LA "BARRIÈRE HE "BERCY
Celle-ci était la soeur naturelle de la barrière de la
Râpée, — une plus grande sœur, quoique du même
âge, & mieux habillée par Tarchiteéle des Traitants,
puisqu elle se composait de deux bâtiments ayant cha-
oun deux périftyles& douze colonnes.
A la barrière de la Râpée, les matelotes illuftres & les fritures célèbres ! Mais à la barrière de Bercy, la dive purée septembrale — en tonneaux engerbés !
C'eft là, en effetj qu'arrivent, par tous les affluents de la Marne & de la Seine, les produits du Maçonnais &. de la Champagne, de l'Orléanais & de la Touraine, de TAnjou & du Languedoc. Vieilles provinces, — vieux vins ! La Bourgogne tout entière eft là : le Clos-Vougeot, le Chambertin, le Beaune, le Meursault, le Nuits, le Chenôve, le Volnay, le Pomard, le Thorins, le Romanée, — ses joyeux fils, sa plantu-
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reuse lignée! Puis l'Aï, — le turbulent enfant de la Champagne. Puîs le Château-Laffitte, le Château- Margaux, le Saint-Julien, — toute une année !
Bercy & la Râpée se confondent. Autrefois on disait la Râpée : on dit Bercy aujourd'hui.
Bercy était autrefois un petit village, c'eft aujourd'hui une petite ville, comme presque toutes les communes qui confinent à Paris. Il était jadis occupé par des maisons de campagne, des habitations particulières, & par deux châteaux avec leurs parcs, le Petit & le Grand Bercy.
Le Grand Bercy était une magnifique, une somptueuse» une royale maison de plaisance, — & jamais ce dernier mot n'avait été si bien juClifié. Un parc de neuf cents arpents! Un château qui contenait plus de richesses que les Tuileries! Un parc dessiné par Lt Nôtre ! Un château bâti par Le Vau 1
Et cependant, leur premier propriétaire, le président de Bercy, était un ladre de la plus belle eau, ^ àce point qu*il servit de type à Molière pour son Avare. Après le président, son fils, puis son petit-fils, qui contribua pour une grande part à l'embellissement de cette résidence princière, qui eut à souffrir pendant la Révolution, — oti Ton y inftalla une fabrique de papiers peints. Durant quelques années même, au dire d'un hiftoricn de 1804, il fut fermé, & ses dépendances furent louées à différentes personnes qui les exploitèrent à leur guise : celles-ci laboutérent les allées du parc pour y semer du blé, celles-là firent
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abattre les arbres pour se chauffer. L'intérieur du château seul fut un peu épargné^ & lorsque M% de Ni-» colaî vint, il eût pu l'habiter & lui redonner sa splendeur d*autrefois, — s'il n'avait mieux aimé le louer à vin vicomte, qui le déshonora une seconde fois en installant là v^ raffinerie de sucre de betteraves.
Le revoyez- vous , ce vieux parc qu'il semble que Viiflor Hugo ait voulu décrire dans son volume des Voix intérieures? Moi^ je le revois toujours. Il me souvient des jours d'été oU, quand le hasard de mes promenades m'amenait par là^ je ne craignais pas de franchir la terrasse du bord de l'eau^ à l'endroit où deux lions de pierre, mutilés par le temps & par les hommes, se regardaient si triftement, comme pour se confier une dernière fois « les secrets de ce passé trop vain, v Une fois dans le parc^ où je m'introduisais ainsi frauduleusement^ je trouvais un plaisir extrême à chercher le% allées les plus ombreuses^ les fourrés les plus épais^ l'herbe la plus verte, & à m'y coucher pendant les heures les plus chaudes, rêvant à tout & à rien, remâchant mes projets , reconftruisant pour la centième fois mes petits châteaux de cartes, — moins grands & moins beaux que celui de M. de Bercy, qui, du refle, ne me faisait point envie. Ce qu'il y avait de meilleur là, c'étaient la fraîcheur & la solitude. Quand j'avais suffisamment rêvé, lu, — ou dormi, «^ je sautais le fossé, je saluais mes deux lions invalides, & je re-^ prenais le chemin de Paris, où m'attendait la réalité. Je me suis rappelé ces bonnes journées de rêverie.
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lorsque^ au mois de juillet 1860, on a commencé à jeter pap terre le vieux château du vieux président & à mettre en coape réglée son parc touffu comme une foret. M. de Nicolaï ne tenait plus à l'un depuis qu'on avait endommagé l'autre. En i840,ç'avaient été les fortifications ; plus tard^ le chemin de fer da Lyon : ces morcellements avaient complété l'œuvre de la fabrique de papiers peints & de la raffinerie de sucre de betteraves. Parc & château furent vendus 10 millions 5oo,ooo francs, — un assez joli chiffre^ & un plus joli bénéfice encore pour les acquéreurs à qui, au bout de huit jours, il refiait pour plus de 1 5 millions de terrains à vendre^ après en avoir déjà vendu pour plus de 12 millions. Il en efl décidément de la fortune comme de la réputation : pour se faire un nom^ il faut déjà être connu; — pour devenir riche, il faut déjà être à son aise. Il n'y a que le premier million qui coûte, — & c'efl juflement celui-là que je ne pourrai jamais acheter.
Quant au Petit-Bercy, c^était une annexe du Grand- Bercy, c'efl-à-dire un pavillon à pans coupés que Paris de Montmartel, frère du fameux financier de ce nom, avait fait bâtir sur une assez vafle portion de terrain que lui avait cédée le troisième seigneur de Bercy, contrôleur général des finances. Après Paris de Montmartel, le Petit-Bercy avait appartenu à un autre financier» Boismorel^ « qui s'y était disposé un jardin qui luttait pour l'élégance avec dèlui de son faflueux voisin, & une bibliothèque assez riche pour n'avoir
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rien à envier à celle du Grand-Bercy; » — & cependant la bibliothèque du Grand-Bercy possédait^ entre autres merveilles, un manuscrit sur vélin du Roman de la Rose.
Le Grand-Bercy a disparu; mais le Petit-Bercy, — c'eft-à-dire le pavillon connu dans le quartier sous le nom de Pdté~Pdris — eft encore debout.
« Où la mouche a passé, le moucheron demeure. »
Son parc, qui était d'une quarantaine d'arpents, servit d'entrepôt aux vins & eaux-de-vie, après le terrible incendie du 3i -juillet 1820 qui dévora presque toutes les conûruftions, la plupart couvertes en chaume y du premier entrepôt établi là depuis assez longtemps.
On sait maintenant pourquoi la barrière de Bercy s'appelle Bercy.
J^fi