L'EGLISE N'A PAS FAVORISE LE DESPOTISME
Au moyen-âge, le gouvernement absolu n'existe nulle part. Les nations germaniques qui ont peuplé l'Europe avaient apporté des idées d'indépendance naturelles auxquelles le Christianisme joignit ses maximes sur la justice, qui, appliquées à l’ordre politique, n’est que la liberté.
Le système féodal fut une nécessité du temps, une sauvegarde souvent très utile contre les invasions. L'Italie, l'Espagne ne le connurent guère. Il fallait bien, au reste, que le serf ne fut pas dans un état bien malheureux, pour que Châteaubriand ait pu dire: ‘‘Le paysan serf, demilaboureur, demi-soldat, demi-berger du moyen-âge, était moins opprimé, moins ignorant, moins grossier que le paysan libre des derniers temps de la monarchie.”
La puissance des barons avait un contre-poids puissant dans la religion. Le clergé, si puissant alors, oppose un obstacle continuel à l'oppression. La loi romaine qu'il opposait aux coutumes absurdes et arbitraires, les affranchissements qu'il ne cessait de commander, les immunités dont les vassaux jouissaient, les excommunications locales dont il frappait certains tyrans, étaient en harmonie avec les besoins de la foule. On trouve des ordres religieux, particulièrement les ordres mendiants, à la tête de tous les mouvements populaires. La liberté eut toujours, dans le moine, un ardent défenseur dont la parole ne fut presque jamais méprisée. St Romuald obligeant l’empereur Othon III de faire pénitence de ses injustices. St Bernard domptant Guillaume duc d'Aquitaine. St Antoine faisant trembler le tyran Esilino et une foule d’autres traits semblables montrent ce que faisait la religion contre la tyrannie. La conscience des souverains leur faisait entendre souvent des reproches. Henri II faisant pénitence sur le tombeau de
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St Thomas Becket. Philippe Auguste faisant distribuer d’abondantes aumônes pour réparer ses injustices. Richard Cœur-de-Lion demandant publiquement pardon de tous ses vices ; et nombre d’autres traits de ce genre montrent que la tyrannie trouvait sous toutes les formes de puissantes digues. Le souverain n’exerçait son pouvoir qu'après avoir été sacré par l'Eglise. Là, il lui fallait faire le serment solennel d'observer toutes les lois de la justice et de la religion, serment qui lui était rapporté et qui devait le ramener au devoir.
S'il y a eu des tyrans, au moyen-âge, combien d’empereurs jouissaient et jouissent encore aujourd’hui d'une pure renommée de justice, de vertu, d'amour pour le peuple. Si le prince, à cette époque, était borné pour le mal, il était tout puissant pour le bien. Dans la longue suite des rois de France, il y a eu peu de tyrans dignes de ce nom. Que de sages et glorieux monarques l'Espagne offre en compensation de Pierre le Cruel! Si l'Angleterre et l'Allemagne nous présentent plus souvent des princes violents et oppresseurs, ces pays nous font voir la dignité des peuples qui se soulèvent contre l’autorité tyrannique, en appelant à l'Eglise. Non seulement le despotisme était réprimé par les mœurs, il l'était encore par les lois. Les constitutions des divers états et le droit public resserraient, dans des bornes étroites, l'exercice de l'autorité souveraine, et lui montrait partout la déposition comme punition de ses fautes.
En Angleterre le 14e article des lois de St Edouard, publiées par Guillaume le Conquerant, portait que le roi était établi pour gouverner le royaume terrestre et le peuple du Seigneur, défendre l'Eglise contre ses ennemis, détruire les maliaiteurs; que s'il ne le faisait pas, il devait perdre le titre de roi. Ces libertés civiles et politiques, que l’Angleterre obtint de bonne heure,sont connues de tout le monde.
En France, les affaires se décidaient dans les champs de ‘‘mars” et de ‘‘mai”. De là la maxime célèbre: ‘“Src et constitutione regis et consensu populi”. Un sapitulaire de Charlemagne porte que le peuple soit interrogé sur les additions faites à la loi, et quand tous auront consenti, qu'ils les souscrivent et les confirmeit. Louis le Debonnaire porta une espèce de Charte qui disait : ‘Si quelqu'un devient oppresseur des Eglises, des pauvres, ou exerce la
tyrannie et qu’il résiste aux avis qui lui seront donnés, la sentence commune de tous décidera ce qu'il faut faire de lui.”
