‹ Histoire anecdotique du Conservatoire de musique et de déclamationChapitre 10 sur 16 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'école royale de chaxt et de déclamation

Ministre de la Maison du Roi, après avoir brillamment représenté la France dans la conclusion du traité de Teschen, le baron de Breteuil s'était rapidement attiré la sympathie des artistes.

En ces temps où les gazettes semblaient imprimées au Parnasse, l'encens des sonnets s'élevait fréquemment jusqu'à lui, les poètes le chantaient; le Mercure, inaugurant l'année 1784, offrait au fils d'Apollon un chapelet

d'hémistiches dont il suffit de citer la chute :

Sage Breteuil, de votre ministère!

Que le destin protège l'heureux cours!

Que la santé de sa coupe légère Verse longtemps le nectar s'ir vos jours! Ami des arts, comblez leur espérance, Vivez pour eux, pour Louis et !a France.

Un tel ministre devait sans hésitation appuyer les plans de Gossec, prendre en main les intérêts des Muses menacées de l'exil; aussi le 3 janvier, obtenait-il de Louis XVI l'ordonnance appelée, croyait-on, à sauver l'Opéra.

« Le Roi ayant reconnu que ce qui pourrait contribuer le plus efficacement à donner à un spectacle aussi intéressant pour le public, un nouveau degré de perfection, ce serait d'établir une école où l'on pût former tout à la fois des sujets utiles à l'Académie nationale de Musique et des élèves propres au ser-

vice de la chapelle de Sa Majesté... Ordonne :

Article premier. — A compter du l^"" août prochain, il sera pourvu à rétablissement d'une Ecole tenue par d'habiles maîtres de musique, de clavecin, de déclamation, de langue française, et autres, chargés d'y enseigner la musique, la composition et, en général, tout ce qui peut servir à perfectionner les différents talents propres à la musique du Roi et de l'Opéra. »

Le premier nom mis en avant pour le poste d'administrateur avait été celui de Piccinni.

A la lettre de M. de la Ferté, intendant des Menus, qui lui en faisait l'offre, le maître italien répondit qu'il désirait avoir le titre de directeur et être loo-é avec sa famille. Les

néo^ociations furent vîtes rompues sur l'ordre du baron de Breteuil. — « Il faut en rester là vis-à-vis de cet artiste et ne pas le presser davantage sur la place qu'on lui a offerte. Je ne regretterai point du tout qu'il ne l'accepte pas, parce que, comme je le sais Pavidité italienne, il y trouverait sans cesse de nouveaux motifs d'augmenter ses demandes. » — Et le choix du ministre se porta sur Gossec.

Sont nommés maîtres pour la perfection et le goût du chant, Piccinni, Langlès et Guichard ; Rigel, Saint- Amand et Méon pour le solfège ; Gobert et Rodolphe sont titulaires du clavecin et de la composition ; Molle et Pillot enseigneront la déclamation et le jeu du théâtre, Guérin le violon, et Rochez la basse. La langue française et l'histoire sont confiées à Rosset, les armes à Donadieu et la danse à Deshays.

Ainsi composée, l'École ouvre ses portes le 1^' avril 1784, en l'hôtel des Menus-Plaisirs, rue Poissonnière, et le Journal de Paris songe le 19 mai seulement à annoncer cet événement à ses lecteurs.

Les Tablettes de renommée des musiciens, parues vers la fin de l'année, donnent quelques renseignements aux aspirants chanteurs :

« L'École tient, excepté les dimanches et fêtes, tous les jours delà semaine : le matin, depuis 8 heures jusqu'à 1 heure, et Taprèsdîner, depuis 3 heures jusqu'à 5 heures.

» On admet à cette école des jeunes gens des deux sexes, toutefois qu'ils se présentent avec une belle voix, d'heureuses dispositions pour le chant et qu'ils tiennent à d'honnêtes gens qui répondent de leur conduite et de leur assiduité. Les sujets ne peuvent être reçus qu'après avoir été présentés à M. Gossec et avoir été entendus par tous les maîtres de

chant et de musique : et l'ordre le plus sévère règne à cette École, tant du côté du devoir que de celui de l'honnêteté et de la décence. »

A peine inaugurée, la nouvelle institution vient au secours de l'Opéra. Les débuts de mademoiselle Dozon dans Chimène, le 17 septembre, sont salués avec enthousiasme : il n'est bruit que de sa voix, de sa sensibilité, de son aisance : déjà on s'extasie sur l'utilité de rÉcole où a été formée cette émule de la Saint-Huberti, on oublie que, depuis deux ans, elle reçoit les conseils de Lays.

