‹ Histoire anonyme de la première croisade éditée et traduiteChapitre 125 sur 188 · DOULEUR DE GUI · texte numérisé non relu

DOULEUR DE GUI

nous t’abandonnerons, nous ne nous souviendrons plus de toi et pas un de nous n’osera plus jamais invoquer ton nom. » Ce discours parut amer à toute l’armée, si bien que nul d’entre eux, évêque, abbé, clerc ou laïque, n’osa plus invoquer le nom du Christ pendant plusieurs jours ^

Personne, en effet, ne pouvait consoler Gui, qui pleurait, se frappait la poitrine, se tordait les doigts et s’écriait : « Oh! mon seigneur Bohémond, honneur et ornement du monde, que le monde craignait et aimait! Hélas! quelle tristesse est la mienne! Je n’ai pas mérité, dans ma douleur, de voir ta figure respectable, moi dont c’était le suprême désir! Qui me donnera la possibilité de mourir pour toi, très doux ami, mon seigneur? Pourquoi, lorsque je suis sorti du sein de ma mère, ne suis-je pas mort aussitôt? Pourquoi suis-je parvenu jusqu’à ce jour néfaste? Pourquoi n’ai-je pas été englouti dans ta mer? Pourquoi ne suis-je pas tombé de cheval en me rompant le cou? Plût à Dieu que j’eusse reçu avec toi un heureux martyre, afin de te voir périr d’une mort glorieuse! »

Et comme tous accouraient pour le consoler et mettre fin à sa douleur, revenant à lui, il ajouta : « Vous croyez peutêtre ce chevalier grisonnant et insensé^? Ai-je jamais entendu dire qu’il ait accompli quelque exploit de chevalier? Non; il s’est dérobé avec honte et déshonneur, comme un vaurien et un misérable. Sachez que tout ce que ce malheureux raconte est entièrement faux. *

Sur ces entrefaites, l’empereur envoya ses ordres à ses hommes en ces termes : < Allez et conduisez tous les hommes de cette terre en Bulgarie. Parcourez le pays, dévastez tous les lieux, afin que, quand les Turcs viendront,

p. j6; recepique repentinum interitum « Hist. belli sacri », p. 2o3. — e. récépissé B, C.

1. Tout ce développement sent la rhétorique et les discours sont imaginés de toute pièce. Le récit des autres sources est plus bref (Albert d’Aix, IV, 39, p. 417; Raoul de Caen, 72, p. 658-659; Anne Comnène, XI, 6, p. 1 19-120).

2. C’est Étienne de Blois qui est qualifié ainsi. Sur le caractère de tout ce passage, voir l'Introduction, p. vu.

Original from

UNIVERSITY OF WISCONSIN

DE SANCTAE LANCEAE INVENTIONE

Turci, nihil possint hic reperire‘. » Voluissent noluissent®, nostri reversi sunt retrorsum, dolentes amarissime usque ad mortem; fueruntque mortui multi ex peregrinis, languentes nec valentes fortiter miliciam sequi, remanebantque morientes in via. Omnes vero alii reversi sunt Constantinopolim*.

[28.] Nos* igitur auditis*^ sermonibus illius qui nobis Christi revelationem'' retulit per verba apostoli®, statinri festinantes pervenimus ad locum in sancti Pétri ccclesia^ quem ille demonstraverat et foderuni ibi xiii* homines a mane usque ad vesperam sicque homo ille invenii lanceam sicut indicaverat; et acceperunt illam cum magno gaudio et timoré fuitque ona immensa leticia in tota urbe*.

Ab ilia hora accepimus inter nos consilium belli®. Porro statueront omnes majores nostri consilium quatinus nuncium mitterent ad inimicos Christi Turcos qui per aliquem interpretem interrogaret eos, securo eloquio dicens quamobrem superbissime in Christianorum introissent terram et cur castrametati sint-^ et quare Christi servos occidant et conquassent. Cumque jam finis esset dictis, invenerunt quosdam viros, Petrum scilicet Heremitam^ et Herluinum illisque dixe-

a. volentes itaque nolentesque — â. N[osJ initiale ornée

dans AK — c. auditis . diligenter narrata eis, passage altéré

dans O. — d. revelationem lance domini C*, C^. — e. duodecim C. — /. castra super ilios metati sunt C‘, C*.

1. D’après Anne Comnène (XI, 6, p. 120-121), Alexis, trompé par le rapport d’Étienne, aurait craint sérieusement une invasion turque en Asie Mineure et non en Bulgarie, renseignement absolument fantaisiste forgé par l’Anonyme.

2. Sur la retraite de l’empereur, voir Anne Comnène, loc. cit.

Original from

INVENTION DE LA SAINTE LANCE (14 juin IO98) I47

ils ne puissent rien y trouver^. * Bon gré, mal gré, les noires durent rétrograder, plongés dans une douleur amère et mortelle; beaucoup de pèlerins périrent de langueur; incapables de suivre l’armée, ils s’arrêtaient et mouraient en chemin. Tous les autres revinrent à Constantinople*.

[28.] Et nous, écoutant les discours de celui qui nous avait rapporté la révélation du Christ par les paroles de l’Apôtre*, nous parvînmes en toute hâte à l’endroit de l’église Saint-Pierre^ qu’il avait désigné. Treize hommes creusèrent du matin jusqu’au soir et cet homme découvrit la lance, comme il l’avait indiquée; et on la reçut avec beaucoup de joie et de crainte, et une immense allégresse régna dans toute la ville®.

A partir de ce moment, nous tînmes entre nous un conseil de guerre®. Nos chefs prirent ensuite la résolution de dépêcher un envoyé aux Turcs, ennemis du Christ, afin de les interroger d’une manière précise à l’aide d’un interprète en ces termes : « Pourquoi, dans leur orgueil, sont-ils entrés dans la terre des chrétiens et pourquoi y ont-ils établi leur camp et pourquoi font-ils périr et massacrent-ils les serviteurs du Christ? » La délibération terminée, ils trouvèrent certains hommes, dont Pierre l’Ermite^ et Herlouin, et leur

D’après l’Anonyme, il devait y avoir pas mal d’Occidentaux dans l’armée impériale et ce détail est confirmé par Albert d’Aix, 40, p. 417.

Page 1