LA "B ARRIERE DE CONTRE UIL
Les boulevards autrefois extérieurs qui, à partir de la barrière des Amandiers, ont uns physionomie mélancolique, à cause du voisinage du Père-Làchaise, redeviennent un peu plus gais à partir de la barrière de Montreuil. Les marchands d'immortelles^ de croix toutes préparées où il n'y a plus que votre nom à mettre, les marbriers^ enfin les gens qui vivent de la mort & qui, par conséquent, n'ont jamais de mortesaisoUj ont disparu. On tourne le dos au cimietière en s'avançant vers le Trône.
Montreuil ! Il y a des noms de villages qui sonnent plus agréablement que d'autres, — probablement parce qu'ils ont des grelots que les autres n'ont pas : Fontenay-aux-Roses sent bon; Montmorency évoque le souvenir de mesdemoiselles Galley & Grafferiend; Montreuil vous fait venir l'eau à la bouche, — à cause
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de ses savoureuses pèches... Et, à ce propos, n'avezvous pas remarqué combien il eft difficile de se pro- . curer des cerises à Montmorency, des fraises à Fontenay, du chasselas à Fontainebleau ^ des pèches à Montreuil? Toutes ces excellentes choses sont achetées d'avance^ sur pied. Allez à la Halle^ vous en aurez, & cela vous coûtera moins cher.
Fontenay-aux-Roses s'enrichit depuis une vingtaine d'années en cultivant des fraises. Montreuil s'enrichit depuis plus d'un siècle en cultivant des pèches^ — (c les plus belles qui soient sur le globe, ;> déclare Mercier^ qui ajoute : « Or les pèches^ en certain temps^ valent six livres pièce. Quand un prince donne une fête un peu brillante,, on en mange pour trois cents louis d'or. y>
Le prix a baissé un peu depuis Mercier ; cependant^ à de certains moments, il s'élève très-haut. On m'a montré un pêchicr à qui sept pèches ont rapporté un jour deux cents francs ^ dans les circonftances plaisantes que je vais dire. Les pèches sont rares, — plus que rares, rarissimes; on en trouve très-peu à Montreuilj & pas du tout à Paris : il fait un panier de dix des plus belles, sans tare aucune^ & les porte à un marchand du Palais-Royal, qui en avait besoin.
— Des pèches superbes ! Combien me les vendezvous?
— Il y en a dix : à cinq francs pièce, cela fera cinquante francs.
— ^ Cinquante francs 1 C'eft exorbitant!...
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— C'eft à prendre ou à laisser... Je ne suis pas embarrassé de leur placement : ce sont les seules qu'il y ait à Paris en ce moment...
— Sij du moins j j'étais sûr qu'elles sont toutes bonnes...
— Qu'à cela ne tienne : goûtbns-y !...
Le péchier prend une péche^ l'ouvre en deux, en offre une moitié au marchand & garde l'autre pour lui.
— N'cfl-ce pas qu'elles sont exquises?
— J'en conviens, celle-ci eil fort bonne....
— Toutes sont ainsi.
— Eh bien ! je vous les prends... Cela fait donc.''...
— Toujours cinquante francs.
— Mais il n'y en a plus que neuf!...
— C'eft à prendre ou à laisser... Si vous ne vous décidez pas aujourd'hui pour cinquante francs^ je vous avertis que demain cela vous en coûtera cent...
— Ta ! ta î ta î Dix pèches, passe encore , mais neuf? J'aime mieux vous les laisser pour compte...
— Vous avez tort :
Là-dessus le péchier s'en va tranquillement avec son panier de pèches^ &, quelques heures après^ envoie un sien compère^ ftylé par lui^ au Palais-Royalj chez le marchand^ qui était précisément en train de regretter les neuf pèches, parce qu'il s'était engagé à en fournir une demi-douzaine au moins^ le lendemain^ à un banquier qui avait à déjeuner une capricieuse fille d'Eve. Le même dialogue s'engagea :
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— Combien vos neuf pèches ?
— Cent francs.
— Cent francs ! Y songez-vous ? J'ai refusé ce matin un panier de dix qu'on m'offrait pour cinquante francs...
— Elles n'étaient probablement pas aussi belles que les miennes.
— Les vôtres sont belles, sans doute, mais qui me garantit de leur excellence ?
— Qu'à cela ne tienne : goùtons-y !
Et prenant au hasard une pèche dans son panier^ le compère en présente la moitié au marchand & croque l'autre.
— Un vrai sucre, n'eft-ce pas?...
— Très-bonne , en effet... Allons ^ je me décide, quoique cela me paraisse bien exagéré comme prix. Nous disons donc que huit pèches font...
— Cent francs^ je vous l'ai dit.
— Comment^ cent francs! Neuf, à la bonne heure, & encore! Mais huit?...
— C'elT: à prendre ou à laisser.
— Je vous les laisse !
— A votre aise. Seulement je vous préviens que demain elles vaudront deux cents francs.
— Ta! ta! ta! Deux cents francs! comme vous y allez!
— Serviteur!
Et le compère du pèchier s'éloigne. Le lendemain matin, autre compère^ avec les mêmes pèches dans un
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autre panier. Troisième édition du dialogue que vous connaissez.
— Combien vos huit pèches ?
— Deux cents francs.
— Deux cents francs ! Quelle plaisanterie ! On m'en a offert dix^ hier^ pour cinquante francs, & je les ai refuse'es !...
— Vous avez eu tort si elles valaient celles-ci^ & j'en doute.
— Deux cents francs! Et peut-être ne sont-elles que belleSj vos pêches?...
— Elles sont aussi savoureuses que magnifiques... D'ailleurs vous pouvez vous en assurer... Cela ne vous coûtera rien.
Une des hait pêches est prise au hasard dans le panier; une moitié eft offerte au marchand, l'autre moitié ell: avalée par le compère du péchier.
— Eh bien ?
— Excellente, en effet; & quoique vous en demandiez un prix extravagant, inouï, je me décide à vous acheter votre panier... Sept pêches font donc?...
— Deux cents fraises.
— Jamais 1
— Comme vous voudrez! Mais, si vous voulez m'en croire, vous n'hésiterez pas plus longtemps^ dans votre intérêt : ce soir, vous ne les auriez pas pour quatre cents francs...
— Ah ! bourreau 1
Et le marchand paya deux cents francs le même pa-
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nier qu'il avait refusé pour cinquante francs^ la veille^ quand il contenait dix pêches au lieu de sept. C'était dur, mais n'avait-il pas de quoi se venger sous la main ? Les filles d^Opéra, du temps de Mercier^ mangeaient pour trois cents louis de pêches : les petites dames de notre temps peuvent bien en manger pour cinq cents francs. Les banquiers sont plus riches que les princes.