Puis, tout ce bruit s'apaise, et 1785 s'écoule sans que l'hôtel des Menus-Plaisirs semble occuper outre mesure l'attention du public.

Nous retrouvons trace de son existence le 5 avril de l'année suivante, quand on essaie pour la première fois devant le public le

talent des élèves dans une représentation de Roland, donnée sur le théâtre des Menus.

MM. Dessaules et Lefèvre chantent Roland et Médor; les rôles d'Angélique et de Thémire sont échus à mesdemoiselles Mulot et Delillette. Les chœurs sont le partage des élèves dont beaucoup n'ont pas dépassé la douzième année — et le succès de cette tentative est tel que Piccinni avoue qu'il vient, pour la première fois, de reconnaître dans l'exécution de sa musique les intentions qu"*!! y avait mises.

Aux promesses de l'École royale, l'Opéra répond par un appel au pays. Les journaux de juillet insèrent une note, réclamant une voix de haute-contre; on s'adresse à Paris, aux provinces, on fait miroirer une rente viagère de 300 livres pour qui présentera l'oiseau rare.

Mais que de qualités exigées! Savoir la musique au point de solfier couramment, ne

pas dépasser 22 à 23 ans, avoir atteint au moins sa 18« année, taille de cinq pieds quatre pouces, figure agréable, des yeux sans défauts, la jambe bien faite, moyennant quoi, le maître assez heureux pour contenter FAcadémie aura voyage et séjour payés, plus la pension promise.

L'école de chant a entraîné de nombreuses dépenses et on saisit avec empressement la première occasion qui s'offre de subvenir à ses besoins sans aggraver plus longtemps l'état désastreux du budget.

Le 15 septembre 1786, le Roi, désireux d'éviter à l'avenir les contrefaçons dont se plaignent les compositeurs et les marchands de musique, établit à l'hôtel des Menus-Plaisirs un bureau où sera timbrée toute pièce destinée à la vente. Un professeur y fera le service

tous les jours ouvrables de 10 heures à 2 heures. Le produit du timbre et des amendes infligées aux contrevenants sera employé à l'entretien de l'école.

Les charges en effet augmentent chaque jour. Un règlement du 24 mai avait ajouté une classe de déclamation confiée à Mole, Dugazon et Fleury. Le cours où les trois célèbres comédiens donnaient, à tour de rôle, leçon à tous les élèves, est inauguré, le 18 mai et le nom de Talma figure au nombre des inscriptions.

L'École a traversé deux années de calme ; maintenant elle va connaître les luttes, et la première escarmouche est soulevée par un des siens.

Il n'est pire ennemi qu'un ami maladroit. ^L le Prévôt d'Exmes, professeur de langue

française aux Menus-Plaisirs, n'a pas suffisamment médité cet axiome le jour où piqué du silence gardé par le Mercure lors de l'exercice public, il lui adresse un long mémoire vantant les élèves, chantant la méthode, glorifiant les maîtres.

«... Les chœurs ont été entendus avec un intérêt si vif qu'il allait jusqu'à l'attendrissement... Si mademoiselle Delillette a paru inférieure à sa camarade, cela peut provenir de ce que son rôle de suivante n'exigeait pas qu'elle développât entièrement sa voix... »

Quelques réflexions du journal suivent le plaidoyer : « Nous sommes loin d'improuver ces éloges : nous aurions désiré seulement qu'ils eussent été dispensés avec plus de réflexion. Il fallait, par exemple, louer M. Gossec de sa grande habileté, de son intelligence dans la conduite des élèves, de sa prudence, toutes quahtés essentielles pour la place de di-

recteur; mais il est fort indifférent pour cet emploi que son 0 salutaris sans accompagnement soit un chef-d'œuvre ou simplement un morceau bien fait... Loin d'être étonné de ce que cette école, au bout de deux ans, ait déjà produit des sujets capables d'exécuter un opéra tout entier, on pourrait l'être que parmi tant d'élèves il ne s'en soit pu trouver que deux, au bout d'un pareil terme, qui méritassent d'être distingués, et l'on se demanderait si l'avantage que procureront ces sujets peut balancer les sommes que cet établissement coûte. »

Le 28 novembre, débuts à l'Académie de Musique des élèves de l'école dans le Roland de Piccinni, déjà joué sur la scène des Menus- Plaisirs.

