SEPTIÈME RÉCIT
[Le siège d’Antioche, du 9 février au 8 mars 1098J
[18.] Grâce à Dieu, les nôtres revinrent triomphants et se réjouirent du triomphe qu’ils eurent en ce jour. Les ennemis, vaincus, étaient complètement en déroute; ils continuaient à fuir, errant et vaguant çà et là, les uns en Khorassan, les autres pénétrant dans la terre des Sarrasins*. Mais nos chefs, voyant que la garnison de la ville nous harcelait et nous serrait de près, veillant nuit et jour et recherchant de quel côté elle pourrait nous nuire, s’assemblèrent en conseil et dirent : « Avant de perdre notre gent, faisons un château à la Mahomerie®, qui est devant la porte de la ville où se trouve le pont, et là nous pourrons peut-être resserrer à notre tour nos ennemis. »
Tous y consentirent et déclarèrent le projet excellent. Le comte de Saint-Gilles parla le premier : « Donnez-moi l’aide nécessaire pour établir ce château et je le fortifierai et le garderai. » Bohémond répondit : « Si vous le voulez, ainsi que les autres, j’irai avec vous à Port-Saint-Siméon afin d'en ramener des hommes capables d’achever cet ouvrage*; que ceux qui resteront ici se fortifient de tous les côtés pour se défendre. » Il fut fait ainsi.
2. Ce conseil de guerre eut lieu le 5 mars (lettre du clergé et du peuple de Lucques, dans les Epistulae et chartaCy p. 166).
3. D’après la description plus précise de Raimond d’Aguilers (5, p. 242-243), le pont se trouvait à l’angle occidental de la ville et sur un monticule, en face des croisés, étaient deux mosquées {MachumariaCy Bafumariae^ « Mahomeries ») et un cimetière musulman. La porte du pont s’appelait « porte de la Mer », comme étant la plus rapprochée de Port-Saint-Siméon.
4. Porl-Saint-Siméon (appelé ainsi en l’honneur de saint Siméon le Stylite, dont le monastère, Kalaat-Sem’an, était non loin de là) se trouvait à l’embouchure de l'Oronte, environ à vingt-deux kilomètres d’Antioche.
3. Des navires occidentaux, chargés de pèlerins et de provisions, avaient abordé à Port-Saint-Siméon : treize navires génois vers
Prtmiirt croitade. 9
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CRUCESIGNATIS TURCI INSIDIANTUR
Cornes igitur® et Boamundus perrexerunt ad Sancti Simeonis portum*; nos vero, qui remansimus congregati in unum, castrum* incipiebamus*, dum Turci preparaverunt se illico^ et exierunt extra civitatem obviam nobis ad prelium; sic itaque irruerunt super nos etmiserunt nostros in fugam occideruntque plures ex nostris, unde tristes valde fuimus^.
Crastina autem die"*, videntes Turci quod majores nostri deessent et quod preterita die ivissent ad portum preparaverunt se et exierunt* obviam illis venientibus a-^ portu. Tune videntes comitem et Boamundum venientes et^ conducentes illam gentem, mox ceperunt stridere et garrire ac clamare vehentissimo clamore, circumeingendo undique nostros jaculando, sagittando, vulnerando et crudeliter detruncando. Nam tam acriter invaserunt nostros, ut illi inirent fugam per maximam montanam^ et ubi via eundi' patebat : qui potuit celeri se gressu expedire, evasit vivus, qui vero fugere nequivit, mortem suscepit*. Fueruntque in ilia die martirizati ex nostris militibus seu peditibus plus quam mille®, qui, ut credimus, in celum ascenderunt^ et candidati stolam martirii receperunt^
a. igitur Sancti Egidii C*, C^. — b. incepimus C. — c. Turci autem illico praeparaverunt se C. — d. poriam B. — e. ierunt B, C; iverunt A^. — /. e A*, B. — g. venientes et omis dans C. — h. montaneam X*, A^, 5, C^. — i. fugiendi C. — k. laetantes, ascendebant B. — LA la suite de ce mot, B ajoute : ascendebant atque candidati ferentes stolam recepti martyrii, glorificantes et magniâcantes dominum Deum nostrum trinum et unum, in quo féliciter triumphabant, et dicebant concordabili voce : (( Quare non défendis sanguinem nostrum qui hodie pro tuo nomine effusus est? » Même addition dans Tudebode, p, 46^ 4.7, et V « Hist. belli sacri », p. iga.
le 17 novembre 1097 (Raimond d’Aguilers, 5, p. 241 ; Cafaro,
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EMBUSCADE DES TURCS (6 mars 1098) 91
Le comte et Bohémond partirent donc pour Port-Saint- SiméonL Nous, qui restâmes groupés en un seul corps, nous commencions le château*, quand, les Turcs s’étant préparés, firent une sortie et vinrent au-devant de nous pour combattre. Ils s’élancèrent sur nous, mirent les nôtres en fuite et en tuèrent plusieurs, ce qui nous causa une grande douleur*.
Le lendemain^ les Turcs, voyant que nos chefs étaient absents et s’étaient dirigés le jour précédent vers le port, se préparèrent et sortirent à la rencontre de ceux qui arrivaient du port. En voyant arriver le comte et Bohémond à la tête de cette troupe, ils se mirent à grincer des dents, à pousser des huées et de grands cris, puis enveloppèrent les nôtres, les criblèrent de javelots et de flèches, les blessèrent et les sabrèrent cruellement. Ils attaquèrent les nôtres avec une telle violence que ceux-ci prirent la fuite dans la haute montagne et partout où s’ouvrait une issue : quiconque put se dérober par une fuite rapide échappa vivant, quiconque ne put fuir trouva la mort*. Ce jour-là, plus de mille de nos chevaliers et de nos piétons® subirent le martyre et, comme nous le croyons, ils montèrent au ciel où ils reçurent la robe blanche du martyre.
Liberatio OrientiSj dans les Historiens occidentaux, t. V, p. 5o) et, le 4 mars 1098, des navires anglais, sur l’un desquels se trouvait Bruno de Lucques (lettre du clergé et du peuple de Lucques, dans les Epistuîae et chartae, p. 166).
1. Ils n’emmenaient que soixante chevaliers (voir lettre n*' 2 d’Étienne de Blois, dans les Epistuîae et chartae, p. 166).
2. C’est-à-dire le château dont la construction était résolue.
3. D’après Raimond d’Âguilers (7, p. 248) et Anselme de Ribemont (lettre n® 2, dans les Epistuîae et chartae, p. i58), la défaite fut due à l’indiscipline des croisés.