OCTOBRE-DÉCEMBRE IO
[12.] Comme nous commencions à approcher du pont du Far*, nos coureurs, qui nous précédaient toujours d’habitude, trouvèrent devant eux un fort parti de Turcs qui se hâtaient d’aller au secours d'Antioche ; ils les chargèrent d’un seul cœur et d’une seule âme et vainquirent les Turcs. Ces barbares consternés prirent la fuite et beaucoup d’entre eux périrent dans ce combat*^. Vainqueurs, les nôtres firent par la grâce de Dieu un énorme butin de chevaux, de chameaux, de mulets, d’ânes chargés de blé et de vin.
Enfin les nôtres arrivèrent et installèrent leur camp sur la rive du fleuve; immédiatement, le sage Bohémond vint se poster avec 4000 chevaliers devant une porte de la cité, afin de veiller à ce qu’on n’y entrât ou n’en sortît secrètementpendant la nuit. Le lendemain on parvint jusqu’à Antioche, au milieu du jour de la quatrième férié, qui est le douzième jour avant les calendes de novembre®, et nous assiégeâmes admirablement trois portes de la cité. De l’autre côté, nous n’avions pas la place nécessaire à conduire un siège, parce que nous étions resserrés par une montagne haute qui ne laissait qu’un passage étroit^. Nos ennemis les Turcs, qui
« Fer », d’où le nom de « pons farreus » ou u ferreus ». Il était situé sur la route d’Alep à Antioche.
2. Sur ce combat, voir la lettre I d’Anselme de Ribemont {EpiS‘ tulae et chartaey p. 145}, qui donne la date du 20 octobre.
3. C’est-à-dire le 21 octobre; la date et l’heure données par l’Anonyme sont confirmées par Anselme de Ribemont, lettre n® 1 [Epistulae et chartae, p. 14S).
4. L’enceinte d’Antioche (près de six kilomètres d’est en ouest, quatre kilomètres du nord au sud) avait été reconstruite par Justinien en S40. Au sud, elle escaladait les pentes du mont Silpius. Voir Ch. Diehl, Justinien^ p. 582-583.
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ANTIOCHIAM CRUCESIGNATI OBSIDEKT
Turci, qui erant intus in urbe, ut nemo eorum auderet offendere aliquem ex nostris fere per spatium dierum XV. Mox hospitalités nos circa Antiochiam, reperimus illic omnem abundantiam, videlicet vineas undique plenas, foveas plenas frumento, arbores refertas pomis et alia multa bona corporibus utilia*.
Hermenii et Suriani*, qui erant intus in urbe, exeuntes et ostendentes® sese fugere, cotidie erant nobiscum, sed eorum uxores in civitate. Illi vero ingeniose investigabant nostrum esse nostramque qualitatem referebantque omnia his excommunicatis* qui in urbe inclusi [erant]. Postquam vero Turci fuerunt edocti de nostra essentia, ceperunt paulatim de urbe exire nostrosque peregrinos undique coangustare, non solum ex una parte sed undique erant latentes obviam nobis ad mare et ad montanam.
Erat autem non longe castrum, cui nomen Aregh^, ubi erant congregati multi Turci fortissimi, qui fréquenter conturbabant nostros. Audientes itaque nostri seniores talia, nimis doluerunt miserumtque ex militibus suis, qui diligenter explorarent locum, ubi erant Turci; reperto igitur loco ubi latebant, nostri milites, qui querebant illos, obviant eis. At nostris paulatim retrogredientibus, ubi sciebant Boamundum esse cum suo exercitu, statim fuerunt illic mortui ii ex nostris. Hoc audiens Boamundus surrexit cum suis, ut fortissimus Christi athleta, et barbari irruerunt contra illos, eo
a. simulantes C. — b. excommunicatis omis dans A^, C>, C-.
1. Sur cette abondance et sur l’imprévoyance des croisés, qui gaspillaient les provisions, voir les détails donnés par Raimond d’Âguilers, 5, p. 342.
2. Les Syriens formaient la population indigène la plus culti-
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SIÈGE d’antioche (21 octobrc 1097) 69
se trouvaient dans la ville, avaient de nous une telle frayeur que pendant quinze jours nul d’entre eux n’osa attaquer l’un des nôtres. Bientôt prenant nos quartiers autour d’Antioche, nous trouvâmes en cet endroit une extrême abondance, vignes bien garnies, cachettes remplies de blé, arbres couverts de fruits et toutes espèces de ressources utiles à la nourriture*.
Les Arméniens et les Syriens*, qui étaient à l’intérieur de la ville, en sortaient comme pour fuir et se trouvaient chaque jour avec nous, tandis que leurs femmes restaient dans la cité. Ils s’enquéraient habilement de nous et de notre situation et rapportaient tout à ces excommuniés qui étaient enfermés dans la ville. Après que les Turcs furent suâisamment instruits de ce qui nous concernait, ils com> mencèrent peu à peu à sortir de la ville et à cerner nos pèlerins. Ce n’était pas d’un seul côté, mais partout qu’on les trouvait cachés sur notre passage, vers la mer ou la. montagne.
