‹ Histoire architecturale de la ville d'OrléansChapitre 6 sur 29 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

largeur. On y descend par un escalier pris dans son plan. 11 n'existe aucune trace de communication entre Tune et l'autre.

À la place des blanches maisons qui bordent maintenant cette partie de la place, existait encore, il y a quelques années, un vieux magasin construit en moellons. Sa porte, ses jours carrés n'avaient aucun caractère; mais, sous le toit, des modillonsde pierre dure, cubiques, chanfreinés, indiquaient le xi e oulexn* siècle. Le magasin fut démoli, les souterrains découverts, et l'aspect de ces vastes édifices, dont personne ne soupçonnait l'existence , fut un grand événement pour les archéologues de la localité. Leur caractère religieux frappa d'abord tous les regards; leur proximité de la cathédrale parut, en outre, une indication précieuse; mais les avis furent partagés sur leur destination : les uns y virent la cathédrale primitive, Saint-Étienne, ou plutôt la crypte qui devait lui servir de base, les autres le sombre palais de justice de l'oflûcialité, d'autres 'encore les prisons duchapitre. Ces hypothèses, il faut le dire, ne pouvaient s'appuyer sur aucune raison solide; au contraire. La position de Saint-Étienne paraît clairement établie dans l'emplacement de la maison n° 6 de la rue qui porte son nom. D'ailleurs on avait sous les yeux un édifice ogival, c'est-à-dire postérieur au x e siècle. Si a cette époque Saint- Étienne, qui du reste avait déjà perdu depuis long-temps son titre de cathédrale, eût été reconstruit à neuf sur un plan aussi grandiose , les

annalistes n'auraient pas manqué de parler de sa dédicace. Enfin, comprend-on qu'au xu e siècle non-seulement on ait construit une église en forme de crypte, sans édifice supérieur, mais encore qu'on l'ait, de propos délibéré, surchargée d'un ignoble hangar? Ceci ne devait donc pas être un temple chrétien. — Qu'était - ce donc? — Des prisons? — cachots vastes et spacieux s'il en fut jamais , où tous les détenus pouvaient se livrer sans entraves aux plaisirs de la promenade et de la société. — Le tribunal de l'officialité? — On sait que le lieu de ses séances était le bâtiment situé au nord-est du rond-point de Sainte- Croix et servant maintenant à l'école des Sœurs de la Sagesse. Une dernière hypothèse se présente, et celle-ci, ce nous semble, approche davantage de la vérité; cependant nous osons à peine la produire, car elle est des plus prosaïques; elle semble en opposition avec les faits et elle combat en nous un de ces sentiments intimes, instinctifs, qui en archéologie ont bien aussi leur valeur*

Une salle destinée aux réunions du chapitre s'étendait du nord au midi, en travers de la place actuelle, depuis le collatéral de Sainte-Croix, à l'ouest du transsepl méridional , jusqu'aux nouvelles maisons qui ont pris la place du magasin du xi e siècle. Or, des titres que nous avons eus entre les mains attenancent cette salle, du côté du midi, aux greniers du chapitre. On sait, d'ailleurs, que le chapitre possédait des caves magni-

fiques qu'il louait dans les derniers siècles pour un prix fort élevé. Nous voici donc forcés de descendre a une ignoble réalité : le bâtiment supérieur était le grenier du chapitre et les caves étaient sous les greniers.

Maintenant, si le plus vaste et le plus beau de nos édifices souterrains était une simple cave, que penserons-nous de tous les autres? Nous voudrions leur conserver ce caractère religieux et chrétien qui semble empreint dans toutes leurs parties, et nous reculons presque devant la conclusion qui se présente à notre esprit. Nous appelons donc hautement la controverse sur ce point, et nous serions heureux de pouvoir conserver à toutes ces constructions, sans exception, un caractère purement religieux.

Quoi qu'il en soit, elles n'en resteront pas moins remarquables sous le rapport purement architectural , et plus leur destination sera commune, plus on aura lieu de s'étonner de la puissance d'une époque qui les traitait avec tant de style et d'élégance.

