RENTREE
| Les connaissances n'étaient pas générales, dans la so-
| ciété antique. Elles ne se rencontraient guère que dans les
premières classes. Les derniers rangs de l'ordre social
n'étaient pas plus instruis que le peuple du moyen-âge.
f Les connaissances de l'antiquité étaient presque exclusive-
ment littéraires. Mais cette littérature n'a guère influé sur
| le bonheur des peuples, comme le prouve l’affreux désordre
il ! moral et politique d+ la société ancienne. Elle a pu se
il perdre sans que la société ait bien souffert. Les barbares
envahissant tout et menaçant de tout détruire, la société
k chrétienne, au V et au VI siècle, n’eut guère de loisir à se
: PE livrer aux lettres. Son premier soin fut de se défendre des
h!) ravages de l'invasion, celle-ci, d’ailleurs, mine toutes les
| institutions et tarit toutes les sources de l'instruction. Ce
que l'Eglise eut à faire, c'était d'enseigner aux barbares
PAL l'humanité, la religion, qui seule civilise, et, avec le temps, elle y a réussi.
Au reste, le clergé avait en grande partie conservé les connaissances ancienres et toute la littérature chrétienne A: des premiers siècles. Tout cela fut conservé dans les monastères. Un grand nombre de maisons religieuses furent EE occupées à transcrire les manuscrits des anciens. On voit, Mi: par les ouvrages qui nous restent du .Vle siècle et du
h VIle, que de grandes connaissances se trouvaient dans les à écrivains nombreux de cette époque, et particulièrement Li dans St Fulgence,Cassiodore, Grégoire de Tours, Catinat,
(2 St Isidore, Marculphe, St Anselme, Bède le vénérable, Fré- : dégaire et St Paul d'Aquilée. Du temps de St Grégoire de po Tours, les langues orientales étaient enseignées dans les écoles de Paris ; le roi Gontran fut complimenté par la jeunesse d'Orléans en vers syriaques, hébraïqueset latins. Les contrées qui furent à l'abri de l’invasion offrirent un état 1h scientifique remarquable, particulièrement l'Irlande, appe-
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lée /’Zle des Savants. De toutes les parties de l'Europe, on venait S’instruire dans cette île. C'est à elle que l’Angleterre doit une grande partie de sa science et de sa civilisation.
Dans toute l’Europe, les écoles savantes des monastères étaient fréquentées par une jeunesse nombreuse et l'on voit, par les écrits de St Anselme et de St Boniface, que les religieux étudiaient le latin. Il y a un certain nombre d'ouvrages écrits par eux, en langue latine, avec élégance. Les drames de Roswitha sont célèbres (1).
Tout le monde connait les efforts couronnés de succès que Charlemagne fit pour répandre les lettres dans son vaste empire. Alcuin, qui lui aida dans cette grande œuvre, était un prodige de science. Dans le concile de Rome, en 846, il est ordonné à tous les évêques et à tous les curés d'instituer des maîtres qui puissent enseigner les arts libéraux et la doctrine du salut. Partout les monastères si nombreux avaient des bibliothèques considérables pour un temps où l’on ne connaissait pas l'imprimerie. 3,000 volumes furent brûlés dans une abbaye, une autre possédait 6,000 manuscrits et celle de St Vincent, à Lyon, 11,000.
Les monastères étaient des écoles et ils répandaient ainsi au dehors la science qu’ils possédaient. Les écrivains judicieux ne manquent pas au Xe et au XIe siècle. Loup de Ferrière, Huckmar de Reims, Hodoard, Culbert, Lanfranc, St Pierre Damien, Gerbert, et plus tard Sylvestre IT. Ils ont un grand mérite scientifique et quelques-uns littéraire. Les écoles de ces temps sont célèbres. Il suffit de mentionner celle de St Gall, du Bac, de Corbie, de St Denis, de Trèves, de Reims, d’Autun, de Tours, de Strasbourg. Toutes les classes étaient admises ; on enseignait les sept arts libéraux que l'on classait ainsi: la Grammaire, la Dialectique, la Rhétorique, l’Arithmétique, la Géométrie, la Musique, l’Astronomie. L'enseignement se couronnait par la Théologie. Guibert, de Nogent, auteur du célèbre ouvrage : ‘‘Gesta Dei per Francos"”', qui vivait à la fin du XIe siècle, assure que de son temps il n’y avait pas eu en France une ville, un bourg qui ne possédât pas une école, où les personnes, même de basse condition, pouvaient se faire instruire.
(1) Hélène de Rossow.