Non loin se trouvait un château appelé Harenc*, où s’étaient postés un grand nombre de Turcs très vaillants, qui inquiétaient fréquemment les nôtres. L’ayant appris, nos seigneurs en furent marris et envoyèrent plusieurs de leurs chevaliers reconnaître au plus tôt l’endroit où se trouvaient les Turcs. Ayant reconnu l’endroit où ils se cachaient, nos chevaliers, qui les cherchaient, vont à leur rencontre. Les nôtres battent progressivement en retraite jusqu’à l’endroit où ils savaient que Bohémond se trouvait avec sa troupe. Deux des nôtres furent tués dans cette affaire. A cette nouvelle, Bohémond s’élança avec les siens comme un vaillant athlète du Christ. Les barbares s’acharnèrent contre
vée. Le nombre des Arméniens s’était accru dans la ville vers 1084, lorsqu’un noble arménien, Philarète Brachamios, avait fait d’Antioche la capitale d’une principauté, détruite par les Turcs en io85.
3. Âregh (Harenc de Raoul de Caen et Guillaume de Tyr), situé, d’après Anselme de Ribemont (lettre n® i, dans Epistulae et chartaCj p. i38), à huit milles d’Antioche, au delà du pont du Far, autrement dit de l’Oronte (voir plus haut, p. 66, n. i).
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INOPIA CRUCESIGNATI OPPRÏMÜNTUR
quod nostri erant pauci"; tamen simul juncti inierunt bellum. Mortui sunt vero multi ex nostris înimicis et capti alii ducti sunt ante portant urbis ibique decollabantur, ut magis tristes fièrent qui erant in urbe.
Exibant quidem alii de civitate et ascendebant* in quamdam portant et sagittabant*^ nos ita ut sagitte eorum caderent in domini Boamundi plateam; et una mulier occubuit^^ ictu sagiiie®.
[13,] Congregati sunt itaque omnes majores nostri et ordinaverunt concilium*, dicentes : « Faciamus castrum in vertice montis Maregart-^, quo securi atque tuti^ possimus esse a* Turcorum formidine*. » Facto itaque Castro atque munito, omnes ^ majores iliud invicem custodiebant.
Jamjam ceperant frumentum et omnia nutrimenta corporum nimis esse cara ante Natale Domini®. Foras penitus non audebamus exire nihilque penitus in terra Christianorum invenire poteramus ad edendum. In Saracenorum^ namque terram* nemo inirare audebat, nisi cum magna gente. Ad ultimum statueront nostri seniores, concilium ordinando, qualiter regerent tantas gentes® : invenerunt in concilio ut una pars nostri iret diligenter attrahere stipendium et ubique custodire exercitum, alia quoque pars fiducialiter remaneret cus-
a, pauci essent C‘, O. — b. descendebant B. — c. sagitabant A^. — d. et unam mulierem occiderent A^y A^, — e. sagitae AK — /. Maregart, qui mons est super hostem Boamundi B; même leçon dans Tudebode^ p. 3^^ et dans V « Hist. belli sacri », p. 1S7. — g. quod securiat ut tuti B. — h. possimus permanere de B; même leçon dans Tudebode, p. et dans V « Hist. belli sacri », p. 187. — i. factum est ergo castrum atque munitum omnesque A^y A^, — k. terra A^y A^, B, O, C®.
I. A partir du siège d’Antioche, l’entente est plus grande entre
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DISETTE AU CAMP DES CROISÉS (décembre 1097) 71
eux d’autant plus que les nôtres étaient en petit nombre. Cependant une mêlée s’engagea. Beaucoup de nos ennemis périrent; d’autres faits prisonniers furent conduits devant la porte de la ville, et ce fut là qu’on les décapita afin d’augmenter la douleur de ceux qui étaient dans la ville.
D’autres sortaient de la cité et montaient sur une porte d’où ils tiraient sur nous, de telle sorte que leurs flèches tombaient dans l’enceinte du camp de Bohémond. L’ne femme fut tuée d’un coup de flèche.
[13.] Aussi nos chefs s’assemblèrent et tinrent conseiP en disant : « Établissons un château au sommet du mont Maregart, afin d’être en sécurité et de nous affranchir de la crainte des Turcs*. » Le château étant construit et fortifié, tous nos chefs le gardaient tour à tour.
Mais déjà, avant Noël, le blé et tous les aliments commençaient à renchérir*. Nous n’osions presque plus sortir du camp et dans la terre des chrétiens on ne trouvait presque plus rien à manger. Et nul n’osait plus pénétrer dans la terre des Sarrasins^, sinon avec une grosse troupe. A la fin, nos seigneurs, ayant tenu conseil, prirent les mesures nécessaires au gouvernement d’un peuple si nombreux*. Ils décidèrent en conseil qu’une partie des nôtres irait au plus tôt rassembler des ressources et assurer la protection de l’armée sur ses derrières, et que les autres
les chefs de bandes. Les opérations sont dirigées par le conseil de guerre qui est mentionné à plusieurs reprises et qui était composé des principaux chefs.