Au xn e siècle, une révolution s'opère dans les usages du christianisme et par conséquent dans l'architecture religieuse : les fidèles abandonnent complètement les cryptes; il leur faut de l'espace, de l'air, du soleil; on dirait qu'ils veulent se mettre en communication plus directe avec Dieu. Le plein-cintre s'élève peu h peu jusqu'au galbe de l'ogive, qui s'élance vers le ciel comme l'encens et la prière. Les colonnes du chœur de

Saint- Donatien et leurs formerets (1) sont un exemple remarquable des commencements de cette transformation. Les colonnes, à fûts cylindriques, sont presque sveltes; elles ont de larges tailloirs et des bases composées d'une seule moulure en bravette (2), reliée aux angles de la plinthe par des griffes feuillues. Les formerets paraissent plein-cintre au premier aspect; avec plus d'attention, on remarque qu'ils sont décrits de deux centres presque contigus, transition naturelle du plein-cintre à l'ogive. L'église de Saint-Donatien futdonnéeen 1123, par Louis VI, aBrice, évêque de Nantes ; elle fut reconstruite vers le même temps. Les piliers du chœur sont les seuls restes de celte époque.

Philippe-Auguste monta sur le trône en 1 180 : sous son règne, la gloire de l'architecture et des arts égala celle des conquêtes. L'état de ses finances ne lui permit pas toujours de signaler envers notre ville sa pieuse générosité ; mais si le trésor du roi était vide, celui du clergé regorgeait de richesses; car alors la piété des chrétiens se mesurait a leurs largesses, et les seigneurs partant pour les croisades abandonnaient pour la plupart leurs biens aux églises, soit pour se procurer les fonds nécessaires à l'expédition, soit

(1) Formerets, arcs dont le plan est parallèle à Taxe de la nef. Le plan des arcs-doubleaux coupe, au contraire, Taxe de la nef à angle droit.

(2) Bravette ou tore corrompu* moulure dont le profil est une seule courbe composée de deux portions de cercle d'un diamètre différent.

dans Tunique but de mieux assurer le salut de leurs ànies. Aussi voyons-nous un simple abbé reconstruire l'église de Saint-Euverte avec ses propres ressources.

Le génie du xn e siècle se déploya dans cet édifice remarquable : l'ogive y décrivit les arcs les plus purs; les colonnes, à demi-engagées dans les piliers, s'ornèrent à leurs bases de larges empattements , à leurs chapiteaux de crochets parfaitement caractérisés ; les voûtes s'élevèrent; les croisées donnèrent un large passage à la lumière : partout se révéla un art nouveau qui. dès son enfance, touchait déjà à la perfection.

Les matériaux employés étaient toujours de la nature la plus solide. La pierre de Saint-Fiacre continua à être en usage jusqu'à ce que le goût de la sculpture eut forcé les tailleurs dimaiges à chercher dans celle d'Apremont un grain plus fin, plus tendre et moins cassant.

Étienne de Garlande, doyen de Sainte-Croix , ne se montra pas moins magnifique que l'abbé de Saint-Euverte; mais il employa ses trésors au soulagement de l'humanité. En 1150, il consacra à l'établissement d'un hospice une maison contiguë à la porte Parisie. L'Infirmerie-des- Chanoines , comme on le nomma d'abord , fut l'origine de l'Hôtel-Dieu. On sait que la porte Parisie était achevai sur la chaussée qui règne maintenant en avant du pavillon de l'Institut musical. L'hospice occupait donc la partie occidentale des plantations d'arbres de la place Sainte-

Croix. Une si belle fondation ne pouvait manquer de prospérer. Les secours abondèrent : le roi lui-même fut un des bienfaiteurs de rétablissement ; il lui donna en toute propriété la porte Parisie et les droits qui y étaient attachés, a la charge de l'entretenir dans un bon état de défense.

