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LE PREMIER EMPIRE

Quelques jours avant le sacre, le bruit de la mort de Haydn s'était répandu dans Paris et le Conservatoire, jaloux d'honorer « le dieu de la symphonie », résolut de faire célébrer un service funèbre, d'y exécuter avec les plus belles œuvres du maître, le Requievi de Mozart, et le De Profundis de Gluck.

La nouvelle parvint aux oreilles de Haydn, fort surpris mais très-liatté de cet honneur prématuré. Le trépas fut démenti — mais le Conservatoire tenait son Requiem et le produi-

sit quand même, avec une succès prodigieux.

L'orchestre de la rue Bergère atteint à cette époque une telle renommée, le public montre un si vif désir d'applaudir le merveilleux ensemble des élèves de TEcole, que les exercices se multiplient et deviennent de véritables concerts. On se dispute les places, dont le tarif est établi pour 1805 aux prix suivants :

Parquet et galerie du rez-de-chaussée :

3 francs.

Loges du rez-de-chaussée : 4 francs.

Premières loges : 5 francs.

Première galerie : 4 francs.

D'anciens élèves de la rue Bergère ne dédaignent pas de figurer au programme. Voulant prouver sa reconnaissance au Conservatoire, qu'elle a quitté pour l'Opéra, madame Branchu prend part au septième exercice de la rue Bergère.

Le 26 avril, à la demande des dilettantes qui n'ont pas trouvé place à la première exécution du Requiem, l'École réclame l'hospitalité de Saint-Germain l'Auxerrois. Un prix unique de 6 francs est établi pour toutes les places, et la recette est consacrée aux familles des artistes décédés.

En 1806, les exercices reprennent, aussi fréquents, mais toujours retardés « par les maladie? régnantes, » par l'indisposition de madame Duret Saint-Aubin, par l'étude de la Bataille d'Austerlitz, symphonie militaire de M. Jadin.

Le 9 février, l'Empereur a accordé audience au directeur et aux inspecteurs du Conservatoire. Il assure que sa protection leur sera continuée, et accepte la collection des ouvrages élémentaires composés pour les différentes classes.

L'Italie, qui avait été l'inspiratrice de

l'école royale, prend, à son tour, exemple sur la rue Bergère. Au mois d'avril 1805, Marescalchi, ministre des relations extérieures, écrivait à Sarrette qu'un Conservatoire allait être établi à Milan et qu'il ne saurait prendre de plus parfait modèle que celui de Paris.

Un hommage plus précieux encore va être rendu par Haydn, dont les symphonies figurent à chaque exercice. Cherubini, chargé par le Conservatoire de lui remettre une rhédaille d'or, rapporte, en mars 1806, une lettre reconnaissante du maître autrichien. — « Je vous prie, messieurs, de recevoir mes remerciements et de les faire agréer aux membres du Conservatoire, au nom desquels vous avez eu la bonté de m'écrire. Ajoutez bien que tant qu'Haydn vivra, il portera dans son cœur le souvenir de l'intérêt et de la considération qu'ils lui ont témoignés. »

Revues et journaux, au commencement de 1807, appartiennent auxbulletins delà Grande Armée, aux décrets signés de Varsovie. Les innombrables victoires, les triomphes ininterrompus de l'Empereur n'empêchent pourtant pas Paris de prendre, en rangs serrés, le chemin de la rue Bergère, où le premier exercice est donné le 11 janvier.

En février, l'encombrement est plus grand encore pour entendre le Requiem de Mozart et une symphonie de Beethoven; « il y avait dans la salle beaucoup de monde et de très beau monde, et, de l'avis général, les exercices acquièrent chaque jour un nouveau degré d'intérêt. » Au cinquième concert, l'affluence sera telle que le même programme doit être affiché pour le dimanche suivant.

Le Journal de Paris enregistre une attris-

tante nouvelle : « Le célèbre Haydn ne voit pas sans une mélancolie profonde s'éteindre le beau génie qu'il a reçu de la nature. »

Résultat inattendu de cette funèbre annonce : exécution d'une symphonie de Mozart et de l'ouverture de la, Clémence de Titus.

Accompagnée des dames de la cour et du ministre de l'intérieur, l'Impératrice vient au neuvième exercice pour l'audition du Stabat de Pergolèse. La salle se lève et l'acclame quand elle paraît.

