ÉGLISE DE SAINT-EUA ERTE
Sainl Kuverte mourut , selon l'opinion la plus probable, vers la fin du iv e siècle, après avoir occupé fort long-temps le siège d'Orléans. Ses vertus lui avaient acquis pendant sa vie la vénération des lîdèles ; après sa mort elles le firent ranger parmi les saints. Ses dépouilles mortelles devinrent un trésor dont la possession semblait préférable à tous les autres biens. Un citoyen romain, nommé Télradius, nouvellement converti à la religion catholique, obtint la faveur de les déposer dans une petite chapelle qu'il avait fait construire à trois cents pas au nordest des murailles de la ville (1), sur le sommet du coteau qui domine la Loire. Cette chapelle était primitivement sous l'invocation de la Vierge; on la nommait Sainte-Marie-du-Mont , à cause de la position qu'elle occupait. Elle ne tarda pas à
(1) On ne doit pas oublier qu'il s'agit ici de la première enceinte , qui ne s'étendait pas au-delà des rues actuelles du Bourdon Diane et de l'KvéYhé.
devenir célèbre. La renommée des miracles qui s'opéraient sur le tombeau du saint se répandit dans toutes les Gaules; les fidèles y accouraient en foule des provinces les plus éloignées. Les riches ajoutaient des présents à leurs prières. Le modeste oratoire devint un trésor. Vers la lin du vm e siècle, les hordes du Nord, attirées par la commune renommée, voulurent aussi le visiter, non pour prier, mais pour piller et détruire. Cependant leur fureur ne put s'assouvir que sur des pierres ; le corps du saint et tous les objets précieux avaient été transportés dans un asile secret dépendant de l'église de Saint-Étienne, qui était alors la capitale du diocèse. Lorsque le danger des invasions se fut dissipé, une nouvelle église s'éleva sur les ruines de la première. Les précieuses reliques y furent solennellement réintégrées en 875, et dès lors elle ne fut plus désignée que sous le vocable de Saint-Euverte.
Quelques archéologues l'ont confondue avec Notre-Dame-du-Chemin , située près la nouvelle porte Bourgogne. Les deux temples étaient également placés dans l'origine sous l'invocation de la mère de Dieu ; tous deux occupaient le sommet d'un coteau, a l'ouest des murailles, dont ils étaient séparés par une dislance presque égale , et leur construction remonte à peu près à la même date. Telles sont les causes de l'erreur; rétablissons les faits.
Les chanoines de Saint-Aignan, qui eurent probablement charge d'âmes dès les premiers siècles
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de leur existence, avaient reconnu la nécessité d'établir un cimetière en dehors de leur église. Mus par des sentiments bien rares à.cette époque, ils avaient voulu le placer loin de leur résidence. L'an 855, ils y élevèrent un oratoire qu'ils dédièrent a la sainte Vierge; ce fut Notre-Dame-du- Chemin : Sancta Maria in vico. (Sainte Marie située près des maisons agglomérées le long du chemin. )
Sainte-Marie-du-Mont était, au contraire, à deux cent cinquante pas du chemin , et par conséquent loin des habitations. Jusqu'à ce qu'elle ait pris le nom de Saint-Euverte, on la trouve désignée sous celui de Sancta Maria in agro Tetradii. Cette dénomination doit lever tous les doutes sur sa position primitive , et les chroniqueurs ne donnant pas à entendre que les constructions du ix c siècle aient eu lieu sur un nouveau terrain , on peut tenir pour certain que la vénération des fidèles pour le lieu originairement dépositaire des reliques du saint leur avait fait un devoir d'élever le second édifice sur l'emplacement du premier.
La position de l'église primitive , spécialement dédiée à saint Euverte, une fois établie, voyons si nous ne pourrons pas en retrouver quelques restes.
On remarque dans la corniche du bas-côté septentrional , auprès du transsept , des dents-descie grossièrement taillées; la partie correspondante de la corniche du collatéral sud est ornée
m DEUXIÈME PAHTIE,
de ces fleurons à quatre feuilles que l'on est convenu de nommer violettes. Ceux-ci , d'une taille à la fois brute et nette, sembleraient au premier abord appartenir aux constructions du xh c siècle, au milieu desquelles elles se trouvent placées; cependant un examen attentif y révèle les caractères d'une origine beaucoup plus reculée. Enfin nous signalerons dans le collatéral sud un pan de mur qui a tous les caractères du ix e siècle.