Nous voici arrivés à l'époque où l'ogive règne sans rivale dans tous les monuments publics, et pourtant nous ne la retrouvons dans les maisons particulières que là où l'emploi d'un arc quelconque est indispensable. Toutes les croisées, toutes les petites portes intérieures, sauf une seule que nous avons signalée, sont a linteau horizontal. Les grandes portes continuent seules à se dessiner en ogive ; leur arc se rapproche du tiers-point, et souvent il s'encadre de nervures h profil arrondi retombant sur des culs-de-lampe très-grossièrement sculptés.

L'issue malheureuse des dernières croisades ralentit l'ardeur architecturale qui s'était révélée au xii e siècle; cependant cette époque ne fut pas complètement stérile. Les Templiers, déjà propriétaires de l'église Saint -Marc, entrèrent en possession de celle Saint-Sauveur. Les Dominicains, nommés depuis Jacobins , s'établirent en dehors de la porte Parisie (1), au lieu où se trouvait une chapelle dédiée à saint Germain d' Âuxerre (AuxiliariusJ.EnCm, en 1256, il est fait mention

(1) Le couvent des Jacobins est maintenant une caserne d'infanterie.

de la petite église de Saint-Martin-du-Mail et de celle de Sainl-Pierre-Lentin, qui donnèrent toutes deux leur nom aux rues dans lesquelles elles étaient situées. Saint-Pierre-Lentin [Sanctus Pe- (rus lactenlium) fut ainsi nommé de l'habitude où l'on était d'y baptiser les enfants qui naissaient à l'Hôlel-Dieu. C'est maintenant une maison particulière qui fait partie du n° 8.

Enfin des temps plus calmes succédèrent aux désastres de la Terre-Sainte : dès lors, les peuples et les rois, mieux instruits de leurs véritables intérêts, préférèrent au massacre des infidèles le soulagement des chrétiens de leur pays , et les établissements de charité s'élevèrent de tous côtés.

En 1256, saint Louis fondait un hôpital dans lequel vingt-trois pauvres devaient être nourris et instruits pendant un espace de temps qui variait de deux cent vingt-cinq à trois cents jours, puis baptisés et renvoyés. Cette institution peut paraître singulière à notre époque ; mais les historiens qui la mentionnent ont soin de nous en donner la raison. H s'agissait de détruire des restes de paganisme, dont ils prétendent que bon nombre d'Orléanais étaient encore secrètement entachés.

Trois ans plus tard, le même monarque érigeait hors des murs de la première enceinte, entre la porte Bernier et l'église Saint-Pouair, maintenant Saint-Paterne , la chapelle de Saint- Mathurin et un hospice pour les pauvres aveugles.

Vers la Gn du même siècle , les confrères écrivains fondaient auprès de l'église Sainl-Pouair un hospice qui reçut le nom d'Aumône-Saint-Pouair ou des Garçons, parce qu'il servait à retirer, la nuit, surtout pendant l'hiver, les garçons pauvres qui ne savaient où loger.

Les maisons monastiques, qui plus tard devaient se multiplier outre mesure dans notre ville, commençaient déjà à s'y montrer auprès des institutions de charité. En 1265 , les Carmes, institués depuis dix ans à peine, occupaient déjà un petit emplacement qui leur avait été concédé près Saint-Laurent; en 1280, les Auguslins jetaient au-delà de la Loire les fondations de leur couvent.

Au milieu de ce grand mouvement catholique, la construction des églises paraît complètement arrêtée. En 1266, l'évêque Robert de Courtenay consacre à saint Vrain une petite chapelle qui, plus tard, fut réunie au Grand-Cimetière ; en 1297, Raoul, seigneur d'Orléans, fonde la chapelle de la Vierge à Saint-Paul. Mais qu'est-ce que cela pour tout un siècle?