Retardée par la translation aux Invalides de l'épée de Frédéric le Grand, la douzième et dernière séance offre au public une sonate de piano composée et exécutée par Zimmermann, un air varié pour violon dont Habeneck aîné, auquel l'Impératrice venait d'accorder une pension de 1200 francs, est à la fois l'auteur et l'interprète. — Tout en blâmant l'étraiigeté de cette exhibition, les critiques

n'ont pas assez de fleurs pour le Conservatoire, si bien que l'administration de l'école se plaint en une lettre adressée au Journal de VEmpire : « Les artistes ne verront-ils pas un outrage dans ces éloges accordés à des élèves ? »

Décrété le 3 mars 1806, pour l'enseignement spécial du chant, le pensionnat ne date réellement que du !"■ janvier 1808. — Douze hommeS; six femmes sont instruits, nourris, logés rue Bergère par le gouvernement. Une circulaire adressée aux préfets les prie de signaler au ministère ceux de leurs administrés qui ont de la voix et désirent suivre la carrière lyrique.

Les exercices se succèdent, plus courus encore. Au troisième, on fait un bienveillant accueil à un concerto de violon joué par

M. Mazas; l'auteur, dont nous aurons plus d'une fois à reparler, est un jeune amateur : M. Auber.

Les élèves sont parfois autorisés à se faire entendre en dehors des murs de l'école ; ils sont le grand attrait du concert donné par Habeneck à la salle Olympique.

Des classes de déclamation ont été fondées, rue Bergère, l'année précédente et confiées à Monvel, Talma, Dazincourt, Lafondet Fleury. — Le 19 mai 1808 a eu lieu le premier examen ; mesdemoiselles Rose Dupuis et Maillard s'y font remarquer, mais leur succès disparaît devant celui du jeune Bican, âgé de douze ans, « qui a un excellent masque de Crispin et une vérité parfaite ».

Un petit prodige chasse l'autre : on oublie Bican pour vanter Cornu, premier enfant de chœur de Notre-Dame, dont la chapelle a fait entendre une messe surprenante.

La distribution des prix est le dénouement obligé de toute année musicale. — Elle se célèbre à l'Institut. Élèves médecins, pharmaciens, lycéens, peintres, sculpteurs, architectes sont mêlés aux lauréats du Conservatoire. Satisfaire toutes ces républiques en un seul discours serait impraticable, et l'oraison ministérielle est remplacée par un petit concert longuement applaudi.

Le monde musical est en émoi. Des affiches posées à travers Paris annoncent que le sieur Dabasse, traiteur, rue des Prouvaires, offre des repas en musique sans rétribution spéciale; l'orchestre, qui se fait entendre de 1 heure à 10 dans ses salons, est composé d'élèves du Conservatoire. — Comment le ministre a-t-il accordé aux jeunes artistes la permission de charmer les clients du restaurateur ?

On fut vite rassuré : il s'agissait d'anciens élèves — et le l'' février 1809 les mélomanes retrouvaient leurs chers exercices, se pâmaient à un allegro d'Haydn et à un air de la Création.

Mais le maître viennois a un rival : Méhul veut se risquer dans la symphonie et les élèves ont la gloire d'interpréter cet essai déclaré sublime. La seconde symphonie est donnée une semaine après, avec un succès tel qu'on la redemande.

Méhul ne laisse pas refroidir l'enthousiasme des Parisiens ; la troisième symphonie leur est offerte le 21 mai et on s'accorde à dire qu'elle fait époque. Kreutzer, entraîné par l'exemple, confie aux musiciens favoris des fragments de son opéra d'Abel.

Le Conservatoire a une si haute réputation à présent qu'il fera seul les frais du concert donné par l'Hôtel de Ville pour l'anniversaire

du couronnement et d'Austerlitz. Devant l'Empereur et l'Impératrice, qu'entourent le Roi et la Reine de Westphalie, le Roi et la Reine de Hollande, la Reine d'Espagne, le Roi et la Reine de Naples, les Rois de Wurtemberg et de Saxe, l'orchestre et les chœurs des élèves attaquent le Chant triomphal de Catel.

Le premier exercice donné en 1810 est une apothéose d'Haydn, mort au moment où Napoléon entrait dans Vienne.