Mais voici un morceau plus précieux et qui porte plus distinctement encore le cachet d'une haute antiquité. Dans la face extérieure occidentale du transsept sud est iucruslé, à une grande hauteur et sans aucun motif apparent, un modilion représentant une tête couronnée, surmontée d'un tailloir peu volumineux. La figure est grimaçante; elle lient a la fois de l'homme et du loup. C'était bien ainsi que l'on devait représenter au ix c siècle un chef des Normands ; les traits de la bête fauve indiquaient sa férocité, la couronne sa puissance. Peut-être cet étrange morceau de sculpture était-il un souvenir historique; peut-être sa place indique-t-elle la hauteur de l'ancien édifice; toujours est-il qu'il remonte par la grossièreté de son exécution aux premiers essais de la sculpture monumentale , et que la place même qu'il occupe prouve qu'au xv e siècle, époque de la construction des transsepls, ce fragment déjà ancien parut digne d'être conservé. On pourrait en dire autant des
dents-de-limp et des violettes incorporées, comme on Ta vu, dans les murs du xn c siècle.
Quelques prêtres, quelques cénobites s'étaient réunis près de l'église pour la desservir et pour prier. Leurs demeures ne consistèrent pendant long-temps que dans plusieurs cellules ouvrant sur les deux côtés d'un couloir commun. Lorsque nous avons décrit le Genabum de l'époque romaine, nous avons dit quelques mots de la double rangée de caveaux découverte dans l'enceinte même de l'abbaye de Saint-Euverte; nous avons cru y reconnaître, avec le savant M. Jollois, des chambres sépulcrales d'origine romaine. Cependant leurs dimensions ( 3 ra 24 e sur 2 m 92 e ) et leur disposition les eussent rendus également propres à l'habitation des moines. Dans l'hypothèse même où ils eussent été l'œuvre des Romains, ne pourrait-on pas admettre, sans trop d'invraisemblance, que des hommes qui faisaient profession d'une extrême austérité eussent choisi des tombeaux pour en faire leur demeure? On objectera que toutes les médailles trouvées dans les fouilles étaient antérieures a la naissance même de Saint- Euverte; mais en admettant, et la chose est certaine, que ce lieu ait été habité par les Romains, la terre n'a-t-elle pas dû rester remplie des objets qui attestaient leur séjour ? et lorsque ces cellules ont été comblées, les médailles n'y aurontelles pas été jetées pêle-mêle avec les autres débris? Ici, ce nous semble, l'affirmative serait hasardée, mais le doute est permis.
La position des religieux de Saint-Euverte s'était peu à peu améliorée. En 1163, ils furent réunis en corps canonical et soumis à la règle de Saint- Augustin. L'organisation devint pour eux une source de richesses et de prospérité. A peine constitués, ils se trouvèrent en mesure de remplacer par un nouvel édifice , plus digne de leur patron , leur église construite à la hâte après l'invasion des Barbares, et presque entièrement détruite par un récent incendie. L'abbé qui dirigea cette grande entreprise se nommait Étienne de Tournay . Par ses soins, les travaux marchèrent rapidement et l'œuvre fut terminée dans le courant du xir siècle.
Une pensée grave et sévère avait préoccupé l'architecte , ainsi que le prouvent le plan et quelques parties de l'édifice qui se sont conservées presque intactes sous des constructions plus récentes. Le vaisseau était en croix latine; un collatéral tracé dans de bonnes proportions, mais fort étroit , circulait autour de la nef et du sanctuaire que couronnaient des chapelles rayonnantes. Si l'ogive s'y montrait sous le galbe le plus pur, si des colonnes engagées dissimulaient l'épaisseur des piliers, si leurs chapiteaux à larges feuillages s'épanouissaient à la naissance des grosses nervures biseautées, qui se croisaient sous les voûtes , il y avait dans tout cela quelque chose d'imposant et d'austère qui réflétait dans l'àme des pensées mélancoliques, et en pénétrant sous ces robustes arceaux, à peine éclairés par
de petites fenêtres en lancettes, on comprenait de suite qu'ils servaient de tombeau à un grand saint.
