TOME l". 2b
m DEUXIÈME PARTIE ,
brut et la couleur rembrunie des autres parties du clocher.
En opposition à ce dernier soupir de l'architecture ogivale , on reconnaît dans le portail de l'autre bas -côté une des inspirations de la renaissance les plus nettement caractérisées. La baie, qui n'a pas quatre mètres sous clef, est appuyée d'un arcdoubleau en redent, plein-cintre comme * elle , et dont les coussinets reposent sur les corniches de deux colonnettes corinthiennes cannelées. De chaque côté, deux colonnes semblables à celles-ci, mais plus grandes, posées sur un stylobate commun appliqué à la façade, soutiennent un entablement complet, de proportions irréprochables, sur la frise duquel on lit : Église de Nostre Dame de Recouvrâce. Deux médaillons occupent les tympans de l'archivolte , dont une console forme le claveau. Les autres ornements consistent en des tètes de chérubins placées dans de petits caissons à l'intrados des arcs et en certains détails de ciselures, d'une telle délicatesse qu'au premier aspect on n'en soupçonne même pas l'existence. Tout cela forme un petit arc de triomphe du style le plus pur. C'était assez pour la décoration de la porte ; mais l'artiste, comme cela arrivait souvent alors, n'a pu s'en tenir à une seule belle chose; il a voulu compléter sa pensée et l'a gâtée. Au-dessus de l'entablement, il a échafaudé deux épais pilastres ravalés à losanges fleuronnés (1), puis un second entablement
(1) Nous avons cru pouvoir désigner par ces expressions un
sans style, puis encore deux colonnettes corinthiennes sur piédestaux; enûn, il a ouvert entre celles-ci une baie plein-cintre, dénuée ^élégance , et l'a divisée en plusieurs compartiments également cintrés.
Les deux contre-forts adjacents, qui sont trèssaillants, ont été transformés en pilastres; ils ont des piédestaux et un entablement a modillons qui, après leur avoir servi de chapiteaux, se contre-profile sur leurs joues et court de l'un a l'autre en s'appuyant sur les deux colonnettes de l'étage supérieur du portail. Ainsi se trouvent encadrés la porte d'entrée et les ornements accessoires. On voit dans la tranche de chaque contre-fort , à la moitié de sa hauteur , la place d'une niche à console dont il semble impossible de reconnaître le dessin.
Le portail qui vient d'èlre décrit se recommande aux artistes comme un des modèles les plus francs du style de la renaissance. 11 n'en est pas ainsi de celui de la grande nef. Composé en apparence de membres analogues , il diffère essentiellement du premier aux yeux des rondes ornements les plus usités, soit au dehors, soit à l'intérieur des constructions de la renaissance. Un grand nombre de panneaux étroits ou de fûts de pilastres se présentent sous la forme d'un cadre orné au milieu d'un fleuron , et à chaque extrémité d'un demi-fleuron qui en occupent toute la largeur. Ces fleurons sont tantôt ronds, tantôt losanges, et ordinairement entourés de moulures semblables à celles du cadre. Le tout est ravalé, c'est-à-dire taillé en retrait dans le plan du pilastre représenté par l'affleurement du cadre.
naisseurs. Ses sculptures sont lourdes et prétentieuses; il vise trop à l'effet: c'est déjà la forte architecture de la fin du x\T siècle. Sa baie est plein-cintre; ses colonnes corinthiennes, accouplées, supportent un volumineux entablement.
Aux extrémités de cet entablement se voient les commencementsd'un fronton circulaire brusquement coupé pour faire place à une niche saillante, posée au milieu. Les pieds-droits de cette niche sont chargés de pilastres et de consoles renversées qui se présentent de profil et supportent un fronton triangulaire dont la base est interrompue par un écusson.
Au-dessus du portail, le mur de la grande nef n'a pour tout ornement qu'une énorme fenêtre plein-cintre, à quatre meneaux , et un œil-debœuf rond, ouvert dans la pointe du pignon.
Voici donc bien des styles, bien des éléments divers dans la façade d'un édifice qui paraît avoir été construit d'un seul jet. Voyons si l'histoire peut nous donner la solution de cette anomalie apparente.
En 1486, alors que l'agrandissement de la ville fit sentir le besoin de substituer une église spacieuse à la chapelle de Notre-Dame-de-Recouvrance, on voulut utiliser, pour la construction nouvelle, les matériaux des fortifications que Ton s'occupait de démolir. Les pierres dures et cassantes qui formaient le parement des murs n'étaient pas susceptibles d'une taille délicate ; mais elles pouvaient servir telles qu'elles se pré-
sentaient à la construction du clocher, parce que là surtout la solidité devait primer l'élégance. Le clocher fut donc fait le premier pour employer ce que Ton avait sous la main ; cependant on voulut l'orner un peu, et on enclava assez maladroitement, au milieu des pierres de Saint-Fiacre noircies par le temps, des lu féaux blancs et tendres qui furent filetés à plaisir. Une partie du pignon de la grande nef fut construite de cette manière, et Ton ne se procura des pierres de Bourré que lorsque les autres vinrent à manquer.
Cependant le style ogival rendait le dernier soupir, et lorsqu'on s'occupa de la décoration du portail de la nef gauche, qui fut évidemment construit le dernier, il fut permis à la renaissance d'y signaler son triomphe.
Un demi-siècle à peine avait passé sur l'édifice, lorsque les dévastations commencèrent. Les colonnes furent arrachées de leurs piédestaux , les statues brisées, les sculptures mutilées. Les trois portes furent alors murées , comme on le voit encore a celles des bas-côtés.