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Au XIle et XIIIe siècle, s'élèvent ces universités qui répandent partout la science avec éclat et empreignent aux esprits une activité extraordinaire. Ce sont des papes qui ont créé ces fameuses universités de Paris, d'Oxford, de Salamanque, de Cologne, de Lisbonne. Cette période du moyen-âge est une de celles où l'esprit humain s'est élevé à une plus grande hauteur, et où la vie intellectuelle eut une plus grande énergie.
Rien n'égale l'ardeur des discussions qui s’élevaient alors sur les points les plus importants de la religion, de la métaphysique et de l'ordre social et qui furent toutes traitées avec une grande profondeur de vues. Comment peut-on appeler barbares ces siècles où, malgré les obstacles qu'elle devait rencontrer avant l'imprimerie, la science fut recherchée et trouvée par tant d'intelligences. Ces temps où parut St Bernard, qui confondit toutes les erreurs de son époque et qui est à l’égal des plus grands écrivains pour l’éloquence et le style. St Anselme, dont la dialectique rappeile Aristote et le style de Platon. St Bonaventure, dont les contemplations sur les rapports entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, montre un génie si élevé dans la philosophie mystique. Vincent de Beauvais qui, dans son ‘‘Speculum'', donnait une vraie encyclopédie, qui équivaudrait, dit Hurter à 90 volumes in 8° ordinaires. Roger Bacon qui classifiait toutes les connaissances, renouvelait les miroirs ardents d’Archimède, et prédisait, en faisant connaître les moyens, les plus grandes découvertes de l'industrie, la poudre à canon, le télescope, le microscope, les aérostats, l'application de la vapeur à la navigation. Albert le grand, surnommé le miracle de la nature et la stupeur de son siècle, dont le nom devenu mystérieux, s'est conservé jusque dans le peuple de nos jours. Enfin, St Thomas d'Aquin, le plus profond gérie philosophique qui ait existé, dont la parole est la plus haute autorité humaine, qu’on invoque aujourd’hui encore dans toutes les questions métaphysiques, morales, sociales. Aucune œuvre des temps modernes ne peut être comparée, pour la science et le génie, à la ‘Somme 7héologique de St Thomas". Les écrivains du XIIIe et XIVe siècle sont nombreux. Dans la collection connue sous le nom d'histoire littéraire de la France, lies notices sur les écrivains de ces deux siècles remplissent 7 volumes in 4°. Le droit, comme
la Philosophie et la Théologie, avait d’illustres docteurs. L'enseignement du droit attirait à Bologne, à Padoue, à Pise, à Orléans, une jeunesse nombreuse. Les papes, organes suprêmes de la foi et du droit, donnaient au droit économique tous les développements que comportaient les progrès toujours croissants de la civilisation chrétienne.
A cette époque, on voyait naître aussi ces célèbres législations civiles, les mwro1rs de Saxe et de Souabe, les établissements de St-Louis, les Assises de Jérusalem. En même temps, la médecine florissait dans les écoles de Montpellier et de Salerne. Guillaume de Tyr et Jacques de Vitry écrivaient l’histoire: comme les anciens et un autre genre historique apparaissait avec l'idiôme moderne, sous la plume naïve et charmante de Villehardouin, de Joinville et de Froissard. ,
Le travail de la science était chez tous les peuples et dans toutes les classes. Le couvent de St Benoit sur Loire, avait 5,000 écoliers. L'Université de Bologne 12,000, celle d'Oxford 30,000. L'université de Paris comptait bien plus d'élèves qu’il n'y en a aujourd’hui dans cette ville, quoique plus peuplée de près de moitié. Elle avait 22 collèges, sans compter les écoles des ordres religieux. Elle a compté plus de 40,000 élèves parmi lesquels étaient 5,000 gradués.
Devant cet ensemble de faits, le reproche de l’ignorance, adressé au moyen-âge, ne prouve que l'ignorance de celui qui le fait. D'un autre côté, il est reconnu que c'est l'Eglise qui a ouvert toutes les sources d'instruction et qui les a en grande partie entretenues. Comment a-t-on pu l’accuser de vouloir tenir les peuples dans l'ignorance ? Ce qui prouve la diffusion des connaissances, à cette époque, c'est la multitude d'œuvres littéraires du moyen-âge, dont quelques-unes sont les plus belles productions de l'esprit humain.
. M. Guizot a dit: ‘‘On est étonné de voir le nombre d'écrits qui attestent l'ardeur et la fécondité de ces âges et qui constituent, même aujourd’hui, une réelle et riche littérature. Le moyen-âge a élevé les plus beaux monuments de l’art qui existent dans les cathédrales gothiques. Ce qui ne peut s'expliquer qu’en supposant des connaissances profondes et variées et un goût développé par l’éducation dans la société.”