Ce monument, dont les matériaux défiaient par leur dureté les outrages du temps , devait tomber sous les efforts de l'homme. Les Orléanais, qui l'avaient érigé, lui portèrent le premier coup. En 1359, le prince de Galles, à la tête d'une puissante armée, s'approchait des murs de la ville. Les habitants se préparent à uue vigoureuse résistance ; rien ne leur coûtera pour conserver leur indépendance. Pleins de confiance dans le secours de leurs saints patrons, Euverte et Aignan, ils implorent leur appui et détruisent leurs temples, pour ne laisser aucun asile aux assiégeants. Tandis qu'ils sont à l'œuvre, l'Anglais survient : mais bientôt repoussé par les habitants, il ne peut compléter l'œuvre de la destruction. Ces désastres furent, selon toute apparence, réparés pendant les années suivantes , car nous les voyons se renouveler pour la même cause à l'époque du siège de 1429 , et l'on ne se fût pas mis en peine de ruiner des ruines.
Quoi qu'il en soit , il ne restait plus après le siège que deux des gros piliers de la croisée et les travées adjacentes des bas-côtés, plus des fondations de murs, des bases de piliers, des chapiteaux , des tronçons , des débris de toutes sortes épars sur le sol, et attendant Un homme qui sût les rassembler et leur donner une nouvelle existence.
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Cet homme se trouva : pourquoi faut-il qu'on ignore son nom? 11 s'inspira des ruines; il comprit les membres déchirés du cadavre, les rapprocha, suppléa à ce qui manquait par des imitations parfaites, et commença, en 1445, une église du xu c siècle. Le style des parties refaites est si conforme aux fragments qui servirent de modèle , qu'il est impossible de les distinguer sans une grande attention , jointe à l'habitude d'analyser les vieux monuments.
En 1562, Saint-Euverte eut beaucoup à souffrir de la part des protestants; cependant le chœur, le chevet, une partie des transsepts et la première travée de la nef et des collatéraux traversèrent sans trop de dégâts cette époque désastreuse.
Certains critiques pourront nous arrêter ici ; ils nous opposeront le récit de plusieurs historiens qui affirment que l'église fut alors complètement détruite; ils citerons une inscription qui aurait été vue incrustée dans le mur extérieur du chevet, et de laquelle il résulterait que cette partie ne fut terminée qu'en 1655. A ces allégations, nous ajouterons nous-mème des faits qui semblent les corroborer. Dès 1564, d'importants travaux commencèrent : en 1590, ils étaient poussés avec une grande activité, par les ordres formels de Henri IV; en 1607, ce même roi affecta aux dépenses des reconstructions, pour l'espace de neuf années, le produit de l'impôt sur le sel, qu'il avait précédemment
appliqué à celles de Sainte-Croix; enfin il résulte des termes d'une autre allocation royale datée de 1670, et de plusieurs pièces de procédure de 1687, qu'à ces diverses époques il restait encore quelque chose à faire.
Les objections ainsi nettement posées, il s'agit de les résoudre. Et d'abord, après avoir fait la part de l'exagération qui perce dans le récit des historiens catholiques, au sujet des prolestants, nous avouerons franchement que, dans certaines circonstances, nous en croirons plutôt nos yeux que leurs expressions. Or, ici la chronologie du monument se révèle d'elle-même et de la manière la plus évidente. Trois styles caractérisant trois époques distinctes sont en présence, comme nous le démontrerons bientôt, et le seul qui puisse coïncider avec la date attribuée à la réédification intégrale, ne se remarque que dans une partie de la nef et des transsepts.
Quant à la prétendue inscription du chevet, son existence est très-problématique. Ceux qui en ont parlé ont simplement copié une note insérée dans les manuscrits de l'abbé Pataud; mais celui-ci n'en donne pas le texte, et l'on sait d'ailleurs que l'esprit ardent de cet auteur lui fit plus d'une fois admettre comme certains des faits dénués de preuves. Pour nous, nous avons vainement cherché l'inscription susdite, et quoique trente à quarante ans tout au plus nous séparent de l'époque où il écrivait, nous n'avons pas pu en distinguer la moindre trace.