Ici se présente une observation. Le portail de la grande nef est dans un parfait état de conservation. Par quel privilège pût-il trouver grâce devant les démolisseurs? l'entrée principale ne devait-elle pas être la première ravagée? Il y a tout lieu de croire qu'il en fut ainsi, et que son état actuel vient au contraire de ce qu'il fut entièrement détruit. Nous savons, en effet, qu'en
372 DEUXIÈME PAHT1E,
1594 l'église, restaurée, fut rendue au culte; alors le portail aura été complètement reconstruit, et cette date explique son style.
L'intérieur de Notre-Dame-de-Recouvrance n'a pas eu a souffrir. Il se présente dans toute la pureté de ses formes primitives comme un type précieux de l'architecture originale de la renaissance. A la vérité ses voûtes sont à croisées d'ogive, et l'ogive se montre également a la grande fenêtre du sanctuaire ; cependant son ensemble n'a rien du caractère ogival ; on n'y trouve ni transsepts , ni galeries , ni arcalures , ni colon# nettes; la ligne circulaire s'y reproduit partout; la ligne verticale là seulement où l'exige la solidité de la construction; la ligne horizontale nulle part. Il résulte de ce système et de la juste proportion des parties un ensemble doux et moelleux qui repose agréablement les regards. Ajoutons qu'aucune restauration maladroite n'est venue gâter la pensée de l'architecte. Le retable du grand autel, quoique récent, n'est pas disparate, et si les autels des chapelles sont moins purs, ils sont si peu apparents qu'ils ne nuisent point à l'aspect général.
Le plan de l'édifice est un rectangle parfait : ses divisions, ses distributions ne laissent rien à désirer sous le rapport de la symétrie. La grande nef est majestueuse, les collatéraux un peu resserrés. De chaque côté, six chapelles aveugles qui n'ont que 2 m de profondeur, ouvrent dans le collatéral par un nombre égal d'arcades cintrées :
on les prendrait au premier coup d'œil pour de simples arcatures. Leurs voûtes eu berceaux suivent Tare d'ouverture et sont ornées de diverses nervures indépendantes du système de leur construction. Les fenêtres de la nef donnent un large passage à la lumière; elles ont toutes quatre meneaux qui montent verticalement jusqu'à la naissance du plein-cintre. A cette hauteur, un meneau horizontal dessine la corde du tympan dans lequel est découpé un quatre-feuille qui l'occupe presque entier. L'énorme fenêtre du pignon occidental est du même style; celle du fond du sanctuaire est ogivale. Les collatéraux sont éclairés par des ouvertures plein-cintre, larges, mais sans élévation.
Le proûl des piliers donne huit tores disposés autour d'un cylindre , et séparés par autant de gorges peu profondes. Ces moulures, posées sur des dés prismatiques , s'élèvent verticalement, puis se courbent en arcs doubleaux et en croisées d'ogives, sans tailloirs, sans anneaux , sans autre ornement que quelques filets sortant par pénétration du fût des piliers à la naissance des arcs.
La grande fenêtre du sanctuaire est entièrement occupée par un vitrail d'une beauté remarquable. Ce morceau réunit à la perfection de dessin d'une époque avancée, sinon l'effet largement détaché , du moins la richesse de couleurs du xiv c siècle. Outre trois compartiments compris dans l'arc ogival et décorés de figures
d'anges , il est divisé en douze carrés par trois meneaux verticaux et deux traverses horizontales d'armatures qui ont le défaut de manquer d'épaisseur et de ne pas isoler complètement les tableaux. Les sujets sont disposés de gauche à droite et de haut en bas de la manière suivante : Zone supérieure, n° 8 1, 2, F Annonciation ; 3, 4 , la Naissance du Sauveur; zone intermédiaire, n° 5, Marie présentant son fils a l'adoration des trois mages, qui occupent chacun un des compartiments 6, 7 et 8. Ce tableau est d'un bel effet; les figures sont purement et savamment esquissées, riches de couleurs et bien détachées. La zone inférieure renferme dans les neuvième et dixième carrés la Circoncision ; dans le onzième l'Allaitement de Jésus par la Vierge, et dans le dernier la Fuite en Égypte.
Celte verrière, vue de la nef, paraît assez bien conservée ; cependant elle est dans un état de délabrement déplorable. Son armature se détraque ; des verres s'échappent a chaque instant; ses restaurations, confiées a un simple vitrier, sont exécutées de la manière la plus singulière : les morceaux manquants sont remplacés par des verres blancs peints à Fintérieur de couleurs transparentes, comme des tableaux de lanterne magique. Ce travail, exécuté avec assez de goût, produit une certaine illusion, mais il n'en est pas moins déplorable. Maintenant que Fart du verrier commence à jeter de nouveau quelque éclat, il est temps de penser sérieusement à la
conservation de la seule belle verrière qui existe à Orléans.
Il y a tout lieu de croire que l'église n'a jamais possédé d'autres vitraux. Cependant les sujets représentés dans celui-ci indiquent qu'il devait former une seule page de l'histoire complète de Marie. Destiné à rester isolé , il eût dû résumer toute la vie de la Vierge dans ses principaux épisodes : loin de là , il n'en retrace qu'une courte période, mais avec de grands détails.
Les auteurs qui ont écrit l'histoire d'Orléans ont fort vanté les statues de Hubert qui ornaient le chœur; c'étaient quatre Pères de l'église, la sainte Vierge, saint Joseph, un groupe d'enfants. Nous avons eu assez souvent occasion d'apprécier Hubert, pour que la perte de ces prétendus chefsd'œuvre ne cause pas au lecteur plus de regrets qu'à nous-même.
DEUXIÈME PAHT1E,