‹ Histoire anonyme de la première croisade éditée et traduiteChapitre 87 sur 188 · BOHÉMOND ATTAQUE LES TURCS · texte numérisé non relu

BOHÉMOND ATTAQUE LES TURCS

nous nous en remettons à toi, fais exécuter par toi et par nous tout ce que tu jugeras bon^ »

Bohémond ordonna alors que chacun des chefs plaçât son corps avec méthode. On fit ainsi, et six batailles furent ordonnées : cinq d’entre elles se groupèrent pour attaquer l’ennemi et Bohémond s’avançait lentement en arrière avec sa bataille. Les nôtres ayant pris contact heureusement avec l’ennemi, un corps à corps s’engagea, les cris résonnaient jusqu’au ciel, tous combattaient à la fois et des pluies de flèches obscurcissaient l’air.

Puis, lorsque arriva le gros de leur armée, demeuré en arrière, les nôtres furent attaqués avec un tel acharnement qu’ils reculaient déjà peu à peu. A cette vue, le très savant Bohémond gémit et appela son connétable* Robert, fils de Girard. Il lui dit : « Va aussi vite que tu peux comme un vaillant homme. Secours avec énergie la cause de Dieu et du Saint-Sépulcre et sache que cette guerre n’est pas charnelle, mais spirituelle. Sois donc le très courageux athlète du Christ! Va en paix et que le Seigneur soit avec toi partout*! » Et, muni de tous côtés du signe de la croix, tel un lion qui a souffert de la faim pendant trois ou quatre jours, sort de son antre en rugissant, altéré du sang des troupeaux, s’élance comme à l’improviste au milieu du bétail, déchirant les brebis qui fuient çà et là, ainsi il se comportait au milieu des rangs des Turcs; et il les poursuivait si ardemment que les flammes de sa bannière-* volaient par-dessus leurs têtes.

Le récit d’Etienne de Blois et d’Ânselme de Ribemont (lettres citées plus haut, p. 83, n. 3) est plus bref.

2. Le connétable, chef des écuries et, par suite, des chevaliers qui formaient la « maison » de Bohémond, était un des principaux personnages de sa bande et portait sa bannière.

3. Ce discours, dont la véracité est plus que suspecte, trahit certainement le langage d’un clerc. Voir l’Introduction, p. vi-vii.

4. La bannière de Bohémond était écarlate (Foucherde Chartres, I, 17, p. 343; Albert d’Aix, IV, 23, p. 4o5). Sur ces bannières terminées par plusieurs flammes, voir C. Enlart, Manuel d'archéologie française, t. III : le Costume (1916), p. 461 et fig. 402-403 (reproductions de la « tapisserie de Bayeux »), et la Revue de Vart chrétien, ann. 1912, p. 348 (chapiteau de Notre-Dame-du-Port à Clermont).

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^6 DE TURCORUM STRAGE

Videntes autem alie acies quod vexillum Boamundi tam hpneste esset ante alios delatum, illico redierunt retrorsum ; nostrique unanimiter invaserunt Turcos, qui omnes stupefacti arripuerunt fugam; nostri itaquepersecuti sunt illos et detruncaverunt usque ad Pontem Farreum*^ Reversi sunt autem Turci festinanter in castrum suum acceperuntque omnia que ibi reperire potuerunt totumque castrum spoliaverunt miseruntque ignem et fugerunt. Hermenii et Surani*, scientes Turcos omnino perdidisse bellum, exierunt etexcubaverunt per arta loca et occiderunt et apprehenderunt*^ multos ex eis.

Superati sunt itaque Deo annuente in ilia die inimici nostri. Satis vero recuperatî sunt nostri de equis* et de aliis multis que erant illis valde necessaria et c capita mortuorum detulerunt ante portam civitatis, ubi legati ammirati*^ Babilonie castrametati fuerant, qui miitebantur senioribus*. Illi qui remanserant in tentoriis, tota die preliati sunt cum illis qui erant in civitate ante III portas civitatis*. Factum est hoc bellum in die Martis ante caput jejunii, v® idus februarii®, favente* domino nostro Ihesu Christo qui cum Pâtre et Spiritu Sancto vivit et régnât Deus-^ per immortalia secula seculorum. Amen.

a. ferreum A^, C*. — b. Suriani B, C*. — c. apprehende-

runt omis dans X*, A^. — d. admirati A^y A^; admiralii C. — e. régnante ^4^, C. — /. Deus omis dans A^.

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DÉROUTE DES TURCS (9 févriCf IO98) 87

Les autres batailles, voyant la bannière de Bohémond précéder si honorablement les autres, arrêtèrent subitement leur retraite et tous les nôtres chargèrent d’un seul élan les Turcs qui, stupéfaits, prirent la fuite. Les nôtres les poursuivirent et les sabrèrent jusqu’au pont du FarL Les Turcs regagnèrent rapidement leur camp, prirent tout ce qu’ils purent y trouver, saccagèrent le camp, y mirent le feu et s’enfuirent. Les Arméniens et les Syriens, informés que les Turcs avaient perdu la bataille, sortirent de leurs villages, se mirent en embuscade dans les défilés et en tuèrent ou en prirent un grand nombre.

Ainsi ce jour-là, par la volonté de Dieu, nos ennemis furent vaincus. Les nôtres parvinrent à recouvrer des chevaux^ et beaucoup d’autres choses qui leur étaient très utiles. Ils apportèrent cent têtes de morts devant la porte de la ville, où les ambassadeurs de l’amiral de Babylone, envoyés à nos seigneurs, avaient pris leurs quartiers®. Ceux qui étaient restés au camp avaient combattu pendant toute la journée avec la garnison d’Antioche devant trois portes de la cité^. Cette bataille fut livrée le mardi avant le commencement du carême, cinq jours avant les ides de février®, avec la protection de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui vit et règne avec le Père et le Saint-Esprit, Dieu dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il!

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