Ce droit fut plusieurs fois exercé contre les souveains. Plus tard, il y a l'affranchissement des communes. Chaque ville se gouverne elle-même. Puis venaient les Etats généraux, sans la convocation desquels, les rois ne pouvaient rien faire d’important. Nulle loi n’est légitime, si elle n'est consentie par celui qui doit payer, nul n'est tenu d’obéir aux lois, qu'il n'a pas consenties. ‘*Ces maximes, dit M. Guizot, appartiennent à l'école féodale.”
Au 13e siècle, les maximes les plus libérales, sur le pouvoir politique, se trouvaient partout. St Thomas enseignait partout que la meilleure forme de gouvernement était celle qui réunissait la monarchie, l’autocratie et la démocratie, que le renversement d'un pouvoir tyrannique n'avait pas le caractère d’une sédition, à moins qu'il ne s'opérât avec assez de désordres pour causer plus de maux que la tyrannie elle-même.
Entre les pays distingués par leur opposition à l’absolutisme, on remarque l'Espagne qui avait pour ainsi dire ses états généraux permanents dans ses conciles assemblés mixtes, où les seigneurs siègeaient avec les évêques pour les affaires politiques, et qui formaient un tribunal auquel le roi était soumis et par qui il pouvait être déposé. Les Cortès héritèrent ensuite d’une partie de ce pouvoir. Rien de plus indépendant que le serment d’obéissance des Aragonais : ‘Nous qui séparemment sommes autant que toi, et qui réunis sommes d'avantage, nous te faisons roi, à condition que tu gardes nos droits, sinon, non.” On vit, en Espagne, des souverains déposés, à raison du scandale de leurs mœurs, par exemple, Henri IV, roi de Castille. Toutefois, en déposant un prince tyrannique et pervers, on respectait la source divine de l'autorité et l’ordre social était conservé.
Quant à l'Allemagne, le prince électif y eut toute sa force. Les droits écrits de la Saxe et de la Souabe nous montrent les bornes mises à l'autorité et les cas où l'empereur pouvait être déposé. Le souverain s'engageait, par serment, à observer ce qu’on appelait les capitulaires impériales qui assuraient les droits de l'Eglise et de la nation, et il déclarait formellement les sujets déliés du serment de
fidélité pour leur inobservation. On vit ces capitulaires jurés par Charles-Quint lui-même. Au reste, au moyenâge, et dans l'empire surtout, la déposition n'était pas laissée généralement aux sujets. C'était le souverain pontife qui était le juge des contestations politiques, reconnu comme tel par les droits publics de tous les états de l’empire.
L'Italie, au moyen-âge, a été le pays de la liberté, ou du moins de la république. Nommer Florence, Pise, Gênes, Venise, c'est rappeler des états ou la liberté républicaine fut souvent mieux pratiquée qu'à Athènes et à Rome. Les droits du citoyen n'ont jamais été connus que dans ces contrées. Ils y ont été même exagérés. A Milan, les hommes des dernières classes de la société venaient donner leur avis dans les délibérations politiques. A Bologne, le grand conseil était de 2400 membres. Pour toute accusation, on devait être laissé libre, sans caution. Le chef de la république devait, tous les mois, en présence du conseil, lire les clauses du serment qu'il avait prêté, et, après l’expiration de sa charge, il rendait compte de son administration. Dans certaines villes, il n'était soldé que lorsqu'il était prouvé qu'il n'avait manqué à aucun de ses devoirs et quil ne devait d’indemnité à personne.
Après ces faits et nombre d’autres, qui peut encore appeler le moyen-âge, une époque de despotisme et d'esclavage ? Non seulement les peuples ne souffraient pas l'opposition chez eux, ils la combattaient aussi chez les autres. Voyez ce mouvement des nations occidentales au gré des Chrétiens de l'Orient. L'Europe entière quitte ses intérêts particuliers pour se dévouer à la délivrance de ses frères opprimés. Mais indépendamiment des croisades, combien d’autres traits montrent cette haine de l'injustice, et ce courage qui faisait voler au secours de tout ce qui souffrait l'oppression. ‘Comme un chassenr, débout et armé, dit Lacordaire, écoute au pied d’un arbre, de quel côté vient le vent, l’Europe, en ces temps-là, la lance au poing, le pied dans l’étrier, écoutait attentivement de quel côté venait le bruit de l’injure.” Qu'il tombât du trône ou de la tour d’un simple château ; qu'il fallût passer les mers pour l'atteindre, ou ne fournir que la course d’un cheval, le temps, le lieu, le péril, la dignité n’arrêtait personne. On ne calculait pas s'il y avait profit ou perte. Le sang se
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ici-bas et Dieu là-haut.”
La gloire de l'état social et politique du moyen- âge doit retourner à l'Eglise, car son esprit a dominé la société de cette époque, a possédé toutes ses constitutions ; il a dirigé tous ses grands mouvements.