Un écusson, soutenu par des guirlandes, suspend au-dessus de l'orchestre le nom du musicien, et le concert débute par un chant funèbre écrit pour la circonstance par Cherubini. — L'auteur du poème a voulu garder l'anonyme, malgré la beauté de vers fort appréciés, parmi lesquels on cite :

Ce cygne, dont la gloire avait rempli le monde, Expire en murmurant des sons harmonieux.

Viennent ensuite les chœurs d'Orfeo, le Benedictus^ un concerto de violon arrangé par Kreutzer sur des motifs du maestro.

A cette manifestation, Méliul riposte par une quatrième symphonie. Les habitués du Conservatoire, surpris à la première, transportés à la deuxième, ravis aux cieux par la troisième, semblent un peu apaisés cette fois, et quelques journaux déclarent l'œuvre nouvelle inférieure aux productions allemandes.

Trois jours avant le mariage de l'Empereur avec l'archiduchesse Marie-Louise, sixième exercice, dont les honneurs sont faits aux compositeurs autrichiens.

Les attaques recommencent dans certaines feuilles contre le Conservatoire. On accorde que la musique instrumentale y est suffisante, mais, en revanche, quels sujets remarquables a-t-il donnés à la scène ? — Les partisans de l'École répondent par une kyrielle de noms

illustres. Mais la meilleure défense sera Texercice du 6 mai, où nombre d'auditeurs ne peuvent pénétrer, et où des fragments d'/cZoménée sont écoutés avec transports.

Une semaine après la douzième et dernière séance, les élèves et les pensionnaires sont convoqués de nouveau à THôtel de Ville, où Leurs Majestés arrivent après avoir traversé aux flambeaux une partie de la capitale. Une cantate d'Arnault, mise en musique par Méhul, ouvre le concert.

1811. — Paris, l'Empire entier attendant avec anxiété la prochaine délivrance de Tlmpératrice, et les nouvelles du Conservatoire tiennent peu de place dans les journaux. — En s'écrasant devant la terrasse du bord de l'eau pour voir passer Marie- Louise, on raconte qu'au dernier exercice de longs applaudisse-

ments ont encouragé le jeune Herold, qui a supérieurement joué le concerto de Dussek.

Le 20 mars, les salves d'artillerie annoncent la naissance du Roi de Rome ; madame Blanchard s'élève en ballon pour répandre sur son chemin la bonne nouvelle ; Paris s'illumine, un feu d'artifice éclate place de la Concorde. On devine que le concert du 21 passe fort inaperçu.

Les huit séances suivantes se donnent devant des salles combles ; on en commente les programmes, mais ces monceaux de critiques, fort louangeuses d'ordinaire, présentent un médiocre intérêt.

Pour célébrer le baptême du Prince Impérial (9 juin), l'Hôtel de Ville reçoit les souverains. Le Conservatoire y interprète, avec Lays, le Chant d'Ossiande Méhul. Une partie des choristes est cachée dans une tribune élevée ; l'effet ainsi obtenu est fort admiré.

La semaine suivante, même cantate dans le même Hôtel de Ville devant le maire de Rome, le podestat de Milan, les députés des grandes cités de l'empire.

Inauguration de la nouvelle salle d'exercices, construite sur les plans de Delannoy, le 7juillet. Une composition en l'honneur du Roi de Rome a été écrite par Cherubini, Méhul et Catel.

Les plus brillants artistes sortis de l'Ecole, mesdames Branchu et Duret, mesdemoiselles Himm et Goria, Nourrit, Eloy, Dérivis, ont tenu à honneur d'y reparaître ce jour-là.

C'est aussi dans la nouvelle salle qu'est célébrée la distribution des prix, présidée par M. de Rémusat.

11 est temps d'apporter quelque variété aux séances ; le Conservatoire prévient les amis

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de la musique qu'ils entendront chez lui des concerts « à grands chœurs » ; aux fervents de l'art dramatique, on ofirira les classes de déclamation.

La Création, de Haydn, est donnée le 16 février 1812, sous la direction d'Habeneck, qui, depuis quelque temps, conduit tous les exercices. Pour la circonstance, la salle a été repeinte ; cette restauration, sept mois après l'ouverture, donne une idée rassurante des ressources de la rue Bergère.