2. Le mont Maregart (Malreguart, Raimond d’Aguilers) a pu recevoir ce nom des croisés eux-mêmes.
3. Sur ces souffrances, voir Anselme de Ribemont (lettre n® 2, dans Epistulae et chartae^ p. 1 67) : il ne restait que 700 chevaux dans toute l’armée.
4. L’auteur oppose la « terre des chrétiens », habitée par les Arméniens et les Syriens, au nord et à l’ouest d’Antioche, à la tt terre des Sarrasins », située au sud et à l’est.
5. Eff’ort curieux des chefs croisés pour adopter un plan d'ensemble.
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72 DE COMMEATIBUS COLLIGENDIS EXPEDITIO
todire hostem®^ Boamundus denique dixit : « Seniores et prudentissimi milites, si vultis et bonum* vobis videtur, ego ero cum Flandrensi comité iiurus cum eo*. » Celebratis itaque gloriosissime sollemnitatibus Nativitatis, in die lune*", ii scilicei feria, egressi sunt illi et alii plus quam xx milia militum et peditum^ ac sani et incolumes intraverunt terram Saracenorum. Congregati quippe erant multi Turci et Arabes et Saraceni ab Jérusalem et Damasco et Aleph et ab aliis regionibus, qui veniebant fortitudinem Antiochie dare; audientes itaque isti Christianorum gentem conductam esse in illorum terram, illico preparaverunt se ad bellum contra Christianos atque summo diluculo venerunt in locum ubi gens nostra erat in unum diviseruntque se barbari et fecerunt duas acies, unam ante et aliam rétro, cupientes ex omni parte circumcingere nos. Egregius itaque cornes Flandrensis, undique regimine fidei signoque crucis, quam fideliter cotidie bajulabat^, armatus, occurrit illis una cum Boamundo, irrueruntque nostri unanimiter super illos, qui statim arripuerunt fugam et festinanter verterunt rétro scapulas, ac mortui sunt ex illis plurimi nostrique ceperunt equoseorum et alia spolia, alii vero, qui vivi remanserunt, velociter fugerunt et in iram'^ perditionis abierunt*; nos autem revertentes cum magno tripudio, laudavimus et magniticavimus trinum et unum Deum, qui vivit et régnât nunc et in evum. Amen.
a. hostes C*, C*. — b. et honesium et bonum B. — c. lunae omw dans A^. — d. et viam C^.
1. Hostis (r « ost ») a ici le sens du gros de Tarmée établie dans le camp.
2. Godefroi de Bouillon étant malade, ce fut le comte de Toulouse et l’évêque du Puy qui dirigèrent la défense du camp (Raimond d’Aguilers, 5, p. 243).
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EXPÉDITION DE RAVITAILLEMENT (fiiî décembre 1097) 73
resteraient au camp pour le garder fidèlement ^ Puis Bohé* mond dit ; « Seigneurs et très prudents chevaliers, si vous voulez et s'il vous semble bon, c’est moi qui irai avec le comte de Flandre^. »
Après la célébration en grande pompe des fêtes de la Nativité, le lundi, deuxième férié, ils partirent donc avec plus de 20000 chevaliers et piétons ^ et entrèrent sains et saufs dans la terre des Sarrasins. Il y avait là un rassemblement de Turcs, d’Arabes, de Sarrasins venus de Jérusalem, de Damas, d’Alep et d’autres régions pour donner du courage à la garnison d’Antioche. Apprenant que cette armée chrétienne se dirigeait sur leur terre, ils se préparèrent à combattre les chrétiens. Au petit jour, ils arrivèrent à l’endroit où était rassemblée notre troupe. Les barbares se divisèrent et formèrent deux corps, l’un en avant, l’autre en arrière, avec le désir de nous envelopper de tous côtés. Mais l’illustre comte de Flandre, armé du secours de sa foi et du signe de la croix, qu’il portait fidèlement chaque jour^, s’élance contre eux en même temps que Bohémond. D'un seul élan, tous les nôtres chargèrent les ennemis, qui prirent aussitôt la fuite et se hâtèrent de tourner le dos en laissant beaucoup de morts. Les nôtres s’emparèrent de leurs chevaux et d’autres dépouilles. Ceux qui purent échapper à la mort s’enfuirent rapidement et se perdirent « dans la colère de la perdition* ». Et nous, revenant avec allégresse, nous louâmes et nous exaltâmes Dieu, à la fois triple et un, qui vit et règne maintenant et toujours. Ainsi soit-il!
3. i5ooo piétons et 2000 chevaliers d’après Albert d’Aix (III, 5o, p. 374), mais, comme, d’après Anselme de Ribemont (lettre citée, Epistulae et chartae^ p. 167), il n’y avait plus que 700 chevaux dans toute l’armée, on voit combien ces chiffres sont suspects.
4. Allusion à la croix portée par tous les croisés. Voir plus haut, p. 37, n, 7.
5. Rom., 9, 22. Sur cette bataille livrée le 3i décembre 1097, voir Anselme de Ribemont (lettre n” 2, dans Epistulae et chartaty p. 58) et Raimond d’Aguilers, 6, p. 244-246.
Pr<miirt croisade. 8
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SUPER CHRISTIANOS ANTIOCHENI IRRUUNT