieille société en quête d'une Amérique plus hospitalière aux tentatives de réforme & aux expériences de bonheur. La foule a hué les Saint-Simoniens ; mais des écrivains de talent, de conscience & de cœur les ont dessouillés de cette boue par leur eftime.
Je n'oublie pas, d'ailleurs, que la foule a ricané devant le Chrift lorsqu'il allait au Calvaire, — qu'elle a laissé torturer Galilée, bannir Dante^ brûler Savonarole, Jean Huss, Jérôme de Prague & tant d'autres martyrs dont la lifte eft lamentablement longue. Car le champ de l'Humanité, à peine ensem^encé, a vu des apôtres nombreux, & dévoués jusqu'à la mort, y tracer de rudes sillons, d'où le grain n'eft sorti qu'après de pénibles attentes. Combien de ces illuftres inconnus,
La barrière de oMénilmontant iBg
qui avaient à un si haut point la conscience des vérités morales, — « cette évidence du cœur » qui ne s'égare jamais, — combien sont morts que nul n'a regrettés, que nul n'a encouragés & soutenus 1 Combien, martyrs obscurs, expièrent dans les larmes & dans les tourments l'irrémissible crime d'aimer Dieu dans sa créature, vouée aux terribles labeurs & aux sueurs de sang 1 On ne soupçonne pas ce que cette fournaise ardente du devoir & du dévouement a dévoré de vaillantes intelligences & englouti de vaillants cœurs, épurés à son contact comme l'or dans la coupelle...
Étrange deftinée, n'eft-ce pas, que celle delà pensée humaine & de l'idée philosophique ? Voyager toujours à travers les mondes entre ces deux écueils également désaftreux : le Charybde de l'Indifférence & le Scylla de l'Oppression! Étrange, mais surtout douloureuse deftinée, — peu faite pour tenter les âmes vulgaires ÔC les petits esprits.
Mais il en e(t de l'Idée comme des planètes : si elle a ses écHpses, elle n'en reparaît pas moins lumineuse; elle n'en reprend pas moins, à une heure donnée, son cours régulier, normal, logique, sa marche irrésiftible & souveraine. Voilà pourquoi je m'incline, respectueux & attendri, devant tous les efforts, toutes les tentatives, tous les essais & tous les rêves.
« Vieux soldats de plomb que nous sommes, Au cordeau nous alignant tous^ Si des rangs sortent quelques hommes, Tous nous crions : A bas les fous !
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On les persécute, on les tue, Sauf, après un lent examen, A leur dresser une statue ' ' ■ Pour la gloire du genre humain.
Q.ui de'couvrit un nouveau monder
Un fou qu'on raillait en tout lieu.
Sur la croix que son sang inonde
Un fou qui meurt nous lègue un Dieu.
Si demain, oubliant d'éclore,
Le jour manquait, eh bien! demain
Quelque fou trouverait encore
Un tlambeau pour le genre humain! »
Fou! Ah! tout au rebours du vieux roi Lear, je m'écrierai volontiers : (c Mon Dieu ! faites-moi la grâce d'être fou !... »
Mais me voilà bien loin de Ménilmontant & de la retraite qu'y avaient choisie les Saint-Simoniens après i83o.
Ce n'était pas la première fois que l'Idée consentait, pour ainsi dire, à se faire chair & avffion, & cette tentative n'avait en soi rien d'anormal & d'extravagant. La philosophie a toujours semé sa parole là où elle a pu, dans les foules & dans les solitudes^ sur les grandes routes & au bord des mers ; toujours elle a eu ses jardinsj ses académies^ ses portiques^ ses collines^ ses fleuves : Ménilmontant fut son cap Sunium.
Cela ne dura pas^ quoique cela pût durer^ — malgré l'autocratie parfois trop russe du Père Enfantin^ que ses prédicateurs d'office ^ Abel Transon^ Laurent, Edouard Charton, Emile Barrault, appelaient la Loi
La barrière de ^lénihnontant i6r
vivante, — malgré aussi \2i femme- Messie, — malgré enfin quelques autres puérilités qui sentaient trop l'homme. Cela ne dura pas. Le schisme s'introduisit dans la doctrine^ qui eut immédiatement des séparatifteSj à la tête desquels Bazard. iîprès le schisme, la cour d'assises, où le Père suprême ^ dit la Loi vivante^ fut condamné, le 28 août i832^ à un an de prison & cent francs d'amende; puis^ après la condamnation, l'oubli. Oui! le vent de l'indifférence balaya les autels de cette religion pittoresque, & les apôtres de Saint- Simon abandonnèrent pour toujours la verte colline où ils avaient planté leurs tentes , — en emportant, comme Anchise, leurs dieux sur leurs épaules...