La raison de cette contradiction apparente se trouve dans l'histoire particulière de la cathédrale. La plupart des grandes églises, de style roman, n'eurent qu'une courte durée. Leurs voûtes, plein-cintre , dont l'énorme poussée n'était retenue que par des contre-forts d'une faible saillie, s'écrasaient, rejetaient les murailles hors de leur aplomb et causaient la ruine de tout l'édifice. 11

en fut ainsi de Sainte-Croix. Dès Tannée 1227, le rond-point s'était écroulé, et comme il parait que la nef n'avait jamais été terminée, les tours, alors profanées par des échoppes qui en occupaient même l'intérieur, ne semblaient s'élever encore que pour attester la grandeur passée du temple au milieu de sa misère présente.

Cet état de choses attristait profondément les fidèles. Toutes les pensées se tournèrent vers la réédification de la cathédrale; toutes les ressources furent ménagées pour parvenir au grand œuvre. Robert de Courtenay, qui monta sur le trône épiscopal en 1259, consacra sa fortune, son influence, le reste de sa vie à préparer les voies a son successeur. Giles Patay, plus heureux que Robert, posa, en 1287, la première pierre de l'édifice. Puissamment aidé par Philippe III, par les seigneurs, par tous les habitants, il put relever le rond-point. Les évêques Pierre de Mornay et Ferry de Lorraine ne déployèrent pas moins de zèle que leurs prédécesseurs, et en 1797 le pape Boniface VII concourut de la manière la plus puissante a l'accélération des travaux, en accordant de larges indulgences à tous ceux qui y prendraient part.

L'art nouveau déploya dans cet édifice toute sa splendeur, toute sa grâce, toute sa pureté. Le plan fut une croix latine ; le collatéral contigu a la nef circula au tour du sanctuaire et se couronna de chapelles rayonnantes formant le prolongement d'une seconde ligne des collatéraux.

Les voûtes, du tracé ogival le plus pur , s'élevèrent à une hauteur prodigieuse; leurs nervures toriques (1) s'appuyèrent sur des faisceaux de colonnettes cylindriques, sveltes et sans anneaux ; les chapiteaux, de galbe corinthien, s'enrichirent d'un double rang de feuilles indigènes; les clefs de voûtes s'ornèrent de couronnes desquelles issaient des têtes aux cheveux flottants. A l'extérieur, de nombreux arcs-boutants , allongeant leurs bras jusques aux combles, ajoutèrent à l'élégance de l'édifice, tout en assurant sa solidité. Telle fut la cathédrale du xm e siècle. Les chapelles du rond-point ont seules échappé aux outrages des hommes et du temps ; elles restent comme le spécimen d'un style qui , malgré de récents efforts, brillera toujours d'une gloire sans égale; car il était le produit du génie, et dans nos temples ogivaux modernes nous ne verrons jamais que des imitations froidement calculées.

Les graves démêlés qui s'élevèrent, au commencement du xiv e siècle, entre Philippe-Auguste et Boniface VUI dûrent sensiblement ralentir la ferveur monastique en France. Les règnes courts et malheureux de Louis-le-Hutin et de ses successeurs, les guerres et les désastres qui se succédèrent presque sans interruption pendant toute la durée de ce siècle, contribuèrent encore plus à contre-balancer par mille intérêts puissants le

(1) Tore ou boudin, moulure dont le profil donne au moins la moitié d'un cercle.

1k PREMIÈRE PARTIE,

zèle religieux qui tendait à cette époque à prendre de grands développements. Une guerre générale qui se divisait en raille rameaux, jusqu'à descendre dans l'intérieur des familles , avait dirigé toutes les pensées vers la défense du royaume , des provinces, des communes, de l'individu.

L'ennemi était partout : les villes le rencontraient souvent dans les troupes envoyées pour les défendre; elles n'avaient plus de ressources qu'en elles-mêmes. Les habitants d'Avenum, trop faibles pour résister seuls h une attaque sérieuse, comprirent combien il leur serait utile de se réunir a la commune d'Orléans. Celle-ci accueillit leur demande, les incorpora à la ville et les enveloppa de nouvelle muraille. Cette première accrue suivit au nord et à l'ouest les anciennes limites d'Avenum; au midi elle enferma dans l'enceinte un espace vague compris entre le bourg et la Loire, et a l'est les rues Sainte-Catherine et de l'Aiguillerie prirent la place des fossés.

