LA "B ARRIÈRE SAINT-JACQUES
Avant l'arrêté préfectoral du 20 janvier i832, approuvé par décision miniftérielle du 23 du même mois, qui ordonnait qu'à l'avenir l'exécution des condamnés à mort aurait lieu sur la place demi-circulaire ménagée en avant de cette barrière , on l'appelait la Barrière d'Arciieil, & son nom n'évoquait aucun souvenir lugubre.
Cependant un chercheur d'étymologies & de rapprochements eût trouvé le mot d'^Arcueil bien fatidique. On le fait venir à^arculi, arches d'aqueduc, — & l'aqueduc d'Arcueil^ à deux kilomètres de là, exiflait
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déjà, en effet, du temps des Romains, du moins on peut voir encore deux arches bdties vers le quatrième siècle pour conduire les eaux de Rungis au palais des Thermes de Julien l'Apoftat; mais Feftus Pompeius emploie aussi arcula dans le sens à'oiseau de sinistre présage. Lorsque Ronsard allait, en galante com- ■ pagnie, rendre visite à son ami Jodelle, qui possédait à Arcueil un petit vide-bouîeilles, — un diverscrioliim comme celui d'Horace à Cumes^ ou de Catulle sur les bords du lac de Garde^ — il ne se doutait guère qu'un jour, à un endroit du chemin qu'il avait Thabitude de prend re, & où il s'arrêtait même quelquefois^ des têtes humaines rouleraient sanglantes. N'était-ce pas assez d'une place déshonorée^ la vieille place de Grève?
Je ne passe jamais là sans un tressaillement de cœur. Ce n'efl rien, sans doute, qu'une place sans monument indicateur, sans inscription cc sans poteau. Il v a là des pavés comme sur toutes les places, (Sc, tout autour, de magnifiques ormes comme autour de n'importe quel rond-point. Rien n'y crie, rien ne sv lamente, rien n"v proterte. Seulement les vieux arbres inclinent de temps en temps leurs vieilles branches grises dépoussière d'un air presque mélancolique, — comme pourraient le faire d-.s vieillards avec leurs têtes chenues 1 Seulement il n'y a pas ou presque pas de maisons autour de ce Golgotha des misérables larronc & des assassins vulgaires' Seulement^ pour l'œil & pour l'esprit du lêveur qui interroge tout — depuis la couleur des pavés jusqu'au frémissement des arbres^ —
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c'ert là un lieu mauclit, un lieu siniilre, un lieu de mort !
Oui, l'herbe pousse là comme sur un honnête sentier ! Ouij les oiseaux chantent & sautent sur les ramures de ces vieux arbres qui ont assifté pendant vincjt ans au dénoûment brutal de tant de drames judiciaires ! Oui, — parce que la Nature ell d'une superbe inditTcrence pour les douleurs humaines, — parce qu'elle n'a de soucis que pounchacune des graines qu'elle fait germer & se développer, — parce qu'elle n'a d'entrailles que pour ses œuvres immortelles ! La créature périssable ne l'émeut pas. L'homme n'eft que l'accessoire de sa création grandiose : il peut mourir sans qu'elle voile sa face augufle & sereine devant son agonie^ sans qu'elle interrompe un seul inftant sa niission souveraine. Ah ! cirons! parce que vous faites des livras^ parce que vous bâtissez des cathédrales, vous croyez valoir mieux qu'un brin d'herbe? Regardez de votre dernier regard^ de votre regard de monbond : les prés sont plus verts^ le ciel plus bleu^ le soleil plus lumineux^ les fleurs plus parfumées! Écoutez : jamais les oiseaux n'ont gazouillé de plus joyeuses chansons!
On cite souvent les illuftrations criminelles — &. quelquefois innocentes — de la place de Grève ^ cette héritière de Montfaucon^ & la lifte en eft longue. Marguerite Poreîte, une hérétique, ouvre la marche en i3io. Après elle défilent des noms d'hommes & de femmeSj de magifl:rats & de guerriers, de philosophes
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& de poëteSj de fanatiques & de rêveurs. Les Desrues & les Brinvilliers y abondent^ — & aussi les Ravaillac & les Damiens, — & aussi les Etienne Dolet & les Claude Petit! Sans parler des Sergents de la Rochelle...
Les illuftrations de la place de la Barrière Saint- Jacques — cette Abbaye de Monte-à-Begret du règne de Louis- Philippe — ne sont que de deux catégories : des coquins & des fous^ des meurtriers & des conspirateurs, — des Lacenaire & des Alibaud^ des Poul^ mann & des Fieschi.
En traversant cette barrière & en songeant à sa destination^ je n"ai jamais pu m'empêcher de songer à cette boutade funèbre de Danton : « Il y a des verbes qui ne peuvent se conjuguer dans tous leurs modes .. On dit bien : Je serai guillotiné, mais on ne dit pas : J'ai été guillotiné. » Ah! si Ton pouvait dire cela, au moins on saurait à quoi s'en tenir sur bien des choses, — & spécialement sur la prétendue « douleur » du supplice imaginé par le docteur Guillotin, à la grande joie des philanthropes^ qui affirment que « cela ne fait pas souffrir. » On voit bien qu'ils n'ont pas essayé.