‹ Histoire anonyme de la première croisade éditée et traduiteChapitre 85 sur 188 · JUGEMENT DES CROISÉS FUGITIFS · texte numérisé non relu

JUGEMENT DES CROISÉS FUGITIFS

Guillaume resta dans la tente de Bohémond, gisant à terre comme un vil objet. Le lendemain, au point du jour, il comparut en rougissant en présence de Bohémond qui lui adressa ces mots : « Misérable! honte de la France! déshonneur et crime de toutes les Gaules ! O le plus détestable de ceux que la terre supporte! Pourquoi as-tu fui si ignominieusement? Peut-être voulais-tu livrer ces chevaliers et l’armée du Christ, comme tu en as livré d’autres en Espagne*? » Guillaume garda le silence et aucun discours ne sortit de sa bouche. Les Français* s’assemblèrent presque tous et supplièrent humblement le sire Bohémond de ne lui faire souffrir aucune autre peine. Il y consentit sans s’émouvoir en disant : « J’y consentirai volontiers pour l’amour de vous s’il me jure de tout son cœur et de toute son âme que jamais il n’abandonnera le chemin de Jérusalem, soit dans la bonne, soit dans la mauvaise fortune, et Tancrède consentira à ce que, soit de son fait, soit du fait des siens, il ne lui soit causé la moindre contrariété. » Ayant entendu ces mots, Tancrède y consentit volontairement et Bohémond le renvoya aussitôt. Mais dans la suite le Charpentier, dévoré d’une grande honte, n’attendit pas longtemps pour fuir en cachette 3.

Telle fut la pauvreté, telle fut la misère que Dieu nous réserva pour nos péchés : car, dans toute l’armée, on n’eût pu trouver mille chevaliers qui eussent des chevaux en bon état^.

[16.] Cependant, Tatikios, notre ennemi*, informé que des

3. Il s’enfuit pendant le siège d’Antioche par Kerbôga. Voir plus loin, chap. xxiii, où l’Anonyme ne rappelle pas son nom, mais il est désigné par Albert d’Aix, IV, 39, p. 417. Cette nouvelle allusion à un fait postérieur montre que ce chapitre n’a été rédigé qu^après le mois de juin 1098.

4. Renseignement qui concorde à peu près avec celui d’Anselme de Ribemont. Voir plus haut, p. 73, n. 2.

5. Tetigus (Tatikios), grand primicier, représentait l’empereur auprès des croisés. Son départ, attribué par l’Anonyme et par Raimond d’Aguilers (6, p. 245) à la lâcheté, fut dû, d’après Anne Comnène (XI, 4, p. ii3), aux intrigues de Bohémond pour s’assurer la possession d’Antioche, malgré les serments prêtés à l’empereur. Voir Chalandon, Alexis Comnène, p. 199-203.

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DE TETIGI RECESSIONE

tus Turcorum venissent super nos, ait se timuisse arbitransque nos omnes périsse atque in manibus inimicorum incidisse, fingens omnia falsa®, dixit : « Seniores et viri prudentissimi, videte quia nos sumus hic in maxima necessitate et ex nulla parte nobis adjutorîum succedit; ecce modo sinite me in Romanie*^ patriam reverti et ego absque ulla dubitatione faciam hue multas naves venire per mare, onustas frumento, vino, hordeo, carne, farina et caseis omnibusque bonis que sunt nobis necessaria; faciam et equos conduci ad vendendum et mercatum per terram in fidelitate imperatoris hue advenire*^*. Ecce hec omnia vobis fideliter jurabo et attendam ; adhuc quoque et domestici^ mei et papilio meus sunt in campo, unde et firmiter crédité quia quantocius redibo. a

Sic itaque fecit*^ finem dictis. Ivit* ille inimicus et omnia sua dimisit in campo et in perjurio manet et manebit. Itaque tali modo inerat nobis maxima nécessitas, quiaTurci undique perstringebant-^' nos, ita ut nullus nostrorum auderet^ exire* extra tentoria, nam illi constringebant nos ex una parte et famés cruciabat ex alia, succursus vero et adjutorium nobis deerat; gens minuta et pauperrima fugiebat Giprum * ■*, Romaniam et in montanas; ad mare utique non audebamus ire propter timorem pessimorum Turcorum; nusquam nobis erat via patefacta.

a. falsa quae assidue cismare poterat B; ângens et componens omnia mendacia quae jugiter seminare poterat dans Tudebode^

р. 41; componens omnia fallacia quae assidue fîngere poterat dans V « Hist. belli sacri », p. 8g. — b. Romaniam A^, O. —

