‹ Histoire anecdotique des barrières de Paris (volume 2)Chapitre 23 sur 47 · LA "B ARRIÈRE "BU TRONE · texte numérisé non relu

LA "B ARRIÈRE "BU TRONE

Elle date de X788, comme les autres barrières^ mais elle a des souvenirs bien antérieurs à cette époque; car c'était le chemin que prenait saint Louis pour aller à Vincennes, oùj d'après le naïf récit de Joinvillej il rendait la juftice, assis au pied d'un chéne^ comme un honnête bourgeois qu'il était.

Plus tard, le 26 août 1660^ un autre roi — qui ne ressemblait en rien à Louis IX & qui s'appelait Louis XIV — venait s'asseoir là, sur un trône -élevé aux frais de la bonne ville de Paris^ & ayant à ses côtés Marie-Thérèse d'Autriche, sa femme, pour recevoir l'hommase & le serment de fidélité de ses

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sujets. Cérémonie si mémorable, — aux yeux des courtisanSj — qu'on éprouva le besoin de la consacrer par l'érection d'an arc de triomphe à nul autre pareil, dont la première pierre fut posée le 6 août 1670, & qui ne fut jamais exécuté qu'en plâtre, comme l'Éléphant-de la place de la Baftille. Les courtisans proposent^ mais les événements disposent.

Pourquoi avait-on choisi cet emplacement plutôt qu'un autre? Parce que^ de toutes les issues de la grande ville, la plupart si laides, c'était la plus convenable; à ce point que c'était par là que les ambassadeurs étrangers faisaient leur entrée solennelle, salués du peuple — ami des fêtes, malgré les impôts qu'elles lui coûtent — jusqu'au monaftère de Picpus, où des appartements leur étaient préparés.

Les deux bâtiments carrés bâtis sur les dessins de Le Doux auraient pu avoir plus de grandeur & de pittoresque,, précisément à cause de fimportance de cette barrière, vomitoire du faubourg le plus révolutionnaire de la capitale des révolutions. Ce sont des propylées vulgaires, dont la pauvreté n'eft pas suffisamment dissimulée par les deux colonnes au haut desquelles on a juché Philippe Augufte & saint Louis.

En 1793, la Royauté étant abolie, la barrière du Trôni£ s'appela tout naturellement Barrière du Trône renversé, Si, naturellement aussi, elle ne garda pas longtemps cette appellation anarchique, un trône nouveau — impérial cette fois — ayant été fabriqué

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avec les débris de l'ancien^ retrouvés dans un coin du garde-meuble : ce fut, officiellement du moins, la Barrière de VincenneSj que le peuple ^ esclave des traditions monarchiques, persifla à appeler la Barrière du Trône.

La place circulaire où viennent aboutir le boulevard Mazas & le boulevard du prince Eugène, & que déshonorent deux petites maisons aux carreaux brouillés, — deux Amathonte soldatesques, — fut pendant quelque temps, sous la Terreur, la succursale de la place Louis XV ; pendant quelque temps la guillotine y fut en permanence. Sur cette place tombèrent des têtes illuftres, entre autres celle d'André Chénier^ ce frère aîné des poètes modernes-^ de Roucher, l'auteur des Mois ; de la comtesse de Meursin, du président de BéruUe, du duc de Saint-Aignan, de la duchesse de Montmorency, etc.

Idole terrible, la Liberté ! Son front baigne dans l'éther le plus pur, mais ses pieds trempent dans un fleuve de sang, — celui de ses défenseurs comme celui de ses ennemis. Quand cessera-t-elle donc d'exiger ces sacrifices humains, cette reine du Dahomey?...

La Barrière du Trône eft riche en souvenirs sombres, en deçà & au delà d'elle.

Au delà, c'eft la Chaussée de Vincennes où, le 3o mars 1814, deux cent seize élèves de l'École polytechnique, aidés d'artilleurs de la vieille garde, arré-

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tèrent un infiant les lanciers russes du ge'néral Kamenew en les mitraillant. Il y en eut de tués^ un grand nombre de blessés; mais ils se défendirent héroïquement, comme de vaillants jeunes hommes qu'ils étaient, & la Patrie doit leur en être reconnaissante. On ne saurait mourir d'une plus belle mort.

En deçàj c'eft la chaussée Saint- Antoine, comme on disait du temps du grand Condé^ ou, comme on dit aujourd'hui^ \q faubourg Antoine, la cuve émeutière toujours en fermentation, l'Etna révolutionnaire toujours crachant sa lave ardente. D'abord c'eft le pillage du manufacturier Réveillon, à tort accusé d'avoir songé à réduire le salaire de ses ouvriers & dit que le pain était trop bon pour eux. Puis c'eft la prise de la Baftille par ces faubouriens las du joug & à bout de misère. Puis c'eft l'assaut des Tuileries par eux, le général Santerre à leur tête. Puis ce sont les journées des 2 2 avril, i^'" & 3i mai 1793, celles de prairial an III, celles de juillet i83o, celles de février & juin 1848. L'hiftoire de ce faubourg eft Thiftoire de Paris — écrite à coups de fusils.

Au no 239 eft la brasserie Cafîîn devant laquelle passent & repassent sans cesse beaucoup d'ouvriers de ce quartier populeux, sans se douter que cette Brasserie de l'Hortensia a été, sous la Révolution, la maison du général Santerre,

Qiii n'eut de Mars que la bière, & que dans cette maison venait fréquemment Phi-

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lippe-Égalité, duc d'Orléans, pour intriguailler. Un peu plus haut^ près de la barrière, au n° 2o3 je crois, était, en 181 2, la maison de santé du docteur Belhomme, qui avait alors parmi ses pensionnaires un homme audacieux, le général Malet, compromis quatre ans auparavant dans une conspiration contre NapO' léon & incarcéré à la suite de cette affaire. La première fois on avait voulu profiter de l'absence de rempereur, alors en Prusse; la seconde fois, Malet en voulut profiter encore, mais plus ef^cacement. « Napoléon eft à Moscou; les nouvelles arrivent avec la plus grande difficulté : si on annonçait brusquement sa mort^ que deviendrait le gouvernement? » Voilà ce que s'était demandé Malet. L'hypothèse avait des séductions pour un esprit de la trempe du sien : il imagina de la réaliser en jouant sa tète & celle de quelques-uns de ses amis. Vous savez de combien peu il s'en fallût qu'il ne réussît. Il s'était évadé de la maison de santé du docteur Belhomme dans la nuit du 2 3 au 24 cdobre 181 2 : le lendemain il était arrêté, &j le 29 du même mois^ il était fusillé avec dix de ses complices dans la plaine de Grenelle. Quand il apprit & la conspiration & le châtiment des conspirateurs^ Napoléon était aux environs de Mikalewska; ce il eut^ dit M. de Ségur, des exclamations d'étonnement^ d'humiliation & de colère. Quelques inftants après^ il fit venir plusieurs officiers pour remarquer l'effet que produisait une si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète, de la conflernation & la confiance dans la

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fiabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il put ■savoir qu'on s'abordait en gémissant & en répétant qu'ainsi la grande révolution de 1789, qu'on croyait terminée, ne l'était pas. »

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