L'opinion générale fixe l'époque de cette réunion au commencement du xiv c siècle. Outre les présomptions tirées de l'histoire, elle s'appuie sur deux faits principaux qui ont eu lieu de 1300 à 1320. Le premier est la démolition de la chapelle de Saint-Évroult, adossée aux murs de la porte Dunoise d'Orléans. Cette porte, située à l'angle actuel des rues Pomme-de-Pin et Sainte- Catherine, ne devint inutile qu'après l'incorporation d'Avenum ; sa destruction et celle de la chapelle, qui en est la conséquence, ne purent donc

précéder cet événement. Le second fait est la translation de la croix Morin du lieu qu'elle occupait près la même porte Dunoise, à l'embranchement des rues Porte-Madeleine et Porte-Saint- Jean. Ici la même raison se présente : la croix gênait les travaux et les constructions nouvelles , elle dut être déplacée.

Le savant abbé Dubois pense, au contraire , que la réunion (ÏÀvenum est postérieure à 1345. A cette époque, Philippe de Valois donna à son second fils le duché d'Orléans, en faveur du mariage qu'il contractait avec Blanche, fille posthume de Charles-le-Bel. Le jeune duc, curieux d'innovations, comme tous les nouveaux propriétaires, aurait agrandi l'enceinte de la ville de sa pleine autorité, et le rôle des habitants aurait été tout passif dans cette circonstance.

Le lecteur judicieux pourra choisir entre ces deux opinions; elles ne reposent l'une et l'autre que sur des probabilités; mais, dans leur divergence, elles s'appuient mutuellement en ce sens qu'elles circonscrivent le fait en question dans les limites des deux premiers tiers du xiv e siècle.

Le tracé de l'enceinte était dès lors tel que nous le retrouverons à l'époque du siège ; mais les travaux de défense éprouvèrent plusieurs vicissitudes. Ainsi, en 1376, Charles V frappa les bourgeois d'une taxe applicable au rétablissement des fortifications, et quelques années après la rigueur des impôts ayant excité parmi eux une sédition, Charles VI fit démanteler les portes de

la ville. Pour mieux calmer leur turbulence, la Tour-Neuve, véritable citadelle, et au besoin vaste prison, fut mise sur le pied le plus respectable. L'exécution des travaux fut confiée à Guillaume Bonnet, qui en était gouverneur en 1399.

Au milieu du fracas des armes et des désordres de la guerre, nous voyons l'amour des sciences et des lettres prendre dans notre ville un développement prodigieux. Quatre à cinq mille étudiants se pressaient au couvent des Jacobins, seuls directeurs des études sacrées et profanes. Ce fait, extraordinaire au premier abord, trouve son explication dans les circonstances qui Font accompagné.

Au xiv e siècle, l'autorité temporelle n'était nulle part; la licence et l'abus conféraient par prescription des droits qui devenaient presque légitimes. Les écoliers d'Orléans, favorisés par des ordonnances dont souvent ils avaient étendu les limites, formaient, comme la noblesse, un ordre à part dans la nation, d'autant plus redoutable et par conséquent d'autant plus envié, qu'il agissait toujours comme corporation, tandis que les divisions intestines de la noblesse la ruinaient par ellemême. En 1309, leurs privilèges étaient déjà tellement exorbitants, que les bourgeois, outrés de leurs vexations, brisèrent les portes du couvent où se faisaient les cours. Plus lard ils s'accrurent encore, et les libertés des écoliers devinrent de véritables licences. Aussi ceux-ci cherchèrent-ils dans leurs affiliations autant l'affranchissement

des actes que celui de la pensée : les écoles devinrent pour les uns un lieu de refuge conlre l'oppression, pour les autres une retraite qui leur assurait l'impunité, pour tous un établissement existant glorieusement par ses propres forces et réfléchissant son éclat sur tous ceux qui en faisaient partie ; car alors il y avait aussi de doctes professeurs et de studieux écoliers, et l'université d'Orléans commençait déjà à jouir de cette célébrité qui ne fit que s'accroître jusqu'aux jours où l'un de ses docteurs, le célèbre jurisconsulte Pothier, vint, par son ouvrage sur les Pandecles, jeter une lumière inespérée sur les parties les plus obscures des lois romaines.