Le dimanche suivant, séance dramatique.

Fragments de Phèdre et de l'Obstacle iiiX' prévu ; pour la déclamation lyrique, le deuxième acte des Danaïdes et une scène du Magnifique.

Jusqu'à la fin de mai, les deux genres alternent avec des fortunes diverses. Passages d'Athalieou scène dePenferd'Orp/iée, Festin de Pierre ou Tableau parlant, les opéras les

plus pompeux, les tragédies grecques et romaines se jouent sans décors, avec les costumes du jour. — Quelques donneurs de conseils proposent de confier à un simple lecteur les classes de déclamation, tout disciple s'obstinant à imiter son professeur jusque dans ses défauts; mais on ne prête nulle attention à de semblables avis.

De l'uniformité des séances naît cependant un ennui qui va grandissant, et, à l'un des derniers exercices, la voix de Levasseur est arrivée fort à propos pour secouer l'engourdissement du public.

En septembre, le prix de composition est décerné à Herold; c'est aussi le moment oîi Franconi entreprend une tournée à travers la France, et on songe au cerf Coco infiniment plus qu'au jeune musicien.

Citons au passage le décret de Moscou, qui porte à 36 le nombre des pensionnaires ^ntre-

tenus au Conservatoire : dix-huit pour le chant, autant à destination du Théâtre-Français.

La musique perd de ses droits en 1813 ; villages et cités se cotisent pour offrir à l'Empereur des chevaux équipés; le clergé, la banque, les avocats, les campagnes et les préfectures l'aident à fortifier son armée. — Les exercices du Conservatoire reprennent quand même le 21 février, panachés de musique et de prose, de poésie et de concertos. j| Parmi les élèves de comédie, mademoiselle Thénard et Samson, absolument éclipsé par son camarade Perlet, un comique déjà plein de génie.

L'affluence est toujours énorme, et l'Ecole a soin de multiplier les symphonies, sachant combien le public aime son jeune orchestre

plein de ieu et de talent, trouvant un bonheur d'artistes là où d'autres ne voient qu'un travail.

Aucun ministre à la distribution des prix, célébrée le 13 décembre seulement. Baptiste aîné pleure Grétry et les maîtres morts dans l'année, Sarrette distribue les lauriers, et un exercice entremêlé de musique et de déclamation termine la journée.

Les alliés pénètrent en France, chaque jour les rapproche de Paris et les bals masqués continuent à l'Opéra. Nicole fait applaudir Joconde, la vogue des pantomimes équestres reste la même au Cirque ; seul, le Conservatoire demeure silencieux .

Le 1"" avril 1814, dans un entr'acte du Triomphe de Trajan, on force Lays à chanter la gloire du roi de Prusse et de l'empereur

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Alexandre sur l'air « Vive Henry IV » ; les théâtres font assaut de pièces de circonstance. Redevenue « royale, » l'École ouvre ses portes au public, qui témoigne peu d'empressement (10 avril).

Invité à prendre sa part des réjouissances organisées pour l'entrée de Louis XVIII, le Conservatoire se réunit autour de la statue du Béarnais ; tandis qu'il exécute « les morceaux les plus chers à la nation », de jeunes demoiselles vêtues de blanc présentent des Heurs et madame Blanchard s'élève vers l'azur.

L'empereur de Russie et le roi de Prusse sont reçus solennellement au quatrième exercice, dont le grand succès est pour Habeneck.

Dernière réunion le 13 juin. La rue Bergère n'est pas plus épargnée que tant d'autres créations de la République ou de l'Empire ; supprimée en décembre, elle ne reprend sa place au soleil que durant les Cent jours.

Un décret impérial du 26 mars rend au Conservatoire ses anciens domaines ; Sarrette, les inspecteurs et les professeurs sont rétablis à leurs postes et la grande salle voit reparaître le buste de Napoléon.

Il faut regagner en hâte le temps perdu : les prix décernés en 1814 sont distribués ; on presse les répétitions des exercices, et le 30 avril, l'orchestre des élèves prouve qu'il a conservé sa même perfection.

Le 11 juin, troisième exercice dans lequel la musique et la déclamation fraternisent avec un inégal succès. — Quelques jours après, l'Empereur n'était plus que Bonaparte, et le Conservatoire allait une ^seconde fois expier sa fidélité.

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