J'ai souvent gravi cette colline, rêvant aux gens disparus & aux schismes évanouis. J'ai été frapper à la porte, close désormais, de ce Paraclet philosophique, aujourd'hui morcelé, transformé, & toujours je me suis demandé pourquoi les Saint-Simoniens avaient été choisir cette rue tumultueuse, bordée de cabarets comme la Barque à Caron, les Barreaux Verts ^ le Grand Balcon, le Lever de V Aurore, les Armes de France, etc. Un pareil voisinage devait exercer une influence fâcheuse. Quand on travaille à l'émancipation de la race humaine, il ne faut pas vivre dans son contact permanent; quand on cherche les moyens de purifier l'atmosphère morale d'une société, il ne faut pas respirer le même air qu'elle. On ne fonde, d'ailleurs, rien de grand, de bon, d'utile, de durable que dans la soHtude. Les Pères avaient les Thébaïdes.
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A peu près à la même hauteur que la communauté saint-simonienne eft un ancien hôtel du dix-huitième siècle, transformé en hospice d'orphelins, où vivait un solitaire d'une autre sorte, le Solitaire de Belleville, l'auteur applaudi de la Chercheuse d'esprit^ le mari de la belle mademoiselle Duronceray, que courtisait le trop galant maréchal de Saxe. J'ai nommé Favart.
Une anecdote connue, mais qui se trouve tout naturellement au bout de um plume & qu'il m'eft impossible de ne pas citer, c'eft celle qui concerne le vainqueur de Fontenoy, amoureux — je ne dis pas amant — de madame Favart. Maurice de Saxe la poursuivait de ses assiduités compromettantes jusque sur les hauteurs de Ménilmontant , dans la retraite choisie par son mari. Un jour qu'il s'v rendait, l'esprit en belle humeur, un des fers de son cheval se perd en route; il s'en aperçoit, & mettant aussitôt pied à terre, il s'adresse à un maréchal ferrant dont la forge était située à la place où devait être un jour la barrière qui n'y eft plus. — « Un fer, bonhomme! » dit-il. Le forgeron, sans savoir qu'il s'adresse à un maréchal comme luij — un peu plus noble que lui, cependant, — lui donne instinctivement du Monseigneur, tout en prenant exactement mesure du pied de son cheval. Au moment où il va mettre le fer au feu, Maurice de Saxe le retient, en disant : — a Un inftant, bonhomme ! Tu me fournis là de mauvaise marchandise. Tiens! » Et prenant le fer entre ses mains, il le casse en deux mor-
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ceaux qu'il jette ensuite au rebut. Un second fer a le même sort, un troisième aussi. Le vainqueur de Fontenoy, qui était fier de faire étalage de sa force extraordinaire devant un ouvrier, allait continuer; le forgeron l'en empêcha : — « Pardon^ monseigneur, lui dit-il; je sais ce qu'il faut pour que monseigneur trouve le fer à son goût... )> Et s'emparant du fer qu'allait casser Maurice de Saxe, il le met au feu, souffle, &, lorsqu'il eft suffisamment rouge, le lui présente : — « Si le cœur vous en dit à présent, monseigneur?... » Le conquérant de la Courlande, qui ne tient pas à se brûler les doigts, refuse, laisse l'ouvrier achever sa besogne. Si, pour le récompenser, lui donne un écu de six livres. — « Votre écu ne vaut rien, monseigneur, » dit en goguenardant le forgeron, qui avait cassé la pièce en deux morceaux comme Maurice de Saxe le fer à cheval. — « Diable 1 )> fait celui-ci en fournissant un second écu qui a le sort du premier, puis un troisième qui a le sort du second. — ce Bien joué ! s'écrie le comte émerveillé de rencontrer une force égale à la sienne; bien joué, mon ami! C'elf me rendre la monnaie de ma pièce! » Et pour ne pas être trop puni de sa fanfaronnade, qui en effet aurait pu lui coûter cher, si le forgeron eût continué à casser en deux & à jeter à la ferraille tous les écus qu'il lui présentait, il lui donna une pièce d'or d'un petit module, par conséquent d'une prise difficile, — & s'en alla au galop de son cheval referré.
Un rude compagnon, n'eft-ce pas, ce maréchal fer-
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rant de la Chaussée Ménilmontant? Et comme Ton s'explique la prise de la Baftille & la chute de la monarchie ! Rien ne résiste à des poignes comme celle-là.