Grand scandale et cris d'indignation parmi

les pensionnaires de l'Opéra qui déclarent qu'en cas d'indisposition des intrus, personne ne consentira aies doubler. Plutôt que de se compromettre aux côtés du sieur Dessaules, la dame Saint- Amand, qui représente Logistille, veut être hissée dans une gloire pour attaquer les derniers vers de l'ouvrage :

Roland, courez aux armes!

Que la gloire a de charmes!

Malgré tant de mauvais vouloir, en dépit de ces obstacles, le succès a été complet pour Dessaules et mademoiselle Mulot; même accueil favorable à Lefèvre, élève de l'école depuis dix-huit mois seulement, enlevé au régiment de dragons de Ségur. — « On sait, écrit fort ingénument un gazetier, quelle est la manière de chanter des garnisons et combien l'éducation ordinaire d'un dragon est différente de celle qu'on exige au théâtre. »

Le calme renaît et si on travaille avec ardeur à l'hôtel des Menus., le public ne semble y prendre qu'un intérêt médiocre, à en juger par le silence des journaux. Ils tiennent leurs lecteurs au courant des événements de l'Opéra, sont remplis de lettes d'amateurs de théâtre, mais l'École y est oubliée jusqu'au 21 novembre 1787, signalé par rentrée de Talma à la Comédie-Française.

« Un acteur qui n'a paru sur aucun théâtre débutera par le rôle de Séide dans la tragédie. (Mahomet.) >•

Le jeune acteur a été goûté; on croit qu'avec du travail il peut espérer de brillants succès, son jeu a plu généralement : telle est, en résumé, l'impression des gazettes. Et, à l'occasion du début, on reparle de l'École avec une pointe d'amertume.

« Un avantage de cet établissement, c'est

qu'une foule de jeunes gens de l'un et l'autre

sexe, qui prennent tous les jours pour le talent des dispositions équivoques ou une facilité d^imitation très commune, souvent même le seul goût de l'indépendance, y seront bientôt détrompés de leur illusion et pourront rentrer dans des professions où ils exerceront des talents utiles. »

La semaine suivante, deux autres recrues des Menus-Plaisirs paraissent avec éclat à l'Opéra : mademoiselle Lillette dans Dardanus; M. Renaud, haute-contre de dix-huit ans, dans Phèdre.

En même temps, les élèves sont demandés dans les églises, aux fêtes particulières, réclamés par le Théâtre-Français quand son programme exige la présence d'un chœur.

Désormais, silence complet autour de TEcole

DU CONSERVATOIRE DE MUSIQUE cl

de chant et de déclamation. Sauf quelques lignes qu'ils lui consacrent à l'apparition d'un des siens sur la scène de l'Académie ou de la Comédie, les journaux semblent ignorer son existence.

Mademoiselle des Garsins entre triomphalement au Théâtre-Français en mars 1788. Les poésies s'amoncellent à ses pieds et l'hôtel des Menus-Plaisirs resterait oublié dans l'enthousiasme général si la débutante, rappelée à grands cris, ne paraissait « conduite par un des maîtres de l'Ecole, M. Mole, qui a joui d'une des plus douces récompenses du talent en voyant les transports qu'excitait cette jeune élève. »

Arrive 1789. La lettre du roi convoquant les Etats-Généraux paraît le 6 février; chaque semaine apporte une liste de réformes faites au buget: le froid le plus affreux désole Paris menacé de famine.

C'est au milieu de toutes ces tristesses que débute à l'Opéra, le 20 mars, mademoiselle Délateur, la dernière élève sortie de l'Ecole royale.

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