с. advenire faciam j4.‘, B, C. — d. fecerunt B. — e. fugit ; fuit A^y B. — /. constringebant C; praesiringebant B. — g. jam

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DÉPART DE TATiKios (février 1098) 81

armées de Turcs marchaient contre nous, se déclara rempli •de crainte, nous voyant déjà tous morts ou tombés aux mains de nos ennemis et, forgeant toute espèce de mensonges, il dit : « Seigneurs et hommes très prudents, voyez dans quelle grande nécessité nous sommes ; et nous ne voyons venir de secours d’aucune part. Laissez^moi donc regagner ma patrie, la Romanie^, et, n’en doutez pas, je ferai venir ici par mer des navires chargés de blé, de vin, d’orge, de viande, de farine et de fromages et de tout ce qui nous est nécessaire; je vous enverrai des chevaux à vendre et le ravitaillement arrivera ici à travers la terre qui est dans la fidélité de l’empereur^. Et tout ceci je vous le jurerai fidèlement et j’attendrai. Les gens de ma maison® et ma tente sont encore au camp et, croyez-le fermement, je reviendrai le plus tôt possible. »

Il termina ainsi son discours. Cet ennemi s’en alla et laissa au camp tout ce qui lui appartenait. Il demeure et demeurera à jamais dans son parjure. Nous étions alors dans la plus grande nécessité : les Turcs nous pressaient de tous côtés, si bien que nul n’osait sortir des tentes, car ceux-ci nous serraient d’une part et de l’autre la famine nous torturait, et toute aide, tout secours nous faisait défaut. La menue gent et les pauvres s’enfuyaient à Chypre^, en Romanie, dans les montagnes, et surtout nous n’osions aller jusqu’à la mer par crainte des Turcs exécrables ; nous n’avions plus aucune issue.

auderet A®, C^. — h. contradicere nec exire CK — i. Cyprum A^, B, C.

1. La f Romanie » désigne ici tout l’empire, suivant le sens employé couramment par les Grecs.

2. D’ap/’ès Raimond d’Aguilers (6, p. 245), Tatikios, préoccupé du ravitaillement des croisés, leur aurait conseillé de bloquer Antioche en s’établissant dans les châteaux voisins à une certaine distance.

3. Domestici désigne la « maison » civile et militaire du haut dignitaire byzantin qu’était Tatikios.

4. L’île de Chypre avait été recouvrée par l’empire byzantin depuis 963.

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ANTIOCHIAE AUXILU TÜRCI MITTUNT

[17.] Itaque audiens dominus. Boamundus innumerabilem gentem Turcorum venientem" super nos\ caute venit ad alios dicens* : « Seniores et prudentissimi milites, quid facturi erimus*? Nos namque tanti non sumus ut in duabus partibus pugnare valeamus. Sed scitis quid faciemus? Faciamus ex nobis duas partes : pars peditum remaneat jugiter custodire papiliones et quibit nimis^ obsistere his qui in civitate sunt ; alia vero pars militum nobiscum veniat obviam inimicis nostris qui hic hospitati sunt prope nos in castello Areg*', ultra Pontem Farreum*. »

Sero autem facto exiit e tentoriis vir prudens Boamundus cum aliis prudentissimis militibus ivitque jacere inter flumen et lacum*. Summo diluculo jussit protinus exploratores exire et videre quot sunt-^ Turcorum turme et ubi sim aut certe quid agant. Exierunt illi et ceperunt subtilîter inquirere ubi essent acies Turcorum recondite. Viderunt tandem Turcos innumerabiles segregatos venire ex parte fluminis divisos per^ duas acies; maxima vero virtus illorum veniebat rétro. Reversi sunt namque celeriter speculatores dicentes : « Ecce, ecce veniunt'M Igitur estote parati omnes, quia jam prope nos sunt » ; dixitquevir sapiens Boamundus aliis : « Seniores et invictissimi milites, ordinate adinvicem bellum »; responderuntque illi : « Tu sapiens et prudens, tu magnus et magniticus, tu fortis et victor, tu bellorum arbiter et certaminum judex, hoc totum

a. venire C. — b. sumus C. — c. satis C. — d. Areth A^; Arech C. — e. Ferreum A'^, A^. — f. sint B. — g. in C. — h. assunt A^, O, C*; adsuni CK

I. lagi-Sian, gouverneur d’Antioche, avait envoyé ses fils auprès des émirs de Damas, Alep et Jérusalem, pour leur demander des

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