L'affluence des étudiants se soutint sous les successeurs de Philippe-le-Bel ; mais tel était le malheur des temps, que les élèves ne pouvaient plus, sans danger, sortir des murs pour prendre leurs leçons. Il fallut donc transférer l'université h l'intérieur de la ville. L'inauguration de la nouvelle salle des cours eut lieu en 1337.

Cette salle, située entre les rues des Gobelets et de l'Ècrivinerie (1), ne doit pas être confondue avec les Grandes-Écoles, qui ne furent construites que sous le règne de Louis XL Engagée sur les côtés entre les maisons voisines et dénuée de tout ornement extérieur, elle n'a jusqu'ici attiré les regards de personne, et pourtant c'est à l'intérieur un des morceaux les plus parfaits et les mieux conservés de notre ville.

(1) La rue de TÉcrivinerie a été remplacée par la rue Pothier,

Au premier abord, on n'est frappé que de l'harmonie de l'ensemble et de la pureté des lignes; puis, après un moment de réflexion, on s'aperçoit que la, comme dans la plupart des monuments de celte époque, l'art et l'ornementation ne sont que l'expression matérielle de la pensée. Ce lieu doit inspirer le recueillement et le respect ; le droit ecclésiastique y a ses interprètes; sa forme se rapprochera de celle d'une église : la foule des écoliers s'y livre a l'étude, toute distraction est interdite ; la lumière viendra des parties supérieures de la salle, éclairant ainsi les objets d'un jour religieux : les pensées graves, qui seules sont admises dans le sanctuaire des lois, seront symbolisées par diverses sculptures ; mais les écoliers sont railleurs et malins, aussi , toutes respectables qu'elles soient, ces figures devront être placées hors la portée de la main : le professeur parle au milieu d'une grande assemblée; la salle sera voûtée; sa largeur, son élévation seront parfaitement en rapport avec la portée de la voix humaine et le nombre des auditeurs : cependant il faut convenir que , sous le rapport de l'acoustique, c'est un défaut grave d'avoir placé une ligne de piliers en face de la bouche du maître.

On donnera une idée complète du vaisseau en le comparant à une chapelle composée de deux nefs parallèles. Les travées sont au nombre de quatre; les voûtes s'appuient sur des nervures ogivales retombant du côté des parois sur des

culs-de-lampe admirablement sculptés, et se réunissant dans la ligne séparative des nefs sur trois piliers octogones dans la forme desquels elles se confondent par pénétration. Ces piliers sont complètement nuds , mais la beauté de leurs proportions leur tient lieu d'ornement. Deux grandes fenêtres ogivales s'ouvrent au-dessus du professeur, dans le pignon qui fait face à la porte d'entrée; de ce dernier côté, deux autres jours de même style ne descendent qu'à quatre mètres du plancher. Les murailles sont planes, sans la moindre décoration , et leur simplicité fait d'autant mieux ressortir la richesse des culs-de-lampe qui soutiennent les retombées des nervures; ceuxci se composent de figurines largement et savamment taillées qui se détachent sans effort du parement et ne paraissent pas , comme la plupart de celles de cette époque, écrasées sous le poids qu'elles supportent. L'ordonnance des sujets est remarquable. Vers la porte, ce sont des bacheliers déroulant des phylactères, symboles de l'étude ; plus avant, des professeurs a longue barbe, revêtus de robes à larges manches et à plis flottants, coiffés de toques de formes diverses dont plusieurs ressemblent a celles des magistrats de notre époque ; au fond, des papes dominant l'assemblée; enfin, au-dessus du professeur, Dieu le père semble lui inspirer ses paroles.

Le sol de la salle est a hauteur d'un premier étage ; au-dessous régnent deux caves voûtées en berceaux et construites dans le sens des nefs.

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